Vie de saint Antoine

Athanase d'Alexandrie · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Vie de saint Antoine (trad. Rémondange) · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je vous conjure, ne lisons pas seulement ce livre, mais imitons ce qu’il contient et ne prétextons ni le lieu, ni l’éducation, ni la perversité des temps présents.

Saint Chrysostôme, In Math. homil. 8, tome vii, page 150 ; édition Gaume.

PRÉFACE.

On a mêlé si souvent la légende à l’histoire dans la vie de saint Antoine le Grand, qu’il ne paraîtra pas hors de propos de relire ce qu’a écrit de cet homme de Dieu le plus illustre de ses contemporains au quatrième siècle, saint Athanase. Le récit du docteur de l’Église ne saurait être, dans sa simplicité, plus instructif à la fois et plus édifiant. Il nous montre comment celui qui était appelé à devenir le patriarche des solitaires, un jour, à vingt ans, riche, honoré, n’aimant que la gloire et les plaisirs, se recueille sous l’impression de quelques paroles de l’Évangile, et aussitôt renonce à tout, vend ses terres, distribue sa fortune aux pauvres, puis se retire dans le désert de la Thébaïde, et là s’exerce jusqu’à l’âge le plus avancé à la pratique non-seulement du travail et de la prière, mais de toutes les œuvres de la charité et de l’apostolat, multipliant les monastères à l’orient et à l’occident du Nil, donnant aux cénobites, avec de nobles exemples, des conseils empreints de la bonté la plus tendre et de la sagesse la plus éclairée, attirant les peuples et les empereurs dans la solitude par le renom de sa sainteté, redescendant au besoin lui-même du fond du désert au milieu du monde pour confondre le paganisme et l’hérésie, apaiser les dissensions, guérir les malades, consoler les affligés, et avec cela ne cessant d’opposer au spectacle des joies qui énervent et qui tuent, le spectacle de la pénitence qui retrempe et qui sauve. Tellement, d’après saint Paul, nous pouvons toutes choses en Celui qui nous fortifie.

Quant à ces combats extraordinaires, si connus sous le nom de tentations de saint Antoine, l’historien les décrit sans en témoigner la moindre surprise, et tels que les religieux qui étaient là lui en parlaient, tels surtout que le saint anachorète les avait soutenus, c’est-à-dire comme des révoltes de la chair contre la volonté et des tentations du malin esprit, qui fatigue de mille embûches, obsède de mille fantômes une vertu qu’il ne peut vaincre. Luttes terribles, sans doute, mais où l’athlète de la pénitence résistait toujours, parce que dans l’épreuve il redoublait de zèle, de jeûnes, de prières, jusqu’à ce que la voix d’en haut vînt se faire entendre et dire : Courage, mon fils ! Dieu est avec toi. Et lui, écoutant ces paroles, chantait en actions de grâces au Christ son Sauveur quelque psaume de bénédiction et de délivrance.

Tel est ce livre où le plus grand des solitaires est célébré par son disciple et son ami, celui-là même qui, au prix de tant de souffrances, fit triompher la vraie foi au concile de Nicée, l’immortel Athanase.

Nous devons savoir gré au pieux et savant M. de Rémondange d’avoir mis à la portée de tous le texte grec du saint docteur en le traduisant dans notre langue, et à Mme de Rémondange de le publier aujourd’hui en hommage à la mémoire de l’homme de bien qu’elle a perdu. Puisse la lecture de cette sainte vie, qui a été si populaire dans la primitive Église, mériter de l’être encore quelque peu de nos jours, et glorifier une fois de plus le Seigneur dans ses Saints ! — Mirabilis Deus in sanctis suis.

L’abbé ***.

AVANT-PROPOS.

C’est pour vous un combat des plus avantageux de rivaliser en vertu avec les solitaires de l’Égypte, et de vous efforcer même de les surpasser par une généreuse émulation. Il s’est établi parmi vous plusieurs monastères, et déjà le nom des solitaires est célèbre ; il n’y aura donc personne qui n’applaudisse au désir que vous m’avez exprimé, et Dieu en accordera sans doute à vos prières l’heureux accomplissement. Puisque vous me demandez des renseignements sur le genre de vie du bienheureux Antoine, et que vous désirez savoir, pour vous porter à l’imiter, de quelle manière il a embrassé la vie ascétique, ce qu’il était auparavant, quelle a été la fin de sa vie, et si ce qu’on a dit de lui est véritable, j’ai accueilli avec le plus grand plaisir votre demande, car le souvenir seul d’Antoine est pour moi un grand avantage, et je suis persuadé que l’admiration que vous éprouverez en entendant le récit des actions d’un si grand homme vous donnera le désir de l’imiter. En effet, pour des solitaires, le vrai modèle de la perfection ascétique est la vie d’Antoine. Ne refusez donc pas d’ajouter foi à ceux qui vous en parleront ; croyez plutôt qu’ils en diront trop peu, car certainement ils ne pourront vous raconter qu’une faible partie de tant de vertus. Pour moi, cédant à vos désirs, tout ce que je pourrai vous dire dans ma lettre ne contiendra sur lui que le peu de choses dont je me souviens ; ne cessez donc pas d’interroger les navigateurs qui viennent auprès de vous, et peut-être même, après que chacun aura dit ce qu’il sait, la narration sera-t-elle à peine digne des mérites du saint solitaire. Je voulais donc, lorsque j’ai reçu votre lettre, faire venir quelques-uns des moines qui l’ont fréquenté le plus souvent, afin que, mieux instruit par eux, je pusse vous donner plus de détails ; mais comme le temps de la navigation touchait à sa fin et que le messager était pressé de partir, je me suis hâté de vous écrire, pour votre édification, ce que je savais et ce que j’avais pu apprendre de lui-même, car je l’ai souvent vu, j’ai été longtemps avec lui et lui ai versé de l’eau sur les mains. J’ai eu grand soin de ne dire que la vérité, afin que si l’on en entendait dire davantage, on ne refusât pas d’y ajouter foi, ou que si l’on en apprenait trop peu, on ne méprisât pas un tel homme.

VIE ET ACTIONS

DE

NOTRE PÈRE SAINT ANTOINE

Écrites et adressées par saint Athanase à des solitaires habitant une terre étrangère.

ENFANCE ET ÉDUCATION DE SAINT ANTOINE.

Antoine était Égyptien de naissance ; ses parents étaient nobles et possédaient une fortune assez considérable ; comme ils étaient chrétiens, ils l’élevèrent chrétiennement. Dès sa plus tendre enfance, il demeura avec ses parents, ne connaissant qu’eux et la maison paternelle ; lorsqu’il fut plus avancé en âge, il ne voulut pas étudier les belles-lettres pour ne pas avoir de communications avec les autres enfants ; tout son désir était, comme il est dit de Jacob, d’habiter en homme simple dans sa maison (Genèse, xxv, 27). Il allait cependant avec ses parents dans le temple du Seigneur. On ne voyait point en lui la négligence d’un enfant, et il ne devint pas méprisant et orgueilleux en grandissant, mais il était soumis à ses parents, attentif à la lecture des livres saints, et conservant dans son cœur les utiles leçons qu’il y trouvait. Quoique né dans une assez grande opulence, il n’importunait pas ses parents pour avoir une nourriture variée et somptueuse, il ne recherchait point les plaisirs de la table, mais, content de ce qu’il trouvait, il ne demandait rien de plus.

Après la mort de ses parents, il resta seul avec une sœur en bas-âge ; il avait alors dix-huit à vingt ans et se chargea lui-même du soin de gouverner sa maison et d’élever sa sœur. Six mois ne s’étaient pas encore écoulés après la mort de son père et de sa mère, lorsqu’un jour, se rendant à l’église suivant sa coutume, il méditait le long du chemin et repassait dans son esprit comment les apôtres avaient tout abandonné pour suivre le Sauveur (Math., xix, 27), et comment ceux dont il est parlé dans les Actes, vendant ce qu’ils possédaient, le portaient aux pieds des apôtres pour le distribuer aux indigents (Act. Ap., iv, 34-35), et quelle grande espérance leur est réservée dans les cieux. En faisant ces réflexions, il entra dans l’église ; on lisait en ce moment l’Évangile, et il entendit le Seigneur qui disait au riche : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres ; alors viens, suis-moi, et tu auras un trésor dans les cieux. (Math., xix, 20-21.) »

SAINT ANTOINE RENONCE À SES BIENS.

