Ballade des pendus (Épitaphe Villon)

François Villon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ballade des pendus

Fiche de l’œuvre dans le savoir

endurciz: endurcis

pouvres: pauvres

merciz: mercis

devorée: dévorée

pouldre: poudre

absouldre: absoudre

desdaing: dédain

Intercedez: Intercédez

preservant: préservant

fouldre: foudre

debuez: débués

lavez: lavés

dessechez: desséchés

noirciz: noircis

corbeaulx: corbeaux

sourcilz: sourcils

charie: charrie

confrairie: confrérie

maistrie: maîtrise

couldre: coudre

souldre: soudre

L’EPITAPHE

EN FORME DE BALLADE

Que feit Villon pour luy et ses compagnons, s’attendant estre pendu avec eulx.

Frères humains, qui après nous vivez,

N’ayez les cueurs contre nous endurciz,

Car, si pitié de nous pouvres avez,

Dieu en aura plustost de vous merciz.

Vous nous voyez cy attachez cinq, six :

Quant de la chair, que trop avons nourrie,

Elle est pieça devorée et pourrie,

Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.

De nostre mal personne ne s’en rie,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Se vous clamons, frères, pas n’en devez

Avoir desdaing, quoyque fusmes occis

Par justice. Toutesfois, vous sçavez

Que tous les hommes n’ont pas bon sens assis ;

Intercedez doncques, de cueur rassis,

Envers le Filz de la Vierge Marie,

Que sa grace ne soit pour nous tarie,

Nous preservant de l’infernale fouldre.

Nous sommes mors, ame ne nous harie ;

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

La pluye nous a debuez et lavez,

Et le soleil dessechez et noirciz ;

Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez,

Et arrachez la barbe et les sourcilz.

Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis ;

Puis çà, puis là, comme le vent varie,

A son plaisir sans cesser nous charie,

Plus becquetez d’oyseaulx que dez à couldre.

Ne soyez donc de nostre confrairie,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

ENVOI.

Prince Jesus, qui sur tous seigneurie,

Garde qu’Enfer n’ayt de nous la maistrie :

A luy n’ayons que faire ne que souldre.

Hommes, icy n’usez de mocquerie

Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

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