Traité de l'oraison et de la méditation (page 2)
Que pourront répondre à cela les méchants, ceux qui se sont moqués des choses divines, ceux qui ont tourné en ridicule la vertu, ceux qui ont méprisé la simplicité, ceux qui ont préféré les lois du monde à celles de Dieu, ceux qui ont été sourds à toutes les voix, insensibles à toutes les inspirations, rebelles à tous les commandements, ingrats et endurcis à tous les châtiments et à tous les bienfaits ? Que répondront ceux qui ont vécu comme s'ils croyaient qu'il n'y avait point de Dieu, et qui n'ont connu d'autre loi que leur intérêt ? « Que deviendrez-vous, dit Isaïe à tous ces contempteurs de Dieu, au jour de la visite, et de la calamité qui vous viendra de loin ? à qui demanderez-vous secours, et de quoi vous servira l'abondance de vos richesses (6) ? »
Enfin, après tout cela, considérez la terrible sentence que le Juge fulminera contre les méchants, et cette terrible parole qui fera trembler les oreilles de quiconque l'entendra. « Ses lèvres, dit Isaïe, sont pleines d'indignation, et sa langue est comme un feu qui dévore (7). » Y eut-il jamais un feu qui embrase autant que ces paroles : « éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour Satan et pour ses anges (8) ? » Quelle source pour nous de sentiments et de réflexions que chaque parole de cette sentence ! Cet éloignement ! Cette malédiction ! Ce feu ! Cette compagnie ! Et par-dessus tout, cette éternité !
VENDREDI Méditation sur les peines de l'enfer
En ce jour, vous méditerez sur les peines de l'enfer, afin que, par cette méditation, votre âme se confirme de plus en plus dans la crainte de Dieu et l'horreur du péché.
Nous devons, dit saint Bonaventure, nous représenter ces peines sous des figures et des ressemblances corporelles, que les saints nous ont enseignées. C'est pourquoi il sera à propos, dit ce même Père, de s'imaginer l'enfer comme un lac obscur et ténébreux placé sous terre, ou comme un abîme très profond plein de feu, ou comme une ville épouvantable et ténébreuse, qui est toute en flammes, et où l'on n'entend retentir de tous côtés que des voix de bourreaux qui tourmentent des victimes, et les cris, les gémissements des malheureux qui sont tourmentés ; et il faudra se les représenter tous avec ce pleur éternel et cet éternel grincement de dents dont parle l'évangile.
Or, en cet effroyable séjour, on endure deux peines principales : l'une qu'on appelle du sens, et l'autre du dam.
Quant à la première, considérez comment il n'y aura là aucun sens intérieur ni extérieur de l'âme qui n'ait à endurer son propre tourment. En effet, comme les méchants ont offensé Dieu avec tous leurs membres et tous leurs sens, et qu'ils en ont fait des armes contre lui, pour servir au péché, l'ordre de sa justice exigera que chacun d'eux endure son propre tourment, et reçoive ce qu'il a mérité. Là, les yeux adultères déshonnêtes seront tourmentés par la vue horrible des démons. Là, les oreilles qui ont mis leur volupté à entendre des mensonges et des obscénités, entendront des blasphèmes et des gémissements éternels. Là, ceux dont l'odorat s'est délecté dans les parfums et les odeurs sensuelles, seront plongés dans une intolérable infection. Là, le goût, qui faisait ses délices de viandes délicates et de morceaux friands, sera tourmenté par une faim et une soif dévorantes. Là, la langue d'où sortaient la médisance, la calomnie et le blasphème, sentira éternellement l'amertume du fiel des dragons. Là, le tact, jadis idolâtre de délices et de douceurs, « passera tour à tour, dit Job, des eaux glacées de la neige, aux ardeurs consumantes du feu (9). » Là, l'imagination sera tourmentée par la vive appréhension des douleurs ; la mémoire, par le souvenir des plaisirs passés ; l'entendement, par la représentation des maux à venir ; et la volonté, par des colères effroyables et par la rage dont les méchants seront animés contre Dieu. Là, enfin, se trouveront réunis tous les maux et tous les tourments qui se peuvent imaginer, « parce que, comme dit saint Grégoire, là, il y aura un froid qu'on ne peut supporter, un feu qu'on ne peut éteindre, un ver qui ne meurt point, une infection intolérable, des ténèbres palpables, les coups déchargés par des bourreaux, la vue des démons, le désordre du péché, désespoir causé par la perte de tous les biens. »
Eh bien ! Dites-moi maintenant, si le moindre de tous ces maux qui sont là réunis, souffert durant un très petit espace de temps, serait si pénible à endurer, que sera-ce, d'endurer là, en même temps, toute cette multitude de maux dans tous les membres et dans tous les sens intérieurs et extérieurs ; et cela, non durant l'espace d'une nuit, ni de mille, mais durant une éternité sans fin ? Quel sentiment, quelles paroles, quel esprit y a-t-il au monde, capables de sentir ou d'exprimer ce supplice tel qu'il est ? Mais cette peine n'est pas la plus grande de celles que les réprouvés endurent en enfer : il y en a une autre, incomparablement plus grande, qui les accable ; c'est celle que les théologiens appellent la peine du dam, et qui consiste dans le supplice qu'éprouve une âme en se voyant condamnée à ne jamais voir Dieu, et à être éternellement privée de sa glorieuse compagnie. En effet, une peine est d'autant plus grande qu'elle prive l'homme d'un plus grand bien ; or, Dieu est le plus grand de tous les biens ; donc, être éternellement privé de lui, sera le plus grand de tous les maux ; et tel est, dans la réalité, le mal de tous ceux qui sont dans cet abîme.