Alors Antoine, comme si Dieu lui-même eût rappelé à son esprit le souvenir des saints, et comme si la lecture eût été faite pour lui seul, sortit à l’instant de l’église, et toute la fortune que lui avaient laissée ses parents, et qui consistait en trois cents arpents de bonnes terres, il en fit don aux habitants du village, afin que sa sœur et lui fussent débarrassés de toute espèce de soin ; tout le mobilier qui leur appartenait, il le vendit, et après en avoir retiré une somme assez considérable, il la distribua aux pauvres, n’en réservant qu’une faible part pour sa sœur. Mais étant entré de nouveau dans l’église, il entendit le Seigneur qui disait dans l’Évangile : « Ne vous inquiétez pas du lendemain. (Math., vi, 34.) » Il ne put rester plus longtemps ; il sortit et donna ce qui lui restait à des gens peu aisés. Pour lui, après avoir confié sa sœur à des vierges d’une foi et d’une piété reconnues, pour être élevée dans leur chaste demeure, il s’adonna près de sa maison à la vie ascétique, veillant sur lui-même et se traitant avec rigueur. Il n’y avait pas encore à cette époque de véritables monastères en Égypte, mais celui qui voulait travailler à sa perfection s’y exerçait à part en se retirant à quelque distance de son village.

UN SOLITAIRE LUI SERT DE MODÈLE

Il y avait alors dans le village voisin un vieillard qui, dès sa jeunesse, avait embrassé la vie solitaire. Antoine alla le voir et rivalisa de vertu avec lui ; il se fixa d’abord dans un endroit qui était en face de son village, et là, s’il venait à entendre parler de quelque homme vertueux, tel qu’une industrieuse abeille, il se mettait à sa recherche, ne revenait point chez lui sans l’avoir vu et ne le quittait qu’après avoir reçu de lui, pour ainsi dire, un secours de voyage pour marcher dans le chemin de la vertu. Il demeura là dans les commencements, se fortifiant dans la résolution de ne plus retourner dans les possessions de ses pères et d’oublier ses parents. Tout son désir, toute son ardeur, tendaient à la perfection ascétique ; il travaillait de ses mains, se souvenant de cette parole de l’apôtre : « Que celui qui ne travaille pas ne mange pas. (I. Thess., 3-10.) » Ce qu’il gagnait, il l’employait à ses besoins et au soulagement des indigents ; il priait continuellement, car il avait appris qu’on doit prier en particulier sans interruption. (Thess., 5-17.) Il s’appliquait tellement à la lecture des livres saints qu’il n’en laissait rien échapper ; il retenait tout ce qu’il lisait au point que sa mémoire dans la suite lui tenait lieu de livre.

COMMENT ANTOINE PROFITE DES BONS EXEMPLES.

En se conduisant ainsi, Antoine se faisait aimer de tout le monde ; il se soumettait sans réserve aux hommes vertueux chez lesquels il se rendait ; il observait en lui-même en quoi chacun d’eux excellait par le zèle et la piété. Dans l’un, il remarquait l’affabilité ; dans l’autre, l’assiduité à la prière ; dans celui-ci, la douceur ; dans celui-là, la charité ; dans un autre, les veilles ; dans un autre, l’application à la lecture des saintes lettres ; il admirait celui-ci pour sa patience, celui-là pour ses jeûnes et parce qu’il couchait sur la dure ; l’un le touchait par sa mansuétude, l’autre par sa longanimité ; dans tous il remarquait sans exception leur piété envers le Christ et leur mutuelle charité. Après s’être ainsi rempli de ces bons exemples, il retournait au lieu de ses exercices, rassemblant en lui-même les vertus qu’il avait remarquées dans chacun et s’efforçant de reproduire dans son cœur les perfections des autres. Jamais il n’avait de contestations avec ceux de son âge, excepté pour ne pas leur être inférieur en vertu, et cela même il le faisait de manière à ne mécontenter personne, mais plutôt à s’attirer la bienveillance de chacun ; aussi toutes les personnes vertueuses de son village avec qui il avait des rapports, le voyant si parfait, l’appelaient l’ami de Dieu, et toutes le chérissaient, les unes comme un fils, les autres comme un frère.

SAINT ANTOINE EST TENTÉ PAR LE DÉMON ET COMMENT IL EN TRIOMPHE.

Le démon, ennemi de tout bien et plein de jalousie, ne pouvant voir sans dépit une telle résolution dans un jeune homme, employa contre lui toutes les ruses qu’il a coutume d’inventer. D’abord il essaya de le détourner des pratiques de la piété en lui rappelant le souvenir de ses richesses, le soin qu’il devait prendre de sa sœur et ses liens de famille ; il lui inspirait l’amour de l’argent et la passion de la gloire ; il lui montrait les plaisirs de la bonne chère et les autres délices de la vie ; il lui exposait les difficultés de la vertu et les rudes travaux qu’elle exige, la faiblesse de sa santé et la longueur du temps qu’il aurait à souffrir ; enfin, il soulevait dans son esprit un tourbillon de pensées ténébreuses pour le détourner de son généreux dessein. L’ennemi voyant sa faiblesse contre la résolution d’Antoine et se voyant même repoussé par sa fermeté, terrassé par la grandeur de sa foi et mis en fuite par ses prières assidues, se confiant alors dans les armes charnelles et s’en glorifiant (car ce sont les premières embûches qu’il dresse à la jeunesse), attaque ce jeune homme la nuit ; il le trouble le jour, il le tourmente avec tant de violence qu’on eût cru voir la lutte de deux adversaires. Le démon cherchait-il à lui inspirer des pensées obscènes, Antoine les chassait par la prière ; voulait-il exciter ses désirs, lui, la rougeur sur le front, fortifiait son corps par la foi, la prière et le jeûne ; l’esprit infernal osa même pendant la nuit prendre la ressemblance d’une femme et imiter toutes ses manières pour le séduire. Mais Antoine, tournant ses pensées vers le Christ et ne considérant que pour lui la noblesse et la spiritualité de l’âme, éteignait les charbons ardents que l’imposture du démon cherchait à allumer dans son cœur. L’ennemi lui offrait-il de nouveau les douceurs de la volupté, Antoine, d’un air irrité et plein d’affliction, pensait aux menaces des flammes éternelles et au supplice des vers ; en opposant ces moyens, il échappait à tous les périls sans être atteint. Tant de victoires couvraient l’ennemi de confusion ; celui qui se croyait semblable à Dieu était le jouet d’un jeune homme ; celui qui se vantait d’avoir tout pouvoir sur la chair et le sang était mis en fuite par un homme revêtu de chair, car le Seigneur qui s’est fait chair à cause de nous venait à son secours et donnait au corps la victoire contre le démon ; c’est pourquoi quiconque combat avec courage doit dire : « Ce n’est pas moi, mais la grâce de Dieu qui est en moi. (I. Corinth., xv. 10.) » Le démon ne pouvant vaincre Antoine de cette manière et voyant qu’il était chassé de son cœur, grinçant des dents et hors de lui-même, lui apparut sous la forme d’un petit nègre tel qu’il est en esprit. Ce n’est pas par des raisonnements qu’il l’attaque, mais, employant la ruse, il se jette à ses pieds, prend une voix humaine et lui adresse ces paroles : « J’ai trompé beaucoup de monde et j’en ai renversé un grand nombre ; de même que j’ai attaqué les autres, de même je t’ai attaqué ainsi que tes travaux, de même je suis vaincu. » Antoine lui ayant demandé : « Qui es-tu ? » « Je suis l’ami de l’incontinence, c’est moi qui dresse les embûches et qui excite les désirs pour y entraîner la jeunesse, et l’on me nomme l’esprit de fornication. Combien n’en ai-je pas trompé qui voulaient être vertueux ; à combien qui vivaient dans la continence n’ai-je pas fait changer de résolution par l’amorce du plaisir. Je suis celui à cause duquel le prophète blâme ceux qui sont tombés lorsqu’il dit : « Vous avez été trompés par l’esprit de fornication (Osée, iv, 12), » et c’est par moi en effet qu’ils ont été renversés. C’est moi qui si souvent t’ai causé de l’ennui et qui ai été tant de fois repoussé par toi. » Alors Antoine, rendant grâces à Dieu et redoublant de courage contre l’ennemi, lui répondit : « Tu es donc bien méprisable, car tu as l’âme noire et tu n’es qu’un faible enfant : désormais tu ne me causeras plus d’inquiétude, Dieu est avec moi et je mépriserai mes ennemis. (Ps. cvii., 74.) » Le nègre, effrayé des paroles qu’il venait d’entendre, prit la fuite et n’osa même plus approcher de son adversaire. Tel fut le premier combat d’Antoine contre le démon, ou plutôt tel fut le triomphe que le Seigneur, dans la personne d’Antoine, remporta contre Satan ; triomphe de celui qui a condamné le péché de la chair, afin que la justice de la loi fût accomplie en nous qui marchons non selon la chair, mais selon l’esprit. (Rom., 8, 3, 4.)

