Rhétorique (page 18)

Aristote · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Ruelle 1882 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

V. Il (te) faut intercaler, sous forme de narration, tout ce qui peut mettre en relief ton mérite. Exemple : « Quant à moi, je lui ai toujours donné des avertissements conformes à la justice en lui disant de ne pas abandonner ses enfants, » Pareillement, ce qui fait ressortir la perversité de l’adversaire : « Il a répondu à cela que, là où il serait, il aurait d’autres enfants. » Cette réponse est placée par Hérodote dans la bouche des Égyptiens quittant leur pays. On introduira encore tout récit fait pour plaire aux juges.

VI. Dans la défense, la narration est moins importante. Le point discuté alors c’est : ou que le fait (mis en cause) n’existe pas, ou qu’il n’est pas nuisible, ou injuste, ou qu’il n’a pas la gravité qu’on lui prête. Aussi ne convient-il pas de disserter en vue d’établir un point reconnu, à moins que l’on n’ait pour but de montrer, par exemple, si l’acte en cause a été accompli, qu’il l’a été, mais sans causer de préjudice.

VII. Il faut, en outre, raconter les faits passés, à moins que des faits actuels n’excitent la pitié ou la terreur. L’apologue d’Alcinoüs en est un exemple lorsqu’il est retracé à Pénélope en soixante vers. Citons encore Phayllus et son poème cyclique ; ainsi le prologue qui se trouve dans l’Énée.

VIII. Les mœurs doivent jouer un rôle dans la narration. C’est ce qui aura lieu si nous voyons ce qui lui donne un caractère moral. D’abord, c’est de faire connaître son dessein : on reconnaîtra quel est le caractère moral en apercevant quel est le dessein ; et l’on reconnaîtra quel est le dessein d’après le but auquel tend l’orateur.

Ce qui fait que les discours mathématiques n’ont pas de caractère moral, c’est qu’ils ne comportent pas non plus une détermination. Car il n’y a rien en eux qui les motive. Mais les discours socratiques en ont, attendu, qu’ils traitent de questions qui portent ce caractère.

IX. Certaines considérations morales sont inhérentes à chaque trait de mœurs. Par exemple : « Il marchait tout en parlant ; » ce qui dénote de l’arrogance et de la rusticité. Il faut discourir non pas comme d’après sa pensée, ainsi que le font les orateurs d’aujourd’hui, mais comme d’après une détermination. « Quant à moi, telle était ma volonté, parce que telle était ma résolution; mais, si ce n’était pas de mon intérêt, du moins, c’était préférable. » En effet, le premier parti est d’un homme avisé, et l’autre, celui d’un homme de bien. S’il est d’un homme avisé de poursuivre un but utile, il est d’un homme de bien de se déterminer d’après le beau. Si le fait est incroyable, il faut s’étendre sur les motifs. C’est ce que fait Sophocle. Citons ce passage de l’Antigone (où elle dit) qu’elle a plus de sollicitude pour son frère que pour un mari ou des enfants, alléguant que ceux-ci, ayant péri, pourraient être remplacés ;

Tandis que, son père et sa mère étant descendus chez Pluton, il ne pourrait plus lui renaître un frère.

Si tu n’as pas de motif à faire valoir, tu allégueras que tu n’ignores pas que tes assertions sont incroyables, mais que ta nature est ainsi faite. En effet, on ne croit pas que quelqu’un fasse, de gaieté de cœur, autre chose que ce qui lui est avantageux.

X. De plus, il faut, dans la narration, tirer parti des effets de pathétique, déduire les conséquences, dire des choses connues de l’auditeur, et apporter des arguments qui touchent personnellement l’orateur ou l’adversaire : « Il s’est éloigné en me regardant de travers ; » ou comme Eschine, qui dit de Cratyle : « Il se mit à siffler et à battre des mains. » En effet, ce sont là des choses qui apportent la conviction, attendu que ce sont des indices, que l’on connaît, des choses que l’on ne sait pas. On peut retrouver la plupart de ces indices dans Homère.

