Arcanum Divinae Sapientiae (page 3)

Léon XIII · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : https://www.vatican.va/content/leo-xiii/fr/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_10021880_arcanum.html · 3 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ces maux paraîtront encore plus graves si l'on considère qu'une fois la liberté du divorce accordée, il n'y aura jamais d'obstacle assez puissant pour la contenir dans les limites déterminées et prévues d'avance.

Grande est la force des exemples, plus grande encore est celle des passions. Avec de pareils stimulants, il doit arriver que le désir effréné du divorce, s'insinuant chaque jour davantage, s'empare d'un plus grand nombre de cœurs. C'est comme une maladie qui se propage par contagion, ou comme un fleuve qui déborde après avoir franchi ses digues.

Toutes ces choses sont évidentes par elles-mêmes. Elles deviennent plus manifestes encore par l'évocation des souvenirs du passé. Dès que la loi eut facilité les divorces, on vit croître rapidement les dissentiments, les querelles, les séparations. Il en est résulté une telle corruption que ceux mêmes qui avaient été les défenseurs du divorce en vinrent à se repentir de leur œuvre. S'ils n'avaient cherché à temps à y remédier par la loi contraire, il était à craindre que la société ne courût précipitamment à sa perte.

On rapporte que les anciens Romains virent avec horreur les premiers cas de divorce. Mais le sentiment de l'honnêteté s'oblitéra bientôt dans les esprits. La pudeur, modératrice de la passion, disparut. La foi conjugale fut alors violée avec une telle licence qu'on peut admettre comme très vraisemblable ce que nous lisons dans plusieurs écrivains, que les femmes avaient coutume de compter leurs années, non par le changement des consuls, mais par celui de leurs maris.

De même chez les protestants, on avait d'abord promulgué des lois pour permettre le divorce en certains cas déterminés, vraiment peu nombreux. Mais, on le reconnut bientôt, en raison du rapprochement de causes semblables, le nombre s'en accrut en Allemagne, en Amérique et ailleurs, à tel point que les gens encore sensés estimèrent souverainement déplorable cette extrême dépravation des mœurs et l'intolérable imprudence des lois.

Les choses ne se passèrent pas autrement dans les Etats catholiques. Lorsqu'on y permit la rupture des mariages, la multitude des inconvénients qui en résultèrent dépassa de beaucoup les prévisions des législateurs. Ce fut un crime très fréquent que d'imaginer toute espèce d'artifices et de fraudes, et au moyen de sévices, d'injures et d'adultères, de forger des cas de divorce pour pouvoir dissoudre impunément les liens trop lourds de l'union conjugale. L'honnêteté publique en fut si ébranlée, que tous jugèrent qu'il fallait travailler au plus tôt à corriger les lois.

Comment douter que les lois favorables au divorce ne dussent avoir des suites également tristes et désastreuses, si elles étaient remises maintenant en vigueur ? Les inventions et les décrets des hommes ne sauraient avoir le pouvoir de changer la nature et le caractère des choses. Aussi ceux-là comprennent bien mal le bien public, qui croient pouvoir impunément bouleverser la condition essentielle du mariage, et qui, au mépris de la sainteté attachée au mariage par la religion et le sacrement, semblent vouloir l'avilir et l'abaisser au-dessous même du niveau établi par les lois païennes. S'ils ne changent pas d'avis, les familles et la société humaine auront donc toujours à craindre d'être misérablement jetées dans ce conflit et ce bouleversement universels, projetés depuis longtemps par les sectes criminelles des socialistes et des communistes. On voit combien il est déraisonnable et absurde de demander le salut public au divorce, qui doit plutôt amener la ruine certaine de la société.

