Rhétorique (page 11)
V. Ils sont enclins à la colère et à l’emportement, toujours prêts à suivre leurs entraînements et incapables de dominer leur fureur. Par amour-propre, ils ne supportent pas qu’on tienne peu de compte de leur personne, et se fâchent quand ils croient qu’on leur fait tort.
VI. Ils ont le goût des honneurs, ou, plutôt, de la victoire ; car la jeunesse est avide de supériorité, et la victoire en est une. Ils tiennent plus à ces deux avantages qu’à celui des richesses, ou, plutôt, ils n’ont aucunement l’amour des richesses, n’en ayant pas encore éprouvé le besoin, comme l’exprime l’apophtegme de Pittacus sur Amphiaraüs.
VII. Ils ne sont pas portés au mal ; ils ont plutôt un bon naturel, n’ayant pas encore eu sous les yeux beaucoup d’exemples de perversité. Ils sont confiants, n’ayant pas encore été souvent abusés.
VIII. Ils sont enclins à l’espérance ; cela vient de ce que la nature donne de la chaleur à la jeunesse, comme aux gens abreuvés de vin, et, en même temps, de ce qu’ils n’ont pas encore été beaucoup éprouvés par la mauvaise fortune. Ils vivent surtout d’espérance, car l’espérance a trait à l’avenir, et le souvenir au passé ; or, pour les jeunes gens, le passé est encore peu de chose, et l’avenir beaucoup. En effet, aux premier jours (de l’existence), ou trouve que le souvenir n’est rien et que l’espérance est tout. Ils sont faciles à tromper, pour la raison que nous avons donnée ; en effet, ils espèrent volontiers.
IX. Ils sont plus braves (qu’on ne l’est à un autre âge). car ils sont prompts à s’emporter et ont bon espoir ; le premier de ces traits de caractère fait que l’un n’a pas peur, et le second donne de l’assurance. En effet, on n’a jamais peur quand on est en colère, et l’espoir d’obtenir un bien rend téméraire.
X. Ils ont de la retenue, car ils ne supposent pas encore qu’il y a d’autres choses belles en dehors de ce qui leur a été enseigné par la loi.
XI. Ils ont l’âme élevée, parce qu’ils n’ont pas encore été rabaissés par la pratique de la vie et qu’ils n’ont pas subi l’épreuve du besoin. De plus, rien n’élève l’âme comme de se croire digne de grandes choses ; or cette opinion est propre à celui qui a bon espoir.
XII. Ils se déterminent plutôt par le beau côté d’une action que par son utilité. Ils se conduisent plutôt d’après leur caractère moral que d’après le calcul ; or le calcul tient à l’intérêt, et la vertu à ce qui est beau.
XIII. Ils ont le goût de l’amitié et de la camaraderie plus que les autres âges, parce qu’ils se plaisent à la vie commune et que rien n’est encore apprécié par eux au point de vue de l’intérêt ; par conséquent, leurs amis non plus.
XIV. Leurs fautes proviennent toujours de ce qu’ils font plus et avec plus de véhémence qu’il ne convient, en dépit du précepte de Chilon , car ils exagèrent tout, l’amitié comme la haine, et tous les autres sentiments de même. Ils croient tout savoir et tranchent sur toutes choses. De là vient leur exagération en tout.
XV. Quand ils causent un préjudice, c’est par insolence, mais non par méchanceté. Ils sont enclins à la pitié, parce qu’ils supposent toujours que l’on est honnête et meilleur ; car c’est à leur absence de méchanceté qu’ils mesurent la conduite du prochain et, par suite, ils supposent que celui-ci ne mérite pas le sort qu’il éprouve.
XVI. Ils aiment à rire, et c’est pour cela qu’ils plaisantent, car la plaisanterie est une impertinence polie.
Tel est le caractère des jeunes gens.
CHAPITRE XIII
Des mœurs de la vieillesse.
I. Les vieillards et ceux qui ont passé l’âge mûr ont des traits de caractère empruntés, pour la plupart, aux contraires de ceux qui précèdent. Comme ils ont vécu de longues années ; que, le plus souvent, ils ont été abusés ; qu’ils ont commis des fautes ; que les actions humaines pour la plupart sont mauvaises, ils n’affirment rien et, en toute chose, ils agissent moins qu’il ne faut.
II. Ils croient, ils ne savent pas ; et, quand on discute, ils ajoutent : peut-être, en effet, sans doute ; ils s’expriment sur toute chose de cette façon, et sur rien avec assurance.
