Rhétorique (page 12)

Aristote · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Ruelle 1882 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XIX. De même, lorsque l’on a le pouvoir de faim une chose et que l’on se met en colère ; lorsqu’on a ce pouvoir et qu’un vif désir nous entraîne ; car, le plus souvent, on satisfait sa passion lorsqu’on le peut : les gens vicieux par intempérance, et les gens honnêtes parce qu’ils n’ont que des désirs honnêtes.

XX. Si une chose a été sur le point d’être faite, elle a dû se faire ; car il y a vraisemblance que celui qui va pour accomplir une action l’accomplisse.

XXI. De même, si un fait s’est produit qui a lieu naturellement avant le fait en question, ou à cause de ce fait : par exemple, s’il a éclairé, il a tonné aussi ; si l’on a essayé, on a fait aussi. Pareillement, si un fait s’est produit qui a lieu naturellement après le fait en question, ou à cause de ce fait, le fait antérieur a dû avoir lieu ainsi que sa cause ; par exemple, s’il a tonné, il a éclairé aussi. De toutes ces choses, les unes se passent ainsi, ou par une conséquence nécessaire, ou la plupart du temps.

XXII. Quant à la non-existence d’un fait, on voit qu’elle s’établit par les arguments contraires à ceux que nous venons d’exposer.

Les arguments relatifs au fait futur sont faciles à reconnaître d’après les mêmes raisonnements ; en effet, ce qui est en notre pouvoir et dans nos desseins existera.

XXIII. De même les choses qui nous sont suggérées par un désir passionné, par la colère et par le calcul, lorsque nous avons la puissance. Pour la même raison, s’il y a en nous un élan ou une disposition à faire immédiatement une chose, cette chose aura lieu ; car, le plus souvent, ce qui est imminent arrive plutôt que ce qui ne l’est pas.

XXIV. De même, si un fait a précédé qui soit de nature à se produire antérieurement. Par exemple, si le ciel est chargé de nuages, il est vraisemblable qu’il pleuvra.

XXV. Et encore, si un fait a été produit en vue de tel autre, il est vraisemblable que celui-ci doit avoir lieu. Par exemple, s’il y a des fondations, il y aura aussi une maison.

XXVI. En ce qui concerne la grandeur et la petitesse des choses, le plus et le moins et, d’une manière générale, les choses grandes et petites, c’est facile à reconnaître d’après nos explications précédentes. Dans les pages relatives aux discours délibératifs, on a traité de la grandeur des biens et, généralement, du plus et du moins. Ainsi donc, comme, dans chaque (genre) de discours, le but qu’on se propose est un bien, tel, par exemple, que l’utile, le beau, le juste, c’est évidemment à ces éléments que tous les orateurs doivent emprunter leurs amplifications.

XXVII. Chercher au delà, quand il s’agit de grandeur absolument parlant et de supériorité, c’est parler pour ne rien dire ; car, lorsqu’on traite une question, les faits particuliers ont plus de poids que les généralités.

Ainsi donc, voilà ce qu’il y avait à dire ; sur le possible et l’impossible, sur le point de savoir si un fait a eu lieu ou non, et aura lieu ou non, enfin sur la grandeur et la petitesse des choses.

CHAPITRE XX

Sur les exemples, leurs variétés, leur emploi, leur opportunité.

I. Il nous reste à parler des preuves communes à tous (les genres), puisque l’on a parlé des preuves particulières (à chacun d’eux). Les preuves communes sont de deux sortes : l’exemple et l’enthymème, car la sentence est une partie de l’enthymème.

II. Parlons donc, en premier lieu, de l’exemple, car l’exemple ressemble à l’induction ; or l’induction est un point de départ.

Il y a deux espèces d’exemples : l’une consiste à relater des faits accomplis antérieurement ; dans l’autre, on produit l’exemple lui-même. Cette dernière espèce est tantôt une parabole, tantôt un récit, comme les récits ésopiques ou les récits libyques.

