Vie de saint Antoine (page 2)

Athanase d'Alexandrie · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vie de saint Antoine (trad. Rémondange) · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IL SÈME DU BLÉ ET CULTIVE DES LÉGUMES.

Antoine, s’apercevant que plusieurs se gênaient et se fatiguaient pour lui apporter du pain, voulut leur épargner cette peine. Ainsi donc, après y avoir réfléchi, il pria quelques-uns de ceux qui venaient le visiter de lui apporter un hoyau, une hache et un peu de blé. Quand on lui eut procuré ces choses, il parcourut le voisinage de la montagne ; ayant découvert un petit espace de terre propre à son dessein, il le cultiva, et comme la source lui fournissait de l’eau en abondance pour l’arroser, il l’ensemença et chaque année, renouvelant son travail, il en retirait son pain, se réjouissait de ne plus importuner personne et de ne plus leur être à charge ; mais dans la suite, voyant que plusieurs venaient de nouveau le visiter, il cultiva aussi quelques légumes, afin de procurer à ses visiteurs un léger soulagement dans leur pénible voyage. IL COMMANDE AUX BÊTES SAUVAGES ET ELLES LUI OBÉISSENT.

Dans le commencement, les bêtes sauvages du désert, attirées par la fontaine, causaient souvent du dégât dans ses semailles et dans sa culture. Antoine prit un jour un de ces animaux et s’adressant en son nom à tous les autres, il leur dit agréablement : Pourquoi me faites-vous du mal quand je ne vous en fais pas ? Allez-vous-en et, au nom du Seigneur, n’approchez plus d’ici. Depuis ce moment, les animaux du désert, comme effrayés par cette défense, n’approchèrent plus de ce lieu. Il vivait seul sur cette montagne, consacrant son temps à la prière et aux exercices de piété. Les frères qui prenaient soin de lui le prièrent de souffrir qu’ils vinssent de mois en mois lui apporter des olives, des légumes et de l’huile, car il était vieux. Tout le temps qu’il demeura là, combien de combats, d’après ce que nous savons de ceux qui l’ont visité, n’eut-il pas à soutenir, comme il est dit dans l’Écriture : « Nous avons à combattre non contre des hommes de chair et de sang, mais contre les démons nos ennemis. » On entendait du bruit, des voix et comme le retentissement d’armes ; pendant la nuit, on apercevait la montagne remplie d’animaux sauvages et on le voyait combattre comme s’il avait affaire à des êtres visibles, et prier contre eux le Seigneur. C’est vraiment une chose étonnante qu’un homme seul dans un tel désert ne redouta ni l’approche des démons, ni ne fut effrayé de la férocité de ces animaux à quatre pieds, ni de ces reptiles qui habitent ces lieux. Il est dit dans l’Écriture : « Celui qui se confie dans le Seigneur sera comme la montagne de Sion, il ne sera point ébranlé et subsistera à jamais. (Ps. cxxiv, 1.) » Voilà pourquoi les démons et les bêtes farouches prenaient aussitôt la fuite, comme il est écrit : « Les animaux sauvages s’adouciront en sa présence. (Job, v, 23.) »

Le démon mettait donc tous ses soins à observer Antoine et grinçait des dents, comme dit le Psalmiste (34, 16) ; mais Antoine était consolé par le Seigneur et demeura sans atteinte de ses fourberies et de ses ruses variées. Tandis qu’il veillait pendant la nuit, le démon envoya contre lui des bêtes sauvages, et presque toutes les hyènes qui habitaient ce désert sortirent de leurs tanières et l’entourèrent, chacune la gueule béante, le menaçant de le mordre ; mais Antoine, au milieu d’elles, reconnaissant la ruse du démon, leur dit à toutes : Si vous avez reçu quelque puissance sur moi, me voilà prêt, dévorez-moi ; mais si vous êtes soumises aux démons, retirez-vous sans différer, car je suis le serviteur du Christ. À ces paroles, les hyènes s’enfuirent comme chassées par le fouet de cette parole. Quelques jours après, comme il travaillait (car il ne restait jamais sans rien faire), quelqu’un se présenta à la porte traînant une corde de jonc pour son travail. Antoine tressait alors des corbeilles qu’il donnait en échange de ce qu’on lui apportait ; il se leva et vit une bête ressemblant à un homme jusqu’aux cuisses, mais dont les jambes et les pieds étaient semblables à ceux d’un âne. Antoine fit seulement le signe de la croix et lui dit : Je suis le serviteur du Christ ; si tu as été envoyé contre moi, me voilà. L’animal prit aussitôt la fuite avec tant de vitesse, ainsi que les démons qui l’accompagnaient, qu’il tomba et mourut comme subitement.

LES DISCIPLES DE SAINT ANTOINE SONT SUR LE POINT DE MOURIR DE SOIF.

Les moines l’ayant un jour prié de descendre de sa montagne et de venir visiter leur monastère qu’il n’avait pas vu depuis des années, il se mit en marche avec ceux qui étaient venus le trouver. Un chameau portait des pains et de l’eau pour le voyage, car tout ce désert est aride et nulle part on ne trouve de l’eau potable, si ce n’est dans la montagne où était la cellule d’Antoine, et c’était à cette source qu’ils avaient fait leur provision. L’eau vint à manquer dans la route, et comme la chaleur était excessive, ils se voyaient tous exposés à périr ; ils parcoururent tous les environs sans trouver d’eau ; ils ne pouvaient plus marcher. Désespérant de leur salut, ils se couchèrent par terre et laissèrent leur chameau aller où il voudrait.

SAINT ANTOINE FAIT JAILLIR UNE SOURCE D’EAU.