Il faut donc le reconnaître, l'Eglise catholique a bien mérité de tous les peuples par le soin qu'elle a pris constamment de protéger la sainteté et la perpétuité des mariages. On lui doit une grande reconnaissance pour ses interventions. Elle a hautement réclamé contre les lois civiles si défectueuses en cette matière qui ont été promulguées depuis cent ans (

Pie VI, Epist. ad episc. Lucion., 20 mai 1793 ; Pie VII, let. encycl. du 17 fév. 1809 et constitution du 19 juillet 1817 ; Pie VIII, let. encycl. du 29 mai 1829 ; Grégoire XVI, constitution du 15 août 1832 ; Pie IX, alloc. du 22 sept. 1852.) . Elle a frappé d'anathème l'abominable hérésie des protestants sur le divorce et la répudiation (Conc. Trid., sess. XXIV, can. 5 et 7) . Elle a condamné à plusieurs reprises certains cas de dissolution de mariage adoptés par les Grecs (Concile de Florence et instructions d'Eugène IV aux Arméniens, Benoît XIV, constitution Etsi Pastoralis, 6 mai 1742). Elle a prononcé la nullité des mariages conclus à cette condition qu'ils pourraient être un jour dissous. Elle a enfin rejeté, dès le commencement, les lois impériales qui favorisaient malheureusement le divorce et la répudiation (S. Jérôme, Epist. 69, ad Oceanum PL 22, 657 ; S. Ambroise, Lib. 8 in cap. 16 Lucae, n. 5 PL 15, 1857 ; S. Augustin, De nuptiis, 1, 10, 11 PL 44, 420).

Chaque fois que les Pontifes suprêmes ont résisté aux princes les plus puissants, qui demandaient avec menaces à l'Eglise, de ratifier le fait de leur divorce, ils ont certainement lutté, non seulement pour l'intégrité de la religion, mais aussi pour la civilisation de l'humanité. Tous les âges admireront l'invincible fermeté dont témoignent les décrets de Nicolas Ier contre Lothaire ; ceux d'Urbain II et de Paschal II contre Philippe Ier, roi de France ; ceux de Célestin III et d'Innocent III contre Alphonse de Léon et Philippe II, roi de France ; ceux de Clément VII et de Paul III contre Henri VIII, ceux enfin du très saint et intrépide Pie VII contre Napoléon Ier, enorgueilli de ses succès et de la grandeur de son empire.

Si tous ceux qui gouvernent et administrent les affaires publiques avaient voulu se conformer à la raison, à la sagesse, et agir pour le bien des peuples, ils auraient dû maintenir intactes les saintes lois du mariage, et profiter du concours offert par l'Eglise, pour la protection des bonnes mœurs et la prospérité des familles, au lieu de faire soupçonner l'Eglise d'hostilité et de l'accuser faussement et injustement d'avoir violé le droit civil.

C'étaient d'autant plus leur devoir que l'Eglise catholique, qui ne peut manquer à aucune de ses obligations, ni renoncer à défendre son droit, a également pour habitude de se montrer toujours disposée à la bonté et à l'indulgence, lorsque l'intégrité de ses droits et la sainteté de ses devoirs ne sont pas menacées. Elle n'a donc jamais rien décrété sur le mariage sans avoir égard à l'état de la société et à la situation des peuples. Elle a plus d'une fois adouci, dans la mesure du possible, les rigueurs de ses lois, lorsqu'il y avait des causes graves et justes.

Elle n'ignore pas, et elle reconnaît, que le sacrement du mariage, ayant pour objet la conservation et l'accroissement de la société humaine, a des relations nécessaires et des points de contact avec les choses humaines. Celles-ci sont bien des conséquences du mariage, mais elles rentrent dans l'ordre civil et sont de la compétence et du ressort des chefs de l'Etat.

Jésus-Christ, le fondateur de l'Eglise, a voulu sans aucun doute que le pouvoir religieux fût distinct du pouvoir civil. Chacun d'eux peut, dans sa sphère propre, agir librement et sans contrainte.

Il y a toutefois une condition. Comme le requièrent leur avantage à tous deux et l'intérêt des hommes, l'union et la concorde doivent régner entre eux. De plus, dans les questions qui appartiennent pour des motifs différents à la juridiction et au jugement de l'un et de l'autre, celui à qui les choses humaines ont été confiées doit dépendre, comme il convient, de celui qui a la garde des choses célestes.

