Rhétorique (page 17)
vous croiriez que Philammon combat un ballon.
Dans celui-ci :
Il porte des jambes torses, comme des branches de persil,
on croirait qu’il a non pas des jambes, mais des branches de persil torses.
XVI. Les hyperboles ont quelque chose de juvénile, car elles marquent de la véhémence ; c’est pourquoi elles viennent souvent à la bouche des gens en colère :
Non, quand il me donnerait autant (de présents) que de grains de sable ou de poussière, je n’épouserais pas la fille d’Agammnon, fils d’Atrée ; non, quand même elle rivaliserait en beauté avec Aphrodite (aux cheveux) d’or, et en talents avec Athéné.
Les hyperboles sont principalement en usage chez les orateurs athéniens. Pour la raison donnée plus haut, elles ne conviennent pas dans la bouche d’un vieillard.
CHAPITRE XII
À chaque genre convient une diction différente.
I. Il ne faut pas ignorer que chaque genre (oratoire) s’accommode d’un genre différent d’élocution. On n’emploie pas la même dans le discours écrit et dans le discours débité en public, ni la même dans les harangues et au barreau. Seulement il faut posséder ce double talent : d’abord celui de savoir parler grec, ensuite de ne pas être réduit à se taire lorsqu’on veut se mettre en communication avec les autres, ce qui est le sort de ceux qui ne savent pas écrire.
II. L’élocution écrite est celle qui a le plus de précision ; celle des débats se prête le mieux à l’action. Cette dernière est de deux espèces : elle est morale, elle est pathétique. Aussi les acteurs recherchent l’un et l’autre de ces caractères dans les drames, et les poètes dans leurs interprètes. Ceux dont les œuvres se prêtent à la lecture ont une renommée soutenue. Chérémon, par exemple ; car il est précis comme un logographe. Il en est de même de Lycimnius, parmi les poètes dithyrambiques.
Comparés entre eux, les discours écrits paraissent maigres dans les débats, et ceux des orateurs, qui font bon effet à la tribune, semblent être des œuvres d’apprentis dans les mains des lecteurs. Cela tient à ce qu’ils sont faits pour le débat. Aussi les productions destinées à l’action, abstraction faite de la mise en scène, ne remplissant plus leur fonction, ont une apparence médiocre. Ainsi, par exemple, l’absence des conjonctions et les répétitions sont désapprouvées, à bon droit, dans un écrit ; tandis que, dans une œuvre faite pour le débat, les orateurs même peuvent recourir à ces procédés, vu que ce sont des ressources pour l’action.
III. Du reste, il faut varier les expressions pour dire la même chose, ce qui sert à amener les effets dramatiques : « Cet homme vous a volés ; cet homme vous a trompés ; cet homme enfin a essayé de vous livrer. » C’est ainsi, pareillement, que procédait l’acteur Philémon dans la Gérontomanie d’Anaxandride, quand il dit : « Rhadamanthys et Palamède, etc…, » et dans le prologue des Eusèbes, quand il dit. « moi ». En effet, si l’on ne met pas d’action en prononçant ces paroles, c’est le cas de dire : « Il porte une poutre. »
IV. Il en est de même de l’absence de conjonctions : « Je suis arrivé, je l’ai recherché, je lui ai demandé… » Il faut mettre de l’action et ne pas prononcer ces mots en les disant tour à tour dans le même sentiment et sur le même ton. Les phrases dépourvues de conjonction offrent encore une particularité, c’est qu’il semble que l’on dise plusieurs choses dans le même moment ; car la conjonction isole plusieurs choses qui se succèdent ; de sorte que, si on la supprime, il est évident que la pluralité cède la place à l’unité, et de là résulte une gradation : « J’arrive, je prends la parole, je fais de nombreuses supplications ; mais il semble dédaigner ce que je dis, ce que j’affirme. » Homère recherche cet effet dans ce passage :
Nirée de Symé…
Nirée, fils d’Aglaé…
Nirée, le plus beau des hommes …
En effet, celui de qui l’on dit plusieurs choses doit, nécessairement, être nommé plusieurs fois. Par suite, si on le nomme plusieurs fois, on semble dire de lui plusieurs choses. De cette façon il l’a grandi, tout en ne le mentionnant qu’une seule fois, grâce à l’illusion qu’il produit, et il en fixe le souvenir, bien qu’il n’en reparle plus nulle part.
