Vie d’Agricola (page 2)
PAR C. C. TACITE. (suite)
XXVIII. Ce même été, une cohorte d’Usipiens, levée en Germanie et transportée en Bretagne, osa une action extraordinaire et mémorable. Ayant égorgé le centurion et les soldats romains mêlés à leur bataillon pour leur apprendre la discipline et leur servir d’exemple et de chefs, ils montèrent sur trois galères, en y retenant de force nos pilotes. L’un d’eux s’étant échappé, les deux autres, devenus suspects, furent massacrés ; et le bruit n’en était pas encore parvenu, qu’ils voguaient en pleine mer comme miraculeusement. Puis, emportés çà et là, ayant à combattre les Bretons qui défendaient leurs propriétés, souvent vainqueurs, quelquefois vaincus, ils furent réduits à une détresse si affreuse, qu’ils se nourrirent des plus faibles des leurs, et bientôt de ceux que le sort désignait. Ils errèrent ainsi autour de la Bretagne, perdirent leurs vaisseaux, faute de savoir les gouverner, et, pris pour des pirates, furent saisis d’abord par les Suèves, ensuite par les Frisons ; il s’en trouva même qui, vendus comme esclaves et amenés jusque sur notre frontière par la succession des achats, y acquirent la célébrité due à de si grands évènements. Au commencement de l’été, Agricola, frappé dans sa propre famille, perdit son fils, âgé d’un an ; et ce malheur, il ne le supporta ni avec ce courage orgueilleux, affiché par quelques âmes fortes, ni avec cette faiblesse féminine qui s’abandonne aux pleurs et aux lamentations. La guerre était une des distractions de ses douleurs.
XXIX. La flotte étant donc partie en avant pour répandre le ravage en plusieurs lieux, et semer ainsi une grande et vague terreur, Agricola, avec son armée sans bagages, à laquelle il avait joint les plus vaillants des Bretons, éprouvés par une longue paix, parvint au mont Grampius, que déjà couvraient les ennemis : car les Bretons, nullement abattus par l’événement du dernier combat, n’attendant plus que la vengeance ou l’esclavage, et sachant enfin que l’accord seul repousse le péril commun, avaient, par des ambassades et des confédérations, rassemblé les forces de toutes leurs cités. Déjà l’on voyait réunis plus de trente mille combattants ; toute la jeunesse accourait encore, et, de plus, les guerriers d’une vieillesse forte et vigoureuse, qui s’étaient illustrés à la guerre, et chacun portant ses insignes. Ce fut alors qu’un de leurs chefs, le plus distingué par sa valeur et par sa naissance, nommé Galgacus, parla, dit-on, en ces termes au milieu de la multitude assemblée, qui demandait le combat :
XXX. « Toutes les fois que je considère les causes de la guerre et l’extrémité à laquelle nous sommes réduits, un grand espoir m’anime ; oui, ce jour même et votre accord fonderont l’époque de la liberté de toute la Bretagne. Et en effet, tous nous fûmes exempts de la servitude ; au delà plus de terres ; la mer même ne serait pas un asile : la flotte romaine nous y menace. Ainsi le combat et les armes, seul parti honorable pour les braves, sont ici même le plus sûr pour les lâches. Les guerres précédentes, où l’on combattit contre les Romains avec une fortune diverse, avaient leur espoir et leur ressource en nous, nous les fils les plus nobles de la Bretagne, et qui, placés au fond même de son sanctuaire, et ne voyant pas les rivages de la servitude, avons eu nos yeux même préservés du contact de la tyrannie. Placés à l’extrémité du monde, derniers restes de sa liberté, cette retraite, qui nous cache à la renommée, nous avait jusqu’ici protégés : maintenant les dernières limites de la Bretagne sont à découvert ; ce qu’on ignore est ce qui en impose. Mais derrière nous plus de nation, rien, que des flots et des rochers ; et à l’intérieur sont les Romains, à l’orgueil desquels vainement vous penseriez échapper par l’obéissance et par la soumission : envahisseurs de l’univers, quand les terres manquent à leurs dévastations, ils fouillent même les mers ; avares, si l’ennemi est riche ; ambitieux, s’il est pauvre. Ni l’Orient ni l’Occident ne les ont rassasiés ; seuls, de tous les mortels, ils poursuivent d’une égale ardeur et les richesses et la misère : enlever, égorger, piller, c’est, dans leur faux langage, gouverner ; et, où ils ont fait un désert, ils disent qu’ils ont donné la paix.