Cet arrangement et cette espèce d'harmonie sont ce qu'il y a de mieux pour les deux pouvoirs. C'est encore le moyen le plus opportun et le plus efficace de venir en aide aux hommes, en ce qui concerne la conduite de la vie et l'espérance du salut éternel. Ainsi que Nous l'avons démontré dans Nos précédentes Encycliques, de même que l'intelligence de l'homme, en s'accordant avec la foi chrétienne, s'ennoblit grandement et devient beaucoup plus forte pour éviter et repousser les erreurs, tandis que de son côté la foi reçoit de l'intelligence un précieux appui (

Aeterni Patris, 4 août 1879 ) ; de même, le bon accord de l'autorité civile avec le pouvoir sacré de l'Eglise assure à tous deux de grands avantages. La première y gagne en dignité et son autorité, ayant la religion pour guide, ne sera jamais injuste ; l'autre y trouve des moyens de protection et de défense pour le bien public des fidèles. D'après ces considérations, Nous exhortons de nouveau fortement, comme déjà Nous l'avons fait en d'autres circonstances tous les chefs d'Etat à la concorde et à l'amitié avec l'Eglise. Nous leur tendons, en quelque sorte, la main les premiers, avec une bienveillance paternelle. Nous leur offrons le secours de notre puissance suprême, dont l'appui leur est à cette époque d'autant plus nécessaire que le droit de commander, comme s'il avait reçu quelque blessure, se trouve tout ébranlé dans l'opinion publique. En ce moment, les esprits sont avides d'une liberté sans frein et secouent avec une abominable audace le joug de toute autorité, même la plus légitime. Le salut public demande donc que les deux pouvoirs associent leurs forces pour prévenir les catastrophes qui menacent non seulement l'Eglise, mais encore la société civile.

Tout en recommandant hautement cet accord amical des volontés, et en priant Dieu, prince de la paix, d'inspirer à tous les hommes l'amour de la concorde, Nous ne pouvons Nous empêcher, Vénérables Frères, d'encourager de plus en plus, par Nos exhortations, votre activité, Votre zèle et votre vigilance, que Nous savons être si grands. Employez tous vos efforts, toute votre autorité, afin que, parmi les populations confiées à vos soins, rien ne vienne altérer ou corrompre la doctrine que Notre-Seigneur Jésus-Christ et les apôtres, interprètes de la volonté céleste, nous ont transmise, que l'Eglise catholique a conservée religieusement et qu'elle veut voir pratiquée par tous les chrétiens et dans tous les temps.

Prenez grand soin à ce que les peuples reçoivent abondamment les préceptes de la sagesse chrétienne. Qu'ils n'oublient jamais que le mariage a été établi originairement, non par la volonté des hommes, mais par l'autorité et la volonté de Dieu, avec cette loi absolue qu'il ne peut exister qu'entre un seul homme et une seule femme ; que le Christ, auteur de la nouvelle alliance, a transformé en sacrement cette institution qui était seulement réglée par la loi naturelle, et qu'il a transmis à son Eglise le pouvoir législatif et judiciaire sur ce qui concerne le lien conjugal. Il faut veiller attentivement à ce que les esprits ne soient pas induits en erreur sur ce point par les trompeuses théories des adversaires qui voudraient enlever ce pouvoir à l'Eglise.

Tout le monde doit savoir aussi que chez les chrétiens l'union de l'homme et de la femme, contractée en dehors du sacrement, n'a ni la validité, ni la nature d'un vrai mariage. Fût-elle conforme aux lois civiles, elle n'a cependant d'autre valeur que celle d'une formalité ou d'un usage introduit par le droit civil. Mais le droit civil ne peut régler et administrer que les choses qui, dans l'ordre civil, sont des conséquences du mariage. Or ces conséquences ne peuvent évidemment pas se produire si leur cause vraie et légitime, c'est-à-dire le lien nuptial, n'existe pas.

Il est d'un très grand intérêt pour les époux de bien connaître toutes ces choses, de s'en pénétrer et de se les graver dans l'esprit. Ils pourront ainsi, en sûreté de conscience, se conformer aux lois civiles sur ce point. L'Eglise même ne s'y oppose pas, parce qu'elle veut et désire que les effets du mariage soient sauvegardées dans toutes leurs parties, et que les enfants ne soient aucunement lésés dans leurs intérêts.