Elle dit, et la vieille femme tenait son visage dans ses mains. En effet, ceux qui se mettent à pleurer portent les mains à leurs yeux. Présente-toi, tout d’abord, sous tel caractère, afin que l’on considère ton adversaire comme ayant tel autre caractère ; seulement, fais-le sans le laisser voir. La preuve que c’est facile est à prendre dans ceux qui annoncent une nouvelle. Sans en savoir rien encore, nous nous en faisons déjà pourtant une certaine idée. Il faut placer la narration sur plusieurs points de son discours et, quelquefois même, au début. XI. Dans la harangue, il y a très peu de place pour la narration, parce que l’on n’a rien à raconter quand il s’agit de l’avenir ; mais, s’il y a narration, elle prendra son texte dans des événements passés, afin que, par ce souvenir, on conseille mieux sur les faits ultérieurs, soit qu’il serve à incriminer ou à louanger ; et alors on ne fait plus acte de conseiller. Mais, si l’opinion avancée est incroyable, il faut promettre de donner immédiatement ses motifs et faire appel au jugement de qui l’auditoire voudra désigner. Citons, par exemple, la Jocaste de Carcinus, dans son Œdipe, qui promet toujours (des indications), quand l’interroge celui qui cherche son fils, et encore l’Hémon de Sophocle.

CHAPITRE XVII

Des preuves.

I. Les preuves doivent être, nécessairement, démonstratives ; or il faut démontrer, puisque la controverse a lieu sur quatre points , en portant la démonstration sur le point controversé. Par exemple, qu’il s’agisse de discuter : pour établir que le fait n’existe pas, on doit insister sur la démonstration de ce point ; — qu’il n’a pas été nuisible, sur celle de cet autre point ; — qu’il ne l’a pas été autant (que le dit l’adversaire), ou qu’il a été accompli à bon droit (sur celle de chacun d’eux).

II. Il ne faut pas laisser ignorer que c’est dans ce seul ordre de discussion que l’un des deux adversaires sera nécessairement de mauvaise foi ; car cette discussion n’a pas pour cause l’ignorance, comme il pourrait arriver si l’on discutait sur le juste. Aussi faut-il s’arrêter longtemps sur ce point ; mais sur les autres, non.

III. Le plus souvent, dans les discours démonstratifs, l’amplification aura pour objet d’établir que les actes (discutés) sont beaux et utiles. Il faut que les choses soient dignes de créance, car il arrive rarement que l’on en apporte la démonstration, si elles sont incroyables, ou si quelque autre en est l’auteur.

IV. Dans les harangues, on pourrait discuter pour établir ou que tel fait n’aura pas lieu, ou bien que ce que l’on prescrit aura lieu, mais que ce ne sera pas juste ou pas utile, ou que l’importance n’en sera pas telle qu’on le dit. Il faut voir, en outre, si quelque fausseté n’est pas avancée en dehors du fait discuté ; car ce sont autant de preuves qu’il y a eu mensonge sur les autres points.

V. Les exemples sont tout ce qu’il y a de plus propre aux harangues ; les enthymèmes, aux discours judiciaires ; car les premières ont trait à l’avenir et, par suite, c’est dans les faits passés qu’il faut puiser des exemples. Les seconds se rapportent à ce qui a ou n’a pas lieu, et c’est plutôt sur ce point que se fait la démonstration et que la nécessité s’impose ; car le passé a un caractère de nécessité.

VI. Seulement, il ne faut pas donner les enthymèmes tout d’un trait, mais les entremêler ; ; autrement, il se nuisent entre eux, car toute quantité a une mesure :

O mon ami, tu as dit ni plus ni moins que ce qu’aurait dit un homme sage.

Mais non pas : « les choses telles que les aurait dites… »

VII. Il ne faut pas non plus chercher à placer des enthymèmes à tout propos ; sinon, tu feras ce que font quelques-uns des gens qui philosophent, lesquels érigent en syllogismes des pensées plus connues et plus croyables que celles dont ils tirent leurs explications.

VIII. Lorsque tu veux produire un effet pathétique, n’emploie pas d’enthymème ; car, ou bien cet effet sera manqué, et l’enthymème sera sans portée. Les mouvements produits ensemble s’entre-détruisent, ou bien encore s’évanouissent, ou sont affaiblis. On ne doit pas non plus, lorsqu’on veut faire paraître des mœurs dans un discours, chercher, en même temps, à placer un enthymème. La démonstration (dans ce cas) ne comporte ni mœurs, ni intention.