Voilà les peines que souffrent généralement tous les réprouvés. Mais, outre ces peines communes à tous, il y en aura d'autres particulières, que chaque réprouvé aura à souffrir, suivant la qualité de son délit. L'orgueilleux aura sa peine particulière, qui sera différente de celle de l'envieux ; celle de l'avare sera différente de celle de l'impudique ; et ainsi en sera-t-il de tous les autres. Là, la douleur se mesurera sur le plaisir goûté ; la confusion, sur la présomption et l'orgueil ; le dénuement, sur l'excès et l'abondance ; la faim et la soif, sur les délices et le rassasiement passés.
à toutes ces peines se joint l'éternité de la souffrance, qui en est comme le sceau et la clef. En effet, tout cela serait encore tolérable, s'il y avait une fin, parce que rien de ce qui finit ne saurait être appelé grand. Mais une peine qui n'a point de fin, qui n'a ni soulagement, ni trêve, ni diminution ; une peine où la victime n'a ni espoir de mourir un jour, ni de cesser de souffrir ; qui, au lieu de cette espérance, a la certitude de se voir dans un éternel bannissement, et dans une éternelle prison, c'est de quoi accabler l'esprit de quiconque le médite attentivement.
Cette peine est, sans contredit, le comble de toutes celles qu'on endure dans cet effroyable séjour. Car, si ces peines ne devaient durer qu'un temps limité, quand ce serait mille ans, cent mille ans, ou, comme dit un docteur, « s'ils pouvaient espérer de les voir finir après que l'on aurait épuisé toute l'eau de l'Océan, en en enlevant seulement une goutte tous les mille ans, ce serait encore pour eux une espèce de consolation. »
Mais il n'en est pas ainsi ; leurs peines égaleront l'éternité de Dieu, et la durée de leur misère, la durée de la gloire divine. Tant que Dieu vivra, ils mourront ; et quand Dieu cessera d'être ce qu'il est, ils cesseront d'être ce qu'ils sont. Je vous en conjure donc, mon frère, méditez un peu sérieusement cette durée et cette éternité. Faites de cette méditation l'aliment de votre âme ; car l'éternelle Vérité vous crie dans son évangile : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point (10). »
SAMEDI Méditation sur le ciel
Ce jour, vous méditerez sur la gloire des bienheureux, afin d'exciter par là votre cœur au mépris du monde, et d'allumer en vous le désir d'être en leur compagnie.
Pour vous former quelque idée de la béatitude des saints, vous pourrez considérer cinq choses entre tant d'autres qui se rencontrent dans le divin séjour qu'ils habitent : l'excellence du séjour, la félicité de la compagnie, la vision de Dieu, la gloire des corps, enfin la parfaite réunion de tous les biens. Considérez en premier lieu l'excellence du séjour, et d'abord quant à l'étendue. Qu'elle est admirable ! Quand l'homme réfléchit à ce fait, qu'il n'est pas une étoile du ciel qui ne soit incomparablement plus grande que toute la terre ; quand après cela, il lève les yeux au ciel, et qu'il y découvre une si étonnante multitude d'étoiles et de si vastes espaces vides qui en pourraient contenir un très grand nombre d'autres, il demeure immobile d'étonnement. Comment, en effet, ne resterait-il pas saisi, ravi hors de lui-même, en considérant l'immensité de ces espaces ? Et comment son ravissement ne redoublerait-il pas, quand il considère que tous ces mondes, que ce grand Dieu tira du néant, ne sont encore rien en comparaison de l'immensité du séjour qu'il nous destine ? Quant à la beauté de ce séjour, il n'est pas de langage qui puisse la peindre. Si Dieu, dans cette vallée de larmes, dans ce lieu d'exil, créa des choses si admirables et d'une si grande beauté, que n'aura-t-il pas créé dans ce séjour qui est le sanctuaire de sa gloire, le trône de sa grandeur, le palais de sa majesté, la maison de ses élus, le paradis de toutes les délices ?
