Rhétorique (page 15)
VII. Parmi les noms, les homonymies sont surtout utiles au sophiste, car c’est grâce à elles qu’il accomplit sa mauvaise action ; les synonymies seront surtout utiles au poète : or je parle ici des termes à la fois synonymes et propres ; par exemple, πορεύεσθαι et βαδΙζειν, qui sont tous deux propres et synonymes l’un de l’autre. Qu’est-ce que signifie chacune de ces qualifications ; combien y a-t-il d’espèces de métaphores; quelle en est la valeur, soit en poésie, soit dans le discours ; encore une fois, on l’a dit dans la Poétique.
VIII. Pour le discours, il faut apporter d’autant plus de travail dans leur application, que cette forme de langage a moins de ressources, comparée à la versification ; que la clarté, l’agrément du style et sa physionomie étrangère sont particulièrement du ressort de la métaphore, et que l’on ne peut trouver cet avantage ailleurs.
IX. Il faut aussi parler des épithètes et des métaphores convenables ; cela résultera de l’analogie. Si celle-ci n’existe pas, la métaphore paraîtra manquer de convenance, vu que ce sont les contraires qui paraissent se prêter le mieux au parallèle. Seulement il faut examiner, si l’on donne une robe de pourpre au jeune homme, quelle robe on donnera au vieillard ; car le même vêtement ne convient pas aux deux âges.
X. Si tu veux glorifier (il faut) tirer la métaphore de ce qu’il y a de meilleur parmi les choses du même genre ; si tu veux blâmer, la tirer de ce qu’il y a de plus mauvais. J’entends, par exemple, que, comme il y a des contraires dans un même genre, dire que l’un en mendiant fait une prière et que l’autre en faisant une prière mendie, par cela même que des deux côtés il y a des demandes, c’est là faire la chose en question. Iphicrate disait que Callias était un μητραγύρτης, et non pas un δᾳδοῦχος, et celui-ci répondit qu’Iphicrate était, lui, un ἀμύητος que, autrement, il ne l’aurait pas appelé un μητραγύρτης, mais un δᾳδοῦχος. En effet, les deux termes s’appliquent au culte divin ; seulement l’un est honorable, et l’autre ne l’est pas. Autre exemple : il y a des gens qui qualifient du nom de διονυσοκόλακες ceux qui, entre eux, s’appellent des τεχνῖται (artistes) ; or ces termes sont tous deux des métaphores, appliquées l’une par des gens qui veulent avilir (la profession), l’autre par des gens qui veulent faire le contraire.
C’est encore dans le même esprit que les brigands se donnent entre eux, aujourd’hui, le nom de πορισταί (agents d’approvisionnement). De là vient que, de celui qui a causé un préjudice, on peut dire qu’il a fait erreur et, de celui qui a fait erreur, qu’il a causé un préjudice, ou de celui qui a fait disparaître, qu’il a pris ou qu’il a pillé. Dans le vers du Télèphe d’Euripide : « Commandant aux rames et ayant fait voile vers la Mysie, »il y a manque de convenance, parce que « commander » dit plus qu’il ne faut. Le poète n’a donc pas dissimulé le procédé.
XI. Il y a faute aussi dans les syllabes si elles ne représentent pas un son agréable ; comme, par exemple, lorsque Denys, l’homme d’airain, dans ses élégies nomme la poésie « le cri de Calliope » (au lieu de chant) attendu que les deux mots signifient un son : mais la métaphore est mauvaise, étant empruntée à des sons non mélodieux.
XII. En outre, il ne faut pas tirer de loin les métaphores, mais les emprunter à des objets de la même famille et de la même espèce, de façon que, si les choses ne sont pas nommées, on leur donne l’appellation qui se rattache manifestement au même ordre d’idées. Exemple, cette énigme bien connue
J’ai vu un homme qui, avec du feu, collait de l’airain sur la peau d’un autre homme.