III. Il y aurait exemple de la première espèce si l’on disait qu’il faut faire des préparatifs (de guerre) contre le Roi et ne pas le laisser mettre la main sur l’Égypte, en alléguant qu’effectivement, jadis, Darius ne passa (en Grèce) qu’après s’être rendu maître de l’Égypte et que, après l’avoir prise, il passa (en Grèce). Xerxès, à son tour, ne marcha (contre la Grèce) qu’après s’être rendu maître (de l’Égypte), et, une fois maître (de ce pays), il passa (en Grèce) ; de sorte que, si le Roi (actuel) vient à prendre l’Égypte, il marchera (contre nous). Il ne faut donc pas (la) lui laisser prendre.

IV. La parabole, ce sont les discours socratiques comme, par exemple, si l’on veut faire entendre qu’il ne faut pas que les charges soient tirées au sort, on alléguera que c’est comme si l’on tirait au sort les athlètes (choisissant) non pas ceux qui seraient en état de lutter, mais ceux que le sort désignerait ; ou comme si l’on tirait au sort, parmi les marins, celui qui tiendra le gouvernail et qu’on dût choisir celui que le sort désigne, et non celui qui sait s’y prendre.

V. Le récit c’est, par exemple, celui de Stésichore au sujet de Phalaris, et celui d’Ésope au sujet du démagogue. Stésichore, voyant les habitants d’Himère choisir Phalaris pour dictateur militaire et se disposer à lui donner une garde du corps, après avoir touché divers autres points, leur fit ce récit : « Un cheval occupait seul un pré ; survint un cerf qui détruisit sa pâture. Il voulut se venger du cerf et demanda à un homme s’il ne pourrait pas l’aider à châtier le cerf. L’homme lui répondit que oui, s’il acceptait un frein et que lui-même le montât en tenant des épieux à la main. (Le cheval) ayant consenti et (l’homme) l’ayant monté, au lieu d’obtenir vengeance, le cheval fut, dès lors, asservi à l’homme. Vous de même, dit-il, prenez garde que, en voulant tirer vengeance de l’ennemi, vous ne subissiez le même sort que le cheval. Vous avez déjà le mors, ayant pris un général dictateur ; mais, si vous lui donnez une garde et que vous vous laissiez monter dessus, dès lors, vous serez asservi à Phalaris. »

VI. Ésope, plaidant à Samos pour un démagogue sous le coup d’une accusation capitale, s’exprima en ces termes : « Un renard, qui traversait un fleuve, fut entraîné dans une crevasse du rivage. Ne pouvant en sortir, il se tourmenta longtemps et une multitude de mouches, de chiens ou tiquets, s’acharnèrent après lui. Un hérisson, errant par là, l’aperçut et lui demanda avec compassion s’il voulait qu’il lui ôtât ces mouches. Il refusa ; le hérisson lui ayant demandé pourquoi : « C’est que celles-ci, dit-il, sont déjà gorgées de mon sang et ne m’en tirent plus qu’une petite quantité mais, si tu me les ôtes, d’autres mouches, survenant affamées, suceront ce qu’il me reste de sang. » Eh bien ! donc, dit Ésope, celui-ci, Samiens, ne vous fait plus de mal, car il est riche ; tandis que, si vous le faites mourir, d’autres viendront, encore pauvres, dont les rapines dévoreront la fortune publique.»

VII. Les récits sont de mise dans les harangues ; ils ont ce bon côté que, trouver des faits analogues à puiser dans le passé est chose difficile, tandis qu’inventer des histoires est chose facile ; car il faut les imaginer, comme aussi les paraboles, en veillant à ce que l’on puisse saisir l’analogie, ce qui est facile avec le secours de la philosophie.

VIII. Ainsi les arguments sont plus aisés à se procurer que l’on emprunte aux apologues ; mais ils sont plus utiles à l’objet de la délibération quand on les emprunte aux faits historiques ; car les faits futurs ont, le plus souvent, leurs analogues dans le passé.