Après l'excellence du séjour, considérez la noblesse de ceux qui y habitent ; leur nombre, leur sainteté, leurs richesses, leur beauté, dépassent tout ce que la pensée peut en concevoir. Saint Jean dit que la multitude des élus est si grande, que nul ne peut venir à bout de les compter. Saint Denis dit que le nombre des anges est si grand, qu'il dépasse, sans comparaison, celui de toutes les choses matérielles que renferme la terre. Saint Thomas, se conformant au sentiment de saint Denis, dit : De même que la grandeur des cieux l'emporte, sans proportion, sur celle de la terre ; de même la multitude de ces esprits glorieux l'emporte, avec la même supériorité, sur celle de toutes les choses matérielles qui sont renfermées en ce monde. Or, que peut-on concevoir de plus admirable ? Certes, c'est là une chose qui, bien approfondie, suffirait pour jeter tous les hommes dans le ravissement,
En outre, chacun de ces bienheureux esprits, même le moindre d'entre eux, est plus beau que tout ce monde visible. Que sera-ce donc de voir un nombre si prodigieux de ces esprits si beaux, de voir les perfections, les offices de chacun d'entre eux ? Là, les Anges portent les messages, les Archanges servent, les Principautés triomphent, les Puissances tressaillent d'allégresse les Dominations exercent l'empire, les Vertus resplendissent, les Trônes jettent des éclairs, les Chérubins envoient leurs lumières, les Séraphins brûlent, et tous chantent des cantiques de louanges à Dieu. Si la compagnie et le commerce des bons a tant de charme et de douceur, que sera-ce de traiter dans le ciel avec tant de saints, de s'entretenir avec les apôtres, de converser avec les prophètes, de communiquer avec les martyrs et tous les élus ? S'il y a tant de gloire à jouir de la compagnie des bons, que sera-ce de jouir de la compagnie et de la présence de Celui que louent les étoiles du matin, dont le soleil et la lune admirent la beauté, et devant qui se courbent de respect et d'amour les anges et tous ces esprits souverains ? Que sera-ce de voir ce bien universel en qui sont tous les biens, et ce monde supérieur en qui sont tous les mondes ? De voir Celui qui, étant un, est cependant toutes choses ; et qui, étant souverainement simple, embrasse toutes les perfections ? Si ce fut une si grande chose d'entendre et de voir le roi Salomon, que la reine de Saba disait : Bienheureux ceux qui vivent en votre présence et qui jouissent de votre sagesse ! Que sera-ce de voir ce grand Dieu dont Salomon ne fut que l'image, de contempler de ses propres yeux cette éternelle sagesse, cette infinie grandeur, cette inestimable beauté, cette bonté immense, et d'en jouir à jamais ? C'est là la gloire essentielle des saints ; c'est là la fin dernière, le terme suprême de tous nos désirs.
Considérez ensuite la gloire des corps. Ces quatre qualités feront leur éternel apanage : la subtilité, l'agilité, l'impassibilité, la clarté. Cette clarté sera si grande que le corps de chaque élu resplendira comme le soleil dans ce royaume de la gloire. Or, si un seul soleil placé au centre du ciel suffit pour donner la lumière et l'allégresse à tout cet univers, que feront tant de vivants soleils et tant de lampes inondant de leurs clartés ce divin séjour ?
Que dire maintenant de tous les autres biens qui s'y trouvent réunis ? Là, la santé, sans maladie ; la liberté, sans esclavage ; la beauté, sans ombre et sans défauts ; l'immortalité, sans atteinte de corruption ; l'abondance, sans besoins ; le repos, sans trouble ; la sécurité, sans crainte ; les connaissances, sans erreur ; le rassasiement, sans dégoût ; la joie, sans tristesse ; et l'honneur, sans contradiction. Là, nous dit saint Augustin, sera la véritable gloire, où nul ne sera loué par erreur ni par flatterie. Là, le véritable honneur, qui ne sera point refusé au digne, ni accordé à l'indigne. Là sera la véritable paix, où l'on n'aura rien à souffrir ni de soi ni des autres. La récompense de la vertu sera Celui qui donna la vertu, et se promit lui-même comme salaire et comme couronne de la vertu ; il sera éternellement contemplé face à face, il sera aimé d'un amour toujours nouveau et béni avec une ardeur toujours renaissante. Là, un séjour vaste, beau, resplendissant, sûr. Là, une compagnie parfaite et souverainement aimable. Là, un temps à souhait, et toujours le même, sans distinction de soir ni de matin ; c'est la durée simple de l'éternité qui persévère. Là, un perpétuel printemps qui, par la fraîcheur et l'haleine de l'Esprit-Saint, fleurit sans cesse. Là, tous sont dans l'allégresse ; là, tous bénissent et chantent ce souverain Bienfaiteur de qui émanent tous les dons, et par la largesse duquel ils vivent et règnent pour une éternité. ô cité céleste, séjour sûr, terre, paradis de toutes les délices, peuple heureux, où l'on n'entend jamais aucune plainte, habitants paisibles, mortels fortunés à qui rien ne manque ! Ah ! Que ne puis-je en ce moment voir le terme de mon combat ! Oh ! Si mon exil touchait à sa fin ! Quand arrivera ce jour ? Quand viendrai-je, et quand me sera-t-il donné de paraître devant la face de mon Dieu ?
DIMANCHE Méditation sur les bienfaits de Dieu
Ce jour, vous méditerez sur les bienfaits de Dieu pour lui en rendre grâces et pour vous embraser d'amour envers Celui qui vous a comblé de tant de biens. Quoique ces bienfaits soient innombrables, néanmoins il en est cinq principaux qui pourront être, d'une manière plus particulière, l'objet de votre méditation ; les voici : la création, la conservation, la rédemption, la vocation, enfin, les bienfaits particuliers et cachés.
Et d'abord, quant au bienfait de la création, considérez attentivement ce que vous étiez avant d'être tiré du néant, ce que Dieu fit pour vous, et ce qu'il vous donna avant aucun mérite de votre part. Ce corps avec ses membres et ses sens, cette âme si excellente avec ses trois nobles facultés, l'entendement, la mémoire, la volonté, c'est un pur don qu'il a fait à votre néant. Et remarquez bien que vous donner une âme de cette nature, c'était en même temps vous donner toutes choses ; car il n'y a aucune perfection, dans quelque créature que ce soit, que l'homme ne la possède à sa manière ; par où l'on voit qu'en nous dotant seulement de cette âme immortelle, Dieu, d'un seul coup, nous donnait le monde entier en apanage.
