Rhétorique (page 14)
Une autre partie de ce premier lieu consiste dans l’homonymie, comme de dire que la souris est un animal fort important, du moins par suite de ce que son nom rappelle le plus auguste des sacrifices ; en effet, les mystères sont bien les plus augustes sacrifices. Citons encore le cas où, voulant faire l’éloge de tel chien, on le met en parallèle avec le Chien qui est au ciel ou avec le dieu Pan, parce que Pindare a dit :
O divinité bienheureuse que les Olympiens nomment le chien à la nature multiple de la Grande Déesse ;
ou encore, de ce que l’on dit qu’il est honteux de ne pas avoir de chien, conclure que le chien est honorable ; ou de dire qu’Hermès est par excellence le dieu communicatif, libéral, attendu que, seul, Hermès est appelé le dieu commun ; ou que le logos est ce qu’il y a de plus important, attendu que les gens de bien sont qualifiés non pas dignes de richesses, mais dignes d’estime. En effet, l’expression λόγου ἄξιος a plus d’un sens.
III. Un autre lieu, c’est de parler en réunissant des choses distinctes et en distinguant des choses réunies ; en effet, comme il y a souvent une apparence d’identité dans ce qui n’est pas identique, il faut employer le sens dont on peut tirer le meilleur parti. Tel est ce raisonnement d’Euthydème : par exemple, on sait qu’une trirème est au Pirée, puisque l’on connaît chacun des deux ; quand on sait les lettres, on connaît le vers, car le vers est la même chose ; dire que, comme la double dose rend malade, la dose simple n’est pas non plus favorable à la santé, car il serait étrange que deux choses bonnes devinssent une chose mauvaise. Voilà pour l’enthymème de réfutation. Voici maintenant pour l’enthymème démonstratif. Il est vrai, dira-t-on, qu’un bien unique ne peut devenir deux maux ; mais tout ce lieu est entaché de paralogisme. Citons encore le mot de Polycrate sur Thrasybule : « Il anéantit trente tyrans. » On voit qu’il procède par réunion ; — ou le mot de Théodecte dans Oreste, qui procède par division : Il est juste, lorsqu’une femme a fait périr son époux, qu’elle meure à son tour, et que, du moins, le fils venge son père.
Voilà donc ce que l’on a fait ; car, si l’on réunit les deux idées, peut-être ne seront-elles plus justes. Et ce serait en outre un enthymème par ellipse, car on a supprimé l’auteur de l’acte.
IV. Un autre lieu, c’est d’établir ou de renverser un argument par l’exagération. C’est ce qui arrive lorsque, sans avoir démontré que telle action a été accomplie, on insiste sur sa gravité ; car il se produit alors cet effet que le prévenu paraît ou ne pas avoir accompli cette action, lorsqu’il est le premier à la grossir, ou l’avoir accomplie, lorsque c’est l’accusateur qui en témoigne de l’indignation. Il n’y a donc pas là d’enthymème, car l’auditeur raisonne à faux sur l’existence ou la non-existence du fait en question, qui ne lui est pas démontré.
V. Un autre lieu se tire du signe ; car celui-ci ne se prête pas au syllogisme. Par exemple, si l’on dit : « Les hommes qui s’aiment entre eux sont utiles à leur pays ; car l’amour d’Harmodius et d’Aristogiton causa la perte du tyran Hipparque. » Et encore si l’on dit : « Denys est un voleur, car il est vicieux. » Voilà encore qui n’est pas un syllogisme, car tout homme vicieux n’est pas un voleur.
VI. Un autre s’obtient au moyen d’un fait accidentel ; exemple, ce que dit Polycrate sur les souris : qu’elles furent d’un certain secours en rongeant les cordes (des arcs). Ou encore, si l’on disait que c’est un très grand honneur d’être invité à un repas, attendu qu’Achille, faute de l’avoir été, à Ténédos, fut irrité contre les Achéens ; son courroux tenait à ce qu’il avait été privé d’un honneur : or le fait était arrivé à l’occasion de sa non-invitation.