AUSTÉRITÉS DE SAINT ANTOINE.

Cependant, après avoir vaincu le démon, Antoine ne se relâcha pas, et le démon, après sa défaite, ne cessa pas de lui dresser des embûches. Il rôdait autour de lui comme un lion cherchant l’occasion de surprendre sa proie ; mais Antoine, qui avait appris de l’Écriture que Satan a plusieurs ruses, s’adonnait avec ferveur à la vie ascétique, persuadé que si le démon n’avait pu le séduire par l’attrait des voluptés charnelles, il chercherait à lui dresser des embûches par d’autres moyens, car il ne se complaît que dans le péché. C’est pourquoi le saint solitaire mortifiait toujours son corps et le réduisait en servitude de peur que, vainqueur d’un côté, il ne succombât de l’autre. Il résolut donc de s’habituer à une vie plus austère ; plusieurs s’en étonnaient, lui au contraire en supportait les peines avec plus de facilité, car le zèle prolongé de son âme lui avait procuré une forte constitution ; aussi, la moindre occasion qu’il rencontrait chez les autres solitaires, il la saisissait pour augmenter l’ardeur de ses austérités. Ainsi il prolongeait souvent ses veilles jusqu’à passer des nuits entières sans dormir ; il ne mangeait qu’une fois le jour après le coucher du soleil, souvent il passait deux jours et même quatre jours sans rien prendre ; du pain et du sel faisaient toute sa nourriture, l’eau seule était sa boisson. Quant à la viande et au vin, il est inutile d’en parler, puisqu’on ne trouve rien de semblable chez les vrais solitaires. Pour dormir, une natte lui suffisait, et la plupart du temps il couchait sur la terre nue. Il ne voulut jamais s’oindre le corps d’huile, parce que, disait-il, les jeunes gens doivent plutôt s’adonner à la mortification que de rechercher ce qui amollit le corps, et s’habituer aux travaux en ayant toujours dans la mémoire cette parole de l’apôtre : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. (II. Corinth., xii, 10.) » Il disait que la vigueur de l’âme augmentait à mesure que les plaisirs du corps s’affaiblissaient ; il pensait avec raison qu’il ne faut pas mesurer par le temps le chemin de la vertu, ni la retraite par la longueur du chemin, mais par désir et par choix. Jamais il ne rappelait dans son esprit le temps écoulé, mais regardait chaque jour comme le commencement de la vie ascétique ; il s’efforçait par de plus grandes austérités de parvenir à la perfection, et s’appliquait à lui-même ces paroles de saint Paul : « Oubliant ce qui est derrière moi et m’avançant vers ce qui est devant moi. (Philip., iii, 14.) » Il rappelait aussi dans sa mémoire cette parole du prophète Élie : « Vive le Seigneur en la présence duquel je suis aujourd’hui (III Rois, xviii, 15), » car il remarquait qu’Élie, en disant aujourd’hui, ne mesurait pas le temps écoulé, mais que, le considérant toujours comme s’il ne faisait que commencer, il s’efforçait chaque jour de se montrer tel qu’il faut être pour paraître devant Dieu, pur de cœur, prêt à obéir à ses ordres et à nul autre qu’à lui seul ; il pensait qu’un solitaire doit apprendre, d’après l’exemple du grand Élie, à régler sa vie comme dans un miroir.

SAINT ANTOINE S’ENFERME DANS UN TOMBEAU.

Après s’être formé à cette vie austère, Antoine s’en alla vers des tombeaux situés à peu de distance de son village, et ayant prié un de ses amis de lui apporter du pain au bout de plusieurs jours, il entra dans un de ces tombeaux, et après que son ami eût fermé la porte sur lui, il demeura seul dans l’intérieur.

LE DÉMON FRAPPE SAINT ANTOINE ET LE LAISSE COMME MORT.

Mais Satan, ne pouvant supporter la détermination d’Antoine et craignant de plus qu’il ne propageât en peu de temps dans le désert la vie monastique, vint une nuit avec une troupe de démons et l’accabla de tant de coups que, succombant aux souffrances, le solitaire resta sans voix, étendu par terre. Il assurait qu’il avait souffert des douleurs telles que les coups donnés par les hommes ne peuvent occasionner de si grands supplices. Mais, par la Providence de Dieu (car Dieu n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui), son ami vint le lendemain lui apporter du pain. Ayant ouvert la porte, il vit Antoine étendu par terre et comme mort ; il le prend sur ses épaules, le porte à l’église du village et le dépose sur le sol. Un grand nombre de ses parents et les gens du village vinrent s’asseoir autour d’Antoine ; mais, vers le milieu de la nuit, il revint à lui et se réveilla ; voyant que tous ceux qui étaient là dormaient et que son ami seul veillait, il lui fit signe d’approcher et le pria de le charger de nouveau sur ses épaules et de le reporter au tombeau. Cet homme donc, sans réveiller personne, l’y reporta, ferma la porte comme à l’ordinaire, et Antoine se trouva seul de nouveau dans le monument ; il n’avait pas la force de se tenir debout à cause des coups qu’il avait reçus, mais, tout en demeurant couché, il priait. Quand sa prière fut achevée, il s’écria : « Voici Antoine en ce lieu, je ne fuis pas vos coups, et lors même que vous m’en donneriez davantage, rien ne me séparera de l’amour du Christ. (R., iii, 35.) » Puis il se mit à chanter ces paroles du psalmiste : « Quand même une armée serait rangée en bataille contre moi, mon cœur ne serait point effrayé. (Ps. xxxi, 3.) » Telles étaient les pensées et les paroles de cet athlète courageux ; mais l’ennemi de la vertu, surpris de le voir à sa rencontre après tous les coups dont il l’avait accablé, convoqua les démons et leur dit, plein de rage : « Vous voyez qu’il n’a cédé ni à nos séductions, ni à nos coups, mais qu’il nous défie avec audace ; attaquons-le d’une autre manière. » Il est facile, en effet, aux démons de prendre toutes sortes de formes pour commettre le mal. Ils font donc pendant la nuit un tel vacarme que toute la contrée paraît en être ébranlée. Il semble que ces démons renversent les quatre murs du tombeau, passent au travers sous la figure d’animaux sauvages et d’affreux reptiles. Tout ce lieu paraît rempli de lions, d’ours, de léopards, de taureaux, de serpents, d’aspics, de loups et de scorpions ; chacune de ces bêtes s’agite d’après la forme qu’elle a prise : le lion rugit en voulant s’élancer, le taureau menace de ses cornes, le serpent s’avance en rampant, mais n’arrive pas jusqu’au solitaire ; le loup se précipite, mais est retenu par une force invisible ; tous ces fantômes, en un mot, faisaient un bruit épouvantable et montraient une colère effrayante.

COMMENT SAINT ANTOINE CONVAINQUIT LE DÉMON D’IMPOSTURE.

Antoine, frappé, couvert de piqûres par ces bêtes féroces, éprouvait de cruelles douleurs ; il était étendu par terre, toujours intrépide et veillant de plus en plus ; il laissait échapper des gémissements que lui arrachaient les souffrances de son corps, mais plein de calme en son âme, il leur dit en les raillant : « Si vous aviez quelque pouvoir, un seul d’entre vous suffirait pour m’abattre. Mais comme le Seigneur vous a coupé les nerfs, vous cherchez à m’effrayer par votre multitude ; toutes ces figures d’animaux que vous prenez sont la preuve de votre impuissance. » Puis il ajoutait avec hardiesse : « Si vous avez quelque force, si vous avez reçu contre moi quelque pouvoir, ne différez pas davantage, attaquez-moi ; mais si vous ne pouvez rien, pourquoi vous tourmenter inutilement : la foi en Notre Seigneur est un sceau qui nous garantit, un rempart qui nous met en sûreté. » Les démons, voyant tous leurs efforts inutiles, grinçaient des dents contre cet intrépide adversaire.