Mais le vieillard, voyant tous ses compagnons dans un tel péril, en fut profondément affligé. Il s’éloigna d’eux à quelque distance en gémissant, se mit à genoux, leva ses mains au ciel et pria ; à l’instant le Seigneur fit sortir une source d’eau à l’endroit même où il était en prière. Tous ses compagnons burent et se ranimèrent ; après avoir rempli leurs outres, ils se mirent à la recherche de leur chameau et ils le trouvèrent ; son licou s’étant enroulé par hasard autour d’une pierre l’avait arrêté. Ils le ramenèrent donc, le firent boire, chargèrent leurs outres sur son dos et continuèrent leur voyage sans autre accident. Lorsqu’il fut arrivé aux monastères qui sont situés en deçà du désert, tous les moines l’embrassèrent, le regardant comme leur père ; lui-même leur apportait de sa montagne, comme provisions de voyage et présents d’hospitalité, des paroles utiles et pleines de sagesse. Ce fut une grande allégresse sur les montagnes ; on y voyait briller d’une nouvelle ardeur le zèle pour avancer dans la vertu, on s’encourageait et on s’animait dans la foi commune. Antoine était heureux de contempler cette ferveur des moines et de voir sa sœur, qui avait vieilli dans la virginité, gouverner aussi d’autres vierges. Après avoir passé quelques jours dans ces monastères, il retourna de nouveau à sa montagne. Depuis cette époque, un grand nombre de personnes allèrent l’y visiter ; beaucoup de malades même osèrent entreprendre ce voyage. Il répétait le même conseil à tous les moines qui venaient le trouver, d’avoir foi dans le Seigneur, de l’aimer, de se garder des pensées déshonnêtes, de fuir les plaisirs de la chair, d’éviter la vaine gloire et de prier continuellement. Tels étaient les conseils qu’il donnait à ceux qui venaient le voir ; il avait une grande compassion de ceux qui souffraient et priait avec eux ; souvent le Seigneur l’exauçait en faveur d’un grand nombre de personnes, mais il ne s’enorgueillissait pas lorsqu’il était exaucé ni ne murmurait lorsqu’il ne l’était pas ; toujours il rendait grâces à Dieu et exhortait les malades à la patience et à être persuadés que ce n’est ni lui ni aucun homme qui puisse guérir les maladies, qu’il n’y a que Dieu qui accorde cette grâce quand il le veut et à ceux qu’il veut. Les malades recevaient les paroles du vieillard comme une guérison, sachant qu’il ne faut pas se décourager, mais plutôt prendre patience, et ceux qui étaient guéris avaient appris que ce n’était pas à Antoine qu’il fallait rendre grâces, mais à Dieu.

Un nommé Fronton, officier du palais, avait une maladie cruelle, car il mangeait sa langue avec les dents et était sur le point de perdre la vue. Il vint sur la montagne et supplia Antoine de prier le Seigneur pour lui ; le vieillard, après avoir prié, lui dit : Allez-vous-en et vous serez guéri. Comme Fronton insistait et demeurait plusieurs jours, Antoine ne cessait de lui dire : Tant que vous resterez ici, vous ne pourrez pas être guéri, allez-vous-en, et à votre arrivée en Égypte vous verrez le prodige qui sera opéré en vous. Celui-ci, plein de confiance, s’en alla, et à peine vit-il l’Égypte que sa maladie cessa : il fut guéri comme l’avait dit Antoine, d’après la révélation que lui avait faite le Seigneur dans sa prière.

Une jeune fille de Busiris de Tripoli avait une maladie cruelle et affreuse à voir, car les larmes de ses yeux, les mucosités de ses narines et l’humeur de ses oreilles tombaient jusqu’à terre et engendraient aussitôt des vers ; elle était de plus paralytique et avait les yeux difformes. Ses parents, ayant appris que des moines allaient trouver Antoine, et pleins de foi dans le Seigneur qui avait guéri la femme affligée d’un flux de sang (Math., 9, 10), les prièrent de leur permettre de les accompagner avec leur fille. Les moines ayant acquiescé à leur demande, les parents restèrent avec leur fille au dehors de la montagne chez Paphnutius, moine et confesseur. Les religieux vinrent auprès d’Antoine, mais dès qu’ils voulurent parler de la jeune fille, il les prévint, leur expliqua sa maladie et comment elle était venue avec eux ; ceux-ci l’ayant prié ensuite de permettre aux parents et à la jeune fille de venir auprès de lui, il refusa, mais il leur dit : Allez et vous la trouverez guérie si elle n’est pas morte, car ce n’est pas à moi, homme misérable, qu’il est donné de faire un tel prodige. La guérison appartient à celui qui en tout lieu accorde sa miséricorde à ceux qui l’invoquent ; le Seigneur a exaucé la prière de la jeune fille et sa bonté m’a fait connaître qu’il l’a guérie ici même de sa maladie. Le miracle eut donc lieu, et les moines étant sortis trouvèrent les parents pleins de joie et la jeune fille guérie.