IX. Il faut recourir aux exemples, soit que l’on n’ait pas d’enthymèmes à sa disposition — et alors c’est à titre d’arguments démonstratifs, car la preuve s’établit par leur moyen, — soit que l’on en ait, et c’est à titre de témoignages appliqués comme des épilogues (péroraisons) s’ajoutant aux enthymèmes. Les exemples placés en tête d’un discours ressemblent à une induction ; or l’induction n’est pas un procédé familier aux orateurs, sauf dans un petit nombre de cas. Mais ceux qui figurent comme épilogues ressemblent à des témoignages ; or le témoin a toujours un caractère persuasif. Aussi l’orateur qui les place au début est obligé de s’étendre longuement, tandis que, pour celui qui les emploie comme épilogues, un seul exemple peut suffire ; car un témoin sûr, fût-il unique, est utile.

CHAPITRE XXI

Sur la sentence, ses variétés, son emploi, son utilité.

I. Quant aux discours à sentences, après avoir dit ce que c’est que la sentence, il nous sera très facile de voir sur quelles sortes de sujets, dans quels cas et à qui il convient de recourir au langage sentencieux dans les discours.

II. La sentence est une affirmation portant non pas sur des faits particuliers, comme, par exemple, sur le caractère moral d’Iphicrate, mais sur des généralités ; ni sur toutes choses indistinctement, comme, par exemple, cet énoncé que la ligne droite est le contraire de la ligne courbe, mais sur toutes choses relatives à des actions et sur la question de savoir le parti qu’il faut prendre, ou repousser, en vue d’une affaire. Ainsi donc, comme les enthymèmes sont des syllogismes qui portent sur telle ou telle chose, presque toujours les conclusions des enthymèmes et leurs points de départ, abstraction faite du syllogisme, sont des sentences. Exemple :

Un homme qui a du bon sens ne doit jamais enseigner à ses enfants une science superflue.

Cela est une sentence. Si l’on y ajoute la cause et la raison, le tout formera un enthymème. Exemple :

Car, sans parler des autres effets de leur oisiveté, ils s’attireront l’envie haineuse de leurs concitoyens ;

Et ceci :

Il n’est personne qui soit heureux en tout ;

Et ceci :

Il n’est personne parmi les hommes qui soit libre.

Voilà une sentence, et, avec ce qui suit, un enthymème :

Car on est esclave ou de la richesse, ou de la fortune.

III. Si la sentence est ce que nous avons dit, il s’ensuit nécessairement qu’il y a quatre espèces de sentences. Il y aura des sentences avec épilogue, ou des sentences sans épilogue .

IV. Les unes réclament une démonstration : ce sont celles qui expriment une pensée paradoxale ou controversée ; celles qui n’expriment rien de paradoxal ne sont pas accompagnées d’épilogue.

V. Parmi celles-ci, les unes, la question étant connue d’avance, n’ont, par une conséquence nécessaire, aucun besoin d’un épilogue. Exemple :

Le plus grand bien, pour un homme, c’est, à notre avis du moins, de se bien porter.

En effet, ce parait être une opinion commune. Il en est d’autres qui, aussitôt énoncées, deviennent évidentes pour ceux qui les examinent. Exemple :

Il n’est pas amoureux celui qui n’aime pas toujours.

VI. Parmi les sentences avec épilogue, les unes sont une partie d’enthymème, comme celle-ci :

Il ne faut jamais qu’un homme qui a du bon sens…

D’autres tiennent de l’enthymème, mais ne sont pas une partie d’enthymème ; ce sont les plus recherchées. Telles sont les sentences dans lesquelles on reconnaît la raison de la pensée qu’elles expriment. Exemple :

Ne garde pas une colère immortelle, étant toi-même mortel.

En effet, le fait de dire qu’il ne faut pas garder toujours sa colère, c’est une sentence ; et la proposition additionnelle « étant toi-même mortel » en est l’explication.

Autre exemple analogue :

Le mortel doit songer aux choses mortelles ; les choses immortelles ne doivent pas occuper le mortel.