LE SEIGNEUR APPARAÎT À SAINT ANTOINE.

Cependant le Seigneur n’oubliait pas la lutte de son serviteur, il vint à son secours. Antoine, levant les yeux au ciel, crut voir le toit s’entr’ouvrir et un rayon de lumière descendre jusqu’à lui ; à l’instant les démons disparurent, les douleurs de son corps se calmèrent et l’habitation parut intacte. Antoine, reconnaissant le secours qui lui était venu, soulagé de ses peines et respirant avec plus de facilité, s’adressa en ces termes à l’apparition : « Où donc étiez-vous, Seigneur, et pourquoi ne vous êtes-vous pas montré dès le commencement ? » Une voix lui répondit : « Antoine, j’étais ici, mais j’attendais pour être témoin de ta lutte ; puisque tu as résisté et que tu n’as pas été vaincu, je serai désormais ton protecteur et je rendrai ton nom célèbre par toute la terre. » Antoine, entendant ces paroles, se leva et se mit en prière ; les forces lui revinrent au point qu’il sentit dans son corps une vigueur plus grande qu’auparavant ; il était alors âgé d’environ trente-cinq ans. Le lendemain il sortit et, animé d’un nouveau courage, il alla trouver le vieillard dont nous avons parlé et lui proposa d’habiter avec lui le désert ; mais le vieillard ayant refusé, soit à cause de son âge, soit parce qu’il n’en avait pas l’habitude, Antoine se retira aussitôt sur le haut d’une montagne.

LE DÉMON LUI PRÉSENTE UN BASSIN D’ARGENT.

Le démon, voyant son ardeur et voulant l’entraver, fit paraître sur son chemin l’image d’un grand bassin d’argent. Antoine, comprenant la ruse de l’ennemi, s’arrêta, et voyant le démon sous la figure de ce bassin, il le confondit en lui disant : « D’où peut venir ce bassin en ce désert ? Il n’y a pas même de sentier en ces lieux, on n’y voit la trace d’aucun voyageur, et d’ailleurs celui qui l’aurait perdu n’aurait qu’à revenir sur ses pas et, en cherchant, il l’eût certainement retrouvé ; puisque ce lieu est désert, c’est là une ruse du démon. Satan, tu n’arrêteras pas mon zèle par un artifice ; que cet argent périsse avec toi. » Continuant toujours de marcher, il vit cette fois non la ressemblance de l’or, mais de l’or véritable jeté sur le chemin. Soit que ce fût le démon qui le lui présenta, soit que ce fût une plus grande puissance pour éprouver le généreux athlète, et pour montrer qu’il ne faisait aucun cas de l’or, il ne l’a pas dit lui-même et nous n’en savons rien, excepté que ce qu’il vit était de l’or. Antoine fut étonné de la grande quantité ; mais passant par-dessus comme si c’était du feu, il s’en éloigna sans même retourner la tête et se hâta de fuir jusqu’à ce qu’il fût hors de la vue de ce lieu.

SAINT ANTOINE SE RETIRE DANS UN FORT ABANDONNÉ.

Antoine, se fortifiant donc de plus en plus dans sa résolution, se dirigea vers la montagne ; il rencontra au delà du Nil un fort abandonné et que le temps avait rempli de serpents ; il y fixa sa demeure, et les reptiles disparurent aussitôt comme si on les eût chassés. Antoine en ferma la porte par une solide clôture ; il avait apporté avec lui des pains pour six mois, car les habitants de la Thébaïde savent en faire qui peuvent se conserver une année entière ; il trouva de l’eau dans l’intérieur du fort et s’y retira comme au fond d’un sanctuaire ; il y demeura seul, n’en sortant jamais et n’admettant personne de ceux qui venaient pour le voir ; seulement, il recevait deux fois par an les pains qu’on lui jetait par-dessus la muraille.

IL EST ASSAILLI PAR LES DÉMONS.

Comme ses amis qui venaient le voir ne pouvaient entrer, ils passaient dehors souvent plusieurs jours et plusieurs nuits ; ils entendaient à l’intérieur du château le bruit d’une foule qui s’agitait, des voix qui poussaient des gémissements lamentables et qui criaient : « Sors de chez nous ; que viens-tu faire dans ce désert ? Tu ne supporteras pas nos attaques. » Les gens qui étaient dehors s’imaginèrent d’abord que c’étaient des hommes qui luttaient contre lui et qu’ils avaient pénétré dans la forteresse au moyen d’échelles. À la fin, ayant mis l’œil à une petite fente, comme ils ne virent personne, ils comprirent que c’étaient des démons qui faisaient ce tumulte, et, tout effrayés, ils appelèrent Antoine. Celui-ci, qui ne faisait aucune attention aux démons, écouta les hommes qui lui parlaient. Il s’approcha de la porte et les engagea à s’en aller sans rien craindre, ajoutant que les démons emploient ces épouvantails contre les gens qui ont peur. « Pour vous, dit-il, faites le signe de la croix, » et lui-même resta dans le château sans éprouver aucun mal de la part des démons et sans être fatigué de ses luttes, car le secours des visions célestes et la faiblesse de ses ennemis apportaient à ses douleurs un grand soulagement et augmentaient son courage. Ses amis, en effet, qui approchaient souvent de sa demeure, le croyant mort, l’entendaient psalmodier ces paroles : « Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dispersés ; que ceux qui le haïssent fuient devant sa face ; comme la fumée se dissipe, qu’ils se dissipent eux-mêmes ; comme la cire fond à l’approche du feu, qu’ainsi les méchants périssent devant l’Éternel. (Ps. lxvii, 12.) » Et encore : « Toutes les nations m’enveloppaient ; au nom du Seigneur, je les ai exterminées ; elles m’entouraient, elles me serraient de près ; au nom du Seigneur, je les ai anéanties. (Ps. cxvii, 12-13.) »

IL SORT DE SA RETRAITE.

Il demeura dans ce château environ vingt ans, s’y livrant seul aux exercices de la piété ; enfin, ce temps étant passé, comme beaucoup de personnes souhaitaient de le voir et désiraient imiter son genre de vie, plusieurs de ses amis se réunirent et enfoncèrent la porte de vive force. Antoine sortit du château comme d’un sanctuaire où Dieu l’avait initié à ses mystères et rempli de sa présence. C’est ainsi qu’il parut pour la première fois hors du château devant ceux qui étaient venus le visiter. Ceux-ci en le revoyant furent étonnés de le trouver dans le même état qu’autrefois. Le défaut d’exercice n’avait point fait contracter d’embonpoint à son corps, les jeûnes et les combats avec les démons ne l’avaient pas non plus amaigri : il était tel qu’on l’avait connu avant sa retraite ; c’était la même sérénité de caractère, ni assombrie par le chagrin, ni épanouie par la joie, ni portée à rire ou à s’attrister ; il ne paraissait point être importuné, ni se réjouir de la multitude de ceux qui venaient le visiter, mais il conservait en tout la même égalité de caractère, parce qu’il était gouverné par la raison et qu’il savait se tenir dans les justes bornes de la nature.

IL GUÉRIT LES MALADES ET FONDE DES MONASTÈRES.

Le Seigneur guérit, par son entremise, plusieurs malades qui se trouvaient parmi ceux qui se présentaient à lui, et il en délivra d’autres qui étaient tourmentés par les démons. Dieu accorda aussi aux paroles d’Antoine la grâce de consoler un grand nombre de personnes qui étaient dans l’affliction, d’en réconcilier d’autres qui se faisaient la guerre, disant à tous qu’il ne fallait pas mettre les choses du monde au-dessus de l’amour du Christ. Dans ses entretiens avec ceux qui venaient le trouver, il les exhortait à se souvenir des biens futurs et à ne pas oublier la charité que Dieu nous a montrée en n’épargnant pas son propre fils, mais en le livrant pour nous. Tous ces discours en déterminèrent plusieurs à se retirer dans la solitude. Alors des monastères commencèrent à s’élever sur les montagnes, et le désert fut peuplé de solitaires qui sortaient de leur pays pour devenir citoyens du ciel.