XXXI. La nature a voulu que les enfants et les parents fussent à chacun ce qu’il eût de plus cher : ils nous sont enlevés par des enrôlements, pour aller obéir en d’autres climats. Si nos épouses et nos sœurs échappent à la brutalité ennemie, les Romains les déshonorent sous le nom d’hôtes et d’amis. Nos biens, nos fortunes, sont absorbés par les tributs ; nos blés, par les réquisitions : nos corps mêmes et nos bras s’usent, sous les coups et les opprobres, à des travaux au milieu des bois et des marais. Les malheureux nés dans l’esclavage, une seule fois vendus, sont nourris par leurs maîtres : la Bretagne achète chaque jour sa propre servitude, chaque jour elle l’entretient. Et, comme dans une maison le plus nouveau des esclaves est le jouet même de ses camarades, ainsi, dans cet antique servage du monde, nouveaux et méprisés, nous sommes destinés à être victimes. Nous n’avons point, en effet, des champs, des mines, ou des ports aux travaux desquels on puisse nous réserver ; nous n’avons que du courage et de la fierté, vertus insupportables à des dominateurs ; et plus notre éloignement et le mystère de nos retraites nous protègent, plus nous sommes suspects. Ainsi, perdant tout espoir de pardon, enfin prenez courage, et vous à qui la vie, et vous à qui la gloire est la plus chère. Les Trinobantes, conduits par une femme, ont pu incendier la colonie des Romains, dévaster leur camp ; et, si leur prospérité ne les eût endormis, ils eussent secoué à jamais le joug. Nous, intacts et indomptés, nous qui n’avons point à conquérir une liberté, dès le premier choc ne montrerons-nous pas quels hommes la Calédonie s’était réservés ?
XXXII. « Croyez-vous aux Romains autant de courage dans la guerre que d’insolence dans la paix ? Ces hommes, qu’ont illustrés nos dissensions et nos discordes, tournent à la gloire de leur armée les fautes de leurs ennemis ; cet assemblage des nations les plus diverses, le succès le maintient, un revers le dissoudra. A moins que vous ne pensiez que ces Gaulois, ces Germains, et, j’ai honte de le dire, ces Bretons qui prêtent leur sang à une tyrannie étrangère, toutefois plus longtemps ennemis qu’esclaves, soient retenus par fidélité et par attachement ; c’est par la crainte et la terreur, faibles liens d’affection ; brisez-les : cessant de craindre, ils commenceront à haïr. Tout ce qui peut exciter à la victoire est pour nous ; nulle épouse n’enflamme le courage des Romains, nul père ne va leur reprocher leur fuite. Pour la plupart, point de patrie, ou ils servent une patrie qui n’est point la leur. Peu nombreux, tremblants, incertains, ne voyant autour d’eux qu’un ciel, une mer, des forêts inconnues, enfermés et comme enchaînés, ils nous sont livrés par les dieux. Qu’un vain appareil ne vous épouvante, ni cet éclat d’or et d’argent qui ne blesse ni ne défend. Dans les rangs mêmes de l’ennemi nous retrouverons les bras de nos frères ; les Bretons reconnaîtront leur cause ; les Gaulois se rappelleront leur ancienne liberté : ce qui leur reste de Germains les abandonnera, ainsi que naguère les Usipiens les ont délaissés, et dès lors plus de crainte. Des forts évacués, des colonies de vieillards, des municipes affaiblis et en proie aux discordes entre des maîtres injustes et des sujets prêts à la révolte. Ici est votre chef, ici est votre armée ; là, des tributs, les travaux des mines et tous les autres châtiments des esclaves : les rendre éternels, ou s’en venger aussitôt, va se décider sur ce champ même. Ainsi, en marchant au combat, pensez et à vos ancêtres et à vos descendants ».