L’action subie n’est pas nommée, mais dans les termes il y a une idée d’application. L’auteur a donc appelé « collage » l’application de la ventouse. Au surplus, il faut, absolument parlant, emprunter des métaphores modérées à des allusions convenablement énigmatiques ; car les métaphores sont des allusions, et c’est à quoi l’on reconnaît que la métaphore a été bien choisie.
XIII. Il faut aussi les emprunter à de belles expressions : or la beauté d’un mot, comme le dit Lycimnius réside ou dans les sons, ou dans la signification ; la laideur d’un mot pareillement. En troisième lieu, il y a ce qui renverse un raisonnement sophistique ; car il ne faut pas dire, comme Bryson, qu’une parole ne sera jamais déplacée si la signification est la même, soit que l’on emploie telle expression ou telle autre.
Cela est faux ; car tel terme est plus propre qu’un autre, même plus rapproché de l’objet dénommé et plus apte à représenter la chose devant les yeux. De plus, tel mot, comparé à tel autre, n’a pas une signification semblable, et, par suite, il faut établir que l’un sera plus beau ou plus laid que l’autre. En effet, tous deux servent à marquer la signification de ce qui est laid et de ce qui est beau, mais non pas en tant que beau, et non pas en tant que laid ; ou, s’il en est ainsi, il y aura du plus ou du moins. Voici d’où l’on doit tirer les métaphores : des mots qui aient de la beauté dans le son, ou dans la valeur, ou dans leur aspect, ou enfin par quelque autre qualité sensible. Il est préférable de dire, par exemple, ῥοδοδάκτυλος ἠώς, plutôt que φοινικοδάκτυλος, ou, ce qui est encore plus mauvais, ἐρυθροδάκτυλος.
XIV. Dans le choix des épithètes, on peut employer des appositions tirées de ce qui est mauvais ou laid ; comme, par exemple, « le meurtrier de sa mère ». On peut encore les tirer de ce qui est meilleur, comme « le vengeur de son père ». Simonide aussi, comme certain vainqueur aux courses de mules lui accordait une rémunération trop faible, refusa de composer une poésie en son honneur, alléguant qu’il lui répugnait de chanter à propos de mulets ; mais l’autre lui accordant une somme suffisante, il fit ce vers :
Salut, filles de cavales rapides comme la tempête,
bien que ces mules fussent aussi filles des ânes.
XV. Ajoutons l’atténuation. On distingue entre autres celle qui affaiblit l’importance du bien ou du mal. C’est ainsi qu’Aristophane emploie, en manière de plaisanterie, dans les Babyloniens, le terme de miette d’or pour or, petit vêtement pour vêtement, petite injure pour injure, petite maladie pour maladie. Seulement il faut user avec prudence des diminutifs et observer une juste mesure dans l’emploi de l’un ou de l’autre terme.
CHAPITRE III
Sur le style froid.
I. Les expressions sont froides, quant au style, dans quatre cas différents. D’abord dans celui des mots composés. Exemple : Lycophron dit : le ciel πολυπρόσωπος; (aux nombreuses faces), la terre, μεγαλοκόρυφος (aux grandes cimes), une rade στενόπορος (à l’entrée étroite). Gorgias disait : un flatteur πτωχόμουσος (artiste en fait de mendicité) ; il a employé aussi les mots ἐπιορκήσαντας (ceux qui se sont parjurés) et κατευορκήσαντας (ceux qui ont contre-juré la vérité). Alcidamas : « l’âme remplie de courroux, et la face devenue πυρίχρων (rouge comme du feu) ; » il pensait que son ardeur leur serait τελεσφόρος (les emporterait vers leur but); il faisait de la persuasion le τελεσφόρος des discours (l’agent qui mène au but); il nommait κυανύχρων couleur d’azur) la surface de la mer. Toutes ces expressions, en leur qualité de mots composés, appartiennent à la langue poétique.