Comme Antoine était obligé de traverser le canal d’Arsinoë pour visiter ses frères, le canal se trouva rempli de crocodiles ; mais, adressant seulement une prière à Dieu, il s’embarqua avec ceux qui étaient avec lui et ils traversèrent le canal sans éprouver le moindre accident. De retour à son monastère, il reprit avec une courageuse persévérance ses austères travaux. Dans ses fréquents entretiens, il augmentait l’ardeur de ceux qui avaient déjà embrassé la vie ascétique et excitait les autres à l’amour de la mortification, de sorte qu’à sa persuasion, on vit s’élever bientôt plusieurs monastères qu’il gouvernait tous comme un père.

CONSEILS DE SAINT ANTOINE À SES DISCIPLES.

Un jour, tous les moines s’étant rassemblés autour de lui pour le prier de leur adresser quelques paroles d’édification, il leur dit en langue égyptienne que les saintes Écritures suffisaient pour notre enseignement, mais qu’il était cependant utile de nous exhorter les uns les autres dans la foi, et de nous encourager par de bons discours. — Ainsi donc, mes enfants, dites à votre père ce que vous savez, et moi, comme votre ancien, je vous ferai part de ce que j’ai appris de l’expérience. Et d’abord ayons tous pour premier souci de ne pas abandonner notre œuvre, de ne pas céder à la peine, de ne jamais dire : « Il y a longtemps que nous portons le poids de la vie ascétique ; » mais plutôt de croître en ardeur, comme si chaque jour était notre premier jour. La vie de l’homme est très-courte comparée aux siècles à venir ; la plus longue n’est rien devant l’éternité ; dans le monde, toute chose se vend à juste prix et les échanges se font entre valeurs égales ; mais la vie éternelle s’achète à vil prix. L’Écriture dit en effet : « Les jours de la vie de l’homme sont de soixante et dix ans ; dans les plus forts, de quatre-vingts ans, et au delà peine et douleurs. (Ps. lxxxix, 10.) » Si donc nous persévérons pendant quatre-vingts ans ou cent ans au plus dans la vie ascétique, pour ces cent ans nous n’aurons pas seulement cent ans de béatitude, mais l’éternité, et lorsque nous aurons travaillé sur la terre, notre héritage ne sera pas sur la terre, mais dans le ciel, et après avoir laissé ce corps corruptible, nous en recevrons un incorruptible. Ainsi donc, mes enfants, ne nous lassons pas et ne nous plaignons pas de trop attendre ou de trop faire, car les souffrances du temps présent n’ont aucune proportion avec la gloire qui sera un jour révélée en nous. (Rom., viii. 18.) En regardant le monde, ne croyons pas que nous avons renoncé à quelque chose de grand, car le monde entier n’est rien à côté du ciel. Quand même nous serions les maîtres de toute la terre et que nous renoncerions à toute la terre, rien ne serait comparable au royaume des cieux ; c’est comme si l’on donnait une drachme de cuivre pour cent drachmes d’or. De même celui qui, maître de toute la terre, y renoncerait, ne perdrait pas grand’chose, mais recevrait le centuple. Si donc toute la terre est loin de valoir le royaume des cieux, celui qui abandonne quelques arpents de terre ne perd presque rien ; abandonnerait-il même sa maison et tout son or, il ne doit pas s’en glorifier ou s’en affliger. Songeons d’ailleurs que si nous n’y renonçons pas par vertu, il faudra les perdre par la mort et souvent même au profit de ceux qui nous plaisent le moins, comme dit l’Ecclésiaste (iv, 8.) Pourquoi donc ne les abandonnerions-nous pas par vertu pour hériter du royaume des cieux. C’est pourquoi, que personne ne se laisse envahir par la cupidité. À quoi bon acquérir ce que nous ne pourrons emporter avec nous ? Pourquoi ne pas nous donner plutôt ce qui nous suivrait toujours : la prudence, la justice, la tempérance, la force, la charité, l’amour des pauvres, la foi dans le Christ, la douceur d’âme, la bonté hospitalière. Si nous acquérons ces vertus, nous les retrouverons ailleurs pour nous recevoir et nous introduire dans la patrie de ceux qui ont été doux sur la terre. D’après cela, que chacun soit persuadé qu’il ne faut pas perdre courage, surtout si l’on considère qu’on est le serviteur de Dieu ; car, de même qu’un serviteur n’oserait dire : « Puisque j’ai travaillé hier, je ne travaillerai pas aujourd’hui, » il ne mesurera pas le temps écoulé pour se reposer les jours suivants, mais il montrera chaque jour la même ardeur pour plaire à son maître, comme il est dit dans l’Évangile, et pour ne pas encourir de reproches. Nous aussi, persévérons dans la vie ascétique, sachant que si nous passons un seul jour avec négligence, Dieu ne nous fera pas grâce à cause du temps écoulé, mais il s’irritera contre nous à cause de notre négligence ; c’est ce que nous apprenons dans Ézéchiel (xviii). Ainsi Judas a perdu dans une seule nuit la peine du temps passé ; attachons-nous donc, mes enfants, à la vie ascétique et n’agissons pas avec négligence ; nous avons pour cela l’assistance de Dieu, comme il est dit dans l’Écriture : « Dieu vient en aide pour le bien à quiconque a choisi le bien. (Rom., viii, 28.) » Or, pour que nous n’agissions pas avec négligence, nous devons méditer cette parole de l’apôtre : « Je meurs tous les jours. (I Corinth., xv, 31.) » En effet, si nous vivons comme devant mourir chaque jour, nous ne commettrons pas de péchés ; or, voici le sens de cette parole : quand nous nous éveillons le matin, pensons que nous ne vivrons pas jusqu’au soir, et quand nous allons dormir, croyons que nous ne nous éveillerons pas le matin, car le terme de notre vie est inconnu et nos instants sont mesurés par la Providence. Si telle est notre disposition, si nous vivons chaque jour dans ces sentiments, nous ne pécherons pas, nous ne désirerons rien, nous ne nous irriterons contre personne et nous n’amasserons point de trésors sur la terre. Nous attendant chaque jour à mourir, nous ne posséderons rien et nous pardonnerons à tous les hommes. Quant aux voluptés immondes, non seulement nous ne les rechercherons pas, mais nous les fuirons comme un plaisir passager, nous croyant toujours au moment suprême et ayant continuellement les regards fixés sur le jour du jugement ; toujours, en effet, la frayeur des supplices éternels dissipe l’attrait des voluptés, et relève le courage de l’âme qui faiblit. Après avoir commencé, après avoir mis le pied dans le sentier de la vertu, efforçons-nous d’aller en avant et tâchons d’arriver au but qui nous est proposé. Que personne ne regarde en arrière, comme la femme de Loth, car le Seigneur a dit : « Celui qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière n’est pas propre au royaume des cieux. (Luc, ix, 62.) » Or, regarder en arrière n’est pas autre chose que se repentir et penser de nouveau aux choses de ce monde. Quand on vous parle de la vertu, ne vous laissez point effrayer ; que ce mot ne vous étonne pas, la vertu n’est pas loin de nous ; c’est une entreprise qui dépend de nous, une chose facile, car il s’agit seulement de vouloir. Les Grecs font de longs voyages, ils passent les mers pour apprendre les belles-lettres ; pour nous, il n’est pas nécessaire que nous quittions notre pays afin d’obtenir le royaume des cieux ; nous n’avons pas besoin de traverser la mer pour acquérir la vertu, car le Seigneur a dit : « Le royaume des cieux est dans vous (Luc, 17-21.) » Ainsi la vertu n’exige que la bonne volonté ; puisqu’elle est en nous, elle ne dépend que de nous, car si notre âme par sa nature est douée de l’intelligence, la vertu en dépend ; l’âme est suivant sa nature lorsqu’elle reste telle qu’elle a été créée ; or, elle a été créée bonne et droite par excellence. Voilà pourquoi le fils de Nun dit au peuple : « Inclinez vos cœurs devant le Seigneur, le Dieu d’Israël (Josué, xxiv, 28), » et Jean : « Rendez droits vos sentiers. (Math., iii. 3.) » La droiture de l’âme, en effet, ne consiste que dans l’intelligence qu’elle a reçue lorsqu’elle a été créée ; mais si elle incline et se détourne de la nature, on la nomme alors vice de l’âme. La chose n’est donc pas difficile, car si nous restons tels que nous avons été créés, nous restons dans la vertu ; mais si nous appliquons notre esprit aux mauvaises actions, nous serons jugés comme mauvais. S’il fallait chercher la vertu hors de nous, elle deviendrait sans doute difficile, mais puisqu’elle est en nous, gardons-nous de toutes pensées déshonnêtes et conservons notre âme au Seigneur comme un dépôt qui nous a été confié, afin qu’il reconnaisse son œuvre telle qu’il l’a créée. Combattons pour que nous ne soyons pas maîtrisés par la colère ni dominés par l’ambition, car il est écrit : « La colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu et la concupiscence qui s’empare de nous enfante le péché ; le péché consommé enfante la mort. » Veillons donc continuellement sur nous-mêmes après avoir embrassé notre genre de vie, et, comme il est dit dans l’Écriture, gardons notre cœur avec toute la vigilance possible, car nous avons des ennemis terribles et pleins d’astuce, de méchants démons contre qui nous avons à combattre. L’apôtre a dit : « Nous avons à combattre non contre des hommes de chair et de sang, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les princes du monde, c’est-à-dire de ce siècle ténébreux, contre les esprits de malice répandus dans les airs. (Éph., vi-ix.) » Il y a dans l’air un grand nombre de ces démons qui nous font la