Deux frères avaient été pour le voir, et l’eau leur ayant manqué dans la route, l’un mourut et l’autre était sur le point de mourir ; ne pouvant plus marcher, il était étendu par terre, s’attendant à rendre le dernier soupir. Antoine était assis sur la montagne, il se hâte d’appeler deux moines qui se trouvaient là et leur dit : Prenez une cruche d’eau et courez sur le chemin qui conduit en Égypte, car de deux frères qui étaient en route l’un vient de mourir et l’autre est sur le point d’expirer, si vous ne vous hâtez. Cela vient de m’être révélé pendant que je priais. Les moines y étant allés trouvèrent l’un étendu mort et l’ensevelirent ; ils ranimèrent l’autre avec de l’eau et le portèrent auprès du vieillard, car la distance était d’un jour de chemin. Si quelqu’un demande pourquoi Antoine n’avait pas parlé avant que l’un d’eux mourût, sa question n’est pas raisonnable, car l’arrêt de la mort n’appartenait pas à Antoine, mais à Dieu qui en avait ordonné ainsi à l’égard du premier, et dont il lui fit la révélation. Ce qui est seul digne d’admiration dans Antoine, c’est qu’étant assis sur sa montagne son âme veillait, et que le Seigneur lui révélait ce qui se passait à une si grande distance. Un autre jour encore qu’il était assis sur sa montagne et qu’il portait ses regards vers le ciel, il vit quelqu’un qui était enlevé dans l’air et une grande joie parmi ceux qui venaient au devant de lui. Comme il admirait et estimait heureux un tel chœur, il désira savoir ce que c’était ; aussitôt il entendit une voix qui lui dit que c’était l’âme d’Amoun, moine de Nitrie. Amoun avait persévéré jusqu’à la vieillesse dans la vie ascétique ; or, la distance depuis Nitrie jusqu’à la montagne qu’habitait Antoine était de treize journées. Ceux donc qui étaient avec Antoine, voyant le vieillard ravi d’admiration, désirèrent en savoir la cause, et ils apprirent qu’Amoun venait de mourir, car il était connu pour être venu souvent sur cette montagne, et par beaucoup de miracles opérés par son entremise parmi lesquels je citerai celui-ci : Un jour, étant obligé de traverser le fleuve nommé le Lycus qui était alors débordé, il pria Théodore qui était avec lui de s’éloigner afin de ne pas voir les autres nus pour traverser le fleuve à la nage. Lorsque Théodore se fut retiré, il eut honte de lui-même de se voir nu ; tandis qu’il était agité par la honte et l’inquiétude, il fut tout à coup transporté sur l’autre rive. Théodore, qui lui aussi était un homme pieux, s’étant rapproché et l’ayant vu prendre les devants sans être nullement mouillé, lui demanda par quel moyen il avait traversé le fleuve. Voyant qu’il ne voulait pas le lui dire, il se jeta à ses pieds en affirmant qu’il ne le quitterait pas avant qu’il ne le lui ait appris. Amoun, vaincu par sa persistance et surtout par ses paroles, le supplia de n’en parler à personne qu’après sa mort. C’est ainsi qu’il lui apprit qu’il avait été transporté et déposé sur l’autre rivage sans marcher sur l’eau, que cela n’était pas possible à l’homme, mais à Dieu seul et à ceux à qui il l’accordait, comme au grand apôtre Pierre. Ce ne fut qu’après la mort d’Amoun que Théodore raconta le fait. Les moines à qui Antoine parla de la mort d’Amoun remarquèrent le jour, et lorsque les frères, au bout de trente jours, revinrent de Nitrie, ils les interrogèrent et apprirent qu’Amoun avait été enterré le même jour et à la même heure que le vieillard avait vu son âme monter au ciel. Tous furent étonnés de la lucidité d’âme d’Antoine qui, à la distance de treize jours de marche, avait appris la mort d’Amoun et vu son âme enlevée dans les cieux.

Le comte Archelaüs l’ayant rencontré un jour au dehors de sa montagne, lui demanda de prier seulement pour Polycratie, de Laodicée, jeune fille d’une admirable vertu et portant la croix du Christ ; elle souffrait horriblement de l’estomac et de la poitrine à cause de ses grandes mortifications, et était d’une grande faiblesse. Antoine pria donc le Seigneur pour elle ; le comte remarqua le jour où la prière avait été faite, et étant allé à Laodicée, il trouva la jeune fille guérie ; il s’informa alors de l’heure et du jour où avait cessé la maladie, et tirant le papier sur lequel il avait noté le jour où la prière avait été faite, il reconnut la vérité et montra aussitôt ce qu’il avait écrit sur le papier. Tout le monde fut saisi d’étonnement en reconnaissant que le Seigneur avait fait cesser la maladie de la jeune fille le jour même où Antoine avait prié et imploré pour elle la clémence du Seigneur. Souvent il annonçait plusieurs jours d’avance, et quelquefois même un mois d’avance, ceux qui devaient venir le trouver et la cause pour laquelle ils venaient, car les uns venaient seulement pour le voir, d’autres pour leurs maladies, ceux-là parce qu’ils étaient tourmentés par les démons ; personne ne regrettait ni ne trouvait le chemin pénible, chacun s’en retournait se sentant soulagé. Antoine, en voyant et en parlant de ces prodiges, ne voulait pas qu’on l’admirât en cela, mais plutôt le Seigneur, parce qu’il accorde à nous autres hommes la grâce de le connaître suivant nos facultés.

Étant allé un jour pour visiter les monastères du dehors, et s’étant embarqué et priant avec les moines qui étaient avec lui, il sentit lui seul une odeur très-fétide. Ceux qui étaient dans le vaisseau lui ayant dit que cette odeur provenait de poissons salés, Antoine leur répondit que c’était une autre puanteur ; à peine avait-il parlé, qu’un jeune homme possédé du démon et qui, entré le premier dans le navire, s’y était caché, se mit aussitôt à crier ; mais le démon, menacé au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sortit, et cet homme fut guéri. Tous reconnurent alors que cette odeur fétide provenait du démon. Un autre personnage illustre tourmenté du démon vint auprès de lui ; ce démon était si terrible que le possédé mangeait ses excréments et ne savait pas s’il était près d’Antoine ; ceux donc qui le conduisaient supplièrent Antoine de prier pour lui. Antoine, plein de compassion pour le jeune homme, se mit en prière et veilla toute la nuit avec lui. Mais tout à coup, le jeune homme étant venu vers Antoine à la pointe du jour, le frappa, et comme ceux qui étaient venus avec lui s’en indignaient, Antoine leur dit : Ne vous fâchez pas contre ce jeune homme, car ce n’est pas lui qui m’a frappé, mais le démon qui est en lui. Menacé alors et sommé de fuir dans les lieux arides, il est devenu furieux et a pris la fuite ; rendez donc grâces à Dieu, car ce jeune homme en se jetant ainsi sur moi est une preuve de la sortie du démon. À peine Antoine eut-il fini de parler que le jeune homme fut guéri, et ayant recouvré sa raison, il reconnut où il était et embrassa le vieillard en rendant grâces à Dieu.