II. Voilà donc une première cause de froideur ; il en est une autre qui consiste dans l’emploi des termes étranges. C’est ainsi que Lycophron appelait Xerxès un homme-colosse, et Scipion un homme-fléau. Alcidamas fait de la poésie « un amusement » ; il parle de l’ἀτασθαλία (la folie cruelle) de la nature, et d’un homme « aiguillonné par la fureur effrénée de la pensée ».
III. Une troisième cause réside dans les épithètes lorsqu’elles sont tirées de loin, placées mal à propos ou trop rapprochées. Ainsi, en poésie, l’on dira très bien « un lait blanc… » ; mais, dans le langage de la prose, les épithètes, ou sont hors de mise, ou, si elles font pléonasme, trahissent l’art et rendent manifeste la présence de la poésie. Ce n’est pas qu’on ne doive en faire quelque usage, car elle change le terme habituel et donne au style une physionomie étrangère ; seulement il faut atteindre la juste mesure, car, sans cela, le mal produit serait encore plus grand que si l’on parlait sans art. Dans le premier cas, l’élocution n’est pas bonne, mais dans le second elle est mauvaise. C’est ce qui fait paraître froides les expressions qu’emploie Alcidamas. Car ce n’est pas l’assaisonnement, mais l’aliment de son style, que ces épithètes multipliées, exagérées, brillantes à l’excès. Ainsi, au lieu de dire « la sueur », il dira « la sueur humide » ; il ne dira pas « aux jeux isthmiques », mais « à la solennité des jeux isthmiques » ; ni « les lois », mais « les lois, reines des cités » ; ni « dans la course », mais « dans l’entraînement de l’âme qui nous fait courir » ; ni « ayant reçu un musée », mais « le musée de la nature ». Il dira : « le sombre souci de l’âme » ; et non pas « l’auteur de la faveur », mais « l’auteur de la faveur populaire et le dispensateur du plaisir de ses auditeurs » ; et non pas « il recouvrit de rameaux », mais « de rameaux provenant de la forêt » ; non pas « il voila son corps », « mais la pudeur de son corps ». Il dira : « le désir, contre-imitateur de l’âme ». Ce dernier terme est tout ensemble un mot composé et une épithète, de sorte qu’il devient une expression poétique. Il dira de même « le comble superlatif de la méchanceté ». Aussi ceux qui s’expriment poétiquement hors de propos pèchent par le ridicule et par la froideur, et leur verbiage produit l’obscurité ; car, s’ils ont affaire à un auditoire au courant de la question, ils dissipent la notion claire en la couvrant de ténèbres. On a recours, d’ordinaire, aux mots composés, lorsque manque le terme propre et que le mot est bien composé, comme, par exemple, χρονοτριβεῖν (perdre son temps) : mais, si le fait est fréquent, ce sera toujours un langage poétique. Aussi le mot composé est surtout utile à ceux qui font des dithyrambes, lorsqu’ils recherchent les termes sonores. Les mots étranges le seront surtout aux poètes épiques, lesquels recherchent la majesté et la hardiesse ; la métaphore, aux poètes ïambiques, car ceux-ci en font usage encore aujourd’hui, comme nous l’avons dit.
IV. En quatrième lieu, la froideur a pour cause la métaphore ; car il y a des métaphores déplacées : les unes parce qu’elles sont ridicules, attendu que les poètes comiques ont aussi recours aux métaphores, les autres par ce qu’elles ont de trop majestueux et de tragique. De plus, elles sont obscures, si l’on va les chercher trop loin.
V. Voici des exemples pris dans Gorgias : « Les choses pâles et ensanglantées. » — « mais toi, c’est à ta honte que tu as semé cela, et ta moisson a été criminelle. » Toutes ces expressions sentent trop la poésie. C’est comme dans Alcidamas : « La philosophie, rempart des lois. » — « L’Odyssée, miroir fidèle de la vie humaine, » — « n’offrant aucun agrément aussi grand à la poésie ». En effet, toutes ces expressions sont inefficaces pour amener la conviction, par les motifs donnés précédemment. Le mot de Gorgias, sur une hirondelle qui, en volant, laissa tomber sa fiente sur lui, serait tout à fait digne d’un poète tragique : « C’est vraiment honteux, ô Philomèle ! » Pour un oiseau, un tel acte n’était pas honteux ; il le serait de la part d’une jeune fille, Le reproche, par conséquent, eût été bien placé s’il se fût adressé à ce qu’elle a été, mais il ne l’est pas, s’adressant à ce qu’elle est maintenant.