Quant au bienfait de la conservation, considérez combien votre être tout entier dépend de la providence divine, comment vous ne pourriez ni vivre un instant, ni faire un pas, si Dieu n'intervenait. Embrassant d'un regard toutes les choses de ce monde, admirez comment, dans sa bonté, Dieu les créa pour votre service, la mer, la terre, les oiseaux, les poissons, les animaux, les plantes, et jusqu'aux anges du ciel. Ce n'est pas tout : c'est lui qui vous donne la santé, les forces, la vie, la nourriture, avec tous les autres secours temporels. En outre, pesez avec beaucoup de réflexion les misères et les désastres où vous voyez chaque jour tomber d'autres hommes ; vous auriez pu, vous aussi, y tomber, si Dieu, dans sa bonté, ne vous en eût préservé.
Quant au bienfait de la rédemption, vous pouvez considérer deux choses : la première, le nombre et la grandeur des biens dont Dieu nous enrichit par ce mystère ; la seconde, le nombre et la grandeur des maux que ce divin Rédempteur souffrit en son corps et en son âme très sainte pour nous gagner ces biens. Afin de mieux sentir ce que vous devez à ce Seigneur, vous pouvez considérer ces quatre principales circonstances dans le mystère de sa sainte passion : Quel est celui qui souffre ? Que souffre-t-il ? Pour qui souffre-t-il ? Pour quelle cause souffre-t-il ? — Quel est celui qui souffre ? C'est un Dieu. Que souffre-t-il ? Les plus grands tourments, les plus grandes ignominies que l'on endura jamais. Pour qui souffre-t-il ? Pour des créatures dignes de l'enfer, exécrables, et, par leurs œuvres, semblables aux démons eux-mêmes. Pour quelle cause souffre-t-il ? Ce n'est ni son profit, ni nos mérites qui lui font embrasser la croix, mais uniquement les entrailles de sa charité et de sa miséricorde. Venons au bienfait de la vocation.
Voyez combien est grande la grâce que Dieu vous a faite en vous mettant au nombre des chrétiens, en vous appelant à la foi par le baptême, et en vous donnant part aux autres sacrements. Si, après une vocation si sainte, vous avez eu le malheur de perdre l'innocence, et si alors il vous a retiré du péché, rendu à sa grâce et rétabli dans l'état de justice, comment pourrez-vous jamais lui témoigner assez de reconnaissance et d'amour pour un tel bienfait ? Quelle n'a pas été sa miséricorde à votre égard de vous attendre si longtemps, de supporter tant de péchés, de vous envoyer tant d'inspirations, et de ne pas trancher le fil de votre vie comme il l'a tranché pour d'autres qui étaient dans le même état que vous ! Au lieu de céder à sa justice, c'est lui, c'est ce Dieu de clémence qui vous a appelé du tombeau du péché par un cri si puissant de sa grâce, que vous vous êtes vu ressuscité de la mort à la vie, et que vous avez ouvert les yeux à la lumière. Comment enfin reconnaître la miséricorde dont il a usé envers vous depuis l'heureux moment de votre conversion, en vous donnant la grâce de ne pas revenir au péché, de vaincre l'ennemi et de persévérer dans le bien ?
Ce sont là des bienfaits publics et connus ; il en est d'autres qui sont secrets, et dont celui qui les a reçus possède seul la connaissance ; il y en a même qui sont tellement secrets, qu'ils se dérobent à la connaissance de celui qui les reçoit, et ne sont connus que de Celui de la main duquel ils partent. Combien de fois n'auriez-vous pas, en ce monde, mérité par votre orgueil ou par votre négligence, ou par votre ingratitude, que Dieu vous abandonnât comme il en a peut-être abandonné un grand nombre pour quelqu'une de ces causes ? Et cependant il ne l'a pas fait. Qui pourra dire combien de maux, combien d'occasions de péché le Seigneur a daigné prévenir par sa providence, en détruisant les trames de l'ennemi, en lui coupant le chemin, en empêchant ses menées et ses conseils ? Combien de fois n'aura-t-il pas fait pour chacun d'entre nous ce qu'il dit à saint Pierre : « Vois, Satan a souhaité avec ardeur de vous broyer tous par la tentation, pour vous passer au crible comme du froment ; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne succombe point. » Or, de tels secrets, qui peut les connaitre, sinon Dieu seul ?
Les bienfaits positifs, l'homme peut bien parfois les connaître ; mais les bienfaits privés, qui ne consistent point à nous enrichir de biens, mais à nous délivrer des maux, qui en aura la connaissance ? Pour ces bienfaits inconnus, comme pour les autres, il est juste que nous ne cessions jamais de rendre grâces au Seigneur, et que nous comprenions combien nous sommes insolvables à son égard, combien ce que nous pouvons lui payer est peu de chose en comparaison de nos dettes, puisque nous ne pouvons pas même comprendre ce que nous lui devons.
(1) Isaie, XL, 6 (2) Prov., XXIII, 21 et 32 (3) Gal., VI, 8 (4) Apoc., XXI, 21 ; 27 (5) Job, IX, 2, 3 (6) Isaie, X, 3 (7) Isaie, XXX, 27 (8) Matth., XXV, 41 (9) Job, XXIV, 19 (10) Luc., XXI, 33
CHAPITRE III
Du temps que l’on doit donner aux méditations précédentes, et du fruit qu’on en retire
Voilà, lecteur chrétien, les sept premières méditations dans lesquelles vous pouvez vous occuper et vous entretenir chaque jour de la semaine. Ce n'est pas que vous ne puissiez prendre d'autres sujets que ceux que je propose ; car, comme nous l'avons déjà dit, tout ce qui porte notre cœur à l'amour et à la crainte de Dieu, et à l'observation de ses commandements, est une excellente matière de méditation. Mais il y a deux raisons de signaler les méditations précédentes. La première, parce qu'elles nous font approfondir les principaux mystères de notre foi et que ce sont les sujets qui, de leur nature, nous portent le plus efficacement aux sentiments que je viens de dire. La seconde, afin que ceux qui commencent, et qui comme des enfants ont besoin de lait, trouvent ici toutes préparées et en ordre les choses qu'ils peuvent méditer ; et afin qu'ils ne marchent pas comme des étrangers dans des régions inconnues, incertains de la route à suivre, prenant tantôt un sujet de méditation, tantôt un autre, sans se fixer à aucun.