VII. On voit clairement, d’après ce qui précède, combien il y a d’espèces de sentences, et à quel objet il convient d’en appliquer chaque espèce. Sur des matières controversées ou paradoxales, la sentence ne peut se passer d’épilogue ; mais il faut ou que l’épilogue, placé au début, emploie la sentence à titre de conclusion, comme, par exemple, si l’on dit :

Quant à moi, je dis que, puisqu’on ne doit ni exciter l’envie, ni vivre dans l’oisiveté, il ne faut pas s’instruire ;

— ou que celui qui a débuté par ces derniers mots dise ensuite ce qui a précédé. Sur des matières non paradoxales, mais obscures, il faut ajouter le pourquoi en termes très précis.

VIII. Dans les cas de cette sorte, ce qui convient, ce sont les apophtegmes lacédémoniens et ceux qui tiennent de l’énigme ; comme, par exemple, si l’on voulait dire ce que Stésichore disait en présence des Locriens :

Il ne faut pas être provocants, de peur que vos cigales ne chantent à même la terre.

IX. L’usage des sentences convient au vieillard, en raison de son âge et pourvu qu’il les applique à des sujets dont il a l’expérience. Qu’il y ait inconvenance à parler par sentences quand on n’est pas arrivé à cet âge, comme aussi à raconter des histoires ; et sottise, mauvaise éducation à lancer des sentences à propos de questions que l’on ne possède pas, en voici une marque suffisante : c’est que les gens grossiers sont, plus que personne, grands faiseurs de sentences et lancent volontiers des apophtegmes.

X. L’énoncé d’une généralité, à propos d’un fait qui n’est pas général, est de mise dans un mouvement oratoire où l’on cherche des effets d’attendrissement ou d’indignation ; soit qu’on place ces effets dans l’exorde, ou après la démonstration.

XI. Il faut employer des sentences consacrées par l’usage et d’une application générale, si l’on peut le faire utilement ; car leur caractère général, justifié par le consentement unanime, en fait ressortir l’à-propos. Ainsi, par exemple, quand on exhorte à braver un danger des gens qui n’ont pas sacrifié :

Le seul augure vraiment bon, c’est de se battre pour son pays ;

ou des gens qui sont plus faibles que l’ennemi :

Mars est pour les uns comme pour les autres ;

ou (pour exhorter) à faire périr les enfants des ennemis, bien qu’inoffensifs :

Insensé celui qui, après avoir tué le père, laisserait vivre les enfants.

XII. Il y a, en outre, quelques proverbes qui sont en même temps des sentences ; celui-ci, par exemple : « Voisin athénien.»

XIII. Il faut encore énoncer des sentences pour réfuter les dictons qui sont dans le domaine public (je nomme ainsi, par exemple, le mot : « Connais-toi toi-même »), ou « Rien de trop, » lorsque le caractère moral (de l’orateur) doit en paraître meilleur, ou que l’on s’est exprimé avec passion. Or on s’exprime avec passion si, transporté de colère, on déclare qu’il est faux qu’on doive se connaître soi-même ; c’est-à-dire que, si (l’adversaire) s’était connu lui-même, il n’aurait jamais eu la prétention de conduire une armée. Le caractère moral sera présenté comme meilleur si l’on avance qu’il ne faut pas, comme on le dit, aimer comme si l’on devait haïr un jour, mais plutôt haïr comme si l’on devait aimer.

XIV. Il faut manifester ses intentions en termes exprès, ou sinon, alléguer au moins un motif, Par exemple, en s’exprimant soit de la manière suivante : « Il faut aimer, non pas comme on le dit, mais comme si l’on devait aimer toujours ; car l’autre façon est d’un traître ; » soit de cette manière-ci : « Je ne goûte pas le précepte connu, car le véritable ami doit aimer comme s’il devait aimer toujours ; » ni cet autre : « Rien de trop, car on doit vouer aux méchants une haine extrême ».