Au milieu de la grande confusion des opinions qui s'insinuent chaque jour davantage, il faut également savoir qu'il n'est au pouvoir de personne de rompre le lien d'un mariage conclu et consommé entre chrétiens. Les époux qui veulent s'engager dans les liens d'un nouveau mariage avant que la mort n'ait rompu le premier sont donc gravement coupables, quel que soit le motif invoqué.

Si les choses en arrivent à ce point que la vie commune ne paraisse pas pouvoir être supportée plus longtemps, l'Eglise permet la séparation des deux époux. Mais elle s'efforce d'en adoucir les inconvénients en prenant tous les moyens et en employant tous les remèdes en rapport avec la situation des époux, et elle ne néglige pas de travailler à leur réconciliation dont jamais elle ne désespère.

Les époux pourraient facilement échapper à ces extrémités, si, au lieu de se laisser emporter par la passion, ils s'approchaient du mariage avec les dispositions requises après avoir mûrement pesé les devoirs des époux et les motifs très nobles du mariage et s'ils n'excitaient pas la colère de Dieu, en anticipant sur le mariage par une série continuelle de fautes. Pour résumer tout en peu de mots, la stabilité heureuse et paisible des familles sera assurée lorsque les époux puiseront l'esprit et la vie dans la vertu de religion. La religion rend l'âme forte et invincible. Grâce à elle, les défauts, qui peuvent exister dans les personnes, la différence des habitudes et des caractères, le poids des soucis maternels, l'instante sollicitude de l'éducation des enfants, les peines inséparables de la vie, les malheurs, sont supportés avec patience, et même avec générosité.

Il faut aussi veiller à ce qu'on ne se décide pas facilement à contracter mariage avec des non-catholiques. Lorsque les âmes sont en désaccord sur la religion, il est bien difficile qu'elles soient longtemps d'accord sur les autres points. De semblables unions fournissent l'occasion de participer à des pratiques religieuses défendues. Elles créent un péril pour la foi de l'époux catholique. Elles sont un empêchement à la bonne éducation des enfants, et très souvent elles accoutument les esprits à tenir pour équivalentes toutes les religions, en leur faisant perdre le discernement du vrai et du faux. Ce sont autant de raisons de les éviter.

En dernier lieu, comprenant que personne ne doit être étranger à Notre charité, Nous recommandons, Vénérables Frères, à votre autorité, à votre foi et à votre piété les malheureux qui, dévorés par le feu des passions et complètement oublieux de leur salut, vivent dans le désordre, unis par des liens illégitimes. Appliquez donc les ressources de votre zèle à rappeler ces hommes à leur devoir. Efforcez-vous de toute manière, soit par vous-mêmes, soit par l'entremise des œuvres constituées par les gens de bien, de leur faire comprendre leur tort, de les porter au repentir de leur faute et de les disposer à contracter un mariage légitime selon le rite catholique.

Il vous est facile de voir, Vénérables Frères, que les enseignements et les préceptes que Nous avons jugé à propos de vous donner par cette lettre, ne sont pas moins utiles à la conservation de la société civile qu'au salut éternel des hommes. Plaise à Dieu qu'ils soient acceptés par tous les esprits avec d'autant plus d'empressement et de docilité qu'ils sont plus graves et plus importants.

A cet effet, implorons tous ensemble, par une humble et suppliante prière le secours de la bienheureuse Vierge Marie Immaculée. Qu'elle se montre la mère et l'auxiliaire de tous les hommes, en inclinant les esprits à se soumettre à la foi. Prions avec la même ardeur Pierre et Paul, princes des apôtres, vainqueurs de la superstition, semeurs de la vérité. Que, par leur puissante protection, ils préservent le genre humain du déluge des erreurs renaissantes.

En attendant, comme présage des faveurs célestes, et en témoignage de Notre particulière bienveillance, Nous accordons de tout cœur, à vous tous, Vénérables Frères, et aux peuples confiés à Votre vigilance, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 10 février 1880, la deuxième année de notre pontificat.

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