V. Quant à l’élocution propre aux harangues, elle ressemble tout à fait à un tableau ; car plus les objets figurés sont nombreux, plus il faut se mettre loin pour le contempler. Aussi, dans l’une comme dans l’autre, les détails négligés et imparfaits ont l’apparence de la précision. L’élocution judiciaire demande plus d’exactitude, surtout quand on a affaire à un juge unique ; car, dans ce cas, il n’y a pas moyen de recourir aux artifices oratoires, attendu que l’on voit aisément ce qui se rattache à l’affaire et ce qui pourrait y être étranger. Il n’y a pas de débat et, par suite, la décision survient purement et simplement. C’est ce qui fait que les mêmes orateurs ne sont pas également goûtés dans toutes ces sortes de causes ; mais où l’on met le plus d’action, c’est là qu’il y aura le moins de précision, et cela aura lieu quand on donnera de la voix et, principalement, quand elle sera forte. L’élocution démonstrative est, plus que toute autre, propre au discours écrit ; car elle est faite pour la lecture ; vient en second lieu l’élocution judiciaire.
VI. Pour ce qui est de distinguer, en outre, quand l’élocution doit être agréable et (quand elle doit être) sublime, c’est chose superflue ; car pourquoi exiger ces qualités plutôt que la tempérance ou la générosité et quelque autre mérite moral ? Il est évident que les conditions précitées la rendront agréable, pour peu que nous avons défini en bons termes celles qui constituent sa qualité principale. En effet, à quoi tiendra qu’elle soit nécessairement claire, exempte de trivialité, mais convenable ? C’est que, si elle est diffuse, elle manquera de clarté ; et pareillement, si elle est trop concise, mais que la juste mesure se trouve au degré intermédiaire. Les conditions énoncées plus haut la rendront agréable, si l’on fait un heureux mélange de langage moral et étranger, de rythme et d’arguments persuasifs bien amenés.
Nous nous sommes expliqué sur l’élocution, sur ses divers genres considérés ensemble, et sur chacun d’eux en particulier. Il nous reste à parler de la disposition.
CHAPITRE XIII
De la disposition.
I. Il y a deux parties dans le discours ; car il faut nécessairement exposer le fait qui en est le sujet, puis en donner la démonstration. Aussi personne ne peut se dispenser de démontrer, quand on n’a pas commencé par un exposé. En effet, celui qui démontre démontre quelque chose, et celui qui fait un exorde le fait en vue d’une démonstration.
II. Ces deux parties sont donc : l’une, la proposition, l’autre, la preuve ; c’est comme si l’on établissait cette distinction que l’une est la question posée, et que l’autre en est la démonstration.
III. Aujourd’hui (les rhéteurs) établissent des distinctions ridicules, car la narration n’appartient, en quelque sorte, qu’au seul discours judiciaire ; or comment admettre que, pour le genre démonstratif et pour les harangues, une narration, telle qu’ils l’entendent, soit ou bien ce que l’on objecte à la partie adverse, ou l’épilogue (la péroraison) des discours démonstratifs ? L’exorde, la discussion contradictoire et la récapitulation ont leur place dans les harangues, alors qu’il y a controverse : et en effet, l’accusation et la défense interviennent souvent ; seulement, ce n’est pas en tant que délibération. La péroraison, en outre, n’appartient pas à toute espèce de discours judiciaire, à celui, par exemple, qui est de peu d’étendue, ou dont le sujet est facile à retenir ; car on peut alors la retrancher pour éviter la prolixité.
IV. Ainsi donc, les parties essentielles sont la proposition et la preuve. Ces parties sont propres (au sujet). Les plus nombreuses qu’il puisse y avoir sont l’exorde, la proposition, la preuve, la péroraison. Les arguments opposés à l’adversaire rentrent dans la classe des preuves. La controverse est le développement des arguments favorables à l’orateur, et, par suite, une partie des preuves, car on fait une démonstration lorsque l’on met en œuvre cette partie ; mais il n’en est pas de même de l’exorde, ni de la péroraison, laquelle a plutôt pour objet de remémorer.
