Alcools

Guillaume Apollinaire · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Alcools · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1909 Fichier • • Portail

1909

La dame avait une robe

En ottoman violine

Et sa tunique brodée d’or

Était composée de deux panneaux

S’attachant sur l’épaule

Les yeux dansants comme des anges

Elle riait elle riait

Elle avait un visage aux couleurs de France

Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges

Elle avait un visage aux couleurs de France

Elle était décolletée en rond

Et coiffée à la Récamier

Avec de beaux bras nus

N’entendra-t-on jamais sonner minuit

La dame en robe d’ottoman violine

Et en tunique brodée d’or

Décolletée en rond

Promenait ses boucles

Son bandeau d’or

Et traînait ses petits souliers à boucles

Elle était si belle

Que tu n’aurais pas osé l’aimer

J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes

Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux

Le fer était leur sang la flamme leur cerveau

J’aimais j’aimais le peuple habile des machines

Le luxe et la beauté ne sont que son écume

Cette femme était si belle

Qu’elle me faisait peur

À la Santé Fichier • • Portail

À LA SANTÉ

I

Avant d’entrer dans ma cellule

Il a fallu me mettre nu

Et quelle voix sinistre ulule

Guillaume qu’es-tu devenu

Le Lazare entrant dans la tombe

Au lieu d’en sortir comme il fit

Adieu adieu chantante ronde

Ô mes années ô jeunes filles

II

Non je ne me sens plus là

Moi-même

Je suis le quinze de la

Onzième

Le soleil filtre à travers

Les vitres

Ses rayons font sur mes vers

Les pitres

Et dansent sur le papier

J’écoute

Quelqu’un qui frappe du pied

La voûte

III

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Tournons tournons tournons toujours