VII. Un autre a pour motif la conséquence immédiate ; par exemple, en parlant d’Alexandre, on dira qu’il avait l’âme élevée, parce que, méprisant la société du vulgaire, il vivait seul au mont Ida ; on alléguera que les hommes à l’âme fière ont la même tendance et que, par suite, on pourrait croire qu’il avait l’âme élevée. Et parce qu’un individu aura une mise élégante et fera des promenades nocturnes (on pourrait croire que c’est) un libertin, parce que tout cela est le fait des libertins. Un raisonnement semblable est celui-ci : les mendiants chantent et dansent dans les temples ; les exilés ont le loisir d’habiter là où ils veulent, car ce sont des conditions inhérentes à ceux qui paraissent heureux, et ceux qui sont dans ces conditions pourraient sembler heureux ; mais ce qui fait la différence, c’est le comment. Aussi ce lieu tombe dans celui qui s’obtient par omission.
VIII. Un autre consiste à présenter comme cause ce qui n’est pas cause. Tel, par exemple, un fait qui s’est produit en même temps ou immédiatement après. Car c’est considérer ce qui est après tel fait comme survenu à cause de ce fait , raisonnement employé surtout dans les affaires d’État. Ainsi Démade voyait dans la politique de Démosthène la cause de tous les maux, car c’est aussitôt après le triomphe de cette politique que survint la guerre.
IX. Un autre tient à l’omission de la question du moment et des conditions. Exemple : c’est à bon droit qu’Alexandre (Pâris) emmena Hélène, puisque la faculté de choisir (un époux) avait été laissée à celle-ci par son père. Elle ne l’avait sans doute pas été indéfiniment, mais pour une première fois ; car l’autorité de son père n’allait pas plus loin. Autre exemple : si l’on prétendait que de frapper les hommes libres est un outrage. Ce n’est pas toujours vrai, mais seulement lorsque l’on commence par des voies de fait injustes.
X. Outre cela, de même que, dans les controverses, il existe un syllogisme apparent qui a trait au fait considéré absolument et non absolument, mais selon certaine éventualité, par exemple, dans la dialectique, comme quoi le non-être existe, car le non-être est non-être ; et comme quoi l’inconnu peut être su, car il est su que l’inconnu est inconnu, de même, dans les rhétoriques, il existe un enthymème apparent qui a trait au fait non absolument vraisemblable, mais à une certaine vraisemblance. Du reste, il n’est pas d’une application générale, et, comme le dit Agathon :
On dirait volontiers peut-être que ceci est vraisemblable, qu’il arrive bien des choses aux mortels qui son invraisemblables. En effet, tel fait se produit contre la vraisemblance, si bien que, même ce qui est contre la vraisemblance est vraisemblable ; et si cela est, le non vraisemblable sera vraisemblable, non pas absolument. Mais de même que, lorsqu’il s’agit de controverses, c’est en n’ajoutant pas : « selon certaine éventualité, par rapport à certain fait, dans certaines conditions, » que l’on fait œuvre de calomniateur, dans le cas présent aussi, ce qui est contre la vraisemblance est vraisemblable non pas absolument, mais seulement à certains égards. XI. C’est de ce lieu que se compose la Rhétorique de Corax. Ainsi, qu’un individu ne prête pas à l’accusation portée contre lui, par exemple, en raison de sa faiblesse, il échappe à la condamnation pour voies de fait, car il n’y a pas vraisemblance (qu’il soit réellement coupable) ; mais qu’il prête à cette accusation, par exemple, en raison de sa vigueur, il s’en tire encore, attendu qu’il n’y a pas non plus vraisemblance, car il allait bien penser qu’il y aurait vraisemblance. Il en est de même des autres cas. Il faut de deux choses l’une : ou qu’il y ait, ou qu’il n’y ait pas matière à poursuivre ; et les deux cas sont évidemment vraisemblables. Le premier est vraisemblable et le second ne l’est pas absolument parlant, mais de la manière que nous l’avons dit ; et c’est là le moyen d’assurer la supériorité à la cause la plus faible. C’est, par conséquent, à bon droit que l’on refusait d’admettre la prétention que Protagoras affichait. C’était un mensonge et non une vérité, mais une apparente vraisemblance qui ne se rencontre dans aucun art, excepte l’art oratoire et celui de la controverse.
CHAPITRE XXV
Des solutions.