V. Par conséquent, si l’on établit de telles distinctions, ce que fait Théodore, on aura la narration, la narration additionnelle, la narration préliminaire, la réfutation et la réfutation additionnelle ; mais alors il faut nécessairement que celui qui parle d’une espèce et d’une différence établisse autant de dénominations ; sinon, la division est vaine et frivole ; c’est ainsi que procède Lycimnius dans son traité, où il emploie les dénominations de ἐπούρωσις (impulsion) de digression et de rameaux.
CHAPITRE XIV
De l’exorde.
I. L’exorde est placé au début d’un discours ; c’est comme en poésie le prologue et, dans l’art de la flûte, le prélude ; car tous ces termes désignent le début et comme une voie ouverte à celui qui se met en marche. Le prélude donne bien une idée de ce qu’est l’exorde des discours démonstratifs. En effet, les joueurs de flûte, en préludant, rattachent à l’introduction l’air de flûte qu’ils savent exécuter, et dans les discours démonstratifs, c’est ainsi qu’il faut composer, à savoir : faire une introduction et y rattacher ce que l’on veut dire en l’exposant tout de suite. Tout le monde cite pour exemple l’exorde de l’Hélène, d’Isocrate. Car il n’y a aucun rapport entre les œuvres de controverse et l’Hélène. Et en même temps, si, l’orateur fait une digression, c’est un moyen d’éviter que tout le discours soit uniforme.
II. Les exordes des discours démonstratifs ont pour texte un éloge ou un blâme. Par exemple, Gorgias, dans son discours olympique : « Ils sont dignes de l’admiration générale, Athéniens… » En effet, il va louer ceux qui organisent les panégyries. Dans cet autre exemple, Isocrate lance ce blâme : « Les qualités corporelles, ils les honoraient par des présents ; mais aux gens vertueux ils ne donnèrent aucune récompense. »
III. Ils ont aussi pour texte un conseil. Exemple : « Il faut honorer les hommes de bien. » C’est pourquoi il fait l’éloge d’Aristide. Ou encore on louera ceux qui ne sont ni considérés, ni vicieux, mais dont le mérite reste ignoré comme Alexandre, le fils de Priam. Ici encore, l’orateur donne un conseil.
IV. En outre, parmi les exordes judiciaires, il en est où l’on a en vue l’auditeur, soit que le discours porte sur un fait inadmissible ou fâcheux, ou sur un bruit très répandu, de façon qu’on fasse appel à l’indulgence. De le ce mot de Choerile :
Mais maintenant que tout a été partagé…
Les exordes des discours démonstratifs ont donc pour texte un éloge, un blâme, l’exhortation, la dissuasion, les faits énoncés en vue de l’auditeur. Il arrive, nécessairement, que l’introduction du discours est étrangère ou familière.
V. Quant aux exordes du discours judiciaire, il faut comprendre qu’ils jouent le même rôle que les prologues des œuvres dramatiques et les préambules des poèmes épiques, tandis que ceux des dithyrambes sont semblables aux exordes démonstratifs :
À cause de toi et de tes dons, et de tes dépouilles….
VI. Dans les discours et dans les poèmes épiques (l’exorde) est comme un aperçu du sujet traité, afin que l’on voie d’avance de quoi il s’agit et que l’esprit ne reste pas en suspens, car l’indéterminé nous égare. Ainsi donc celui qui nous met un exorde en quelque sorte dans la main obtient que l’auditeur suive attentivement le discours. De là ces préambules :
Chante, Muse, la colère….
Muse, dis-moi cet homme….
Guide-moi maintenant pour raconter comment de la terre d’Asie une grande guerre fondit sur l’Europe…
Les tragiques aussi font un exposé de la pièce, sinon dès l’abord, comme Euripide, du moins dans quelque partie du prologue ; tel Sophocle :
Mon père était Polybos…θ.
Pour la comédie, c’est la même chose. On le voit, la fonction la plus essentielle du préambule, celle qui lui est propre, c’est de montrer le but vers lequel tend le discours. C’est pourquoi, lorsque la chose est évidente par elle-même et de peu d’importance, il n’y a pas lieu de recourir au préambule.