La plupart des moines ont également raconté d’une voix unanime plusieurs autres miracles opérés par l’entremise d’Antoine, mais beaucoup moins étonnants que d’autres qui le sont davantage. Un jour qu’il allait prendre son repas et qu’il se tenait debout pour prier vers la neuvième heure, il se sentit ravi en esprit, et ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’étant debout pour prier, il se vit comme hors de lui-même et comme enlevé dans les airs par plusieurs personnes, et que d’autres pleines de malice et de méchanceté se tenaient dans l’air et voulaient l’empêcher de passer ; comme ceux qui le conduisaient résistaient, ceux-ci leur demandèrent s’il leur appartenait et voulurent lui faire rendre compte de sa conduite depuis sa naissance. Mais ceux qui accompagnaient Antoine s’y opposèrent en leur disant : Le Seigneur a effacé les fautes commises depuis sa naissance, mais depuis qu’il est moine et qu’il s’est consacré à Dieu, vous pouvez en demander compte. L’ayant accusé et n’ayant rien pu prouver, le chemin devint libre pour lui et sans obstacle ; à l’instant, il se vit comme revenu à sa place, rendu à lui-même et redevenu Antoine comme auparavant ; oubliant alors de manger, il passa le reste du jour et toute la nuit à gémir et à prier, s’étonnant de voir combien d’ennemis nous avons à combattre, combien de travaux à endurer pour traverser les airs, et il se rappelait cette parole de l’apôtre : « Selon le prince des puissances de l’air (Éphés., 2, 2), » car c’est dans l’air que l’ennemi du genre humain a sa puissance pour combattre et essayer de fermer le chemin à ceux qui veulent le traverser ; voilà surtout pourquoi l’apôtre nous exhorte en disant : « Prenez les armes de Dieu, afin que, fortifiés en tout, vous puissiez aux jours mauvais résister et demeurer fermes (Éph., vi, 13), et afin que l’ennemi, n’ayant aucun mal à dire de nous, soit confondu. (Tit., ii, 8) » Pour nous, sachant cela, rappelons-nous ces paroles de l’apôtre : « Si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne le sais, Dieu le sait. (II Cor., xii, 2.) » Paul a été élevé jusqu’au troisième ciel et redescendit après avoir entendu des paroles ineffables. Antoine se vit enlevé dans les airs, et combattant jusqu’à ce qu’il devint libre ; il fut doué encore de cette autre faveur : lorsqu’il était assis sur sa montagne, si quelque doute s’emparait de son esprit, cela lui était révélé par la Providence pendant qu’il priait : ce bienheureux vieillard était, comme il est écrit, instruit par Dieu même. Une discussion s’étant élevée entre lui et quelques personnes qui étaient venues le voir, sur l’état de l’âme et le lieu qu’elle doit occuper après la mort, quelqu’un l’appela la nuit suivante et lui dit : Antoine, lève-toi, sort et considère attentivement. Il sortit donc (car il savait à qui il devait obéir) ; ayant levé les yeux, il vit un personnage d’une grandeur extraordinaire, effrayant à voir et dont la tête touchait jusqu’aux nuages ; puis d’autres personnes qui s’élevaient comme si elles avaient des ailes ; le géant tendait les bras pour les arrêter au passage ; d’autres volant plus haut et traversant les airs, montaient au ciel, exemptes désormais de toute crainte. Le géant grinçait des dents contre elles, mais se réjouissait de voir celles qui tombaient. Aussitôt Antoine entendit une voix qui lui disait : Comprends-tu bien ce que tu vois ? Et son intelligence étant éclairée, il reconnut que c’était le passage des âmes, et que le géant qui se tenait là était l’ennemi plein de haine contre les vrais fidèles, qu’il exerce sa puissance sur ceux qui lui sont soumis et les empêche de passer au-dessus de sa tête. Après cette vision et comme se la rappelant toujours, Antoine s’efforçait chaque jour de s’avancer de plus en plus vers ce qui était devant lui, mais il ne racontait pas volontiers tout cela ; cependant, lorsque au milieu de ses longues prières et de ses contemplations intérieures, ses disciples l’interrogeaient et le pressaient, il était obligé de leur dire, non-seulement comme un père qui ne peut rien cacher à ses enfants, mais comme un guide, que sa conscience était pure et que le récit qu’il leur faisait était pour leur utilité. Puisqu’ils approuvaient par là combien est bon le fruit de la vie religieuse, et que les visions sont souvent une consolation des travaux qu’on endurait. Il avait, en outre, une patience admirable et une grande humilité ; aussi observait-il avec le plus grand scrupule les canons de l’Église ; il ne voulait pas qu’aucun ecclésiastique ne lui fût pas préféré et ne rougissait pas d’incliner la tête devant les vieillards. Si quelque diacre allait le trouver pour un service, il lui disait ce qui pouvait lui être utile, mais il lui cédait tout ce qui avait rapport à la prière. Ne craignant pas de s’instruire par les autres ; souvent, en effet, il interrogeait et désirait entendre ceux qui étaient avec lui, et si l’un d’eux avait dit quelque chose d’utile, il avouait en avoir retiré un grand bien. Sa figure avait une grâce admirable ; le Sauveur lui accorda encore une faveur particulière, car s’il se trouvait avec un grand nombre de moines et que quelqu’un désirât le voir sans l’avoir connu auparavant, Antoine s’avançait aussitôt et, laissant les autres, courait à lui comme attiré par sa vue. Il ne différait des autres hommes ni par la grandeur ni par la grosseur du corps, mais par la rectitude de ses mœurs et la pureté de son âme, et comme elle n’était jamais troublée, ses sensations extérieures étaient toujours calmes, de sorte que la gaieté répandue sur son visage provenait de la joie de son âme, et d’après les mouvements de son corps on reconnaissait l’état de son esprit, comme il est dit dans l’Écriture : « La joie du cœur brille sur le visage, mais quand le cœur est triste le visage devient sombre. (Prov. xv, 13.) » C’est ainsi que Jacob reconnut les embûches que voulait lui dresser Laban, lorsqu’il dit aux femmes : « Le visage de votre père n’est pas comme hier et avant-hier. (Genèse, xxxi, 5.) » De même aussi on reconnaissait Antoine : jamais la sérénité de son âme n’était troublée, jamais son visage n’était sombre, parce que la joie était dans son cœur.

HAINE DE SAINT ANTOINE POUR LES HÉRÉTIQUES ET LES SCHISMATIQUES.