XV. Les sentences offrent une grande ressource dans les discours, laquelle tient uniquement à la vanité des auditeurs. En effet, ceux-ci se complaisent à voir l’orateur, en énonçant une généralité, rencontrer telles opinions qu’ils ont, eux, sur un point particulier. Je vais expliquer mon dire et, tout ensemble, le moyen de se procurer des sentences. La sentence, comme on l’a dit plus haut, est une affirmation générale. Or on se complaît à entendre dire d’une façon générale ce que l’on se trouvait déjà penser d’avance à propos d’un fait particulier : qu’on se trouve, par exemple, avoir un voisin méchant ou de méchants enfants, on sera de l’avis de la personne qui viendra dire. « Rien de plus délicat que le voisinage ; » ou bien : « Rien de plus malavisé que d’avoir des enfants. » Il faut donc viser à rencontrer juste la condition où se trouvent les auditeurs et la direction préalable de leurs pensées, puis énoncer des généralités qui s’y rapportent.

XVI. Telle doit être une première application de la sentence, mais il y en a une autre plus importante, car elle donne un caractère moral au discours. Le caractère moral se révèle dans les discours où l’intention de l’orateur se manifeste ; or, toute sentence atteint ce résultat en faisant paraître l’orateur comme énonçant une sentence générale à propos de l’objet particulier de ses intentions : de sorte que, si les sentences sont honnêtes, elles donnent aux mœurs de l’orateur une apparence honnête aussi.

Ainsi donc, voilà qui est dit sur la sentence, sa nature, ses diverses espèces, ses applications et son utilité.

CHAPITRE XXII

Des enthymèmes.

I. Parlons maintenant des enthymèmes ; voyons de quelle manière il faut les chercher ; puis, après les enthymèmes, des lieux ; car ce sont deux espèces de choses différentes.

II. L’enthymème est un syllogisme, on l’a dit précédemment . Nous avons montré aussi comment se forment les syllogismes (oratoires) et en quoi ils diffèrent de ceux de la dialectique.

III. En effet, il ne faut pas, ici, conclure en reprenant l’argument de loin, ni en admettant tous les termes ; le premier de ces procédés ferait naître l’obscurité de la longueur et, par le second, il y aurait redondance, puisqu’on dirait des choses évidentes. C’est ce qui fait que, dans les foules, les gens sans instruction sont plus persuasifs que ceux qui sont instruits. Ainsi les poètes disent que les gens sans instruction, devant une foule, parlent avec plus d’art (que les autres) ; car ces derniers remplissent leurs discours de lieux communs et de généralités, tandis que ceux-là tirent leurs arguments de ce qu’ils savent et restent dans la question. Aussi faut-il parler non pas d’après les vraisemblances, mais d’après des faits déterminés, par exemple, dans l’esprit des juges ou des personnes qu’ils acceptent (comme compétentes) ; et dire ce qui paraît évident à tout le monde, ou au plus grand nombre. Il ne faut pas conclure seulement d’après les choses nécessaires, mais, en outre, d’après ce qui a lieu le plus souvent.

IV. En premier lieu, par conséquent, il faut comprendre que, relativement au point sur lequel on doit parler et argumenter au moyen d’un syllogisme, politique ou de toute autre nature, il est nécessaire de posséder dans tous ses détails, ou dans quelques-uns, la question qui s’y rapporte ; car, n’étant en possession d’aucun de ces détails, tu ne pourrais en tirer aucune conclusion.

V. Je m’explique : comment, par exemple, pourrions-nous conseiller aux Athéniens de faire ou de ne pas faire la guerre, sans savoir quelles sont leurs ressources en marine, en armée de terre, ou dans l’une et l’autre ; quel est l’effectif, quels sont les revenus, les alliés, les ennemis ; et encore, quelles guerres ils ont soutenues, dans quelles conditions, et tant d’autres questions analogues ?

VI. Comment faire leur éloge, si nous ignorions le combat naval de Salamine, ou la bataille de Marathon, ou leurs exploits pour secourir les Héraclides, ou quelque autre des faits de ce genre ? Car c’est toujours sur de belles actions, réelles ou apparentes, que repose un éloge.