guerre, ils ne sont pas loin de nous, mais ils diffèrent beaucoup les uns des autres. Ce qu’on pourrait dire sur leur nature et leur différence nous conduirait trop loin, et nous laissons à d’autres plus habiles que nous le soin d’en parler ; ce qui est urgent et nécessaire pour nous est de connaître les ruses qu’ils emploient contre nous. Sachons d’abord que les démons sont appelés démons, non parce qu’ils ont été créés ainsi, car Dieu n’a rien créé de mauvais, eux aussi ont été créés bons, mais ils sont devenus mauvais. Déchus qu’ils étaient de la sagesse céleste, se roulant alors autour de la terre, ils ont trompé les païens par des apparences, et, pleins de haine contre nous autres chrétiens, ils mettent tout en œuvre pour nous fermer le chemin du ciel d’où ils sont exclus et où ils voudraient nous empêcher d’arriver. C’est pourquoi nous devons beaucoup prier et beaucoup nous mortifier, afin que chacun, ayant reçu de l’Esprit saint le don de discerner les esprits infernaux, puisse connaître ce qui leur est propre, ceux qui parmi eux sont moins pervers d’avec ceux qui le sont davantage, quel est le but particulier où se porte leur empressement, par quel moyen chacun d’eux peut être repoussé et mis en fuite, car leurs ruses sont nombreuses et leurs efforts multipliés pour nous dresser des embûches. C’est ce que savaient le bienheureux Apôtre et ses disciples lorsqu’ils disaient : « Nous n’ignorons pas ses pensées. (Corinth., ii, 11.) » Ainsi donc, à cause des épreuves que nous avons subies de la part des démons, nous devons nous corriger les uns par les autres ; pour moi, qui en ai acquis quelque expérience, je vous en parle comme à mes enfants. Lors donc qu’ils voient les chrétiens, mais surtout les moines, aimer les mortifications et faire des progrès dans la vertu, ils tâchent d’abord de les éprouver en dressant des embûches sur leur chemin ; or, leurs embûches sont les mauvaises pensées, mais il ne faut pas nous effrayer de leurs suggestions, car ils sont aussitôt terrassés par la prière, le jeûne et la foi en Notre-Seigneur ; cependant, quoique terrassés, ils ne restent pas en repos pour cela, mais, employant la ruse et la fourberie, ils reviennent de nouveau à la charge ; lorsqu’ils ne peuvent pas, par d’obscènes voluptés, tromper un cœur, ils ont recours à d’autres stratagèmes ; ils essayent d’effrayer par de vains fantômes en prenant la ressemblance et les manières de femmes, de bêtes féroces, de reptiles, de personnages d’une grandeur extraordinaire et d’une troupe de soldats. Malgré cela, il ne faut pas s’effrayer de ces fantômes, car ils ne sont rien et disparaissent bien vite, surtout si l’on se fortifie de la foi et du signe de la croix, mais ils sont audacieux et très-imprudents : vaincus d’un côté, ils attaquent de l’autre. Ils feignent de prophétiser et de prédire l’avenir, de paraître atteindre jusqu’au toit par la grandeur de leur stature, afin de tromper par de semblables apparitions ceux qu’ils n’ont pu séduire par d’obscènes pensées ; mais s’ils trouvent une âme affermie par la foi et l’espérance, ils amènent alors leur chef avec eux. Antoine disait qu’il lui était apparu souvent semblable au démon que le Seigneur découvrit à Job, lorsqu’il dit : « Ses yeux ont l’éclat de l’aurore ; le feu qui sort de sa bouche produit des étincelles ; de ses narines sort une fumée comme d’une fournaise allumée ; son souffle allume les charbons ; sa poitrine vomit la flamme. (Job., xli, 9, 11.) » C’est ainsi qu’apparaît le chef des démons pour effrayer, fourbe et plein de jactance, comme je l’ai dit, et comme le Seigneur le dévoile de nouveau à Job. Pour lui, le fer est comme de la paille, l’airain comme du bois vermoulu ; il fait bouillonner l’abîme comme une chaudière, la mer comme un vase d’huile ; il regarde la profondeur de l’enfer comme sa conquête, l’abîme comme un lieu de promenade (Job, xl, 18, 21), et d’après le prophète : « Je le saisirai et le poursuivrai (Exod., xx, 9), » et encore d’après Isaïe : « Je prendrai toute la terre dans ma main comme un nid d’oiseaux, et je l’emporterai comme des œufs abandonnés. (Isaïe, x, 12.) » Voilà ce dont les démons osent se vanter, et ce qu’ils annoncent avec emphase pour induire en erreur les âmes pieuses. Mais nous, qui mettons toute notre confiance en Dieu, nous ne pouvons ni redouter les apparitions de Satan, ni faire attention à ses paroles, car il ment et ne dit absolument rien de vrai. Bien qu’il parle avec tant de hardiesse, il est attiré à l’hameçon comme un dragon par le Seigneur, comme une bête de somme qui a reçu le frein autour des naseaux, comme un fugitif dont les narines sont enchaînées par une boucle, et les lèvres percées par un anneau. Le Seigneur l’a lié comme un passereau pour nous servir de risée. Lui et les démons qui l’entourent ont été placés comme des scorpions et des serpents pour être foulés aux pieds par nous autres chrétiens, et la preuve en est dans le genre de vie que nous avons embrassé pour les combattre, car celui qui se vantait de dessécher la mer et de s’emparer de toute la terre ne peut plus maintenant mettre obstacle à vos mortifications, ni même m’empêcher de parler contre lui. Ne faisons donc pas attention à ses paroles, car il ment, et ne nous effrayons pas de ses vaines apparitions ; ce n’est pas la vraie lumière qui apparaît en elles, ce sont plutôt les préludes et l’image du feu préparé aux démons, et de ces flammes où ils doivent brûler, ils s’efforcent d’en effrayer les hommes ; ils apparaissent réellement et disparaissent aussitôt sans faire, il est vrai, aucun mal aux vrais fidèles, mais portant avec eux l’image du feu qui doit les atteindre. Nous ne devons donc pas les craindre, car leurs efforts sont impuissants par la grâce du Christ ; toutefois, ils sont rusés et prêts à prendre toutes sortes de formes et de figures. Souvent, sans se montrer, ils font semblant de chanter des cantiques, citant de mémoire les paroles des Écritures. Quelquefois, lorsque nous lisons, ils répètent de suite comme un écho ce que nous venons de lire ; lorsque nous sommes couchés, ils nous réveillent pour la prière, ce qu’ils font souvent pour nous empêcher de dormir ; d’autres fois, prenant la ressemblance de moines, ils feignent le langage d’hommes pieux, afin que, sous cette apparence, ils induisent en erreur et attirent ensuite où ils veulent ceux qu’ils ont trompés. Mais il ne faut pas faire attention à eux, soit qu’ils nous réveillent pour la prière ou qu’ils nous exhortent à ne rien manger, soit qu’ils feignent de s’accuser et de se repentir des choses dont ils se sentent coupables envers nous ; ils n’agissent pas ainsi par scrupule et par amour de la vérité, mais pour jeter les simples dans le désespoir, les amener à dire que les mortifications sont inutiles, et pour dégoûter les hommes de la vie monastique comme trop pénible et trop lourde, et être un obstacle à ceux qui l’ont embrassée. Le prophète envoyé par le Seigneur plaignait ceux qui agissent ainsi, lorsqu’il disait : « Malheur à celui qui présente à son voisin un breuvage funeste. (Habac, ii, 15.) » De telles dispositions et de telles pensées détruisent la voie qui conduit à la vertu. Mais malgré que les démons aient dit la vérité en disant : « Tu es le fils de Dieu, » le Seigneur cependant les musela et les empêcha de parler, afin qu’ils ne mêlassent pas leur propre malice avec la vérité (Marc, iii, 12), et pour nous habituer à ne jamais leur prêter attention, malgré qu’ils paraissent dire la vérité, car il serait inconvenant que, lorsque nous possédons les saintes Écritures et avons reçu du Sauveur la liberté, nous nous laissions endoctriner par le démon qui, n’ayant pas conservé le rang qui lui était propre, a passé à des sentiments opposés. Voilà pourquoi le Seigneur l’empêcha de parler, d’après les paroles des Écritures, lorsqu’il dit : « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi publies-tu mes décrets ? pourquoi ta bouche annonce-t-elle mon alliance ? (Ps. xlix, 16.) » Les démons, en effet, emploient tous ces moyens, parlent de tout, jettent le trouble partout, jouent toutes sortes de rôles, effrayent pour tromper les simples ; ils font du bruit, rient comme des insensés, sifflent ; mais si l’on ne fait pas attention à eux, ils se lamentent et pleurent d’être vaincus. Le Seigneur donc, comme Dieu, les a muselés ; pour nous qui avons été instruits par les saints, nous devons agir d’après eux, imiter leur courage, car lorsqu’ils voyaient de telles choses, ils disaient : « Quand l’impie s’élevait contre moi, j’étais muet, je me suis humilié et j’ai gardé le silence, le bien. (Ps. xxxviii, 2.) » Et ailleurs : « Je suis comme un sourd qui n’entend pas, comme un muet qui n’ouvre pas la bouche ; je suis comme un homme dont les oreilles sont fermées et dont la langue est enchaînée. (Ps. xxxvii, 13, 14.) » Ne les écoutons donc pas puisqu’ils nous sont étrangers, et ne leur obéissons pas, bien qu’ils nous réveilleraient pour la prière ou qu’ils nous parleraient de jeûnes, mais appliquons-nous plutôt avec ardeur au genre de vie que nous avons embrassé, afin que nous ne soyons pas trompés par toutes les ruses qu’ils emploient contre nous. Il ne faut pas les redouter, soit qu’ils semblent nous attaquer, soit qu’ils nous menacent de la mort, car ils sont pleins de faiblesse et ne peuvent que menacer.