I. C’est le moment, après ce qui vient d’être dit, de parler des solutions. On peut résoudre soit en faisant un contre-syllogisme, soit en apportant une objection.
II. On pratique le contre-syllogisme, cela va de soi, en l’empruntant aux mêmes lieux ; car les syllogismes se tirent des choses probables : or beaucoup de ces choses peuvent sembler contraires entre elles.
III. Il y a (ici), comme dans les Topiques, quatre manières de produire des objections. On peut les tirer soit du même, soit du semblable, soit du contraire, soit des jugements.
IV. Du même, c’est-à-dire, par exemple, s’il y a enthymème sur l’amour, comme quoi il a un côté honnête, l’objection se présente sous deux aspects. Parlant en général, on dira que tout besoin est une mauvaise chose ; considérant un détail particulier, que l’on ne citerait pas « l’amour caunien », s’il n’y avait pas des amours mauvais.
V. On tire une objection du contraire. Exemple s’il y a un enthymème comme quoi l’homme de bien rend service à tous ses amis, ce n’est pas à dire que le méchant fait du mal aux siens.
VI. Lorsqu’il s’agit des semblables, s’il y a un enthymème comme quoi ceux à qui l’on fait du mal ont toujours du ressentiment, l’objection sera : ce n’est pas à dire que ceux à qui l’on fait du bien ont toujours de l’amitié.
VII. Les jugements sont empruntés aux hommes célèbres. Exemple : si un enthymème dit qu’il faut avoir de l’indulgence pour les gens ivres, attendu qu’ils pèchent par ignorance, l’objection dira : Pittacus n’est donc pas louable, car il a édicté des peines plus graves pour les délits commis en cas d’ivresse.
VIII. Comme les enthymèmes se tirent de quatre choses, qui sont le vraisemblable, l’exemple, la preuve matérielle et le signe ; comme d’ailleurs, parmi les enthymèmes, ceux qui ont pour fondement ce qui a lieu, ou ce qui semble avoir lieu d’ordinaire, tirent leur conclusion des choses vraisemblables, et que d’autres l’obtiennent par l’induction du semblable, ou de l’unité, ou de la pluralité, lorsque, après avoir considéré le point de vue général, on argumente ensuite sur des particularités, au moyen de l’exemple ; d’autres l’obtiennent par la considération du fait nécessaire et existant, au moyen du signe matériel ; d’autres par celle du fait existant en général ou en particulier, soit que réellement il existe ou n’existe pas, au moyen des signes ; comme enfin le vraisemblable est ce qui a lieu, non pas toujours, mais d’ordinaire, il s’ensuit évidemment qu’on résoudra toujours des enthymèmes de cette nature en apportant une objection.
IX. La solution peut n’être qu’apparente et elle n’est pas toujours réelle, car ce n’est pas en objectant qu’il n y a pas vraisemblance que l’on résout un argument, mais en objectant qu’il n’y a pas conséquence nécessaire.
X. C’est ce qui fait que, par l’emploi de ce paralogisme, celui qui défend a toujours l’avantage sur celui qui accuse. En effet, comme l’accusateur démontre toujours au moyen des vraisemblances, et que la solution n’est pas la même, suivant que l’on allègue qu’il n’y a pas vraisemblance, on qu’il n’y a pas conséquence nécessaire ; comme d’autre part l’objection porte toujours sur ce qui a lieu d’ordinaire (autrement ce ne serait pas le vraisemblable, mais ce qui arrive toujours et nécessairement), et que le juge, si la solution est présentée ainsi, estime ou bien qu’il n’y a pas vraisemblance, ou bien qu’il ne lui appartient pas de prononcer un jugement sur ce en quoi il fait un paralogisme, ainsi qu’on vient de le dire ; car ce n’est pas seulement d’après les conséquences nécessaires qu’il doit juger, mais encore d’après la vraisemblance ; et c’est là ce qu’on appelle juger selon sa conscience ; il résulte de tout cela qu’il ne suffit pas de présenter une solution fondée sur ce qu’il n’y a pas conséquence nécessaire, mais qu’il faut résoudre en alléguant qu’il n’y a pas vraisemblance ; or, c’est ce qui aura lieu si l’objection vise de préférence ce qui arrive d’ordinaire.