Son attachement à la foi et son zèle pour la religion étaient admirables ; jamais il ne voulut avoir de communications avec les méliciens schismatiques, car il connaissait la persécution qu’ils avaient montrée dès l’origine et il savait comment ils s’étaient séparés de l’Église ; jamais il n’eut de relation amicale avec aucun hérétique, sinon pour tâcher de le ramener au bien, car il croyait et répétait que la fréquentation de tels hommes est la ruine des âmes et la perte du salut. Il avait particulièrement en horreur l’hérésie des ariens ; il exhortait tous les chrétiens à éviter leur société et à fuir leurs erreurs. Quelques-uns des ariens étant allés un jour le voir, Antoine les reconnut, découvrit leur impiété et les chassa de sa montagne en disant que leurs paroles étaient pires que le venin des serpents. Les ariens ayant publié faussement qu’Antoine partageait leurs sentiments, il manifesta la plus vive indignation contre cette imposture ; ensuite étant descendu de la montagne sur l’exhortation des évêques et de tous les frères, il alla à Alexandrie, condamna publiquement les ariens, les appelant les derniers des hérétiques et les avant-coureurs de l’antechrist ; il enseignait au peuple que le Fils de Dieu n’est point une créature, mais le Verbe et la sagesse éternelle du Père. Tous les peuples entendaient avec joie un si grand homme anathématiser l’hérésie ennemie du Christ, et tous les habitants de la ville s’empressaient en foule d’aller voir Antoine. Les païens eux-mêmes et ceux qu’ils appelaient leurs prêtres venaient à l’Église en disant : Nous voulons voir l’homme de Dieu ; car c’est ainsi que tout le monde l’appelait. Le Seigneur, en effet, délivra en cet endroit plusieurs personnes qui étaient possédées du démon, et il en guérit d’autres qui avaient perdu la raison. Beaucoup de païens même désiraient toucher seulement le saint vieillard, persuadés que cet attouchement leur porterait bonheur ; ce qui est certain, c’est que, dans ce peu de jours, un plus grand nombre d’infidèles embrassèrent la religion chrétienne qu’on n’en avait vu dans toute une année.

IL GUÉRIT UNE FILLE POSSÉDÉE DU DÉMON.

Lorsqu’il s’en retournait et que nous le reconduisions, au moment où nous arrivions à la porte de la ville, une femme se mit à crier derrière nous : Homme de Dieu, attendez-moi ; ma fille est cruellement tentée par le démon ; attendez-moi, je vous en conjure, de peur que je n’expire moi-même en courant après vous. Le vieillard à ces mots et à notre sollicitation s’arrête avec complaisance ; la femme approche, sa fille se roule par terre. Antoine prie, invoque sur elle le nom du Christ, et la jeune fille se relève pleine de santé et délivrée de l’esprit impur. Sa mère bénit Dieu ; tous rendent grâces au Seigneur, et Antoine retourne avec joie vers sa retraite habituelle, à sa chère montagne. IL CONFOND LES PHILOSOPHES PAÏENS.

Antoine était un homme d’une merveilleuse sagesse ; c’était une chose surprenante de voir tant de finesse et d’intelligence dans un homme sans lettres. Un jour, deux philosophes païens vinrent auprès de lui, s’imaginant pouvoir le convaincre ; il était alors sur la montagne située en deçà du désert. Antoine, reconnaissant à leur visage qui ils étaient, s’avança au devant d’eux et leur dit avec calme : Pourquoi, ô philosophes, avez-vous pris tant de peine pour venir près d’un homme insensé ? Ceux-ci lui ayant répondu qu’il n’était point insensé, mais doué au contraire d’une grande sagesse. Si vous êtes venus, leur dit-il, vers un insensé, votre peine est inutile ; mais si vous pensez que je sois doué de sagesse, soyez comme moi, car on doit imiter ce qui est bien. Si j’allais auprès de vous, je vous imiterai, mais puisque vous venez auprès de moi, soyez comme moi, car je suis chrétien. Ceux-ci, pleins d’admiration, s’éloignèrent, car ils avaient vu les démons craindre Antoine. D’autres philosophes étant venus le trouver sur la montagne située en deçà du désert et croyant le railler de ce qu’il n’avait pas étudié les belles-lettres, Antoine leur dit : Qu’est-ce qui est préférable suivant vous, est-ce l’intelligence ou les belles-lettres ? Ceux-ci répondirent que c’était l’intelligence et qu’elle était l’inventrice des belles-lettres. Tous les assistants ainsi que les philosophes furent frappés de ces paroles ; ils s’en allèrent, étonnés de voir dans un homme illettré une si grande sagesse. En effet, après avoir passé sa vie sur la montagne jusqu’à sa vieillesse, Antoine n’avait pas un caractère sauvage ; au contraire, il était gracieux, poli et sa conversation était assaisonnée d’un sel divin ; aussi personne ne lui portait envie, au contraire, il gagnait l’affection de tous ceux qui venaient le voir.