VII. Les autres espèces (d’exorde) mis en usage sont des expédients d’une application commune. On les emprunte soit à la personne de l’orateur ou de l’auditeur, soit à l’affaire, soit encore à la personne de l’adversaire. Ceux qui se rapportent à l’orateur ou au défendeur consistent à lancer ou à détruire une imputation (διαβολήν). Mais le procédé n’est pas le même pour les deux cas. Lorsqu’on se défend, on répond d’abord à l’imputation ; quand on accuse, on ne la produit que dans la péroraison. La raison en est simple : celui qui se défend doit nécessairement, pour ramener l’opinion, dissiper tout ce qui entrave sa défense ; il faut donc qu’il commence par réduire à néant l’imputation ; celui qui la produit doit la produire dans la péroraison, afin qu’elle se fixe mieux dans la mémoire. Les arguments qui s’adressent à la personne de l’auditeur ont pour origine l’intention de se concilier sa bienveillance et d’exciter son indignation ; quelquefois aussi d’attirer son attention sur un point, ou, au contraire (de l’en détourner), car il n’est pas toujours avantageux d’attirer l’attention. Aussi s’efforce-t-on souvent de provoquer l’hilarité. Il y a toute espèce de moyens d’instruire l’auditoire, si tel est le dessein de l’orateur. On s’applique aussi à paraître honnête, car l’auditoire prête plus d’attention aux paroles de ceux qui le sont. Il est attentif aux choses de grande importance, à celles qui le touchent particulièrement, aux faits étonnants, à ceux qui lui font plaisir. C’est pourquoi il faut inspirer l’idée que le discours va traiter de ces sortes de questions. Maintenant, si l’on veut détourner l’attention, on suggérera l’idée que l’affaire est de mince importance, qu’elle ne touche en rien les intérêts de l’auditeur, qu’elle est pénible.
VIII. Il ne faut pas laisser ignorer que toutes les considérations de cette nature sont prises en dehors du discours, lorsqu’elles s’adressent à des auditeurs d’un mauvais esprit et prêtant l’oreille à des paroles étrangères à la question. En effet, si l’auditeur n’est pas dans cette disposition, il n’y a pas besoin de préambule, mais il suffit d’exposer le gros de l’affaire, afin qu’il en possède la tête comme s’il en avait le corps tout entier.
IX. Au surplus, la nécessité de rendre l’auditoire attentif s’impose à toutes les parties (d’un discours), si elle existe ; car l’attention n’est jamais moins relâchée qu’au début. Aussi serait-il ridicule de prendre ce soin quand on commence à parler et que tous les auditeurs prêtent le plus d’attention. Ainsi l’on devra, au moment opportun, s’exprimer en ces termes :
« Et veuillez, je vous prie, m’accorder votre attention, car je n’ y suis pas autant intéressé que vous, » ou encore : « Je vais dire une chose si terrible, que vous n’en avez jamais entendu de telle, ni de si surprenante. » C’est ainsi que Prodicus, voyant que ses auditeurs s’endormaient, leur fit remarquer en passant qu’il s’agissait pour eux de cinquante drachmes.
X. Il est évident que l’on ne s’adresse pas à l’auditeur en tant qu’auditeur, car, dans les préambules, on cherche toujours soit à lancer une imputation, soit à écarter des motifs de crainte :
Si je suis à bout de respiration, prince, je ne tairai pas que c’est d’être venu en toute hâte.
— Que signifie ce préambule ?
C’est ainsi que s’expriment les personnes qui ont ou paraissent avoir en main une mauvaise cause. Car, dans ce cas, il est préférable de discourir sur toutes sortes de points, plutôt que de se tenir dans le sujet. C’est ce qui fait que les esclaves ne donnent pas les explications qui leur sont demandées, mais tournent autour du fait et font des préambules.