CHAPITRE IV
Sur l’image.
I. L’image est aussi une métaphore, car il y a peu de différence entre elles. Ainsi, lorsque (Homère) dit en parlant d’Achille : « Il s’élança comme un lion, » il y a image ; lorsqu’il a dit : « Ce lion s’élança, » il y a métaphore. L’homme et l’animal étant tous deux pleins de courage, il nomme, par métaphore, Achille un lion.
II. On emploie aussi l’image dans la prose ; seulement c’est rare, attendu qu’elle est propre à la poésie. On place les images de la même manière que la métaphore, car ce sont des métaphores qui se distinguent des autres par la différence qu’on vient d’indiquer.
III. Les images sont, par exemple, ce que dit Androtion sur Idrée : qu’il ressemblait à de petits chiens qu’on vient de déchaîner ; que ceux-ci se jettent sur les gens et les mordent ; que, tout de même, Idrée, sortant de prison, est inabordable. C’est encore ainsi que Théodamas comparait Archidamus à Euxène, ignorant en géométrie, et, d’après la même relation, Euxène sera un Archidamus géomètre Telle encore la comparaison qui figure dans la République de Platon et d’après laquelle ceux qui dépouillent les morts ressemblent à de petits chiens qui mordent les pierres qu’on leur jette, sans toucher ceux qui les lancent. Telle encore cette image, relative au peuple, qu’il est dans la situation d’un pilote à la main solide, mais qui aurait l’oreille dure. Telle l’image relative aux vers des poètes, à savoir : qu’ils ressemblent aux jeunes gens sans beauté ; ceux-ci quand ils n’ont plus la leur de la jeunesse, ceux-là quand ils sont démembrés, ne sont plus reconnaissables. Telle l’image de Périclès, visant les Samiens : « Ils ressemblent, disait-il, aux enfants, qui reçoivent la nourriture, mais continuent de pleurer. » Telle encore celle qu’il faisait sur les Béotiens : « Ils ressemblent, disait-il, aux chênes verts ; car les chênes verts se cassent entre eux et les Béotiens se battent les uns contre les autres. » Démosthène disait du peuple qu’il ressemblait à ceux qui ont des nausées sur un navire. Démocrate comparait les orateurs aux nourrices qui, mangeant les aliments, frottent de salive les lèvres des enfants. Antisthène comparait le maigre Céphisodote à l’encens qui fait plaisir en se consumant. Il est permis de voir dans tous ces exemples, et des images et des métaphores, de telle sorte que toutes celles qui sont goûtées, étant dites comme métaphores, seront évidemment tout aussi bien des images, et que les images sont des métaphores qui demandent à être expliquées.
IV. Il faut toujours que la métaphore réponde à une métaphore corrélative, qu’elle porte sur les deux termes (de la corrélation) et s’applique à des objets de même nature. Si, par exemple, la coupe est le bouclier de Dionysos (Bacchus), on pourra dire, avec le même à-propos, que le bouclier est la coupe d’Arès (Mars).
Tels sont les éléments dont se compose le discours.
CHAPITRE V
Il faut parler grec.
I. La principale condition à remplir, c’est de parler grec. Cela consiste en cinq choses.
II. Premièrement, dans les conjonctions, au cas où l’on veut expliquer qu’elles sont naturellement appelées à se produire au premier rang, comme quelques-uns l’exigent ; de même que μὲν et ἐγὡ μὲν exigent δὲ et ὀ δὲ. Mais il faut, autant que la mémoire le permet, faire correspondre les conjonctions les unes aux autres, en évitant une suspension trop prolongée et le placement d’une conjonction avant celle qui est nécessaire ; car il arrive rarement que ce soit à propos. « Moi, de mon côté, puisqu’il s’est adressé à toi… car Cléon est venu (à moi) me priant, me pressant, — je partis les ayant emmenés avec moi. » En effet, dans cet exemple, on a introduit beaucoup de conjonctions avant celle qui devait venir, et, s’il y a un grand intervalle pour arriver à je partis, le sens est obscur. Donc la première condition c’est le bon emploi des conjonctions.