III. Ils sont malicieux ; car c’est de la malice que de supposer en tout de mauvaises intentions ; ils sont enclins aux soupçons à cause de leur manque de confiance, et ils manquent de confiance, parce qu’ils ont de l’expérience.
IV. Ils n’aiment, ni ne haïssent avec une grande force, pour la même raison ; mais, suivant la maxime de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr un jour et haïssent comme si, plus tard, ils devaient aimer.
V. Ils ont l’esprit étroit, ayant été rabaissés par la pratique de la vie ; car rien de grand, rien de supérieur n’excite leurs désirs, tout entiers aux besoins de la vie.
VI. Ils ne sont pas généreux, parce que, pour eux, l’argent est une des choses nécessaires et que, en même temps, ils savent par expérience qu’il est difficile d’acquérir et facile de perdre.
VII. Ils sont timorés et tout leur fait peur. En effet, leurs dispositions sont le contraire de celles des jeunes gens. Ils sont glacés et ceux-ci pleins de feu ; par suite, la vieillesse se laisse guider par la peur : et en effet, la peur est une sorte de refroidissement.
VIII. Ils tiennent à la vie surtout dans leurs derniers jours, parce que leurs désirs portent sur ce qui n’est plus et que l’on désire surtout ce qui fait défaut.
IX. Ils s’aiment eux-mêmes plus qu’il ne faut, car il y a, là encore, de la petitesse d’esprit. Ils rapportent la vie à l’utile, mais non à ce qui est beau, plus qu’il ne convient, à cause de leur égoïsme. Car l’utile est un bien pour tel ou tel, tandis que le beau (moral) est un bien absolu.
X. Ils sont sans retenue plutôt que réservés, car, n’ayant pas autant de souci du beau que de l’utile, ils tiennent peu de compte de l’opinion.
XI. Ils ne sont pas portés à espérer, à cause de leur expérience, vu que la plupart des choses humaines sont mauvaises et que par conséquent beaucoup d’entre elles tournent à mal, — et aussi à cause de leur pusillanimité.
XII. Ils vivent plutôt par le souvenir que par l’espoir ; car il leur reste peu de temps à vive, et leur vie passée est déjà longue : or l’espérance a trait à l’avenir, et le souvenir au passé. De là vient leur loquacité ; car ils racontent perpétuellement ce qui leur est arrivé, trouvant du charme dans ces souvenirs.
XIII. Leurs colères sont vives, mais peu fortes, et le désir ou les a quitté, ou se montre faiblement ; par suite, ils sont incapables ou d’avoir des désirs, ou de mettre à exécution ceux qu’ils peuvent avoir, à moins que ce ne soit en vue d’un profit. C’est ce qui donne aux gens de cet âge l’apparence d’être tempérants, car les désirs passionnés se sont calmés et ils sont asservis à l’intérêt.
XIV. Ils conforment leur vie au calcul plutôt qu’au caractère moral, car le calcul dépend de l’intérêt, et le caractère moral dépend de la vertu. Quand ils causent un préjudice, c’est pour nuire, et non par insolence.
XV. Les vieillards sont, eux aussi, accessibles à la pitié, mais non pour la même raison que les jeunes gens. Ceux-ci le sont par humanité, et les vieillards par faiblesse ; car ils se croient toujours au moment d’avoir une épreuve à subir : or ce sentiment est, nous l’avons vu , propre à ceux qui sont enclins à la pitié. De là vient qu’ils sont toujours à se plaindre, qu’ils ne plaisantent point et qu’ils n’aiment pas à rire ; car le penchant aux lamentations est le contraire du caractère qui aime à rire.
XVI. Telles sont donc les mœurs des jeunes gens et celles des vieillards. Ainsi, comme tout le monde goûte les discours prononcés dans le sens de son caractère moral et leurs analogues, il n’est pas malaisé de voir quel usage on devra faire de la parole pour se donner à soi-même et donner à ses discours une apparence conforme à ce caractère.
CHAPITRE XIV
Des mœurs de l’homme fait.
I. Ceux qui sont dans la force de l’âge auront, évidemment, un caractère moral tenant le milieu entre les jeunes gens et les vieillards et retranchant ce qui est en excès chez les uns et les autres. Ils ne sont ni extrêmement audacieux, car l’audace portée à l’excès est témérité, ni trop timorés, mais dans une bonne disposition d’esprit par rapport à ces deux sentiments.