XI. L’objection peut se produire de deux manières : ou bien par la considération du temps, ou par celle des faits, et les principales font valoir l’une et l’autre car si le fait a lieu plusieurs fois, il n’en sera que plus vraisemblable.
XII. On résout aussi les signes et les enthymèmes énoncés par signes, mais s’ils répondent à une réalité, comme on l’a expliqué au livre premier. En effet, que tout signe soit privé du caractère syllogistique, nous l’avons fait voir clairement dans les Analytiques.
XIII. Pour les arguments fondés sur l’exemple, la solution est la même que pour les choses vraisemblables. En effet, si nous avons un fait qui ne se soit point passé de même, il y aura eu solution fondée sur ce que le fait n’est pas nécessaire, ou bien qu’il s’en est produit plusieurs et plusieurs fois d’une autre façon ; mais, s’il s’en est produit plusieurs et plusieurs fois dans les mêmes conditions, il faut contredire en alléguant que le fait actuel n’est pas semblable, ou ne se produit pas dans les mêmes conditions, ou que, du moins, il y a différence par quelque côté.
XIV. Quant aux preuves matérielles (τεκμήρια) et aux enthymèmes qu’elles servent à former, on ne pourra les résoudre en alléguant leur caractère non syllogistique. C’est encore un point que nous avons mis en lumière dans les Analytiques. Reste la solution qui sert à montrer que le fait énoncé n’existe pas ; or, s’il est manifeste et que ce fait existe et qu’il y en a une preuve matérielle, il devient dès lors impossible de la résoudre, car tout devient dès lors évident par la démonstration.
CHAPITRE XXVI
De l’exagération et de l’atténuation.
I. L’exagération et l’atténuation ne sont pas des éléments d’enthymèmes. (J’emploie dans le même sens les mots élément et lieu, attendu que, élément et lieu, c’est ce à quoi reviennent beaucoup d’enthymèmes.) Mais l’exagération et l’atténuation sont des enthymèmes pour montrer qu’une chose est de grande, ou de mince importance, comme aussi qu’elle est bonne ou mauvaise, juste ou injuste, ou qu’elle a une quelconque des autres qualités.
II. Or ce sont là toutes choses sur lesquelles portent les enthymèmes et les syllogismes ; de sorte que, si chacune d’elles n’est pas un lieu d’enthymème, il n’y a pas non plus exagération ou atténuation.
III. Les arguments qui servent à résoudre un enthymème ne sont pas d’une autre espèce que ceux qui servent à en établir ; car il est évident que l’on résout, soit que l’on fasse une démonstration, soit que l’on apporte une objection ; or on fait la contre-démonstration du fait opposé. Par exemple, si l’on a montré que tel fait a existé, l’adversaire montrera que ce fait n’a pas existé ; et si l’on a montré qu’il n’a pas existé, il montrera qu’il a existé ; de sorte que ce n’est pas là que serait la différence, puisque tous deux les mêmes moyens, produisant des enthymèmes comme quoi le fait n’est pas ou qu’il est.
IV. L’objection n’est pas un enthymème : mais ici, comme dans les Topiques, objecter, c’est avancer une opinion de laquelle il ressort clairement qu’il n’y a pas eu syllogisme, ou que l’on a allégué un fait inexact.
V. Voilà tout ce qu’il y avait à dire sur les exemples, les sentences, les enthymèmes et, généralement, sur tout ce qui concerne la pensée, sur les ressources que nous pourrons y puiser et sur la manière d’en faire la solution. Il nous reste maintenant à traiter de l’élocution et de la disposition.
LIVRE III
CHAPITRE PREMIER
De l’élocution.
I. Comme il y a trois questions à traiter en ce qui concerne le discours : premièrement, d’où seront tirées les preuves ; deuxièmement, ce qui touche à l’élocution ; en troisième lieu, comment il faut disposer les parties d’un discours, nous avons dit, au sujet des preuves et de leur nombre, qu’elles se tirent de trois sortes de considérations ; nous avons expliqué celles-ci et la raison pour laquelle il n’y en a que trois sortes. En effet, on considère soit les impressions qui affectent les juges eux-mêmes, soit les dispositions où ils croient que sont les orateurs, soit encore la démonstration qui les amène à être persuadés. On a dit aussi où il faut puiser pour fournir des enthymèmes, car on distingue les formes d’enthymèmes et les lieux.