Quelque temps après, d’autres personnes, appelées philosophes chez les païens, vinrent auprès de lui et lui demandèrent des preuves de notre foi en Jésus-Christ, en essayant de construire des syllogismes contre la prédication de la croix, et en mêlant à tout cela des plaisanteries. Antoine les laissa parler un moment, puis ayant pitié de leur ignorance, il leur dit au moyen d’un interprète qui traduisit fidèlement ses paroles : Lequel est le plus honorable, de confesser la foi ou d’attribuer des adultères à ceux que vous appelez des dieux ? Les douleurs de la croix que notre Dieu a souffertes, comme nous le reconnaissons, attestent au moins du courage et un noble mépris de la mort ; mais les actions que vous attribuez à vos dieux ne proviennent que de passions infâmes. Lequel, à votre avis, est le plus honorable, de souffrir sur une croix préparée par les embûches des méchants, ou bien de nous débiter les courses vagabondes d’Osiris, d’Isis, les embûches de Typhon, l’exil de Saturne, et de nous raconter comment il dévora ses enfants et tua son père ? Car voilà la sagesse de vos enseignements. Mais comment se fait-il que, raillant la croix, vous n’admiriez pas la résurrection ? Car ceux qui vous ont parlé d’une chose vous ont aussi enseigné l’autre. Pourquoi donc, en faisant mention de la croix, gardez-vous le silence sur la résurrection des morts, les aveugles qui voient, les paralytiques guéris, les lépreux purifiés, les hommes qui marchent sur les eaux, et une foule d’autres prodiges et de miracles qui prouvent que Jésus n’est pas seulement un homme, mais un Dieu ? Vous me paraissez n’avoir pas sérieusement lu nos Écritures ; lisez-les donc, et vous verrez que les actions que le Christ a faites démontrent qu’il est un Dieu, venu sur la terre pour sauver les hommes. Nous-mêmes, quand nous prononçons le nom du Christ crucifié, nous mettons en fuite les démons, que vous redoutez comme dieux. Dites-nous donc où sont maintenant leurs oracles ? Où sont les enchantements des Égyptiens ? Où sont les évocations des magiciens ? Quand tous ces prestiges ont-ils cessé, disparu si ce n’est depuis qu’on a vu la croix de Jésus-Christ ? Quoi donc ! cette croix mérite-t-elle qu’on s’en moque ? Vos mystères, qu’elle a abolis et dont elle a montré l’impuissance, ne sont-ils pas plutôt qu’elle digne de mépris ? Voici une chose bien étonnante : votre religion n’a jamais été persécutée ; au contraire, on l’honore dans toutes les villes, tandis qu’on persécute les adorateurs du Christ, et cependant notre religion prospère et s’étend plus que la vôtre ; le culte de vos divinités si célébrées périt, et la foi dans le Christ et la doctrine que vous raillez, et que les empereurs ont souvent persécutée, remplit maintenant l’univers. Dans quel temps la connaissance de Dieu a-t-elle été aussi répandue ? Dans quel temps la chasteté et la virginité ont-elles brillé d’un aussi vif éclat ? Dans quel temps a-t-on montré un aussi généreux mépris de la mort, si ce n’est depuis que la croix du Christ a paru, et cela personne ne peut le révoquer en doute. Quand on voit d’un côté les martyrs du Christ affronter les supplices, et de l’autre les vierges de l’Église garder leur corps pur et sans tache pour le Christ, ces preuves suffisent pour démontrer que la foi dans le Christ est la seule religion véritable. Vous ne croyez pas encore à notre religion parce que vous demandez qu’on vous la démontre par des syllogismes, mais, nous autres, nous ne démontrons pas notre religion par les discours persuasifs de la philosophie grecque, comme le dit notre docteur : « Je n’ai point employé en vous parlant et en prêchant les discours persuasifs de la sagesse humaine (Corinth., 2, 4), » mais c’est par la foi que nous persuadons. Voici devant vous des hommes tourmentés par les démons ; en effet, plusieurs hommes possédés du démon étaient venus trouver Antoine, qui les amena en présence de ces philosophes et leur dit : Ou délivrez-les par vos syllogismes, par tous les artifices que vous voudrez, ou par la magie, ou en invoquant vos idoles, ou si vous ne le pouvez pas, cessez de nous faire la guerre et vous verrez combien est puissante la croix du Christ. Ayant dit ces paroles, il invoqua le nom du Christ et marqua du signe de la croix les possédés par deux ou trois fois. À l’instant, ces hommes se levèrent, entièrement guéris, sains d’esprit et rendant grâces à Dieu. Les prétendus philosophes étaient étonnés, stupéfaits en considérant l’intelligence du vieillard et le prodige qui venait de s’accomplir ; mais Antoine leur dit : Pourquoi vous étonnez-vous ? Ce n’est pas nous qui faisons ces choses, c’est le Christ qui les opère par ceux qui croient en lui ; croyez donc aussi vous-mêmes, et vous verrez que notre religion ne consiste pas dans des artifices de paroles, mais par la foi qui opère, par l’amour que nous avons pour le Christ. Si vous possédiez aussi cet amour, vous ne chercheriez plus dans les paroles de subtiles démonstrations, mais vous regarderiez la foi dans le Christ comme suffisante. Telles furent les paroles d’Antoine ; les philosophes, en admirant sa sagesse, le saluèrent et se retirèrent en avouant qu’ils avaient retiré un grand avantage de ses paroles.

L’EMPEREUR CONSTANTIN ÉCRIT À ANTOINE.

La réputation d’Antoine arriva jusqu’aux empereurs ; le grand Constantin et ses fils, Constance et Constant, ayant appris tout ce qu’on racontait d’Antoine, lui écrivirent comme à un père, en lui exprimant le désir de recevoir une réponse de sa part. Mais Antoine n’attacha aucun prix à ces lettres et ne se réjouit point de ce message ; on le vit tel qu’il était avant que les empereurs lui eussent écrit. Quand on lui apporta les lettres, il appela les moines et leur dit : Ne vous étonnez point si un empereur nous écrit, car un empereur est un homme, mais étonnez-vous plutôt de ce que Dieu a écrit sa loi aux hommes et de ce qu’il nous a parlé dans la personne de son propre fils. Il ne voulait pas même recevoir ces lettres, disant qu’il ne savait point répondre à de tels messages ; mais engagé par les moines qui lui représentaient que ces empereurs étaient chrétiens et qu’ils se scandaliseraient d’un tel refus, il consentit à en entendre la lecture.

RÉPONSE DE SAINT ANTOINE À L’EMPEREUR CONSTANTIN.