Il est encore bon de savoir que les méditations de cette première semaine sont très convenables, comme nous l'avons déjà dit, pour le commencement de la conversion, c'est-à-dire, lorsque l'homme revient à Dieu, parce qu'aIors il est très utile de commencer par toutes les choses qui peuvent nous exciter à la douleur, à l'horreur du péché, à la crainte de Dieu et au mépris du monde, qui sont les premiers pas à faire dans ce chemin. Pour cette raison, ceux qui commencent à servir Dieu, doivent s'exercer durant quelque temps dans la considération de ces sujets, afin qu'ils se fondent ainsi d'une manière plus solide dans les vertus et dans les sentiments dont nous avons parlé.
DEUXIèME SéRIE DE MéDITATIONS Pour chaque jour de la semaine
CHAPITRE IV
Manière de méditer la Passion
Voici maintenant sept méditations sur la passion, la résurrection et l'ascension de Notre-Seigneur, auxquelles on pourra ajouter les autres principaux mystères de sa très sainte vie. Il faut remarquer ici qu'il y a six choses à méditer principalement dans la Passion de Jésus-Christ. La grandeur de ses souffrances, afin de nous émouvoir à la compassion ; la gravité de notre péché, qui est cause de ces souffrances, afin de l'avoir en horreur ; la grandeur du bienfait, afin d'en remercier le divin Maître ; l'excellence de la bonté et de la charité divines qui éclatent en ce mystère, afin de les aimer ; la convenance du mystère, afin de l'admirer ; enfin, les vertus de Jésus-Christ qui resplendissent dans le cours de sa passion, afin de les imiter.
Suivant cet enseignement, nous devons donc, lorsque nous allons méditer, exciter tour à tour notre cœur aux divers sentiments que nous venons de dire. Tantôt nous devons l'exciter à compatir aux douleurs de Jésus-Christ qui ont été les plus grandes du monde, tant à cause de la délicatesse de son corps et de l'excès de son amour, qu'à cause de l'absence de toute consolation où il les a endurées, comme nous l'avons dit plus haut. Tantôt nous devons tirer de la vue du divin Maître des motifs de douleur de nos péchés, en considérant qu'ils furent cause des tourments extraordinaires qu'il endura. Tantôt nous devons en tirer des motifs d'amour et de reconnaissance, en considérant la grandeur de l'amour qu'il nous manifesta, et la grandeur du bienfait par lequel il nous releva, nous rachetant d'une manière si surabondante, au prix de tant de souffrances pour lui, et avec un si ineffable avantage pour nous.
D'autres fois nous devons admirer la convenance du moyen que Dieu a pris pour guérir notre misère ; c'est-à-dire pour payer nos dettes pour nous secourir dans nos nécessités, pour nous mériter sa grâce, pour humilier notre orgueil, et pour nous porter au mépris du monde à l'amour de la croix, de la pauvreté, de la pénitence, des injures, et de toutes les peines qu’accompagnent d'ordinaire la vertu et la vie chrétiennes.
D'autres fois, il nous faut jeter les yeux sur les exemples des vertus qui resplendissent en sa très sainte vie et en sa très sainte mort, sur sa douceur, sur sa patience, sur son obéissance, sur sa miséricorde, sur sa pauvreté, sur sa pénitence, sur sa charité, sur son humilié, sur sa bénignité, sur sa modestie, et sur toutes les autres vertus, qui resplendissent dans toutes ses œuvres et toutes ses paroles, plus que les étoiles dans le firmament, afin d'imiter en quelque petite chose ce divin modèle ; de cette sorte, nous ferons fructifier l'esprit et la grâce qu'il lui a plu de nous donner pour cela, et nous irons ainsi de lui à lui. C'est là la plus haute et la plus utile manière de méditer la passion de Jésus-Christ, j'entends de la méditer par voie d'imitation. Car par là, nous pourrons arriver à la transformation, et nous pourrons dire avec l'Apôtre : « Je vis, non, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » (Gal., II, 20.)
Mais de plus, il convient dans tous ces mystères, d'avoir toujours Jésus-Christ présent devant nos yeux, et de nous considérer nous-mêmes comme présents devant lui. Non-seulement nous devons méditer chacun des mystères de sa passion, mais nous devons encore en peser toutes les circonstances, et spécialement les quatre suivantes : Qui est celui qui souffre ? Pour qui souffre-t-il ? Comment souffre-t-il ? Pour quelle cause souffre-t-il ?
Qui est celui qui souffre ? C'est un Dieu tout-puissant, infini, immense, un Dieu en un mot qui possède toutes les perfections. Pour qui souffre-t-il ? Pour la créature la plus ingrate et la plus méconnaissante qui fut jamais. Comme souffre-t-il ? Avec une humilité, une charité, une bénignité, une douceur, une miséricorde, une patience, une modestie toutes divines. Pour quelle cause souffre-t-il ? Ce n'est pour aucun intérêt propre, ni parce que nous l'avons mérité, mais uniquement à cause de l'infinie bonté et de l'infinie miséricorde de son cœur.