XXXIII. Ils reçurent cette harangue avec transport, et, selon la coutume des barbares, avec des chants, des frémissements et des clameurs discordantes. Déjà s’agitaient les bataillons et brillaient les armes des plus audacieux, qui se précipitaient en avant. En même temps leur armée se rangeait en bataille. Alors Agricola, quoiqu’il vît le soldat animé et à peine contenu par les retranchements, parla ainsi : « Voici la huitième année, compagnons d’armes, que, sous le génie et les auspices de l’empire romain, par votre constance et vos exploits, vous triomphez de la Bretagne. En tant d’expéditions, de combats, soit qu’il fût besoin de valeur contre les ennemis, soit de patience et d’efforts contre la nature même, nous n’avons eu à nous plaindre, ni moi de mes soldats, ni vous de votre général. Après avoir été plus loin, moi que les anciens lieutenants, vous que les précédentes armées, nous occupons l’extrémité de la Bretagne, non par la renommée ni par un vain bruit, mais par nos camps et nos armes. La Bretagne est découverte et soumise. Souvent, dans les marches, lorsque les marais, les montagnes, les fleuves, vous donnaient tant de fatigues, j’entendais ces cris des plus braves : « Quand se présentera l’ennemi ? quand le combat ? » Ils viennent, arrachés de leurs repaires : vos vœux sont accomplis, votre valeur peut se montrer ; tout sera favorable au vainqueur ; tout, fatal au vaincu. En effet, s’il est beau et glorieux d’avoir, en marchant à l’ennemi, franchi tant de contrées, traversé tant de forêts, passé tant de bras de mer ; ces avantages, si heureux aujourd’hui, se changeront en périls si nous fuyons. Nous n’avons pour nous ni la même connaissance des lieux, ni la même abondance de vivres, mais nos bras et nos armes, et tout est là. Quant à moi, je tiens pour maxime qu’il n’y a, dans la fuite, de salut ni pour l’armée ni pour le général. Une mort honorable est donc préférable à une vie honteuse. Au même lieu résident pour nous honneur et sûreté ; et, d’ailleurs, il ne serait pas sans gloire de succomber là où finissent le monde et la nature.
XXXIV. « Si de nouvelles nations, des bataillons inconnus, étaient devant vous, je vous exhorterais par les exemples d’autres armées. Maintenant comptez vos triomphes, interrogez vos yeux. Ces barbares sont ceux qui, l’année dernière, ayant, à la faveur de la nuit, attaqué une légion, furent défaits par un seul de vos cris ; ces barbares, de tous les Bretons, sont les plus habiles à fuir, et voilà pourquoi ils ont si longtemps survécu. Ainsi qu’au fond des forêts les animaux les plus courageux ne cèdent qu’à la force, les animaux craintifs et faibles, au seul bruit de la chasse ; de même les plus intrépides des Bretons ont depuis longtemps succombé : ce qui reste n’est plus qu’une foule de lâches et de timides. Si enfin vous les avez découverts, ce n’est pas qu’ils vous aient attendus, mais ils viennent d’être surpris les derniers ; et, immobiles de terreur, ils restent fixés en ces lieux mêmes où vous allez remporter une belle et mémorable victoire. Mettez un terme à tant d’expéditions ; couronnez cinquante années par un grand jour ; prouvez à la république que jamais on ne dut imputer à l’armée ni les lenteurs de la guerre, ni les causes des révoltes ».
XXXV. Agricola parlait encore, l’ardeur des soldats ne se contenait plus. De grands transports éclatèrent à la fin de son discours, et aussitôt on courut aux armes. Pleins d’impétuosité, ils se précipitent à leurs rangs. Agricola les disposa de la manière suivante. Les auxiliaires à pied, au nombre de huit mille, formèrent le centre de bataille ; trois mille cavaliers se répandirent aux deux ailes ; les légions se tinrent devant les retranchements. C’eût été un grand éclat pour sa victoire, de la remporter sans verser de sang romain, une ressource, si l’on était repoussé. L’armée des Bretons, pour se développer et à la fois épouvanter, s’était postée en des lieux élevés ; de sorte que leur première ligne était sur un terrain uni ; les autres, par échelons sur la pente des collines, s’élevaient comme en amphithéâtre. Les cavaliers et les chars, courant çà et là, remplissaient de leur fracas le milieu de la plaine. Agricola, à la vue de ce grand nombre d’ennemis, craignant d’être à la fois attaqué de front et de côté, dédoubla ses lignes, quoique ainsi l’armée parût trop déployée, et que la plupart conseillassent d’y réunir les légions. Plus prompt à espérer et ne cédant point aux obstacles, Agricola renvoie son cheval, et, à pied, se place au devant des enseignes.