III. La seconde, c’est d’employer des termes propres et non compréhensifs.
IV. La troisième, d’éviter les termes ambigus ; et cela, à moins que l’on ne préfère le contraire, ce que l’on fait lorsque l’on n’a rien à dire et que l’on veut avoir l’air de dire quelque chose. C’est le cas de ceux qui s’expriment en langage poétique : Empédocle, par exemple ; car une grande circonlocution donne le change et les auditeurs sont dans la situation de beaucoup de gens qui vont trouver les devins. Lorsque ceux-ci prononcent des oracles ambigus, on accepte leur avis :
« Crésus, passant l’Halys, détruira une grande puissance. »
C’est précisément pour s’exposer à une erreur moins grave que les devins énoncent les choses d’après les genres. On trouve mieux, lorsqu’on joue à pair ou non, en disant simplement pair ou impair qu’en disant un nombre, et en disant que telle chose sera qu’en disant dans quel temps. Voilà pourquoi les diseurs d’oracles n’ajoutent pas, dans leur réponse, la détermination du temps. Toutes ces choses-là se ressemblent ; aussi, à moins de quelque motif particulier pris dans cet ordre, il faut les éviter.
V. La quatrième distingue, comme l’a fait Protagoras, les genres des noms masculins, féminins et neutres ; car il faut exprimer ces genres correctement : « Elle est venue, et, après avoir causé, elle est partie. »
VI. La cinquième consiste à nommer correctement ce qui est en grand nombre, en petit nombre et à l’état d’unité : « Ces gens, dès qu’ils furent arrivés, se mirent à me frapper… » Il faut d’une manière absolue bien lire ce qui est écrit, et bien le prononcer, ce qui revient au même. C’est là une chose que la multiplicité des conjonctions rend difficile, ainsi que les phrases qu’il n’est pas aisé de ponctuer, comme celles d’Héraclite ; car la ponctuation, dans Héraclite, est tout un travail, parce qu’on ne voit pas à quel membre se rattache la conjonction, si c’est au précédent ou au suivant. Prenons pour exemple le début de son livre. Il s’exprime ainsi : « Cette raison qui existe toujours les hommes sont incapables de la comprendre. » On ne voit pas clairement si c’est après toujours qu’il faut ponctuer.
VII. De plus, c’est faire un solécisme que de ne pas attribuer, dans la liaison des mots entre eux, la forme qui convient. Par exemple, le mot voyant, qui n’a pas une signification commune, accordé avec le bruit ou la couleur ; tandis que le mot percevant est commun. Il y a obscurité lorsque tu parles d’un fait que tu n’as pas annoncé, et que tu vas intercaler une grande incidence ; par exemple : « Je me proposais, en effet, après avoir causé avec lui et fait ceci, puis cela, et de telle ou telle manière, de partir » au lieu de : « Je me proposais, en effet, après avoir causé, de partir puis je fis ceci et cela et de telle manière. »
CHAPITRE VI
Sur l’ampleur du style.
I. Voici ce qui contribue à l’ampleur de l’élocution donner l’explication d’un nom à la place du nom lui-même ; ne pas dire un cercle, par exemple, mais « un plan situé à égale distance du point central » ; tandis que, pour obtenir la concision, le nom, au contraire, sera mis à la place de l’explication.
II. L’un ou l’autre procédé dépendra du caractère bas ou inconvenant de l’expression. Si la bassesse est dans l’explication, on emploiera le nom ; si elle est dans le nom, l’emploi de l’explication sera préférable.