Jusqu’à présent je n’ai fait, en parlant ainsi, que parcourir ce sujet, mais je ne dois pas craindre d’entrer dans de plus grands détails sur ce qui regarde les démons, parce que le récit sera utile pour vous. À l’avénement du Seigneur, l’ennemi du genre humain tomba et sa force a été brisée ; c’est pourquoi ne pouvant rien comme tyran, quoique tombé, il ne se tient jamais en repos, mais ne menace qu’en paroles. Que chacun de vous réfléchisse à cela et il pourra mépriser les démons. S’ils étaient revêtus d’un corps comme nous, ils pourraient dire : « Nous ne trouvons pas les hommes qui se cachent ; si nous les trouvions, nous leur ferions du mal. » Nous pourrions, nous aussi, nous cacher et nous dérober à leurs regards en fermant sur eux nos portes ; mais puisqu’ils n’ont pas de corps, ils peuvent entrer les portes même fermées et se répandre eux et leur chef dans tout l’espace de l’air ; ils sont malveillants et disposés à faire le mal. Le Sauveur a dit : « Le démon, père du mal, a été homicide dès le commencement (Saint Jean, viii, 44). » Pour nous, tandis que nous vivons, nous dirigeons tous nos efforts contre lui ; mais la faiblesse des démons est évidente, car aucun lieu ne les empêche de dresser leurs embûches ; ils savent que nous ne sommes pas assez leurs amis pour nous épargner, ils n’aiment pas assez le bien pour se corriger, leur perversité au contraire n’en est que plus grande, et ils n’ont rien tant à cœur que de nuire à ceux qui sont amis de la vertu et de la piété ; parce qu’ils ne peuvent rien, ils ne font que des menaces ; s’ils avaient quelque pouvoir, ils ne tarderaient pas à commettre le mal où tend tout leur désir, mais surtout contre nous. Maintenant que, réunis, nous parlons contre eux, ils voient qu’ils s’affaiblissent à mesure que nous faisons des progrès dans la vertu ; s’ils en avaient le pouvoir, ils ne laisseraient la vie à aucun des chrétiens, car la piété est pour le pécheur un objet d’exécration. (Eccles., i, 32.) Comme ils ne peuvent rien, ils se blessent d’autant plus les uns les autres qu’ils sont dans l’impuissance d’exécuter leurs menaces. Il faut réfléchir à cela pour ne pas les craindre ; s’ils avaient quelque pouvoir, ils ne viendraient pas en si grand nombre ni sous la forme de fantômes, ni en se déguisant pour dresser leurs embûches ; un seul suffirait pour faire ce qu’il pourrait et voudrait, surtout celui qui aurait ce pouvoir n’emprunterait pas une vaine apparence pour ôter la vie, ni n’effrayerait pas en faisant du bruit, mais userait à son gré du pouvoir qu’il aurait. Or, les démons, ne pouvant rien, jouent la comédie comme sur un théâtre, changent de figures et font peur aux enfants par le bruit de leurs apparitions et avec leurs déguisements ; voilà ce qui rend leur faiblesse encore plus digne de mépris ! L’ange véritable envoyé par le Seigneur contre les Assyriens n’eut pas besoin de réunir une grande multitude, ni de prendre une forme étrangère, de faire du bruit, de battre des mains ; il usa avec calme de son pouvoir et tua de suite quatre-vingt-cinq mille hommes. Les démons, ne pouvant rien, tâchent d’effrayer par des apparitions.