IX. Les sentences sont de mise dans une narration et dans la preuve ; car c’est un élément moral : « Moi aussi j’ai donné (de l’argent), tout en sachant bien qu’il ne faut pas être confiant. » Voici la même idée, exprimée en termes pathétiques : « Il ne m’importe guère d’être préjudicié ; à lui il reste le profit, mais à moi, la justice. »

X. Haranguer est plus difficile que de plaider ; et cela se comprend : dans le premier cas, on s’occupe de l’avenir, et dans le second, du passé. Les augures le savaient bien, comme l’a dit Épiménide le Crétois. Il ne prononçait pas d’oracles sur l’avenir, mais sur le passé, inconnu d’ailleurs. La loi sert de texte aux discours judiciaires ; or, quand on part d’un principe, il est facile de concevoir une démonstration, et l’on n’a pas à beaucoup insister. Ainsi l’on peut faire du pathétique contre l’adversaire, ou en faveur de sa propre cause, mais, en aucune façon, sans s’écarter du sujet. Il faut donc n’y recourir que si l'on est à court d’arguments ; c’est ce que font les orateurs d’Athènes, et (notamment Isocrate), il accuse dans un discours délibératif ; c’est ainsi qu’il incrimine les Lacédémoniens dans le Panégyrique, et Charès dans son discours sur les alliés.

XI. Dans les discours démonstratifs, il faut placer çà et là des louanges sous forme d’épisodes comme le fait Isocrate ; car toujours il met en scène quelque personnage. C’est dans ce sens que Gorgias disait que la matière ne lui faisait pas défaut : parlant d’Achille, il fait l’éloge de Pélée, puis d’Éaque, puis du dieu (Jupiter), puis, par la même occasion, celui de la bravoure ; ou bien « il a fait ceci, il a fait cela, ce qui, certes, a telle ou telle importance… »

XII. Ainsi donc, quand on dispose d’arguments démonstratifs, il faut encore parler au point de vue des mœurs, et démonstrativement ; mais, si tu n’as pas d’enthymèmes à ta disposition, parler (surtout), au point de vue des mœurs. Pour un orateur honnête, il est plus convenable de faire paraître ses qualités morales que l’exactitude de ses expressions.

XIII. Parmi les enthymèmes, ceux qui tendent à réfuter sont plus goûtés que ceux qui tendent à démontrer, vu que tous ceux qui établissent une réfutation rentrent mieux, évidemment, dans les conditions du syllogisme, car le rapprochement des contraires rend ceux-ci plus saisissables.

XIV. Les arguments qui s’attaquent à l’adversaire ne sont pas d’une autre espèce que de celle des preuves ; destinés qu’ils sont à détruire son opinion les uns au moyen d’une objection, les autres au moyen d’un syllogisme. Or, soit dans une délibération, soit dans un procès, si l’on parle le premier, il faut d’abord exposer ses preuves, puis répondre aux arguments contraires, soit qu’on les détruise, ou qu’on les prévienne pour les combattre. Si la contradiction donne prise de plusieurs côtés, aborder en premier les raisons contraires, comme le fit Callistrate dans l’assemblée des Messéniens, car il renversa d’avance ce qu’ils auraient pu dire ; puis, cela fait, il s’y prit de cette manière pour produire ses propres raisons.

XV. Si l’on parle le second, il faut d’abord répondre au discours de l’adversaire en détruisant ses arguments et les retournant contre lui ; et cela, surtout lorsqu’ils ont été goûtés par l’auditoire. Car, de même que l’esprit n’admet pas (comme innocent) un homme contre lequel se sont élevées des préventions, il n’admet pas davantage (comme plausible) un discours, si l’adversaire lui a semblé avoir parlé dans le bon sens. Il faut donc préparer une place dans l’esprit de l’auditeur pour le discours que l’on va prononcer. C’est ce qui arrivera si tu détruis (les arguments du préopinant). Voilà pourquoi ce n’est qu’après avoir combattu ou bien tous les points traité, ou les plus importants, ou ceux que l’auditoire a paru admettre, ou enfin ceux dont la réfutation est facile, que l’on abordera, de la façon que j’ai dit, les arguments plausibles qui nous sont propres.

Je me porterai d’abord comme champion des déesses ;br/> Car, pour moi, Junon….

Dans ces vers, le poète touche d’abord le point le plus simple. Voilà pour les preuves.

XVI. Quant aux mœurs, comme le fait de donner quelques détails sur sa propre personne nous expose à l’envie, à l’accusation de prolixité ou à la contradiction, et celui de parler d’un autre au reproche d’outrage ou de grossièreté, il faut faire parler une autre personne, comme Isocrate le fait dans le Philippe et dans l’Antidosis. De même Archiloque, pour blâmer. Il met en scène un père qui parle ainsi au sujet de sa fille, dans cet ïambe :

Avec de l’argent, il ne faut désespérer de rien, ni affirmer par serment l’impossibilité de quoi que ce soit. Il met en scène l’architecte Charon, dans l"ïambe qui commence ainsi : Peu m’importent les richesses de Gygès…

De même Sophocle fait parler Hémon à son père en faveur d’Antigone, comme si d’autres personnes tenaient la parole.