II. Ils ne se fient pas au premier venu ; ils ne se défient pas, non plus, de tout le monde, mais leurs jugements sont en rapport avec la vérité. Ils ne vivent pas rien que pour le beau, ni rien que pour l’utile, mais pour l’un et l’autre ; ni avec parcimonie, ni avec prodigalité, mais dans une mesure convenable.
III. Il en est de même à l’égard de la colère et du désir ; ils sont tempérants avec courage, et courageux avec tempérance. Chez les jeunes gens et chez les vieillards, ces deux qualités sont distinctes : car la jeunesse est brave, mais intempérante ; la vieillesse tempérante, mais timorée. Pour parler d’une manière générale, les qualités avantageuses que possèdent séparément la jeunesse et la vieillesse, ils les réunissent, et, pour celles qui sont en excès ou en défaut, ils les ont dans une juste proportion.
IV. Le corps est dans toute sa force depuis l’âge de trente ans jusqu’à trente-cinq, et l’âme vers l’âge de quarante-neuf ans.
Voilà ce que nous avions à dire sur la jeunesse, la vieillesse et la force de l’âge.
CHAPITRE XV
Des mœurs des nobles.
I. Parlons maintenant des biens procurés par la fortune ; voyons quelle influence ils exercent sur les mœurs des hommes qui en sont pourvus.
II. Le caractère moral de la noblesse consiste en ce que celui qui la possède est d’autant plus ami de la gloire. En effet, tout le monde a pour habitude, un bien obtenu, de chercher à l’augmenter ; et la noblesse, c’est l’honneur des ancêtres. Il consiste aussi à mépriser même ceux qui sont d’une condition semblable à celle de nos propres ancêtres. Cela tient à ce que telles choses, considérées à distance, sont plus propres que celles qui sont placées sous nos yeux à donner de l’honneur et de la vanité.
III. La noblesse réside dans la haute valeur de la race ; la générosité, dans le fait de ne pas s’écarter de sa nature. C’est ce qui arrive souvent aux nobles ; beaucoup d’entre eux ont une mince valeur. En effet, il en est des produits de la race humaine comme de ceux de la terre : parfois, si la race est bonne, il surgit, de temps à autre, des hommes supérieurs ; puis elle reprend son mouvement ordinaire de propagation. Les races bien douées finissent par en venir à des mœurs plus insensées. Tels les descendants d’Alcibiade et ceux du premier Denys. Les races d’un caractère solide et posé tournent à la sottise et à l’hébétement ; ainsi la descendance de Cimon, de Périclès et de Socrate.
CHAPITRE XVI
Des mœurs inhérentes à la richesse.
I. Quelles mœurs accompagnent la richesse, tout le monde le voit aisément. On devient arrogant et hautain, sous l’influence de la richesse que l’on acquiert. Les riches s’imaginant qu’ils possèdent tous les biens, leur disposition morale s’en ressent ; car la richesse est, en quelque sorte, le moyen d’appréciation de toutes les autres choses, et, pour cette raison, tout semble pouvoir être acheté.
II. Les riches sont délicats et fastueux : délicats, à cause de leurs habitudes de mollesse et de leur penchant à faire montre de leur prospérité ; fastueux et vains, parce que tous les hommes passent leur vie, d’ordinaire, à rechercher ce qui leur plaît et ce qu’ils admirent et que, dans leur opinion, les autres ont de l’émulation à propos des mêmes objets qu’eux-mêmes. Cette impression, après tout, n’a rien que de naturel, car beaucoup de gens ont besoin de ceux qui possèdent. De là cette réponse de Simonide, sur les sages et les riches, à la femme de Hiéron qui lui demandait lequel valait mieux de devenir sage, ou de devenir riche : « Riche, dit-il, car on voit les sages passer leur vie à la porte des riches. »
III. Ils se croient dignes d’occuper les charges ; car ils croient posséder ce qu’il faut pour les mériter. En somme, la richesse donne les mœurs d’un insensé heureux.
IV. Il y a cette différence, entre les mœurs d’un homme nouvellement riche et celles de l’homme riche d’ancienne date, que, chez les gens nouvellement riches, plutôt que chez les autres, tous les défauts sont plus accentués. Car la condition de l’homme nouvellement riche est comme une richesse mal acquise. Les préjudices qu’ils causent n’ont pas la méchanceté pour mobile, mais un penchant tantôt à l’arrogance, tantôt à l’intempérance, qui les porte soit aux voies de fait, soit au libertinage.
CHAPITRE XVII
Des mœurs des puissants et des heureux.