Il répondit qu’il les félicitait de ce qu’ils adoraient le Christ, et il leur donna des conseils pour leur salut. Il leur disait de ne point regarder comme grandes les choses présentes, mais de se souvenir plutôt du jugement futur et de songer que le Christ est le seul roi véritable et éternel ; il les engageait à se montrer charitables, à prendre à cœur la justice et le soin des pauvres. Les empereurs témoignèrent une grande joie en recevant cette réponse, tant ce vieillard était cher à tout le monde, tant chacun désirait le regarder comme un père. Antoine, ainsi connu et répondant ainsi à tous ceux qui venaient le trouver, retourna à sa montagne et reprit ses exercices ordinaires. Souvent assis, il méditait avec ceux qui venaient le voir, ou en se promenant, et au bout d’une heure, il reprenait avec ses disciples la conversation. Ses disciples s’apercevaient qu’il avait une vision ; car souvent, lorsqu’il était sur sa montagne, il voyait ce qui se passait en Égypte et le racontait à l’évêque Sérapion qui le voyait absorbé dans sa vision. Un jour donc qu’il était assis et travaillait, il fut ravi en extase et resta longtemps dans cette contemplation en gémissant ; une heure après, il retourna vers ses disciples, se mit à gémir, et, tout troublé, se jeta à genoux et resta longtemps à prier ; ses disciples, pleins de trouble et très-effrayés, lui demandèrent ce que c’était. Antoine, cédant à leurs instances, leur dit en poussant un grand soupir : Ô mes enfants, il vaudrait mieux mourir plutôt que de voir s’accomplir les choses que j’ai vues. La colère va tomber sur l’Église, elle va être livrée à des hommes semblables à des animaux sans raison ; j’ai vu la table sainte du Seigneur entourée de tous côtés par des mulets qui lançaient des coups de pied dans l’intérieur, semblables aux ruades d’animaux sans raison qui bondissent en désordre. Vous pensez combien j’ai dû gémir, leur dit-il, car j’ai entendu une voix qui disait : Mon sanctuaire sera profané. Telles furent les paroles du vieillard, et deux ans après arriva l’invasion des ariens et le pillage des églises, lorsque enlevant par violence les vases sacrés, ils les firent porter par les païens et forcèrent ces mêmes païens, au sortir de leurs officines, à venir dans leurs assemblées, et qu’en leur présence ils s’abandonnaient à tous les excès qu’ils imaginaient. Nous reconnûmes tous alors que les coups de pied des mulets annonçaient d’avance à Antoine les abominations que les ariens insensés commettent maintenant semblables à des brutes. Mais après cette vision, Antoine réunit tous ses disciples et leur dit : Ne perdez pas courage, mes enfants, car de même que le Seigneur a été irrité, de même aussi il saura apporter un remède à de tels maux ; bientôt l’Église reprendra toute sa splendeur et brillera du même éclat qu’auparavant. Vous verrez rétablis ceux qui sont persécutés, l’impiété retourner dans son repaire accoutumé, et la foi sainte parler et agir en toute liberté ; seulement gardez-vous de vous souiller avec les ariens, car leur doctrine n’est pas celle des apôtres, mais celle des démons et de Satan leur père, ou plutôt elle n’a aucune origine ; elle n’est point rationnelle, son esprit n’a aucune rectitude, elle est semblable aux animaux privés de raison.

COMBIEN SAINT ANTOINE AIMAIT LE RECUEILLEMENT.

Il aimait par-dessus tout le séjour de sa montagne. Un jour, pressé par des personnes qui réclamaient son secours et par un capitaine qui le suppliait instamment de descendre, Antoine vint les trouver, et après leur avoir parlé un instant des intérêts de leur salut, il se hâtait de s’en retourner. Comme le capitaine, qu’on appelait Duc, le priait de demeurer plus longtemps, Antoine répondit qu’il ne pouvait pas rester davantage avec eux, et, se servant d’une comparaison gracieuse, il leur dit : De même que les poissons meurent lorsqu’ils restent sur la terre aride, ainsi les moines perdent leurs forces quand ils passent leur temps avec vous et qu’ils séjournent dans votre compagnie. Il faut donc, comme le poisson s’empresse de rentrer dans la mer, que nous nous hâtions de retourner à notre monastère, de peur qu’un trop long séjour dans le monde ne nous fasse oublier la vie intérieure. Le capitaine, après avoir entendu ces paroles et d’autres semblables, dit, plein d’admiration, qu’Antoine était vraiment un serviteur de Dieu.

L’ARIEN BALACIUS PERSÉCUTE LES CATHOLIQUES.

Un capitaine nommé Balacius persécutait cruellement les catholiques, parce qu’il était zélé partisan de la secte odieuse des ariens. Il portait la barbarie jusqu’à frapper les vierges, à dépouiller les moines de leurs vêtements, et à les battre de verges. Antoine lui fit porter une lettre dans laquelle il lui disait : Je vois la colère de Dieu qui s’apprête à fondre sur vous ; cessez donc de persécuter les chrétiens, de peur que la colère de Dieu ne vous atteigne, car elle est près d’éclater sur votre tête. Balacius se moqua de cet avertissement, jeta la lettre par terre en crachant dessus, outragea ceux qui l’avaient apportée et leur enjoignit de dire à Antoine : Puisque tu t’intéresses aux moines, je vais aussi m’adresser à toi. Cinq jours n’étaient pas encore écoulés que la colère de Dieu tombait sur Balacius ; il était sorti d’Alexandrie avec Nestorius, lieutenant d’Égypte, pour se rendre à la première station, appelée station de Chéréas ; tous deux étaient à cheval, les deux chevaux appartenaient à Balacius et étaient les plus doux de ceux qu’il avait dans ses écuries. Ils n’étaient pas encore arrivés au but de leur voyage, lorsque les deux chevaux se mirent, comme ces animaux ont coutume de faire, à jouer ensemble. Tout à coup le cheval sur lequel Nestorius était monté (c’était le plus doux des deux) mordit Balacius, le renversa et se jeta sur lui ; il lui déchira si horriblement la cuisse qu’il fallut sur-le-champ le transporter à la ville, où il mourut au bout de trois jours, et tout le monde admira un si prompt accomplissement des prédictions d’Antoine.

Tels étaient les avis qu’il donnait à ceux qui se conduisaient avec inhumanité. Quant à ceux qui venaient le trouver, il leur donnait de si sages conseils qu’on enviait le bonheur de ceux qui abandonnaient le monde pour la solitude. Il mettait un si grand zèle à défendre les opprimés qu’on eût pensé que c’était lui-même qui souffrait l’injustice et non les autres. Il semblait être un médecin donné par Dieu à toute l’Égypte. Quel affligé vint le trouver sans s’en retourner la joie dans le cœur ? Vint-il un homme pleurant la mort de ceux qui lui étaient chers sans déposer aussitôt son deuil ? Vint-il un homme irrité contre son adversaire sans se réconcilier avec lui ? Vint-il un seul malheureux désolé de son indigence sans accepter sa pauvreté, aussitôt qu’il eut vu Antoine et entendu ses paroles ? Un moine relâché venait-il le voir, il s’en retournait plus fervent, un jeune homme venait-il le visiter sur sa montagne, il renonçait aux plaisirs et il embrassait la chasteté ; un homme tenté par le démon s’adressait-il à lui, il recouvrait la paix ; avait-on des chagrins et des soucis, on retrouvait la sérénité de l’âme auprès d’Antoine. Combien de jeunes filles recherchées en mariage, après avoir vu Antoine seulement de loin, ont consacré au Christ leur virginité ? On venait aussi le trouver des pays lointains, et ces étrangers s’en retournaient accueillis comme tous les autres par Antoine, qui les soulageait et les congédiait avec l’affection d’un père. En effet, depuis qu’il est mort, tous ceux qui l’ont connu se regardent comme orphelins, s’exhortent à la vertu par son souvenir et conservent fidèlement dans leur mémoire les conseils et les encouragements qu’il leur avait donnés.