XVII. On doit aussi transformer les enthymèmes, et quelquefois les convertir en sentences : « Il faut que les hommes de sens contractent des traités pendant qu’ils sont heureux ; car, dans ces conditions, ils obtiendront les plus grands avantages ». Maintenant, sous forme d’enthymème : « En effet, si c’est au moment où les traités sont le plus utiles et le plus profitables qu’il faut les conclure, il faut conclure des traités pendant que la fortune est prospère. »

CHAPITRE XVIII

De l’interrogation. — De la plaisanterie.

I. En ce qui concerne l’interrogation, il est surtout opportun d’en user lorsque (l’adversaire) a dit le contraire, de façon que l’orateur faisant questions sur questions, il en résulte une absurdité. Exemple : Périclès interrogeait Lampon au sujet de l’initiation aux mystères de la déesse libératrice ; et, comme celui-ci répondait qu’il n’était pas possible d’en entendre parler quand on n’était point initié, il lui demanda si lui le savait. Lampon lui dit que oui. — « Eh ! comment le sais-tu, n’étant pas initié ? »

II. En second lieu, lorsque le premier point est évident, mais qu’il est visible pour l’interrogateur que l’autre point lui sera concédé ; car, s’informant sur une première proposition, il ne faut pas que sa seconde question porte sur un point évident, mais qu’il énonce la conclusion. Ainsi Socrate : Mélitus disant que celui-ci ne croyait pas à l’existence des dieux, il lui demanda si lui, Socrate, affirmait l’existence d’un démon. Mélitus en tomba d’accord. Socrate poursuivit : « Les démons sont-ils des enfants des dieux, ou enfin quelque chose de divin ? » Mélitus disant que oui : « Est-il quelqu’un au monde, dit Socrate, qui admette l’existence d’enfants des dieux sans admettre celle des dieux ? »

III. De même encore, lorsque l’on va faire voir que (l’adversaire) dit des choses contradictoires ou paradoxales.

IV. En quatrième lieu, lorsque l’on ne peut répondre, pour détruire l’assertion avancée, que d’une manière sophistique. Car, si l’on répond de cette manière qu’il y a ceci, mais qu’il y a aussi cela, bien que tantôt il y ait ceci et tantôt cela, ou encore qu’il y a ceci à certains égards, mais cela sous tel autre point de vue, il en résulte que les auditeurs sont déroutés et se troublent. Il ne faut pas opérer ainsi dans d’autres circonstances ; car, si l’adversaire fait une objection, on semble rendre les armes. Il n’est pas possible de faire un grand nombre de questions, à cause de la faiblesse de l’auditeur. Aussi doit-on serrer le plus possible les enthymèmes.

V. Maintenant, il faut répondre d’abord aux équivoques en établissant des distinctions dans une argumentation pas trop écourtée ; d’autre part, aux assertions qui semblent contradictoires, en apportant immédiatement une solution, dans sa réponse, avant que l’adversaire ait fait suivre une nouvelle question ou un nouveau raisonnement ; car il n’est pas difficile d’entrevoir d’avance sur quoi porte son discours. C’est un point dont l’évidence doit ressortir du livre des Topiques , ainsi que les solutions à opposer.

VI. Il faut donner des motifs en manière de conclusion lorsqu’une question implique elle-même une conclusion.

Ainsi Sophocle, à qui Pisandre demandait s’il avait donné sa voix, comme les autres membres du Sénat, à l’établissement des Quatre-Cents : — « Oui, dit-il. — Eh quoi ! cela ne te semblait donc pas une mauvaise chose ? » — Il l’accorda : « Ainsi donc, dit l’autre, tu as fait là une mauvaise chose ? — Oui, répondit-il, mais parce qu’il n’y avait rien de mieux à faire. »

C’est comme ce Lacédémonien, rendant ses comptes d’éphorat, à qui l’on demandait s’il trouvait que ses collègues avaient mérité d’être condamnés. Il répondit que oui : « Mais tu as donné les mêmes avis que ces derniers ? » — Et comme il en convenait : « Eh bien ! donc, tu aurais mérité de subir la même condamnation. — Non pas, répliqua-t-il, car ils avaient reçu de l’argent pour agir comme ils l’ont fait ; moi, non : j’ai agi suivant ma conscience. »

Il ne faut donc poser de question ni après la conclusion ni comme conclusion, à moins que la vérité ne nous soit pleinement favorable.