III. Exprimer sa pensée avec des métaphores et des épithètes, pourvu que l’on se garde du style poétique.
IV. Du singulier faire le pluriel, à l’exemple des poètes. Bien qu’il y ait un seul port, ils disent néanmoins : « Vers les ports achéens » Ils disent encore :
Voici les plis nombreux d’une tablette.
V. Ne pas joindre (les mots), mais les faire succéder chacun à chacun : « de la femme qui est la nôtre, » et, si l’on recherche la concision, faire le contraire : « de notre femme. »
VI. Parler avec conjonctions, et, si l’on veut être concis, parler sans conjonctions, mais en évitant le style haché ; par exemple : « étant parti, et ayant causé ; — étant parti, j’ai causé. »
VII. Pratiquer le procédé avantageux d’Antimaque, lequel consiste à parler de choses qui n’importent pas au sujet, comme le fait ce poète à propos de Teumessos :
Il est une petite colline exposée au vent…,
car on peut amplifier ainsi indéfiniment. Le procédé consistant à dire ce qu’une chose n’est pas peut s’appliquer aux bonnes et aux mauvaises, selon l’utilité qu’on y trouve. De là vient que les poètes introduisent des expressions telles que « le chant sans cordes, le chant sans lyre ». Et ils les obtiennent au moyen des formes privatives. Ce procédé fait bon effet dans les métaphores qui reposent sur l’analogie ; comme, par exemple, de dire que (le son de) la trompette est un chant sans lyre.
CHAPITRE VII
Sur la convenance du style.
I. L’élocution sera conforme à la convenance si elle rend bien les passions et les mœurs, et cela dans une juste proportion avec le sujet traité.
II. Il y aura juste proportion si l’on ne parle ni sans art sur des questions d’une haute importance, ni solennellement sur des questions secondaires, et pourvu que l’on n’adapte pas un terme fleuri au nom d’une chose ordinaire ; sinon, la comédie apparaît, et c’est ce qui arrive à Cléophon ; il affectait certaines expressions dans le genre de celle-ci : « Vénérable figuier. »
III. L’élocution rendra l’émotion d’un homme courroucé s’il s’agit d’un outrage. A-t-on à rappeler des choses impies et honteuses ? il faudra s’exprimer en termes (respectivement) sévères et réservés, — Des choses louables ? en termes admiratifs ; — des choses qui excitent la pitié ? dans un langage humble ; et ainsi du reste.
IV. L’élocution appropriée à la circonstance rend le fait en question probable ; car notre âme se fait alors cette illusion que l’orateur dit la vérité, parce que, dans des conditions analogues, elle serait affectée de même, et par suite l’on pense, lors même qu’il n’en est pas ainsi, que les choses se passent comme il le dit.
V. L’auditeur partage les émotions que l’orateur fait paraître dans ses discours, même s’ils ne disent rien. Voilà d’où vient que beaucoup d’orateurs frappent l’esprit des auditeurs en faisant grand bruit.
VI. La manifestation des mœurs est celle qui se fait par les indices, attendu que chaque genre et chaque condition (ἕςις) donnent lieu à une manifestation corrélative. J’entends par genre, au point de vue de l’âge, par exemple, un enfant, ou un homme mûr, ou un vieillard ; j’entends aussi un homme ou une femme, un Lacédémonien ou un Thessalien.
VII. J’appelle condition ce qui fait que par sa vie un homme est tel ou tel ; car les diverses existences humaines ne sont pas dans une condition quelconque. Si donc l’on emploie des expressions appropriées à la condition, l’on aura affaire aux mœurs. En effet, un homme inculte et un homme éclairé n’auront pas le même langage ni la même manière de parler. Une locution qui produit un certain effet sur les auditeurs et dont les logographes usent à satiété, c’est, par exemple. « Qui ne sait… ? » ou encore : « tout le monde sait… » Là-dessus l’auditeur est gagné, car il rougirait de ne pas partager une connaissance acquise par tous les autres.