XXXVI. D’abord on ne combattit que de loin. Par leur fermeté et à la fois par leur adresse, les Bretons, armés de petits boucliers et de longues épées, évitaient ou détournaient les javelots des nôtres, et firent pleuvoir sur nous une grande quantité de traits, jusqu’à ce qu’Agricola exhorta trois cohortes de Bataves et deux de Tongres à engager la mêlée à la pointe de l’épée ; genre d’attaque depuis longtemps familier pour eux, et désavantageux à des ennemis armés de petits boucliers et de glaives énormes : car ces glaives, sans pointes, ne leur permettaient pas de croiser les armes et de combattre mêlés. Aussi, dès que les Bataves, en venant aux mains, heurtant l’ennemi de leurs larges boucliers, lui en meurtrissant le visage, eurent rompu tout ce qui les arrêtait dans la plaine, et commence de monter en bataille sur les collines, les autres cohortes, rivalisent de zèle et d’impétuosité, massacrent tous les ennemis qu’elles approchent, et, dans la précipitation de la victoire, en laissent beaucoup demi-morts ou sans blessures. Pendant que la cavalerie des Bretons fuyait, leurs chars vinrent se mêler aux fantassins qui combattaient ; et, quoique d’abord ils y eussent jeté quelque épouvante, ils furent toutefois arrêtés par les bataillons serrés des Romains et par l’inégalité du terrain : aussi ce combat n’offrit-il point du tout l’aspect d’une attaque de cavalerie. D’un côté, des soldats, placés sur la pente de la montagne, étaient poussés par le choc de leur propre cavalerie ; d’un autre, des chars errant à l’aventure, des chevaux épouvantés et sans guide, se précipitaient, dans toutes les directions, sur tous ceux que la frayeur leur présentait.
XXXVII. Alors ceux des Bretons qui, sans avoir encore pris part au combat, couvraient les sommets des collines, et, tranquilles, méprisaient le petit nombre des nôtres, commencèrent à descendre peu à peu ; et ils allaient envelopper les derrières des vainqueurs, si, craignant cela même, Agricola n’eût opposé à leur rencontre quatre ailes de cavalerie, réservées pour les besoins subits du combat. Les ennemis furent culbutés et mis en déroute avec d’autant plus de vigueur, qu’ils étaient accourus de leur côté avec plus d’orgueil et de confiance. Ainsi le dessein des Bretons tourna contre eux-mêmes ; et notre cavalerie, quittant, par ordre du général, le front de bataille, fondit sur les derrières des lignes ennemies. Mais alors, dans une vaste étendue, ce fut un grand et horrible spectacle de voir les Romains poursuivre, blesser, saisir des Bretons, puis les égorger sitôt que d’autres se présentaient : et parmi nos ennemis, selon les diverses impulsions, des soldats armés fuir par troupes devant quelque peu de Romains ; d’autres, isolés, sans armes, se précipiter d’eux-mêmes, et s’offrir à la mort : çà et là des armes, des cadavres, des membres mutilés ; la terre ensanglantée. Et quelquefois aussi renaissaient chez les vaincus la fureur et le courage. Dès qu’ils furent près des forêts, ils se rallièrent et entourèrent ceux des nôtres qui les poursuivaient de plus près, sans précaution et sans connaissance des lieux : et si, présent partout, Agricola n’eût donné à des cohortes fraîches et légères l’ordre d’entourer ces forêts, comme dans un réseau ; à une portion de ses cavaliers mis à pied, de pénétrer dans le plus épais de ces bois, et en même temps aux autres de battre à cheval tous les endroits les plus clairs, nous eussions reçu quelque échec par cet excès de confiance. Mais, dès que les Bretons virent les Romains les poursuivre de nouveau les rangs serrés, ils reprirent la fuite, non par troupes comme auparavant, ni s’attendant les uns les autres ; mais, épars et s’évitant réciproquement, ils gagnèrent des sentiers lointains et détournés : la nuit et la satiété mirent fin à la poursuite. Il fut massacré près de dix mille ennemis : trois cent quarante des nôtres succombèrent ; parmi eux Aulus Atticus, préfet de cohorte, que sa jeune ardeur et la fougue de son cheval avaient emporté au milieu des ennemis.