XI. Quels moyens on doit employer pour se concilier la bienveillance de l’auditoire, nous l’avons expliqué, ainsi que chacun des autres procédés de même ordre. Comme le vers suivant contient une idée juste :
Accorde-moi d’arriver chez les Phéaciens en ami et en homme digne de leur pitié…,
il faut viser à ce double but. Dans les discours démonstratifs, on doit faire en sorte que l’auditeur croie avoir une part des louanges, soit lui-même en personne ou dans sa famille, ou dans ses goûts, ou à n’importe quel autre point de vue. Socrate dit dans l’Oraison funèbre, avec raison, que « le difficile n’est pas de louer les Athéniens au milieu des Athéniens, mais de le faire parmi les Lacédémoniens ». Les (exordes) de la harangue sont empruntés à la source qui fournit ceux du discours judiciaire ; mais on en use le moins possible, car l’auditoire sait de quoi il s’agit, et l’affaire discutée n’exige aucunement un exorde, — à moins que ce ne soit en vue de l’orateur ou de ses contradicteurs, ou si les auditeurs ne supposent pas à la question le degré d’importance qu’on lui donne, mais un degré supérieur, ou inférieur. Aussi faut-il ou avancer, ou détruire une imputation, et grandir ou diminuer les choses. Or, pour cela, il faut un exorde. Il en faut aussi à titre d’ornement ; en effet, le discours a l’apparence d’une œuvre sans art, s’il n’y en a pas. Tel sera l’éloge des Eléens, par Gorgias, qui, sans préparation, sans passes préliminaires, débute immédiatement ainsi : « Élis, heureuse ville!… »
CHAPITRE XV
Des moyens de réfuter une imputation malveillante.
I. En ce qui concerne l’imputation à réfuter, le premier moyen consiste dans les arguments avec lesquels on pourrait détruire une appréciation défavorable ; car il n’importe qu’elle résulte, ou non, des assertions énoncées ; par conséquent, ce procédé s’emploie en toute occasion.
II. Un autre moyen consiste à répondre, sur les faits contestés : ou qu’ils n’existent pas, ou qu’ils ne sont pas nuisibles, ou qu’ils ne le sont pas à la partie adverse, ou qu’ils n’ont pas l’importance qu’elle leur prête, ou qu’il n’y a pas eu injustice, ou qu’elle n’est pas grave, ou qu’il n’y a pas eu d’action honteuse, ou enfin que celle-ci n’était pas d’une grande portée, — car ces questions sont autant de matières à débat.
Citons, par exemple, Iphicrate contre Nausicrate. Il dit avoir accompli l’action que celui-ci met sur son compte, et il ajoute qu’elle a été nuisible, mais non pas injuste. On dira que, si une injustice a été commise, il y a eu compensation ; que, s’il y a eu dommage, l’action, du moins, était honnête ; que, si elle a été déplaisante, elle était du moins utile, — ou quelque autre chose de ce genre.
III. Un autre moyen consiste à dire qu’il y a erreur, malchance, nécessité. Ainsi, Sophocle disait qu’il tremblait non pas, comme le prétendait son accusateur, en vue de paraître vieux, mais par nécessité ; qu’en effet, ce n’était pas pour son bon plaisir qu’il avait quatre-vingts ans. On peut aussi alléguer une raison qui excuse le mobile du fait imputé, en disant que l’on n’avait pas l’intention de nuire, mais d’accomplir telle action, non pas celle qui nous est imputée ; et que le résultat a tourné à mal : « Il serait juste de me haïr si j’avais agi avec l’intention qu’on me prête. »
IV. Un autre consiste à voir si l’accusateur n’a pas été impliqué (dans le fait en cause), soit maintenant, soit auparavant, soit lui-même, ou dans la personne de ses proches.
V. Un autre consiste à voir si l’on implique (dans une imputation) des gens que l’on reconnaît ne pas donner prise à cette imputation. Par exemple, si l’on dit que le libertin est innocent (on en conclura) que tel ou tel doit l’être aussi.
VI. Un autre, c’est d’alléguer que (l’accusateur) a fait la même chicane à d’autres personnes, ou un autre au défendeur, ou bien que d’autres ont été présumés (coupables du même délit) sans être mis en accusation de même que l’orateur aujourd’hui, lesquels ont été reconnus non coupables.
VII. Un autre moyen consiste à lancer une imputation contre l’accusateur. Car il serait absurde qu’une personne ne fût pas digne de confiance et que ses discours le fussent.
VIII. Un autre encore, c’est lorsqu’il y a eu jugement ; Euripide l’employa alors qu’il répondit à Hygiénon qui l’accusait d’iniquité dans le procès d’antidosis, comme ayant excité au parjure en écrivant ce vers :
La langue a juré, mais l’esprit est libre de tout serment.
