Vie d’Agricola (page 6)
GOUVERNEURS DE LA BRETAGNE, (suite)
XXXIII. Voici la huitième année. La huitième année depuis son entrée dans la province, l’an 837 de Rome.
XXXVII. Fronte, front de bataille ; aversam kostium aciem, les premières lignes de l’armée ennemie, qui ont tourné le dos.
Victis ira virtusque. Cette pensée se trouve dans Virgile (Énéide, ii, 367)
Quondam etiam victis redit in præcordia virtus.
Il fut massacré près de dix mille ennemis. On retrouve dans le Strathern ce champ de bataille, près du lieu appelé Kirkhof-Gomeric. On y voit encore les ruines des deux camps dont Gordon fait mention dans son Itinéraire septentrional, et qu’il a relevés (pl. 5).
La ville d’Abernety, nommée alors Victoria, et bâtie à l’embouchure du Tay, en mémoire de ce mémorable événement, est aussi un monument de cette victoire.
C’est de là, ou peut-être d’un port un peu au dessus et appelé Montross, que partit la flotte romaine, qui remonta la côte vers le nord pour faire le tour de l’ile et revenir par la côte occidentale dans le port de Sandwich. Ce fut dans cette traversée qu’on acquit de nouveaux détails sur la périlleuse navigation des Usipiens. Ils avaient fait à peu près le même trajet en sens contraire, étant partis de la province de Galloway.
XXXVIII. Des Horestes. Ils occupaient peut-être le pays d’Angus, province d’Écosse, entre celles de Strathern et de Mernes.
Trutule. On conjecture que le texte est altéré et qu’il y avait rutupensem portum. Rutupis était une ville célèbre située à peu près où se trouve maintenant Sandwich.
XXXIX. Ajourner sa haine. — Reponere odium. D’Alembert a traduit laisser reposer sa haine. La haine ne repose point.
XL. Syriam provinciam. La Syrie, contrée de l’Asie. Dans l’Écriture, on ne comprend sous ce nom que la Mésopotamie et la Célésyrie ; mais, suivant les auteurs anciens, elle renferme la Phénicie, la Palestine, la Mésopotamie, le pays de Babylone et l’Assyrie. Certains auteurs, entre autres Apollonius de Rhodes (liv. ii, v. 946 et 964), prétendent qu’elle s’étendait jusqu’à Sinope, ou le promontoire Carambis, sur le Pont-Euxin. Mais il faut remarquer qu’Apollonius de Rhodes parle en cette occasion de la Cappadoce, ou plutôt de la Paphlagonie, dont il ne fait qu’un seul et même pays avec la Cappadoce. Or, l’on sait qu’anciennement la Cappadoce s’appelait Syrie, ou Leuco-Syrie. Les plus célèbres auteurs, parmi les anciens, bornent la Syrie proprement dite, vers le nord, au golfe Issicus, et, vers le midi, à l’Égypte et à l’Arabie Pétrée.
Les Européens, ne connaissant point particulièrement l’Asie, donnèrent le nom d’Assyrie à cette vaste étendue de pays qu’occupaient les Assyriens, et, venant ensuite à retrancher la première syllabe, ils en firent le mot Syrie. Les Grecs se servirent de ce terme, et laissèrent aux autres nations celui d’Assyrie. Hérodote (liv. vii, § 73) dit, en parlant des habitans de ce pays : « Les Grecs les appellent Syriens, et les Barbares, Assyriens. » Justin (liv. i, § 2) dit à peu près de même. Cicéron (Tusc., lib. v, § 35, De Fin., lib. ii, § 32, et ailleurs) se sert assez indifféremment des termes Syrie et Assyrie. (Larcher, trad. d’Hérodote, tom. viii.)
Il se rendit de nuit dans Rome. Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d’entreprendre de trop grandes choses : il fallut modérer sa gloire, de façon qu’elle ne réveillât que l’attention et non pas la jalousie du prince, et ne point paraître devant lui avec un éclat que ses yeux ne pouvaient souffrir. (Grandeur et décadence des Romains, chap. xiii.)
Il n’était accompagné que d’un ou de deux amis. On sait qu’il était d’usage à Rome que les personnages distingués parussent en public suivis d’une foule de cliens. Des affranchis et des histrions osèrent se promener dans les rues de Rome, suivis d’un cortège des personnages les plus illustres ; il fallut un sénatus-consulte pour défendre aux histrions de paraître en public, suivis de sénateurs et de chevaliers (Voyez Annales, i).
Depuis l’an de Rome 750, le triomphe avait cessé d’être accordé aux simples citoyens, ces souverains passés du trône à la servitude. Il fut réservé aux seuls Césars et. aux princes de leur sang. C’était Agrippa qui avait imaginé cette recherche d’adulation
pour Auguste ; et cette bassesse avait été convertie en loi.
XLI. Et l’espèce d*ennemis la plus funeste.
Détestables flatteurs, présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste !
(Phèdre, acte iv, scène dernière.)
Disposé à n’écouter que les plus pervers.
Les poussent au penchant où leur cœur est enclin,
Et leur osent du crime aplanir le chemin !
(Phèdre, acte iv, scène dernière.)
Ces deux beaux vers ne sont pas sans doute la traduction du passage de Tacite, mais je ne doute pas que Tacite ne les ait inspirés. Domitien, en effet, se laissait pousser au penchant auquel son cœur était enclin.