XXXVIII. La nuit ne fut que joie pour les vainqueurs entourés de butin. Les Bretons, hommes et femmes, errant çà et là, et confondant leurs lamentations, la passèrent à traîner leurs blessés, à rappeler ceux qui ne l’étaient pas, à déserter leurs maisons, puis, de rage, à les incendier ; à choisir des retraites, et aussitôt les abandonner ; à échanger quelques avis, puis se séparer : quelquefois ils sont brisés de douleur, plus souvent, transportés de fureur à la vue des gages de leur tendresse ; et l’on assure même que quelques-uns, comme par un sentiment de pitié, égorgèrent leurs femmes et leurs enfants. Les premières lueurs du jour découvrirent plus largement tout le spectacle de la victoire : partout un vaste silence, des collines désertes, des toits fumant au loin, pas un Breton rencontré par nos éclaireurs, qui furent envoyés de tous côtés. Dès qu’il ne resta plus de traces certaines de la fuite des ennemis, et qu’on fut assuré qu’ils ne se réunissaient en aucun lieu, comme l’été était déjà passé, Agricola, ne voulant pas diviser ses troupes, conduisit son armée dans le pays des Horestes. Là, ayant reçu des otages, il ordonna au commandant de la flotte de se porter autour de la Bretagne. Les forces nécessaires lui furent données, et la terreur les précédait. Agricola, afin d’épouvanter les esprits de ces nouvelles nations par la lenteur même de sa marche, alla, à petites journées, placer son infanterie et sa cavalerie dans leurs quartiers d’hiver. En même temps la flotte, secondée par les vents et par la renommée, atteignait déjà le port de Trutule, d’où elle était revenue, après avoir longé toute la côte voisine de la Bretagne.
XXXIX. Le récit de ces événements, quoique Agricola dans ses lettres n’y joignît aucune expression orgueilleuse, fut reçu par Domitien, selon sa coutume, la joie au front, le tourment au cœur. Il lui restait le ressentiment des dérisions qui avaient accueilli naguère son faux triomphe de la Germanie, triomphe où des esclaves, achetés exprès, figuraient des captifs germains par la forme de leurs habillements et de leurs coiffures ; et maintenant une victoire réelle et éclatante, où tant de milliers d’ennemis avaient péri, était célébrée avec une grande renommée. Ce qu’il redoutait le plus vivement, c’était qu’un nom privé fût élevé au-dessus de celui du prince. Vainement avait-il réduit au silence les talens du forum et les arts de la paix, si un autre s’emparait de la gloire militaire. Peut-être eût-il pardonné plus facilement d’autres succès ; mais la qualité de grand général était exclusivement une vertu impériale. Agité par de tels soucis, et, ce qui était l’indice de pensers cruels, rassasié de solitude, il jugea toutefois préférable, pour le moment, d’ajourner sa haine, jusqu’à ce que les premiers transports de la renommée et la faveur de l’armée commençassent à languir ; car alors encore Agricola commandait en Bretagne.
XL. Il ordonna donc au sénat de lui décerner les ornements triomphaux, l’honneur de la statue, et tout ce qui est offert au lieu du triomphe ; joignant à tout cela une profusion de compliments, et donnant de plus à penser qu’il lui destinait le gouvernement de la Syrie, vacant alors par la mort du consulaire Atilius Rufus, et réservé aux personnages les plus distingués. On a cru même généralement qu’un affranchi, de ses plus intimes confidents, fut dépêché vers Agricola, avec les titres de gouverneur de Syrie, et qu’il était chargé de lui remettre s’il était encore en Bretagne ; et que cet affranchi, l’ayant rencontré dans le détroit de l’Océan, et ne l’ayant pas seulement averti, retourna subitement vers Domitien. Ce fait est peut-être vrai ; peut-être aussi fut-il imaginé et composé d’après le caractère du prince. Cependant Agricola avait livré à son successeur la Bretagne tranquille et assurée ; et, dans la crainte que sa célébrité et l’affluence de ses amis ne rendissent son entrée trop remarquable, pour se soustraire à leur empressement, il se rendit de nuit dans Rome, de nuit dans le palais de Domitien, ainsi qu’il lui avait été prescrit : reçu avec un léger baiser et sans une parole, on le laissa confondu au milieu de la foule des courtisans. Depuis, Agricola, voulant tempérer par d’autres vertus l’éclat d’un nom militaire qui pèse au milieu des oisifs, se concentra entièrement dans la retraite et le repos : modeste en sa tenue, simple dans ses discours, il n’était accompagné que d’un ou de deux amis ; et le vulgaire, dont la coutume est d’apprécier les grands hommes à leur entourage, en voyant et en considérant Agricola, cherchait en lui sa renommée : peu de gens se l’expliquaient.