Il allégua que celui-ci commettait une injustice en portant devant les tribunaux les décisions du concours dionysiaque ; que, dans ce concours, il avait déjà rendu compte (de ce vers) et qu’il en rendrait compte encore si l’on voulait porter l’accusation sur ce point.
IX. Un autre moyen, c’est de prendre à partie l’imputation calomnieuse en montrant combien elle est grave, en alléguant qu’elle déplace les questions, qu’elle ne se fie pas au fait. Un lieu communément utile aux deux (parties) consiste à produire des conjectures. Ainsi, dans le Teucer, Ulysse suppose que Teucer est apparenté à Priam, car Hésione était la sœur (de ce dernier). Teucer répond à cela que Télamon, son père, était l’ennemi de Priam, et qu’il n’a pas dénoncé les espions.
X. Un autre moyen, pour celui qui veut lancer une imputation, consiste à placer un blâme sévère à côté d’un éloge insignifiant, à mentionner en peu de mots un fait important, à commencer par avancer plusieurs assertions avantageuses (à l’adversaire) pour en blâmer une qui a trait directement à l’affaire. Ceux qui parlent dans cet esprit sont les plus habiles et les plus injustes, car ils s’efforcent de blâmer avec ce qu’il y a de bien en le mêlant à ce qu’il y a de mal. Or c’est un procédé commun à l’imputation malveillante et à la défense, puisqu’il peut arriver ainsi que le même résultat est obtenu dans une intention différente, en ce sens que celui qui veut incriminer doit prendre en mauvaise part le fait qu’il dégage, et que celui qui veut défendre doit le prendre en bonne part. Citons, par exemple, ce fait que Diomède a préféré Ulysse : pour un défenseur, c’est parce que Diomède l’a supposé le meilleur ; pour un accusateur, ce n’est pas par ce motif, mais parce qu’il ne voyait pas en lui un rival, vu son peu de valeur.
Voilà ce qu’il y avait à dire sur l’imputation calomnieuse.
CHAPITRE XVI
De la narration.
I. La narration, dans les discours démonstratifs, ne se développe pas tout d’un trait, mais à l’occasion de chaque partie ; car il faut exposer les actes qui servent de texte au discours. En effet, le discours, dans sa composition, renferme un élément indépendant de l’art, attendu que l’orateur n’est en rien la cause des actes, — et un élément tiré de l’art, et cet élément consiste à démontrer ce qui existe, si la chose est difficile à croire, ou à montrer quelle en est la qualité ou la quantité, ou tout cela ensemble.
II. Voici pourquoi, dans certains cas, il ne faut point raconter tout d’un trait : c’est que, à démontrer de cette façon, on chargerait trop la mémoire. D’après tels faits, l’homme dont on parle est brave ; d’après tels autres, il est habile, ou juste, et le discours, ainsi conduit, est plus simple ; mais, conduit de l’autre manière, il est varié et alourdi.
III. Il faut rappeler les (actions) célèbres ; aussi beaucoup de discours peuvent se passer de narration : par exemple, si tu veux louer Achille ; car tout le monde connaît ses actions. Mais (en d’autres cas) on doit y recourir. S’il s’agit de Critias, il le faut ; car bien des gens ne le connaissent pas.
IV. Il est ridicule de dire, comme quelques-uns le font aujourd’hui, que la narration doit être rapide. C’est comme cet individu à qui un boulanger demandait s’il devait pétrir une pâte dure ou molle : « Eh quoi ! répondit-il, n’est-il pas possible de faire bien ? » Il en est de même ici. Il ne faut pas être prolixe dans la narration, pas plus qu’il ne faut l’être dans l’exorde, ni dans l’exposé des preuves ; car, ici, la bonne proportion ne dépend pas de la rapidité ou de la brièveté, mais de la juste mesure : or celle-ci consiste à dire tout ce qui rendra évident le fait en question, ou tout ce qui aura pour résultat d’en faire admettre l’existence, ou le côté blâmable, le côté injuste, ou enfin d’y faire trouver les qualités que l’orateur veut qu’on y trouve, et d’obtenir l’effet contraire dans le cas opposé.