VII. Semblablement, on leur inflige un blâme d’après des faits contraires, en examinant quel est le fait à eux imputable soit en réalité, soit en apparence ; celui-ci, par exemple, qu’ils ont asservi les Grecs, même après les avoir eus pour alliés contre le Barbare, et qu’ils ont emmené en esclavage des citoyens d’Égine et de Potidée qui s’étaient distingués par leur conduite. On relèverait tous les autres procédés de cette sorte et toute autre faute qu’ils auraient commise. C’est ainsi que, dans l’accusation et dans la défense, l’examen des circonstances amène à accuser et à défendre.

VIII. Il n’importe en rien qu’il s’agisse des Athéniens, des Lacédémoniens, d’un homme ou d’un dieu, pour recourir à cette même pratique ; car, voulant conseiller Achille, le louer, le blâmer, l’accuser, le défendre, il faut considérer les circonstances dans lesquelles il se trouve, ou parait se trouver, afin de discourir d’après ces circonstances, le louant ou le blâmant suivant que sa conduite est belle ou laide, l’accusant ou le défendant suivant qu’elle est juste ou injuste, le conseillant suivant que l’affaire est utile ou nuisible.

IX. Il en sera de même à propos d’un sujet quelconque ; par exemple, dans une question de justice, (on examinera) si la chose est bonne ou non, d’après les conditions inhérentes à la justice ou au bien.

X. Ainsi donc, comme on voit tout le monde s’y prendre de cette façon pour démontrer, soit que le syllogisme employé soit plus précis ou plus vague (car on ne les tire pas de n’importe quel fait, mais de ceux qui se rattachent à chaque affaire en question, et cela avec le secours de la raison, attendu qu’il est évidemment impossible de démontrer par un autre moyen), il s’ensuit évidemment aussi que l’on devra ; de même que dans les Topiques, avoir pour chaque affaire un choix d’arguments qui portent sur les éventualités admissibles et sur les faits le plus en rapport avec la circonstance.

XI. Lorsqu’il s’agit d’incidents qui surviennent à l’improviste, il faut chercher (ses arguments) par la même méthode, en envisageant non pas ceux d’une application indéterminée, mais ceux qui ont trait au sujet même traité dans le discours et en se renfermant, le plus souvent, dans les termes qui touchent de plus près à l’affaire. D’abord, plus les faits actuels qu’on peut alléguer sont nombreux, plus la démonstration devient facile ; ensuite, plus ils tiennent de près à l’affaire, plus ils s’y rapportent, moins on s’égare dans les généralités.

XII. J’appelle « généralité » l’éloge d’Achille fondé sur ce que c’était un homme, un demi-dieu, un de ceux qui firent l’expédition contre Ilion ; car ces traits s’appliquent tout autant à beaucoup d’autres, de telle sorte que l’auteur d’un tel éloge ne dirait là rien de plus en faveur d’Achille que de Diomède.

J’appelle au contraire « particularités » ce qui n’est arrivé qu’au seul Achille, par exemple, d’avoir tué Hector, le principal guerrier des Troyens, et Cycnos, qui sut empêcher toute l’armée ennemie de sortir (des vaisseaux), vu qu’il était invulnérable, et d’avoir pris part à l’expédition dans la première jeunesse et sans être lié par un serment ; enfin toutes les autres considérations de même nature. C’est là la première manière de choisir les arguments, et tel est le premier (syllogisme) topique.

XIII. Parlons maintenant des éléments des entymèmes ; or, dans mon opinion, un élément et un lieu d’enthymème sont une même chose.

XIV. Voyons de quoi il est nécessaire de discourir en premier lieu. En effet, il y a deux sortes d’enthymèmes. Les uns ont pour objet de démontrer que tel fait est, ou n’est pas ; les autres, de réfuter. Ils différent entre eux comme, dans la dialectique, la réfutation et le syllogisme.

XV. L’enthymème démonstratif consiste à conclure d’après des faits reconnus ; le réfutatif, à conclure que les faits ne le sont pas.

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