XLI. Fréquemment durant ces jours, accusé, en son absence, auprès de Domitien, en son absence il fut absous. L’origine de ces périls ne fut ni une délation ni le ressentiment d’aucune personne offensée, mais un prince ennemi de toutes les vertus, sa gloire de grand homme, et l’espèce d’ennemis la plus funeste, ceux qui le louaient : bientôt il survint dans la république des circonstances qui ne permirent plus de taire le nom d’Agricola. Tant d’armées en Mœsie et en Dacie, en Germanie et en Pannonie, avaient été perdues par la témérité ou la lâcheté de nos généraux ; tant de braves militaires, avec tant de cohortes, avaient été assaillis et faits prisonniers, que déjà ce n’étaient plus les limites de l’empire, et la rive d’un fleuve, mais les quartiers de nos légions et notre propre territoire qui étaient en question. Ainsi, comme les désastres succédaient aux désastres, et comme chaque année était marquée par des deuils et des défaites, la voix du peuple romain demandait pour chef Agricola ; tous comparant son énergie, sa fermeté et son courage éprouvé au milieu des combats, avec l’inertie et la pusillanimité des autres généraux. Ces discours, il est assez certain, frappèrent aussi les oreilles de Domitien. Les plus estimables de ses affranchis, par attachement et par fidélité, les plus perfides, par malignité et par envie, exaspéraient, par leurs rapports, un prince disposé à n’écouter que les plus pervers. Ainsi Agricola, et par ses propres vertus et par la méchanceté d’autrui, était précipité au milieu de sa gloire même.
XLII. Déjà était venue l’année où le proconsulat d’Asie et d’Afrique devait être tiré au sort ; et, Civica ayant été récemment égorgé, il ne manquait ni d’avertissement pour Agricola, ni d’exemple pour Domitien. Agricola fut circonvenu par quelques personnes instruites de la pensée du prince, qui lui demandèrent, comme d’elles-mêmes, s’il accepterait ce commandement : et d’abord, plus dissimulées, elles lui firent l’éloge de la tranquillité et de la retraite ; ensuite, elles lui offrirent leurs services pour faire agréer son excuse ; enfin, ne se cachant plus, persuadant et menaçant à la fois, elles l’entraînèrent vers Domitien, qui, exercé à la feinte, écouta avec un orgueil étudié sa prière et son excuse, et, lorsqu’il les eut accueillies, souffrit qu’il lui en rendît grâces, et ne rougit pas d’avoir envié son propre bienfait. Toutefois il ne lui donna point les indemnités qu’il est d’usage d’offrir aux proconsuls, et que lui-même avait accordées à quelques-uns, soit qu’il fût blessé de ce qu’il ne les lui eût pas demandées, soit par la crainte de paraître avoir acheté ce qu’il avait refusé. Le propre de l’esprit humain est de haïr qui l’on a offensé : mais le caractère de Domitien, quoique prompt à la haine, et d’autant plus implacable qu’il était plus dissimulé, était adouci par la modération et par la prudence d’Agricola, qui, sans la résistance ni l’ostentation d’une vaine liberté, ne provoqua jamais ni la renommée ni le trépas. Qu’ils sachent, ceux dont l’usage est d’admirer tout ce qui fronde le pouvoir, que, même sous les mauvais princes, il peut y avoir des grands hommes, et que la déférence et la modération, unies à l’habileté et au vrai courage, sont aussi dignes de louanges que la témérité qui, sans nul avantage pour la chose publique, se précipite à travers les écueils, et y cherche une mort ambitieuse.
XLIII. Sa mort, déplorable pour nous, affligeante pour ses amis, ne fut pas sans deuil, même pour des étrangers et des inconnus. La multitude aussi, et ce peuple qu’agitent d’autres soucis, vinrent maintes fois à sa demeure : on s’entretint de lui et dans les cercles et dans les places publiques ; personne, en apprenant la mort d’Agricola, ou ne s’en réjouit ou ne l’oublia aussitôt. La commisération s’augmentait du bruit accrédité qu’il périssait par le poison : pour moi, je n’oserais rien affirmer de certain. Au reste, pendant toute sa maladie, Domitien, plus fréquemment qu’il n’est de coutume à un prince qui s’enquiert par des envoyés, le fit visiter par les premiers de ses affranchis et les plus intimes de ses médecins : fut-ce intérêt ? fut-ce inquisition ? Au dernier jour même, il est certain qu’on lui annonça les progrès de l’agonie par des courriers disposés exprès ; et personne ne put croire qu’il eût ainsi hâte de savoir ce qu’il devait apprendre avec affliction. Il présenta toutefois sur son visage et dans l’expression de ses sentiments, l’apparence de la douleur ; déjà tranquille sur sa haine, et sachant plus facilement dissimuler la joie que la crainte. Il est assez certain qu’à la lecture du testament d’Agricola, qui le nomma cohéritier avec la plus digne des épouses et la plus pieuse des filles, il s’en réjouit comme d’un honneur et d’une marque d’estime. Son âme était si aveuglée et si corrompue par les adulations assidues, qu’il ne savait même pas qu’un bon père n’inscrit pour héritier qu’un méchant prince.