I. Semblablement aussi, en ce qui concerne la puissance, les mœurs sont, pour la plupart, faciles à reconnaître. Les unes sont, en effet, les mêmes dans la puissance que dans la richesse, et d’autres valent mieux.
II. Les puissants sont d’un caractère plus jaloux de l’honneur et plus brave que les riches, parce qu’ils tendent à des actions qu’il leur est loisible d’accomplir en raison de leur pouvoir.
III. Ils sont capables d’une plus grande activité, parce qu’ils sont préoccupés, se voyant forcés de veiller à ce qui constitue leur puissance.
IV. Ils sont plutôt dignes que (simplement) graves ; car le prestige de leur situation les met plus en vue, et c’est pour cela qu’ils gardent la mesure. Or la dignité est une gravité où l’abandon s’allie à la bienséance. Lorsqu’ils causent un préjudice, il n’est pas de mince, mais de grande importance.
V. Le bonheur comporte, dans les détails, ces mêmes mœurs que nous venons de décrire ; Car c’est à ces détails que se rattachent les événements qui semblent être les plus grands bonheurs ; — et aussi à la possession d’une belle famille. De plus, le bonheur procure en abondance les avantages corporels.
VI. Le bonheur nous rend plus orgueilleux et plus déraisonnables. Du reste, il y a un trait de caractère excellent qui accompagne le bonheur, c’est l’amour des dieux et la confiance en leur pouvoir que nous inspire la jouissance des biens qui nous viennent de la fortune. Nous avons parlé des mœurs dans leurs rapports avec l’âge et avec la fortune. Les mœurs des gens placés dans des conditions contraires sont faciles à reconnaître d’après les traits contraires ; telles, par exemple, celles du pauvre, du malheureux, de l’homme sans puissance.
CHAPITRE XVIII
Des traits communs à tous les genres de discours.
I. L’emploi des discours persuasifs a pour objet un jugement, car, sur une question connue et jugée, il n’y a plus besoin de discourir. Mais il y a lieu de le faire, soit que l’on parle à une personne seule pour l’exhorter ou la détourner, comme font, par exemple, ceux qui réprimandent ou veulent persuader. Un juge, pour être seul, ne l’en est pas moins, attendu que celui qu’il s’agit de persuader est, absolument parlant, un juge ; et il en est ainsi, soit qu’il y ait une question à débattre, ou un sujet à développer. En effet, il faut, dans les deux cas, avoir recours à la parole et détruire les arguments contraires, auxquels on répond comme on répond à un contradicteur. Il en est de même dans les discours démonstratifs. En effet, les assistants devant lesquels un (tel) discours est adressé sont assimilés à des juges. Toutefois, il n’est de juge, absolument parlant, que celui qui décide les choses mises en question dans les débats civils et politiques ; car toute question débattue porte soit sur une contestation, soit sur un point mis en délibération. Or nous avons déjà parlé précédemment des mœurs qui se rencontrent dans les divers gouvernements, dans le chapitre relatif aux discours délibératifs ; de sorte que l’on pourrait regarder comme déterminé de quelle manière et avec quels arguments nous mettrons les discours en rapport avec les mœurs.
II. Mais, comme chaque genre de discours a une fin différente, et que, pour tous ces discours, on a exposé les opinions et les propositions d’où se tirent les preuves dans les genres délibératif, démonstratif ou judiciaire, et que, de plus, on a spécifié les arguments dont se composent les discours en rapport avec les mœurs, il nous reste à discourir sur les (lieux) communs.
III. En effet, il est nécessaire à tous les orateurs d’employer, dans leurs discours, en outre (des arguments spéciaux), ceux qui reposent sur le possible et l’impossible ; et ils ont à tâcher de montrer : les uns, que la chose en question aura lieu, les autres, qu’elle a eu lieu.
IV. Ce n’est pas tout : la question d’importance est un lieu commun à tous les genres de discours ; car tout le monde emploie des arguments qui tendent soit à diminuer, soit à grandir l’importance d’un fait, soit que l’on conseille ou que l’on dissuade, qu’on fasse un éloge, ou qu’on présente une défense.
V. Ces points déterminés, nous essayerons de parler des enthymèmes en général, si nous le pouvons, ainsi que des exemples, afin qu’après y avoir ajouté tout ce qui reste à dire, nous ayons rempli tout le programme que nous avons tracé dès le principe. Parmi les lieux communs, celui qui sert à l'amplification est, nous l’avons dit , celui qui convient le mieux aux discours démonstratifs ; le fait accompli, aux discours judiciaires, car c’est sur ces sortes de faits que porte le jugement ; — enfin le possible et le futur aux discours délibératifs.