Était précipité au milieu de sa gloire même. Bossuet, rappelant ces belles expressions, les a employées dans l’Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre : « Ne puis-je pas dire, Messieurs, pour me servir des paroles du plus grave des historiens, qu’elle allait être précipitée dans la gloire. »
XLII. Civica. Gouverneur de l’Asie. Domitien supposa qu’il voulait se révolter, et le fit assassiner.
Envié son propre bienfait. On a traduit odieux d’un tel bienfait, qu’on l’en remerciât comme d’une grâce, souffrit ses remercimens, etc. Domitien avait promis la province : c’était une récompense, un bienfait ; et, au moment où il doit l’accorder, il ne rougit pas d’envier son propre bienfait. C’était une peine extrême pour l’homme généreux de ne pouvoir récompenser ; ce fut une joie pour Domitien d’extorquer une récompense promise et méritée. On trouve, au liv. iv des Annales, un même trait de Tibère.
XLIII. Le nomma cohéritier. Le roi des Icènes, Prasugatus, depuis long-temps célèbre par son opulence, avait associé Néron à sa succession, avec ses deux filles, espérant qu’une telle déférence mettrait son royaume et sa famille à l’abri de toute insulte. Le contraire arriva : son royaume lut dévasté par les centurions, sa maison par des esclaves ; son épouse Boadicée lut frappée de verges, et ses filles livrées à la brutalité des soldats. (Annales, 14, xxvi.)
Mela, frère de Sénèque et père du poète Lucain, près d’être la victime de Néron, qui voulait engloutir ses richesses, se fit ouvrir les veines et laissa, par son testament, de grandes sommes à Tigellinus et à son gendre Capiton, les favoris de Néron, pour conserver le reste de ses biens à ses héritiers. (Annales 16, 17.)
XLV. Carus Metius. Ce fut lui qui accusa et fit périr Sénécion ; et il se préparait à être le délateur de Pline le Jeune, lorsque Domitien mourut. Arulenus Rusticus avait aussi été sa victime. Regulus, délateur aussi atroce que Metius, fit une satire contre Arulenus, qui n’existait plus ; Metius s’emporta contre Regulus et lui dit : « Qu’avez-vous à démêler avec mes morts ? ai-je été, moi, troubler la cendre de vos morts, celle des Crassus et des Camerinus ? » (Voyez Pline, Lett. i, 5.)
Albanam arcem. Palais de Domitien à douze milles de Rome sur la voie Appienne. C’est de là que Domitien, assisté d’un conseil de délateurs, envoyait des arrêts de mort aux plus illustres citoyens de Rome ; et c’est là que se tint cette séance burlesque si bien décrite par Juvénal (satire iv), au sujet d’un turbot monstrueux et de la manière de le préparer.
Messalinus. Il était aveugle, et fut, sous Domitien, le délateur de tous les gens de bien. Juvénal l’appelle Grande et conspicuum nostro quoque tempore monstrum. Ce Messalinus donna lieu à un mot très-heureux et très-hardi. Il était mort avant Domitien, et il avait ainsi échappé au juste châtiment que subirent les délateurs sons Nerva. Nerva avait eu toutefois la faiblesse d’en épargner quelques-uns, entre autres Fabricius Veiento, le plus méchant de tous les hommes, dont le nom seul, dit Pline, était une satire. A un grand souper dont Faliscius avait été prié, et où il occupait même la place d’honneur, ayant été placé à côté du prince, la conversation tomba sur Catulus Messalinus, sur ses bassesses, ses cruautés, ses avis sanguinaires. Que pensez-vous, ajouta Nerva, qu’il lui fut arrivé s’il eût vécu jusqu’à ce moment ? Il mangerait avec nous, répondit Mannius, frère d’Arulenus. (Extrait de la traduct. de M. Delamalle.)
Massa Bébius. Un des procurateurs de l’Afrique, homme dès-lors funeste à tous les honnêtes gens, et qui reparaîtra trop souvent comme cause des maux que nous avons soufferts. (Hist. iv, 50.)
Nos propres mains traînèrent Helvidius en prison. Domitien voulut la mort d’Helvidius. Il fut donc accusé devant le sénat, et le sénateur Publius Certus osa porter les mains sur lui et le traîner en prison, où il périt. Tacite dit nos propres mains, parce qu’alors il était lui-même sénateur.
De le voir et d’en être vus. Domitien, pour insulter à la patience de ses victimes, ne prononça jamais l’arrêt d’un supplice sans un préambule de clémence, de sorte qu’il n’y avait pas d’indice plus certain d’un sort affreux, que les paroles de douceur par lesquelles il débutait. (Suétone.)
Cette rougeur dont il se munissait contre la honte. Domitien fit voir un nouveau monstre plus cruel, on du moins plus implacable que ceux qui l’avaient précédé, parce qu’il était plus timide. (Grandeur et décadence des Romains, chap. xv.)
On a cru qu’il était rouge comme Sylla. Suétone dit qu’il avait le visage couvert d’une rougeur modeste, et qu’il dit un jour aux sénateurs : « Vous avez trouvé jusqu’ici de l’honnêteté dans ma conduite et sur mon visage. »
VARIANTES.
II. Legimus, quum. Faut-il mettre legimus, ou plutôt vidimus ? Cela se passa aous Domitien, comme Tacite l’indique à la fin de cet ouvrage (chap. 45). (J.-L.)
Et, sicut. On lit ut, sicut, dans Puteolanus, Alciatus, Rhenanus. Juste-Lipse a corrigé cette leçon.
III. Facilitatem imperii. Ne serait ce point felicitatem imperii ? Cependant la leçon vulgaire est plus conforme à l’idée de l’écrivain. (J.-L.)