XLIV. Agricola était né sous le troisième consulat de Caligula, aux ides de juin. Il succomba dans sa cinquante-sixième année, le dix des calendes de septembre, sous le consulat de Collega et de Priscus. Si la postérité veut aussi connaître son extérieur, il était d’une taille plutôt bien proportionnée qu’élevée : rien de dur dans sa physionomie, la grâce respirait en ses traits ; vous l’auriez cru facilement un homme de bien, volontiers un grand homme. Quant à lui-même, quoique enlevé au milieu du cours de la vie, quelle longue période de gloire n’a-t-il pas parcourue ! En effet, comblé des vrais biens qui résident dans les vertus, décoré des honneurs du consulat et du triomphe, que pouvait après cela lui réserver la fortune ? Sans jouir de grandes richesses, il en avait de convenables. Sa fille et son épouse lui survivant, ses dignités intactes, sa renommée florissante, ses proches et ses parens sans périls, il peut même paraître heureux d’avoir échappé à l’avenir ; car, si c’eût été une grande consolation pour lui de vivre encore aux beaux jours du siècle le plus fortuné, et de voir Trajan empereur, ce que son pressentiment et ses vœux prédisaient à nos seules oreilles, ainsi dans sa mort prématurée il y eut une consolation, puisqu’elle le déroba à ces derniers temps où Domitien, non plus déjà par intervalles et laissant les moments de respirer, mais sans relâche et comme d’un seul coup, accabla la république.
XLV. Agricola n’a pas vu le palais du sénat assiégé, l’assemblée investie par les armes, tant de consulaires expirants dans un même massacre, tant de femmes illustres exilées et en fuite. Une seule victoire encore signalait Carus Metius : c’était dans les murailles d’Albe que retentissaient les vociférations sanguinaires de Messalinus, et déjà Massa Bebius était accusé. Bientôt nos propres mains traînèrent Helvidius en prison ; les regards de Mauricus et de Rusticus nous couvrirent de honte, Sénécion, de son sang innocent. Néron du moins détourna les yeux ; il ordonna des supplices, et ne s’en fit pas un spectacle. Sous Domitien, la plus grande partie de nos misères était de le voir et d’en être vus, alors que chacun de nos soupirs était enregistré ; alors que, pour faire pâlir et désigner tant de victimes, il suffisait d’un seul regard de cet affreux visage, couvert de cette rougeur dont il se munissait contre la honte. Tu fus heureux, toi, Agricola, non seulement par l’éclat de ta vie, mais même par l’opportunité de ta mort ; et, comme le rapportent ceux qui assistèrent à tes derniers entretiens, tu la reçus avec fermeté et résignation, comme si, autant qu’il était possible à un mortel, tu eusses voulu absoudre ton bourreau. Mais quant à moi, quanta ta fille, outre l’amertume de la perte d’un père, notre affliction s’accroît de n’avoir pu assister à ta maladie, ranimer ta vie défaillante, nous rassasier de ta vue, de tes embrassements. Certes nous eussions reçu tes volontés et tes paroles, qui se seraient gravées au fond de notre âme. C’est là notre douleur, notre blessure. L’arrêt d’une trop longue absence nous fit te perdre quatre ans plus tôt. Tout sans doute, ô le meilleur des pères, puisque la plus aimante des épouses y présida, tout fut rempli et au delà pour tes honneurs suprêmes : cependant tu fus enseveli avec trop peu de larmes, et tes yeux, à leur dernier regard, désirèrent quelque chose.