CHAPITRE XIX
Sur le possible et l’impossible.
I. Parlons d’abord des divers (cas) possibles et impossibles. Si une chose contraire peut exister ou avoir existé, son contraire pourrait paraître possible ; par exemple, s’il est possible qu’un homme ait été bien portant, il est possible aussi qu’il ait été malade. Car la possibilité est la même pour deux faits contraires, en tant que contraires.
II. De même, si le semblable est possible, son semblable l’est aussi.
III. Si une chose plus difficile est possible, une chose plus facile l’est pareillement.
IV. Si la qualité de sérieuse ou de belle peut appartenir à une chose, il est possible aussi qu’elle existe d’une manière générale. Car il est plus difficile qu’une maison soit belle qu’il ne l’est qu’une maison existe.
V. La chose dont le commencement peut exister peut avoir aussi une fin ; car il n’existe rien, et rien ne peut commencer à être de ce qui est impossible : par exemple, cette proposition qu’il y a commune mesure entre le diamètre (d’un cercle et la circonférence) ne peut commencer à exister, ni exister. La chose dont la fin est possible peut aussi avoir un commencement ; car toutes choses existent à partir d’un commencement.
VI. Si la chose postérieure est possible par essence ou par production, la chose antérieure l’est aussi ; par exemple, s’il est possible qu’un homme existe, le fait qu’un enfant existe l’est aussi ; car celui-ci est antérieur. De même, si l’existence de l’enfant est possible, celle de l’homme l’est aussi, car celui-là en est le commencement.
VII. De même les choses pour lesquelles on éprouve naturellement de l’amour ou de vifs désirs ; car, le plus souvent, on n’aime ni ne désire ce qui ne peut exister.
VIII. Les choses qui donnent lieu aux sciences ou aux arts peuvent exister ou se produire.
IX. De même celles dont le commencement d’existence est dans des conditions telles que nous pouvons contraindre ou persuader, quelqu’un de les accomplir. Telles, par exemple, celles qui dépendent de ceux dont nous sommes les supérieurs, les maîtres et les amis.
X. Celles dont les parties peuvent exister le peuvent aussi, le plus souvent, dans leur ensemble. Celles dont l’ensemble est possible le sont aussi dans leurs parties : en effet, si l’empeigne, le contrefort et la tige peuvent se faire, la chaussure est faisable ; et si la chaussure l’est, l’empeigne, le contrefort et la tige le sont aussi.
XI. De même, si le genre tout entier est possible, l’espèce l’est pareillement ; et si l’espace l’est, le genre l’est aussi. Par exemple, si un navire peut être construit, une galère peut l’être ; et si une galère est faisable, un navire l’est aussi.
XII. Si l’une des deux choses qui se trouvent naturellement en rapport est possible, l’autre l’est pareillement. Par exemple, si le double l’est, la moitié le sera ; et si la moitié l’est, le double le sera.
XIII. Si une chose peut être produite sans le secours de l’art et sans préparation, elle sera encore plus possible avec de l’art et de l’application. De là les vers d’Agathon :
Oui, certes, on fait bien certaines choses avec l’aide de la fortune, mais il en est d’autres qui exigent le concours de la nécessité et de l’art.
XIV. Ce qui est possible à des gens plus incapables, ou inférieurs, ou plus dénués de sens, le sera encore plus à ceux qui ont les qualités contraires. C’est dans ce sens qu’Isocrate disait qu’il serait malheureux que, ce qu’Euthynos avait appris, lui-même ne pût arriver à le connaître.
XV. Quant à l’impossible, on voit clairement qu’il se tire des arguments contraires à ceux que l’on vient d’expliquer.
XVI. La question de savoir si un fait a eu, ou n’a pas eu lieu, doit être examinée d’après les données qui vont suivre. D’abord, si ce qui a naturellement moins de chance d’arriver a lieu, ce qui a plus de chance d’arriver a dû avoir lieu.
XVII. Si ce qui d’ordinaire arrive postérieurement a eu lieu, ce qui arrive antérieurement a eu lieu aussi. Par exemple, si l’on a oublié, c’est qu’on a appris à une certaine époque.
XVIII. Si l’on peut et veut faire une chose, on la fait toujours ; car rien n’empêche. Et aussi lorsqu’on a une volonté, et que rien du dehors ne vient l’entraver.