SAINT ANTOINE PRÉDIT SA MORT.

Il faut aussi que je vous raconte quelle fut la fin de sa vie, car vous désirez en entendre le récit, et, de toutes les actions d’Antoine, il n’y en a pas qui soit plus digne d’envie. Il était allé, suivant sa coutume, visiter les monastères de la montagne qui est en deçà du désert ; étant averti par la Providence que sa fin était prochaine, il dit à ses frères : C’est la dernière visite que je vous fais, et je serais bien étonné que nous nous vissions de nouveau en ce monde. Le temps de mon départ est arrivé, car voilà que j’ai près de cent cinq ans. Ses disciples ayant entendu ces paroles se mirent à pleurer ; ils serrèrent le vieillard dans leurs bras et ils le baisèrent ; pour lui, semblable à un homme qui part d’une ville étrangère pour retourner dans sa patrie, il leur parla d’un air joyeux ; il les exhorta à ne jamais se relâcher dans leurs travaux, à ne jamais se décourager dans les exercices de la piété, à vivre comme si chaque jour devait être le dernier de leur vie.

IL TOMBE MALADE.

Ses frères voulaient le forcer à demeurer avec eux pour y consommer son sacrifice, mais il n’y consentit pas ; il retourna à la montagne du désert dont il avait fait son habitation, et peu de mois après il tomba malade. Ayant appelé les deux disciples qui demeuraient avec lui pour le servir à cause de sa vieillesse, il leur dit : Je vais suivre la route de mes pères, comme dit l’Écriture, car je vois que le Seigneur m’appelle ; ensevelissez donc mon corps vous-mêmes, cachez-le sous la terre, et soyez fidèles à garder cette recommandation ; que personne ne connaisse le lieu où sera mon corps, excepté vous seuls. Au jour de la résurrection des morts, je le recevrai incorruptible des mains de mon Sauveur. Vous partagerez ainsi mes vêtements : vous donnerez à l’évêque Athanase une de mes deux peaux de brebis avec le manteau sur lequel je couchais ; il me l’avait donné neuf et il est devenu vieux par l’usage que j’en ai fait. Donnez à l’évêque Sérapion mon autre peau de brebis ; pour vous, gardez ma tunique de poil. Adieu, mes enfants, Antoine s’en va, et désormais il n’est plus avec vous. Après qu’il eut prononcé ces paroles, les deux disciples l’embrassèrent. Antoine leva ses pieds et regardant comme des amis les anges qui venaient à sa rencontre et dont la présence le comblait de joie, il rendit l’esprit et rejoignit ses pères. Les deux disciples exécutèrent fidèlement l’ordre qu’il leur avait donné, ils l’ensevelirent et l’enfouirent dans la terre ; jusqu’ici personne ne sait où il est caché, excepté ces deux religieux. Quant à ceux qui ont reçu les peaux de brebis qu’il leur avait léguées et son manteau usé, ils conservent ces reliques comme des objets infiniment précieux, car en les regardant, ils croient encore voir Antoine, et quand ils s’en revêtent, il leur semble qu’ils portent sur eux avec joie ses leçons et ses conseils.

PORTRAIT DE SAINT ANTOINE.

C’est ainsi qu’Antoine termina sa vie corporelle, et tel est le commencement de la vie monastique. Bien que ce récit ne suffise point pour peindre la vertu d’Antoine en tout son jour, il peut du moins vous faire concevoir quel devait être un homme qui, depuis sa jeunesse jusqu’à un âge si avancé, conserva toujours la même ferveur dans les exercices de la piété, et qui, même dans sa vieillesse, ne voulut jamais accepter une nourriture plus délicate, ni changer de vêtements malgré la faiblesse de son corps. Il demeura jusqu’à la fin exempt d’infirmités : ses yeux ne s’étaient point affaiblis, ils étaient nets et sa vue parfaite ; pas une de ses dents n’était tombée, seulement elles étaient, à cause de son grand âge, usées jusqu’aux gencives ; il conserva l’usage complet de ses pieds et de ses mains, en un mot, il avait une santé plus brillante et plus vigoureuse que les hommes qui recourent aux mets variés, aux bains et à toutes sortes de vêtements. La renommée d’Antoine répandue dans le monde entier, l’admiration universelle qu’il a méritée, ainsi que le regret de tous ceux qui l’ont vu, est la preuve de sa vertu et l’indice d’une âme chérie de Dieu, car Antoine ne s’est point fait connaître pour avoir composé des livres, ni par son habileté dans la philosophie profane ou dans un art quelconque, mais uniquement par sa piété, et l’on ne peut nier que cette renommée ne soit un don de Dieu, car comment le nom d’un homme caché dans une montagne de la Thébaïde eût-il pu parvenir jusqu’en Espagne, dans les Gaules, à Rome et dans toute l’Afrique, sans la protection de Dieu qui sait faire connaître au monde ceux qui sont à lui, et qui avait dès le commencement promis cette gloire à Antoine. Quoique ses serviteurs désirent rester inconnus, le Seigneur les fait briller à tous les yeux comme des lampes, afin que ceux qui entendent raconter leur histoire apprennent que l’accomplissement de la loi chrétienne suffit pour faire de grandes choses, et s’encouragent ainsi à marcher dans le chemin de la vertu. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur à qui soit la gloire dans les siècles des siècles.

Amen.

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