II. C’est maintenant le moment de parler de l’élocution ; et en effet, il ne suffit pas de posséder la matière de son discours, on doit encore parler comme il faut et c’est là une condition fort utile pour donner au discours une bonne apparence. III. D’abord donc on a recherché, suivant l’ordre naturel, — question qui occupe habituellement la première place — les faits même dont la connaissance entraîne la probabilité ; en second lieu, la manière d’en disposer l’énonciation ; troisièmement, question de la plus haute portée, mais qui n’a pas été traitée encore, ce qui se rapporte à l’action oratoire . En effet, elle ne fut admise que tardivement dans le domaine de la tragédie et de la rapsodie, vu que, primitivement, les poètes jouaient eux-mêmes leurs tragédies. Il est donc évident qu’elle a une place dans la rhétorique, aussi bien que dans la poétique. Certains en ont traité entre autres Glaucon de Téos.
IV. Cette action réside dans la voix, qui sera tantôt forte, tantôt faible, tantôt moyenne (et il faut examiner) comment on doit s’en servir pour exprimer chaque état de l’âme, quel usage faire des intonations qui la rendront tour à tour aiguë, grave ou moyenne, et de certains rythmes suivant chaque circonstance, car il y a trois choses à considérer : ce sont la grandeur, l’harmonie et le rythme. Dans les concours, c’est presque toujours l’action qui fait décerner le prix, et tout comme, dans cet ordre, les acteurs l’emportent actuellement sur les poètes, il en est de même dans les débats politiques, par suite de l’imperfection des gouvernements.
V. Sur cette matière, l’art n’est pas encore constitué, parce que l’action n’est venue que tardivement s’appliquer à l’élocution et que, à bien la considérer, elle paraît être futile ; seulement, comme un traité de rhétorique doit d’un bout à l’autre être rédigé en vue de l’opinion, il nous faut nous préoccuper non point de ce qui est bien en soi, mais de ce qui est nécessaire, attendu qu’il convient, à vrai dire, en fait de discours, de ne pas s’appliquer à autre chose de plus qu’à ne pas affliger ni réjouir (l’auditoire). La justice, en effet, c’est de lutter en s’armant des seuls faits, si bien que tout ce qui est étranger à la démonstration est superflu. Toutefois (l’action) a une grande puissance, comme on vient de le dire, par suite de l’imperfection morale des auditeurs.
VI. Ainsi donc la question de l’élocution a un côté quelque peu nécessaire en toute sorte d’enseignement, car il est assez important, pour faire une démonstration quelconque, de parler de telle ou telle façon, mais ce n’est pas déjà d’une aussi grande importance (que pour la rhétorique) ; car tout, dans cet art, est disposé pour l’effet et en vue de l’auditeur. Aussi personne ne procède ainsi pour enseigner la géométrie. Lorsque, par conséquent (l’action) interviendra, elle donnera le même résultat que l’hypocritique.
VII. Quelques-uns ont entrepris de traiter en peu de mots cette dernière question (au point de vue oratoire) ; Thrasymaque, par exemple, dans son livre sur l’Art d’exciter la pitié. La faculté hypocritique est une faculté naturelle et indépendante de l’art ; mais, rattachée à l’élocution, elle en devient dépendante. Voilà pourquoi ceux qui ont du talent en ce dernier genre remportent des triomphes à leur tour, comme les orateurs préoccupés de faction ; car les discours écrits valent plutôt par l’expression que par la pensée.
VIII. Ce furent les poètes qui les premiers commencèrent à provoquer les mouvements de l’âme , et c’était naturel ; car les dénominations sont des imitations, et la voix est chez nous la partie la plus apte de toutes à l’imitation : c’est ce qui a donné naissance à la rapsodie, à l’hypocritique et à d’autres arts, du reste.