Enfin l'on ne doit pas se contenter de méditer ses douleurs extérieures, il faut encore méditer, et avec beaucoup plus de soin, celles qu'il endure au dedans de lui-même ; parce que l'âme de Jésus-Christ offre à la contemplation un bien plus vaste champ que son corps sacré, soit sous le rapport du sentiment des souffrances, soit sous le rapport des autres sentiments qui remplissaient cette âme, et des pensées qui l'occupaient. Après ce petit préambule, commençons à reprendre et à mettre par ordre les mystères de la sainte Passion.
* * *
MéDITATIONS SUR LA PASSION LA RéSURRECTION ET L'ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR
LUNDI Méditation sur le lavement des pieds et l'institution du Très-Saint-Sacrement
En ce jour, après le signe de croix et la préparation déjà indiquée, vous méditerez sur Notre-Seigneur lavant les pieds à ses disciples, et instituant le très-saint Sacrement. Considère, ô mon âme, dans cette cène la ravissante douceur, l'ineffable bonté de ton Jésus ; vois l'inestimable exemple d'humilité qu'il te donne, en se levant de table et en lavant les pieds à ses disciples.
ô bon Jésus, que faites-vous ? ô doux Jésus, pourquoi votre majesté s'abaisse-t-elle à un tel point ! ô mon âme, qu'aurais-tu senti si tu avais vu ton Dieu à genoux devant les pieds des hommes, surtout devant les pieds de Judas ? Cruel, comment ton cœur ne s'amollit-il pas en présence d'une si grande humilité ? Comment tes entrailles ne se brisent-elles pas en présence d'une si touchante mansuétude ? Est-il possible que tu aies résolu de vendre ce très doux agneau ? Est-il possible que la componction ne pénètre pas ton âme à la vue de cet exemple ? ô blanches et belles mains, comment pouvez-vous toucher des pieds si souillés et si abominables ? ô très pures mains, comment ne reculez-vous pas d'horreur en lavant ces pieds dégoûtants de la boue du crime, et qui ont couru les chemins de la trahison pour trafiquer de votre sang ? ô apôtres bienheureux, comment ne tremblez-vous pas en voyant cet excès d'humilité ? Pierre, que fais-tu ? Consentiras-tu par hasard que le Seigneur de la majesté te lave les pieds ? Saisi d'étonnement et comme hors de lui-même, dès qu'il a vu le Seigneur à genoux devant lui, il commence à lui dire : « Eh ! Quoi, Seigneur, c'est vous qui me lavez les pieds ? N'êtes-vous pas le Fils du Dieu vivant ? N'êtes-vous pas le Créateur du monde ? N'êtes-vous pas la beauté du ciel ? Le paradis des anges ? Le salut des hommes ? La splendeur de la gloire du Père ? La fontaine de la sagesse de Dieu, dans les hauteurs du ciel ? Et c'est vous qui voulez me laver les pieds ! Vous, Seigneur de tant de majesté et de gloire, vous voulez me rendre un office si humiliant et si bas ! »
Considérez aussi comment cet adorable Maître, en achevant de laver les pieds, les essuie avec ce linge dont il était ceint ; pénétrez plus avant avec les yeux de l'âme, et dans ce mystère vous verrez représenté au vif le témoignage de notre rédemption. Voyez comme ce linge prenant tout ce qu'avaient d'immonde ces pieds souillés, ils demeurèrent propres, tandis que le linge mystérieux, après cet office, gardait toutes les taches et toutes les souillures. Quoi de plus souillé que l'homme conçu dans le péché ? Et quoi de plus pur et de plus beau que le Christ conçu de l'Esprit-Saint ?
Mon Bien-Aimé est blanc, mais il a aussi l'éclat vermeil de la rose, dit l'épouse des Cantiques, et il est choisi entre mille. C'est ce Bien-Aimé si beau et si pur qui a voulu recevoir en lui toutes les taches et toutes les souillures de nos âmes ; mais ce qu'il enlève à ces âmes, qu'il laisse pures et affranchies, il le garde sur la croix, et c'est ce qui le fait paraître à nos yeux si flétri et si défiguré. Méditez ensuite ces paroles par lesquelles le Sauveur met fin à cette histoire : Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez comme vous m'avez vu faire. Il ne faut pas seulement rapporter ces paroles à ce mystère et à cet exemple d'humilité, mais encore à toutes les œuvres et à la vie entière de Jésus-Christ ; car elle est le modèle le plus accompli de toutes les vertus, et en particulier de celle qui se montre si bien à nous dans ce mystère.
De l’institution du Très-Saint Sacrement
Pour comprendre quelque chose de ce mystère, il faut présupposer qu'il n'y a point de langue sur la terre qui puisse exprimer la grandeur de l'amour que Jésus-Christ porte à l'église, son épouse, et par conséquent à chacune des âmes qui sont en état de grâce, parce que chacune d'elles est aussi son épouse. étant donc sur le point de quitter cette vie et de priver de sa présence l'église, son épouse, ce très doux époux, de crainte que cette séparation ne fût pour elle une cause d'oubli, lui laissa pour mémorial ce très saint Sacrement, dans lequel il restait lui-même, ne voulant pas qu'entre lui et elle, il y eût, pour le rendre sans cesse présent à son souvenir, d'autre gage d'amour que lui-même. Le céleste époux voulait aussi, durant une si longue absence, laisser à son épouse une compagnie, afin qu'elle ne demeurât pas seule ; il lui laissa celle de ce sacrement où il réside lui-même, lui donnant ainsi la meilleure compagnie qu'il pût lui laisser.