VII. Quant à la plaisanterie (car elle me semble pouvoir être d’un certain usage dans les débats et Gorgias dit, et a raison de dire que l’on doit détruire le sérieux de ses adversaires par la plaisanterie et leur plaisanterie par le sérieux), — on a énuméré, dans la Poétique, les diverses sortes de plaisanteries.

Les unes conviennent à un homme libre ; les autres, non. Il faudra voir dans quelles circonstances pourra être de mise celle qui convient à l’orateur. L’ironie a quelque chose de plus relevé que la bouffonnerie. Par la première, on fait une plaisanterie en vue de soi-même, tandis que le bouffon s’occupe d’un autre.

CHAPITRE XIX

De la péroraison.

I. La péroraison (ἐπίλογος) se compose de quatre éléments : bien disposer l’auditeur en sa faveur et l’indisposer contre l’adversaire ; grandir ou abaisser ; mettre en œuvre les passions de l’auditeur ; rappeler les faits. Il arrive, naturellement, qu’après avoir démontré que l’on est véridique et que l’adversaire a menti, on peut, sur ces données, louer, blâmer et mettre la dernière main. Or il faut viser à établir l’une de ces deux opinions, que l’on est bon au point de vue de l’auditeur, ou absolument, et, d’autre part, que l’adversaire est malfaisant, soit au point de vue des auditeurs, soit absolument. Quant aux moyens à employer pour amener ces dispositions, on a exposé les lieux qui servent à présenter les hommes comme bons ou mauvais.

II. Le point qui vient après celui-là, les faits une fois démontrés, consiste naturellement à les grandir et à les rabaisser ; car il faut nécessairement que les faits accomplis soient reconnus pour que l’on puisse arriver à parler de leur importance ; et en effet, l’accroissement des corps en suppose la préexistence. Les lieux qui servent à grandir ou à rabaisser sont déjà l’objet d’un exposé antérieur.

III. Après cela, une fois qu’on a fait voir clairement les faits et qu’on les a mesurés à leur valeur, il faut agiter les passions de l’auditoire. Ces passions, ce sont la pitié et la terreur, la colère, la haine, l’envie, l’émulation et la dispute. On a expliqué précédemment les lieux qui s’y rapportent .

IV. Reste le fait de rappeler les arguments avancés dans les parties précédentes. Or il convient de le faire de la même manière que certains le conseillent pour les exordes, ce en quoi ils ont tort ; car ils prescrivent de revenir souvent à la charge pour que les choses soient bien connues.

Dans cette partie-là, il faut exposer la chose, afin de ne pas laisser ignorer à l’auditeur les détails de la question mise en cause ; tandis que, dans celle-ci, on doit récapituler les arguments qui ont établi la démonstration.

V. Au début (de la péroraison), l’orateur dira qu’il a tenu les promesses qu’il avait faites ; et pour cela, il doit rappeler ces promesses et dire comment il les a tenues. Cela s’obtient par le contre-rapprochement des arguments de l’adversaire. On rapprochera ou les choses que les deux parties ont dites sur le même point, ou celles qui n’ont pas été mises en opposition : « Mon contradicteur a dit telles choses à ce sujet, et moi telles autres choses, pour telles raisons. » Ou bien on recourt à l’ironie, comme dans cet exemple : « Oui, certes, il a bien dit ceci, mais moi, j’ai dit cela ; » et dans cet autre : « Que ne ferait-il pas s’il avait démontré ceci, mais non pas cela ? » — ou encore à l’interrogation : « Quel point est resté sans démonstration ? » ou bien : « Qu’a-t-il démontré ? » On peut aussi procéder, soit par rapprochement ou dans l’ordre naturel, de la même façon que les choses ont été dites, les reprendre en vue de sa propre cause, et, par contre, si on le désire, revenir isolément sur les divers points du discours de l’adversaire.

VI. À la fin (de la péroraison), il convient de parler un langage dépourvu de conjonctions, afin que cette fin soit bien un épilogue, mais non pas un nouveau discours : « J’ai dit ; vous avez entendu, vous possédez (la question) ; prononcez. »

FIN DE LA RHÉTORIQUE D’ARISTOTE.

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