IX. Mais comme les poètes, tout en ne disant que des futilités, semblaient devoir au style la gloire qu’ils acquéraient, il s’ensuit que le style poétique vint le premier ; tel, par exemple, celui de Gorgias. Et maintenant encore, bien des gens dépourvus d’instruction trouvent que ceux qui le pratiquent sont les plus beaux parleurs ; or cela n’est pas : autre est le langage de la prose, autre celui de la poésie, et un fait le démontre : ceux qui composent des tragédies ne l’emploient pas de la même façon ; mais, de même que, des tétramètres ils sont passés au mètre ïambique, parce que celui-ci ressemblait plus que tout autre à la prose, de même, ils évitent les expressions étrangères au langage de la conversation, ou les termes ornés que recherchaient leurs devanciers et que recherchent encore ceux qui, aujourd’hui, composent des hexamètres. Aussi serait-il ridicule d’imiter ceux qui ne font plus eux-mêmes usage de ce genre de style.
X. On le voit donc, nous n’avons pas à étudier en détail toute la question de l’élocution, mais seulement l’élocution qui se rapporte à notre objet. Quant à l’autre, on en a parlé dans le traité sur la Poétique.
CHAPITRE II
Sur les qualités principales du style.
I. Telles étaient les considérations à faire valoir. Maintenant, on devra établir que le mérite principal de l’élocution consiste dans la clarté ; la preuve, c’est que le discours, s’il ne fait pas une démonstration, ne remplit pas son rôle. Il consiste aussi à ne tomber ni dans la bassesse, ni dans l’exagération, mais à observer la convenance ; car l’élocution poétique ne pécha sans doute point par la bassesse, mais elle ne convient pas au discours en prose.
II. Parmi les noms et les verbes, ceux-là rendent l’élocution claire qui sont des termes propres. Quant à ce qui a pour effet de lui ôter la bassesse et de lui donner de l’élégance, ce sont d’autres termes qui ont été expliqués dans le traité de la Poétique. En effet, la substitution d’un mot à un autre donne à l’élocution une forme plus élevée, car l’effet différent que produisent sur nous des étrangers et nos concitoyens est produit également par l’élocution.
III. Voilà pourquoi il faut donner au langage un cachet étranger, car l’éloignement excite l’étonnement, et l’étonnement est une chose agréable. En poésie, plusieurs éléments amènent ce résultat et sont de mise dans ce genre-là, attendu que l’on voit de plus loin les choses et les personnes dont il est question. Mais, dans le discours pur et simple, ces éléments sont beaucoup moins nombreux, car le sujet est moins relevé. D’autant plus que, dans ce genre-ci, soit qu’on fasse parler le beau langage à un esclave ou à un tout jeune homme, ou qu’on l’applique à des sujets tout à fait secondaires, l’inconvenance n’en sera que plus sensible. Toutefois, même pour traiter de tels sujets, la convenance se prêtera tantôt au langage condensé, tantôt à l’ampleur. Aussi doit-on parler ainsi sans laisser voir l’art, et s’appliquer à ne pas paraître user d’un langage apprêté, mais naturel ; car celui-ci amène la conviction et celui-là produit l’effet contraire. En effet, on est alors prévenu contre l’orateur comme s’il était insidieux, de même qu’on se défie des vins mélangés. C’est ainsi que la voix de Théodore prévenait ses auditeurs contre celle des autres acteurs ; la sienne ressemblait à celle du personnage, tandis que celles des autres paraissaient affectées.
V. L’artifice se dérobe heureusement lorsque l’on compose un discours en choisissant ses termes dans le langage de la conversation. C’est ce que fait Euripide et c’est lui qui, le premier, a donné l’exemple. Comme le discours est formé de noms et de verbes et qu’il y a autant d’espèces de noms qu’on l’a exposé dans la Poétique, il faut n’employer que rarement, et en peu d’occasions, les mots étrangers, les mots composés et les mots forgés. Quelles sont ces occasions, nous le dirons plus tard ; pour quel motif (elles sont rares), nous l’avons dit, c’est que l’on s’éloigne ainsi davantage du style convenable.
VI. Le terme propre et familier, la métaphore, telles sont les seules expressions utiles pour l’élocution dans le discours pur et simple. La preuve en est dans ce fait que tout le monde n’emploie que celles-là. En effet, tout le monde use des métaphores dans la conversation, ainsi que des termes familiers et propres. Et par suite, il est évident que, si l’on procède avec habileté, on aura un langage étranger, l’art se dérobera et l’on sera clair, ce qui était tout à l’heure la qualité principale du langage oratoire.