XLVI. S’il est un séjour pour les hommes vertueux ; si, comme il plaît aux sages, avec le corps ne s’éteignent pas les grandes âmes, repose en paix, et rappelle-nous, de nos regrets terrestres et de lamentations qui ne conviennent qu’à des femmes, à la contemplation de tes vertus, sur lesquelles il ne faut ni pleurer ni gémir : c’est par l’admiration plutôt, c’est par des louanges sans fin, et, si la nature nous l’accorde, c’est en te ressemblant que nous t’honorerons. Tel est le véritable hommage, telle est la piété qu’imposent les liens les plus étroits de parenté ; voilà ce que je prescrirai à ton épouse, à ta fille : qu’ainsi elles vénèrent la mémoire d’un époux, d’un père, en se retraçant sans cesse toutes ses actions, toutes ses paroles, en embrassant sa renommée et l’image de son âme plutôt que celle de son corps. Non que je pense qu’il faille proscrire les images que nous reproduisent le marbre ou l’airain ; mais, ainsi que les traits des hommes, les simulacres de ces traits sont fragiles et périssables : la forme de l’âme est éternelle ; nous pouvons la saisir et la représenter, non par aucune matière étrangère ni par l’art, mais par nos propres vertus. Tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons admiré d’Agricola, reste et restera dans la mémoire des hommes, dans l’éternité des temps, par l’éclat de ses actions. Car beaucoup de nos ancêtres, comme s’ils eussent été sans gloire et sans honneur, gisent, couverts par l’oubli : Agricola, dont la vie sera transmise et racontée à la postérité, survivra.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
De la vie d’Agricola, de la conquête et de l’abandon de la Bretagne par les Romains.
Av. J.-C. An de Rome.
55 699 J. César. J. César entre en Bretagne avec une armée.
43 711 Triumvirs. Guerres civiles : les généraux tournent leurs armes contre la république. La Bretagne reste dans un long oubli, même après la paix.
31 723 Auguste. Auguste veut qu’on abandonne la Bretagne.
Ap.J.-C. An de Rome.
9 762 — La Germanie secoue le joug. Défaite de Q. Varus.
14 767 Tibère. Tibère se faisait une loi des volontés d’Auguste.
37 790 Caligula. Caligula veut conquérir la Bretagne.
40 793 (13 juin) Naissance d’Agricola sous le troisième consolât de Caligula.
41 794 Claude. Claude conquiert la Bretagne.
43 796 — Aulus Plautius en est nommé gouverneur.
52 805 — Paullinus s’empare de l’île de Mona.
54 807 Néron. Règne de Néron, sous lequel l’inaction fut de la sagesse. On place à peu prés à cette époque la naissance de Tacite.
56 809 — Agricola est nommé questeur.
68 821 Galba (règne sept mois). Agricola est choisi pour reconnaître les offrandes des temples.
69 822 — Agricola perd sa mère.
69 822 Othon (règne trois mois.) Trebellius gouverne la Bretagne.
Vitellius (règne sept mois).
— Vectius Bolanus.
— Agricola passe dans le parti de Vespasien.
69 822 Vespasien.
78 831 — Agricola se rend en Bretagne.
79 832 Titus. Première expédition d’Agricola.
80 833 — Troisième expédition.
81 834 Domitien. Règne de Domitien, qui dure quinze années.
» » — Quatrième expédition d’Agricola.
82 835 — Cinquième expédition.
83 836 — Cette année est la sixième du gouvernement d’Agricola.
» » — Agricola livre la province à son successeur.
88 841 — Guerre de Dacie, qui dure treize ans.
— Désastres de la république romaine sous Domitien.
93 846 (23 août) Agricola meurt à l’âge de cinquante-six ans.
95 843 — Le sénat est investi de soldats.
96 849 Nerva. Enfin sous Nerva l’espérance renaît.
97 850 — Tacite écrit la vie d’Agricola.
98 851 — Un sénateur ose arrêter de ses propres mains Helvidius en plein sénat.
98 851 Trajan. Trajan adopté par Nerva.
117 870 Adrien. Il abandonne aux Calédoniens tout le pays entre la Thyne et les deux golfes, et élève un rempart de quatre-vingt-dix milles d’étendue.
123 876 Commode. Les Calédoniens passent le rempart. Ulpius Marcellus les défait.
— Commode, jaloux de la gloire de Marcellus, le rappelle et le fait périr.
206 959 Sévère. Les Calédoniens menacent de nouveau l’empire. Sévère passe en Bretagne et les soumet
250 1003 — La plupart des chronologistes cessent ici de compter par l’ère de Rome.
364 Valentinien Ier. La Bretagne est attaquée à la fois par les Calédoniens, les Francs et les Saxons.
— Théodore délivre la Bretagne.
375 Valentinien II. Maxime, gouverneur de la Bretagne.
379 Théodore.
395 Honorius. Victorinus gouverne en Bretagne et traite les Calédoniens avec trop de sévérité.
— Les Calédoniens, au départ de Victorinus, envahissent toute la Bretagne.
— Les Bretons, n’espérant plus rien des Romains, prennent le parti d’élire un empereur. Marc est élu et Gratien lui succède.
— Leur conduite irrite les esprits, et ils sont massacrés.