VIII. L’opportunité ou l’inopportunité dans l’application est un fait commun à tous ces artifices.
IX. Or il est un remède rebattu pour corriger avant (l’auditeur) n’importe quelle exagération c’est de se (la) reprocher à soi-même, car il semble alors que l’orateur est dans le vrai, du moment qu’il n’ignore pas ce qu’il fait.
X. De plus, ne pas employer en même temps tous les procédés qui sont en corrélation, car c’est un moyen de donner le change à l’auditeur. J’entends par là qu’il ne faut point, si les expressions sont dures, prendre une voix et un visage à l’avenant. Sinon, chaque démonstration apparaît telle qu’elle est : mais, si l’on tait l’une de ces choses et non pas l’autre sans le laisser voir, l’effet sera le même. Si, par conséquent, l’on exprime les choses douces en termes durs et les choses dures en termes doux, le discours apportera la conviction .
XI. Les épithètes, les mots composés pour la plupart, et surtout les mots étrangers sont ceux qui conviennent à celui qui parle le langage de la passion. On excuse un homme en colère de dire un malheur « grand comme le ciel » ou « colossal » ; de même lorsqu’il est déjà en possession de son auditoire, et qu’il l’aura enthousiasmé par des louanges, ou des reproches, ou par la colère, ou par l’affection. C’est ainsi qu’Isocrate par exemple à la fin du Panégyrique, met en œuvre les mots de « gloire » et de « Mémoire » et cette expression : « Ceux qui ont enduré… » Car c’est dans ces termes que s’expriment ceux qu’emporte l’enthousiasme. De cette façon, l’auditoire évidemment accepte un tel langage, une fois mis dans le même état d’esprit. Aussi ce style convient-il pareillement à la poésie ; car la poésie a quelque chose d’inspiré. Il faut donc s’exprimer ainsi, ou bien le faire avec ironie, comme le faisait Gorgias, ou comme on le voit dans le Phèdre.
CHAPITRE VIII
Sur le rythme oratoire.
I. L’élocution ne doit ni affecter la forme métrique, ni être dépourvue de rythme. Si elle est métrique, elle n’est pas probante, car elle paraît empruntée, et eu même temps elle distrait l’auditeur, en portant son attention sur la symétrie et sur le retour de la cadence ; tout comme les gamins préviennent le crieur lorsqu’il demande qui est-ce que l’affranchi adoptera pour patron, en disant : « C’est Cléon .»
II. Si le discours manque de rythme, la phrase ne finit pas. Or il faut que la phrase finisse, mais non pas au moyen du mètre. Un discours sans repos final est insaisissable et fatigant. Toutes choses sont déterminées par le nombre, et le nombre appliqué à la forme de l’élocution, c’est le rythme, duquel font partie les mètres avec leurs divisions.
III. Voilà pourquoi le langage, de la prose doit nécessairement posséder un rythme, mais non pas un mètre ; car ce serait alors de la poésie. Du reste, il ne s’agit pas d’un rythme dans toute la rigueur du mot, mais de quelque chose qui en approche.
IV. Parmi les rythmes, l’héroïque est majestueux et n’a pas l’harmonie propre à la prose. L’ïambe se rapproche du langage ordinaire ; aussi, de tous les mètres, ce sont les ïambes que l’on forme le plus souvent en parlant. Mais il faut nécessairement (dans le discours) quelque chose de majestueux et qui transporte l’auditoire. Le trochaïque convient plutôt à la danse appelée cordace, comme le font voir les tétramètres ; car le rythme des tétramètres semble courir. Reste le dont Thrasymaque a fait usage le premier. Seulement ses imitateurs ne pouvaient le définir ; or le péan est le troisième rythme et fait suite aux rythmes précités ; car il est dans le rapport de 3 à 2, et, des deux précédents, l’un est dans le rapport de 1 à 1, et l’autre dans celui de 2 à 1. Vient après ces rapports l’hémiole (sesquialtère) ; or c’est celui du péan.