Il voulait aussi, en ce moment, aller souffrir la mort pour son épouse, la racheter et l'enrichir du prix de son sang ; et afin qu'elle pût à son gré jouir de ce trésor, il lui en laissa les clefs dans ce sacrement ; « car, comme dit saint Chrysostome, toutes les fois que nous nous en approchons , nous devons penser que nous portons nos bouches au côté de Jésus-Christ, que nous nous abreuvons à la source de son précieux sang, et que nous nous rendons participants de ce divin trésor. » Ce céleste époux désirait aussi d'être aimé d'un grand amour par son épouse ; et, dans ce dessein, il institua cette mystérieuse nourriture, consacrée par des paroles telles, que quiconque la reçoit dignement, est aussitôt touché et blessé de cet amour.
Il souhaitait, de plus, rassurer son épouse, et lui donner des gages de la possession éternelle de son royaume, afin que, par l'espérance de ce bonheur, elle traversât avec allégresse toutes les tribulations et toutes les souffrances de cette vie. Et, voulant que l'épouse vécût dans une espérance certaine de ces biens éternels, il lui en laissa pour gage sur la terre cet ineffable trésor, qui vaut autant que tout ce qu'elle espère dans le ciel, afin qu'elle ne doutât jamais que son Dieu ne lui donnât un jour, dans la gloire où elle vivra en esprit, ce même trésor dont il l'avait enrichie dans cette vallée de larmes, où elle vit dans l'infirmité de la chair. Il voulait aussi, à l'heure de sa mort, faire un testament, et léguer à son épouse quelque don signalé qui fût sa consolation en cet exil ; et il lui laissa cet adorable sacrement comme le don le plus précieux et le plus avantageux dont il pût l'enrichir, puisque, avec ce don, il lui laissait son Dieu.
Enfin il voulait laisser à nos âmes un aliment pour les soutenir et les faire vivre, parce qu'elles n'ont pas moins besoin de nourriture pour vivre d'une vie spirituelle, que le corps pour vivre d'une vie corporelle. C'est pour ce sujet que ce sage médecin, qui connaissait bien notre faiblesse, institua ce sacrement sous forme de nourriture, afin que la forme même sous laquelle il l'instituait nous déclarât hautement l'effet qu'il opérait, et le besoin qu'en avaient nos âmes, qui ne peuvent pas plus vivre sans ce divin aliment, que le corps sans la nourriture qui lui est propre.
MARDI Méditation sur l'oraison du jardin, sur la prise de notre Seigneur et son entrée dans la maison d’Anne
En ce jour, vous méditerez sur l'oraison du jardin, sur la prise de Notre-Seigneur, sur son entrée dans la maison d'Anne, et sur l'affront qu'il y reçut.
Considérez comment le divin Maitre, après avoir terminé cette mystérieuse cène, s'en alla avec ses disciples à la montagne des Oliviers, pour prier avant d'entrer dans le combat de sa passion. Par là, il voulait nous enseigner, que, dans toutes les peines et les tentations de cette vie, nous devons toujours recourir à la prière, comme à une ancre assurée au milieu de la tempête. Par son efficacité, ou bien nous serons délivrés du poids de la tribulation, ou bien nous recevrons des forces pour le soutenir, ce qui est une nouvelle grâce plus grande. Le Seigneur, pour avoir une compagnie durant le chemin, prit avec lui les trois disciples qu'il chérissait le plus, saint Pierre, saint Jacques, saint Jean ; comme ils avaient été témoins de sa glorieuse transfiguration, il voulait qu'ils vissent de même la figure si différente que son amour pour les hommes allait faire prendre à Celui qui leur avait apparu si resplendissant de gloire au Thabor. Afin de leur faire comprendre que les souffrances de son âme n'étaient pas moindres que celles qui commençaient à paraître au dehors, il leur dit ces paroles empreintes d'une si profonde douleur : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. Attendez ici, et veillez avec moi (1). » Ayant dit ces paroles, il s'éloigna des disciples à la distance d'un jet de pierre, et, prosterné contre terre, avec un très grand respect, il commença à prier, disant : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi ; cependant qu'il soit fait, non selon ma volonté, mais selon la vôtre (2). » Ayant fait cette prière trois fois, à la troisième, il entra dans une telle agonie, qu'il commença à suer des gouttes de sang qui coulaient avec abondance de son corps sacré, et tombaient à terre. Considérez attentivement ce bon Maître, dans ce mystère si douloureux. Là, il se représente tous les tourments qu'il va souffrir ; il voit de la manière la plus distincte les douleurs si cruelles que l'on prépare au plus délicat de tous les corps ; il voit tous les péchés du monde pour lesquels il souffrait, et en même temps l'ingratitude de tant d'âmes qui ne devaient ni reconnaître un tel bienfait, ni profiter d'un remède si grand et qui coûtait si cher. à cette vue, son âme est brisée par de telles angoisses, ses sens, son organisation si délicate, reçoivent une secousse si profonde, que les forces et toute l'harmonie de ce corps en demeurent troublées. Cette chair bénie s'ouvre de toutes parts, donne un libre passage au sang qui, de tous les membres, coule en telle abondance, qu'il ruisselle jusqu'à terre.