Le ciel est bleu comme une chaîne

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Dans la cellule d’à côté

On y fait couler la fontaine

Avec les clefs qu’il fait tinter

Que le geôlier aille et revienne

Dans la cellule d’à côté

On y fait couler la fontaine

IV

Que je m’ennuie entre ces murs tout nus

Et peints de couleurs pâles

Une mouche sur le papier à pas menus

Parcourt mes lignes inégales

Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur

Toi qui me l’as donnée

Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur

Le bruit de ma chaise enchaînée

Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison

L’Amour qui m’accompagne

Prends en pitié surtout ma débile raison

Et ce désespoir qui la gagne

V

Que lentement passent les heures

Comme passe un enterrement

Tu pleureras l’heure où tu pleures

Qui passera trop vitement

Comme passent toutes les heures

VI

J’écoute les bruits de la ville

Et prisonnier sans horizon

Je ne vois rien qu’un ciel hostile

Et les murs nus de ma prison

Le jour s’en va voici que brûle

Une lampe dans la prison

Nous sommes seuls dans ma cellule

Belle clarté Chère raison

Septembre 1911

Annie Fichier • • Portail

ANNIE

Sur la côte du Texas

Entre Mobile et Galveston il y a

Un grand jardin tout plein de roses

Il contient aussi une villa

Qui est une grande rose

Une femme se promène souvent

Dans le jardin toute seule

Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls

Nous nous regardons

Comme cette femme est mennonite

Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons

Il en manque deux à mon veston

La dame et moi suivons presque le même rite

Automne Fichier • • Portail

AUTOMNE

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux

Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne

Une chanson d’amour et d’infidélité

Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise

Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été

Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

Automne Malade Fichier • • Portail

AUTOMNE MALADE

Automne malade et adoré

Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies

Quand il aura neigé

Dans les vergers

Pauvre automne

Meurs en blancheur et en richesse

De neige et de fruits mûrs

Au fond du ciel

Des éperviers planent

Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines

Qui n’ont jamais aimé

Aux lisières lointaines

Les cerfs ont bramé

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs

Les fruits tombant sans qu’on les cueille

Le vent et la forêt qui pleurent

Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

Les feuilles

Qu’on foule

Un train

Qui roule

La vie

S’écoule

Clair de Lune Fichier • • Portail

CLAIR DE LUNE

Lune mellifluente aux lèvres des déments

Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands

Les astres assez bien figurent les abeilles

De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles

Car voici que tout doux et leur tombant du ciel

Chaque rayon de lune est un rayon de miel

Or caché je conçois la très douce aventure

J’ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture

Qui posa dans mes mains des rayons décevants

Et prit son miel lunaire à la rose des vents

Clotilde Fichier • • Portail

CLOTILDE

L’anémone et l’ancolie

Ont poussé dans le jardin

Où dort la mélancolie

Entre l’amour et le dédain

Il y vient aussi nos ombres

Que la nuit dissipera

Le soleil qui les rend sombres

Avec elles disparaîtra

Les déités des eaux vives

Laissent couler leurs cheveux

Passe il faut que tu poursuives

Cette belle ombre que tu veux

Cors de Chasse Fichier • • Portail

CORS DE CHASSE

Notre histoire est noble et tragique

Comme le masque d’un tyran

Nul drame hasardeux ou magique

Aucun détail indifférent

Ne rend notre amour pathétique

Et Thomas de Quincey buvant

L’opium poison doux et chaste

À sa pauvre Anne allait rêvant

Passons passons puisque tout passe

Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent

Cortège Fichier • • Portail

CORTÈGE

À M. Léon Bailby

Oiseau tranquille au vol inverse oiseau

Qui nidifie en l’air

À la limite où notre sol brille déjà

Baisse ta deuxième paupière la terre t’éblouit

Quand tu lèves la tête

Et moi aussi de près je suis sombre et terne

Une brume qui vient d’obscurcir les lanternes

Une main qui tout à coup se pose devant les yeux

Une voûte entre vous et toutes les lumières

Et je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres

Et d’alignements d’yeux des astres bien-aimés

Oiseau tranquille au vol inverse oiseau

Qui nidifie en l’air

À la limite où brille déjà ma mémoire

Baisse ta deuxième paupière

Ni à cause du soleil ni à cause de la terre

Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant

Au point qu’il deviendra un jour l’unique lumière

Un jour

Un jour je m’attendais moi-même

Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes

Pour que je sache enfin celui-là que je suis

Moi qui connais les autres

Je les connais par les cinq sens et quelques autres

Il me suffit de voir leurs pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers

De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux

Ou leur langue quand il me plaît de faire le médecin

Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète

Les vaisseaux des amateurs la plume de mes confrères

La monnaie des aveugles les mains des muets

Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l’écriture

Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans

Il me suffit de sentir l’odeur de leurs églises

L’odeur des fleuves dans leurs villes

Le parfum des fleurs dans les jardins publics

Ô Corneille Agrippa l’odeur d’un petit chien m’eût suffi

Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne

Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline

Qui t’inspirait l’erreur touchant toutes les femmes

Il me suffit de goûter la saveur du laurier qu’on cultive pour que j’aime ou que je bafoue

Et de toucher les vêtements

Pour ne pas douter si l’on est frileux ou non

Ô gens que je connais

Il me suffit d’entendre le bruit de leurs pas

Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu’ils ont prise

Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit

De ressusciter les autres

Un jour je m’attendais moi-même

Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes

Et d’un lyrique pas s’avançaient ceux que j’aime

Parmi lesquels je n’étais pas

Les géants couverts d’algues passaient dans leurs villes

Sous-marines où les tours seules étaient des îles

Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs

Coulait sang de mes veines et fait battre mon cœur

Puis sur terre il venait mille peuplades blanches

Dont chaque homme tenait une rose à la main

Et le langage qu’ils inventaient en chemin

Je l’appris de leur bouche et je le parle encore

Le cortège passait et j’y cherchais mon corps

Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même

Amenaient un à un les morceaux de moi-même

On me bâtit peu à peu comme on élève une tour

Les peuples s’entassaient et je parus moi-même

Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines

Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes

Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes

Et détournant mes yeux de ce vide avenir

En moi-même je vois tout le passé grandir

Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore

Près du passé luisant demain est incolore

Il est informe aussi près de ce qui parfait

Présente tout ensemble et l’effort et l’effet

Crépuscule Fichier • • Portail

CRÉPUSCULE

À Mademoiselle Marie Laurencin

Frôlée par les ombres des morts

Sur l’herbe où le jour s’exténue

L’arlequine s’est mise nue

Et dans l’étang mire son corps

Un charlatan crépusculaire

Vante les tours que l’on va faire

Le ciel sans teinte est constellé

D’astres pâles comme du lait

Sur les tréteaux l’arlequin blême

Salue d’abord les spectateurs

Des sorciers venus de Bohême

Quelques fées et les enchanteurs

Ayant décroché une étoile

Il la manie à bras tendu

Tandis que des pieds un pendu

Sonne en mesure les cymbales

L’aveugle berce un bel enfant

La biche passe avec ses faons

Le nain regarde d’un air triste

Grandir l’arlequin trismégiste

Hôtels Fichier • • Portail

HÔTELS

La chambre est veuve

Chacun pour soi

Présence neuve

On paye au mois

Le patron doute

Payera-t-on

Je tourne en route

Comme un toton

Le bruit des fiacres

Mon voisin laid

Qui fume un âcre

Tabac anglais

Ô La Vallière

Qui boite et rit

De mes prières

Table de nuit

Et tous ensemble

Dans cet hôtel

Savons la langue

Comme à Babel

Fermons nos portes

À double tour

Chacun apporte

Son seul amour

L’Adieu Fichier • • Portail

L’ADIEU

J’ai cueilli ce brin de bruyère

L’automne est morte souviens-t’en

Nous ne nous verrons plus sur terre

Odeur du temps brin de bruyère

Et souviens-toi que je t’attends

L’Adieu Fichier • • Portail

L’Émigrant de Landor Road Fichier • • Portail

L’ÉMIGRANT DE LANDOR ROAD

À André Billy

Le chapeau à la main il entra du pied droit

Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi

Ce commerçant venait de couper quelques têtes

De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête

La foule en tous les sens remuait en mêlant

Des ombres sans amour qui se traînaient par terre

Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière

S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs

Mon bateau partira demain pour l’Amérique

Et je ne reviendrai jamais

Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques

Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais

Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes

Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin

Mais habillé de neuf je veux dormir enfin

Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes

Les mannequins pour lui s’étant déshabillés

Battirent leurs habits puis les lui essayèrent

Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé

Au rabais l’habilla comme un millionnaire

Au dehors les années

Regardaient la vitrine

Les mannequins victimes

Et passaient enchaînées

Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves

Les vendredis sanglants et lents d’enterrements

De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent

Quand la femme du diable a battu son amant

Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises

Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi

Sur le pont du vaisseau il posa sa valise

Et s’assit

Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces

Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés

Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses

Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés

Il regarda longtemps les rives qui moururent

Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon

Un tout petit bouquet flottant à l’aventure

Couvrit l’Océan d’une immense floraison

Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire

Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins

Et l’on tissait dans sa mémoire

Une tapisserie sans fin

Qui figurait son histoire

Mais pour noyer changées en poux

Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent

Il se maria comme un doge

Aux cris d’une sirène moderne sans époux

Gonfle-toi vers la nuit Ô Mer Les yeux des squales

Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement

Des cadavres de jours rongés par les étoiles

Parmi le bruit des flots et les derniers serments

L’Ermite Fichier • • Portail

L’ERMITE

À Felix Fénéon

Un ermite déchaux près d’un crâne blanchi

Cria Je vous maudis martyres et détresses

Trop de tentations malgré moi me caressent

Tentations de lune et de logomachies

Trop d’étoiles s’enfuient quand je dis mes prières

Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous

Des narines rongées J’ai faim Mes cris s’enrouent

Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère

Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher

Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses

Et c’est le soir les fleurs de jour déjà se closent

Et les souris dans l’ombre incantent le plancher

Les humains savent tant de jeux l’amour la mourre

L’amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie

La mourre jeu du nombre illusoire des doigts

Seigneur faites Seigneur qu’un jour je m’enamoure

J’attends celle qui me tendra ses doigts menus

Combien de signes blancs aux ongles les paresses

Les mensonges pourtant j’attends qu’elle les dresse

Ses mains enamourées devant moi l’Inconnue

Seigneur que t’ai-je fait Vois Je suis unicorne

Pourtant malgré son bel effroi concupiscent

Comme un poupon chéri mon sexe est innocent

D’être anxieux seul et debout comme une borne

Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui

La robe sans couture éteignez les ardeurs

Au puits vont se noyer tant de tintements d’heures

Quand isochrones choient des gouttes d’eau de pluie

J’ai veillé trente nuits sous les lauriers-roses

As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani

Crucifié réponds Dis non Moi je le nie

Car j’ai trop espéré en vain l’hématidrose

J’écoutais à genoux toquer les battements

Du cœur le sang roulait toujours en ses artères

Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaires

Et mon aorte était avare éperdument

Une goutte tomba Sueur Et sa couleur

Lueur Le sang si rouge et j’ai ri des damnés

Puis enfin j’ai compris que je saignais du nez

À cause des parfums violents de mes fleurs

Et j’ai ri du vieil ange qui n’est point venu

De vol très indolent me tendre un beau calice

J’ai ri de l’aile grise et j’ôte mon cilice

Tissé de crins soyeux par de cruels canuts

Vertuchou Riotant des vulves des papesses

De saintes sans tetons j’irai vers les cités

Et peut-être y mourir pour ma virginité

Parmi les mains les peaux les mots et les promesses

Malgré les autans bleus je me dresse divin

Comme un rayon de lune adoré par la mer

En vain j’ai supplié tous les saints aémères

Aucun n’a consacré mes doux pains sans levain

Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule

Et clame vainement et je vois de grands yeux

S’ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux

S’étoiler calmement de splendides pilules

Un squelette de reine innocente est pendu

À un long fil d’étoile en désespoir sévère

La nuit les bois sont noirs et se meurt l’espoir vert

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