Si la chair, qui n'endurait que par contrecoup ces douleurs, en était là, que devait-il se passer dans l'âme qui les endurait directement ! Quand la prière du jardin est terminée, arrive ce faux ami, à la tête d'une infernale cohorte. Après avoir abdiqué l'apostolat, il s'est fait le chef et le capitaine de l'armée de Satan. Considérez comment il marche sans honte le premier, et comment, arrivé près du bon Maître, il le vend par un perfide baiser. à cette heure, le Seigneur dit à ceux qui venaient pour le prendre : « Vous êtes venus à moi, comme à un voleur, avec des épées et des lances ; j'étais au milieu de vous, chaque jour, dans le temple, et vous n'avez pas mis la main sur moi ; mais cette heure est la vôtre, et celle de la puissance des ténèbres (3). »
C'est là un mystère qui doit jeter l'âme dans une bien grande admiration. Quoi de plus étonnant que de voir le Fils de Dieu prendre la ressemblance, non-seulement d'un pécheur, mais encore celle d'un réprouvé ? « Celle-ci est votre heure, dit-il, et celle de la puissance des ténèbres. » L'on infère de ces paroles que, pendant cette heure, ce très innocent Agneau fut livré au pouvoir des princes des ténèbres, qui sont les démons, pour qu'ils lui fissent subir, par le moyen de leurs ministres, tous les tourments et toutes les cruautés qu'ils voudraient. Vous qui méditez ceci, mesurez maintenant du regard jusqu'où voulut descendre, par amour pour vous, cette haute majesté d'un Dieu, puisqu'il descendit jusqu'au dernier de tous les maux, qui est d'être livré au pouvoir des démons. C'était la peine que méritaient vos péchés ; pour vous en délivrer, il voulut s'y soumettre et l'endurer.
Après ces paroles, cette troupe de loups affamés fond sur ce doux Agneau : les uns le saisissent d'un côté, les autres d'un autre, chacun comme il peut. Avec quelle inhumanité ils le traitent ! Quelles paroles insultantes ils lui adressent ! Que de coups ils déchargent sur lui ! Avec quelle violence ils l'entrainent ! Quels cris ils jettent ! Quelles horribles clameurs ! On dirait des vainqueurs qui ont saisi leur proie. Ils prennent ces saintes mains, qui un peu auparavant avaient opéré tant de miracles, et les attachent par des nœuds si forts, que la chair des bras en est déchirée et que le sang jaillit. C'est ainsi qu'ils le mènent par les voies publiques, lié et couvert d'ignominie. Considérez bien attentivement comment il parcourt ce chemin, abandonné de ses disciples, accompagné de ses ennemis, forcé de hâter le pas, manquant d'haleine, les traits altérés, le visage enflammé et rouge par la précipitation de la marche. Au milieu de traitements si indignes, contemplez la modestie de sa figure, la dignité de son regard, et ce visage divin qui, au milieu de toutes les insultes du monde, ne put jamais être obscurci.
Suivez le divin Maître à la maison d'Anne. Là, répondant avec respect à la demande que lui adresse le pontife, sur ses disciples et sur sa doctrine, un de ces misérables qui étaient présents lui décharge un grand soufflet au visage, en lui disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au pontife ? » Le Sauveur se contente de lui dire : « Si j'ai mal parlé, montrez en quoi ; et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous (4) ? »
ô mon âme ! Considère bien ici, non-seulement la douceur de cette réponse, mais encore ce visage meurtri et coloré par la violence du coup, la modestie de ces yeux si sereins, ce front si calme, et, à l'intérieur, cette âme très-sainte, si humble et si disposée à présenter l'autre joue, si le bourreau le demandait.
MERCREDI Méditation sur les outrages faits à Notre-Seigneur dans la maison de Caïphe, sur le reniement de saint Pierre et sur la flagellation
En ce jour vous considérerez le Seigneur en présence de Caïphe, ce qu'il endura cette nuit, le reniement de saint Pierre, et la flagellation à la colonne. Considérez d'abord comment le Seigneur est conduit de la maison d'Anne à celle du pontife Caïphe, où il est juste que vous le suiviez. Là, vous verrez éclipsé le Soleil de justice, et couvert de crachats ce visage divin que les anges ne se rassasient pas de contempler. Adjuré au nom de son Père de dire qui il était, le Sauveur répond d'une manière digne de lui ; mais ces malheureux, qui ne méritaient pas d'entendre une si haute réponse, s'aveuglent à l'éclat d'une si vive lumière. Se tournant contre le Sauveur comme des bêtes féroces, ils font éclater contre lui toute leur colère et leur rage : là, tous à l'envi déchargent sur ses joues les plus rudes soufflets, et les coups les plus violents sur sa tête. Ils osent, avec leurs bouches infernales, cracher sur ce visage divin. Ils lui couvrent les yeux avec un bandeau, et lui donnant de cruels soufflets, ils se jouent de lui, disant : Devine qui t'a frappé. ô humilité ! ô admirable patience du Fils de Dieu ! ô beauté des anges ! était-ce donc là un visage sur qui dussent tomber des crachats ? C'est vers le coin le plus vil que les hommes se tournent quand ils veulent cracher, et dans tout ce palais, il ne se trouve donc pas un endroit plus vil que le visage de mon Dieu, pour être ainsi souillé par le dernier des outrages ? Comment ne t'humilies-tu pas à cet exemple, toi qui n'es que cendre et que poussière ?