Si quelqu’un, réfléchissant à ce qui est arrivé à Job, disait : Pourquoi le démon l’ayant attaqué eut-il tout pouvoir contre lui, lui enleva-t-il toutes ses possessions, tua-t-il ses enfants et le frappa-t-il d’un ulcère ? Qu’il sache que ce n’était pas la puissance du démon, mais celle de Dieu qui lui livra Job pour le tenter. Comme il ne pouvait rien, il obtint de Dieu le pouvoir qu’il avait demandé pour agir. D’après cela, l’ennemi du genre humain est d’autant plus méprisable que, malgré sa volonté, il n’eut aucun pouvoir même contre un seul homme juste, car s’il eût eu ce pouvoir, il ne l’aurait pas demandé. Or, comme il l’a demandé non-seulement une fois, mais deux fois, c’est une preuve évidente de sa faiblesse et qu’il ne peut rien. Il ne faut donc pas s’étonner s’il n’eut aucune puissance contre Job, puisqu’il n’aurait pu faire même aucun mal à ses bêtes de somme sans le consentement de Dieu ; il n’eut même aucun pouvoir contre les pourceaux, puisqu’il est dit dans l’Évangile : « Les démons invoquèrent le Seigneur en disant : Permets-nous d’entrer dans des pourceaux. (Math. viii, 31). » Si donc ils n’ont aucun pouvoir contre des pourceaux, ils en ont beaucoup moins contre des hommes créés à l’image de Dieu ; il faut donc craindre Dieu seul, mépriser les démons et nullement les redouter ; mais plus ils font d’efforts, plus nous devons redoubler de zèle pour les combattre ; une conduite droite et la foi en Dieu sont contre eux une arme puissante : voilà pourquoi ils craignent les jeûnes des ascètes, leurs veilles, leurs prières, la douceur du caractère, la tranquillité de l’âme, le désintéressement des richesses, le mépris de la vaine gloire, l’humilité, la charité, la longanimité, mais surtout la piété envers le Christ. Aussi font-ils tous leurs efforts pour que personne ne les foule aux pieds ; ils savent qu’il a été donné contre eux une grâce aux fidèles par la miséricorde du Sauveur qui a dit : « Je vous donne le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions et toute la puissance de l’ennemi. (Luc, x, 19.) » S’ils feignent de prédire l’avenir, que personne n’y fasse attention. Souvent, en effet, ils annoncent d’avance que des frères arriveront dans quelques jours, et ils arrivent effectivement. Or, ils en agissent ainsi, non pour l’intérêt de ceux qui les écoutent, mais afin de captiver leur confiance et de les perdre une fois qu’ils auront été en leur pouvoir ; il ne faut donc pas faire attention à eux, mais nous devons au contraire les chasser lorsqu’ils parlent, parce que nous n’avons nullement besoin d’eux. Qu’y a-t-il d’étonnant, en effet, si ayant des corps plus légers que ceux des hommes et les voyant entreprendre un voyage, ils les préviennent en vitesse et en apportent la nouvelle ? Un homme à cheval annonce cela d’avance en prenant les devants sur celui qui est à pied ; il ne faut donc pas les admirer pour cela, car ils ne connaissent pas d’avance ce qui n’existe pas ; il n’y a que Dieu qui connaisse toutes choses avant qu’elles soient ; pour eux, ils annoncent ce qu’ils voient en prenant les devants comme des voleurs. À combien de personnes n’annoncent-ils pas maintenant ce que nous faisons, que nous sommes rassemblés et ce que nous disons contre eux, avant même qu’aucun de nous n’en fasse le rapport en sortant. Un enfant en marchant vite peut en faire autant s’il prend de l’avance sur celui qui marche lentement. Supposons, par exemple, que quelqu’un entreprenne un voyage hors de la Thébaïde ou de quelque autre pays, les démons ne savent pas s’il se mettra en route avant qu’il n’ait commencé son voyage, mais le voyant marcher, ils courent en avant et en annoncent la nouvelle avant son arrivée, qui a lieu en effet quelques jours après ; souvent aussi ils se trompent lorsque les voyageurs reviennent sur leurs pas. Ils disent quelquefois de semblables balivernes sur les eaux du Nil, lorsqu’ils voient qu’il a beaucoup plu en Éthiopie, et prévoyant qu’il y aura une inondation du fleuve, ils courent l’annoncer avant que les eaux n’arrivent en Égypte. Tout homme pourrait dire cela s’il pouvait marcher aussi vite qu’eux ; de même que la sentinelle de David, placée sur une hauteur, vit plus facilement un homme qui arrivait que celle qui était au bas, et celui qui prit les devants annonça avant les autres, non pas ce qui était arrivé, mais ce qui allait arriver ; de même les démons ne prennent tant de peine pour annoncer aux hommes les événements que dans le but de les tromper ; mais si, dans l’intervalle, la Providence en dispose autrement au sujet des voyageurs et des eaux du fleuve (et elle en a le pouvoir), alors ils se trompent et trompent en même temps ceux qui ont confiance en eux. C’est ainsi que se sont établis les oracles des païens et qu’ils ont été trompés par les démons. Mais cette imposture a enfin cessé ; le Seigneur est venu et a aboli les démons avec leur fourberie, car ils ne connaissent rien par eux-mêmes, mais, semblables à des voleurs, ils disent ce qu’ils voient chez les autres, et plutôt par conjecture que par prévision de l’avenir ; c’est pourquoi, bien qu’ils disent quelquefois la vérité, il ne faut pas s’étonner. Les médecins, qui ont l’expérience des maladies, conjecturent souvent d’après l’habitude celle qui doit arriver ; il en est de même des pilotes, des agriculteurs qui, d’après l’habitude qu’ils ont d’observer le ciel, prévoient d’avance si le temps sera beau ou mauvais, et personne ne dira qu’ils annoncent cela par une inspiration divine, mais par expérience et par habitude. Que personne ne s’étonne donc si parfois les démons parlent par conjecture, et n’y fasse attention. Quel avantage y a-t-il pour les auditeurs d’apprendre d’eux ce qui doit arriver quelques jours d’avance, et quel besoin a-t-on de connaître de telles choses, quand même elles seraient reconnues vraies ? Elles n’ajoutent rien à la vertu, et cette recherche n’est nullement le fait d’un cœur pur. Aucun de nous n’est jugé sur ce qu’il ne sait pas, et personne n’est regardé comme heureux à cause de ce qu’il a appris et parce qu’il sait quelque chose ; mais chacun est jugé selon qu’il a gardé la foi et qu’il a observé fidèlement les préceptes. Nous ne devons pas mettre beaucoup d’importance à ces connaissances, ni embrasser la vie ascétique et ses labeurs pour connaître l’avenir, mais pour plaire à Dieu par notre bonne conduite ; il faut prier, non pour connaître l’avenir, ni pour demander à la vie ascétique une telle récompense, mais afin que le Seigneur nous vienne en aide pour remporter la victoire sur les démons. Si cependant nous avons le désir de connaître l’avenir, purifions notre cœur, car je suis persuadé qu’une âme entièrement pure et gardant sa nature peut, devenue clairvoyante, apercevoir mieux que les démons beaucoup de choses et beaucoup plus éloignées, ayant le Seigneur pour les découvrir. Telle était l’âme d’Élisée lorsqu’il vit ce qu’avait fait Giezi (Rois, v, 26), et une armée rangée devant lui en bataille. (Rois, iv, 17.) Lors donc que les démons viennent chez vous la nuit et qu’ils veulent prédire l’avenir ou qu’ils disent : Nous sommes des anges, ne les croyez pas, car ils mentent ; si même ils louent votre vie ascétique et vous estiment heureux, ne les écoutez pas et ne faites pas même attention à eux, mais faites plutôt le signe de la croix sur vous et sur la maison, priez, et vous les verrez bientôt disparaître, car ils sont craintifs et ne redoutent rien tant que le signe de la croix, puisque c’est par lui que le Seigneur les a dépouillés de leur puissance pour les livrer en spectacle au monde. S’ils se présentent avec plus d’impudence, en dansant et en variant leurs apparitions, ne craignez pas, ne soyez pas frappés d’épouvante et ne faites pas attention à eux comme si c’était de bons esprits, car, si Dieu le permet, il est facile de reconnaître la présence des bons et des mauvais ; l’apparition des saints n’apporte aucun trouble, elle ne dispute pas, ne crie pas ; sa voix ne se fait pas entendre (Isaïe, xi, 11, 12), mais elle arrive d’une manière si tranquille et si douce qu’aussitôt l’allégresse, la joie et la confiance se répandent dans l’âme, car le Seigneur qui est notre joie est en elle ; les pensées restent calmes et paisibles, de sorte que l’âme éclairée par elle-même contemple leurs apparitions ; le désir des biens célestes et futurs s’empare d’elle et elle voudrait leur être réunie tout entière pour s’en aller avec eux. Mais si, comme hommes, quelques personnes s’effrayent de l’apparition des bons esprits, ceux-ci aussitôt dissipent leur crainte par l’affection qu’ils leur portent. C’est ainsi qu’agit Gabriel envers Zacharie (Luc, i, 13), et qu’apparut aux femmes l’ange dans le saint sépulcre (Math., 28, 5), et aux bergers lorsqu’il dit dans l’Évangile : Ne craignez pas. (Luc, 11, 10.) Leur frayeur ne venait pas d’une crainte de l’âme, mais de la connaissance qu’ils avaient de l’accomplissement des plus grands prodiges. Telle est la vision des saints, mais l’agression et l’apparition des mauvais esprits sont remplies de trouble, de bruit, de retentissement et de vociférations semblables à l’agitation d’enfants mal élevés et de brigands. De là naissent aussitôt la frayeur de l’âme, le trouble, la confusion des pensées, la tristesse, la haine de la vie ascétique, le découragement, le souvenir de la famille, la crainte de la mort et enfin le désir du mal, le mépris de la vertu et le désordre des mœurs. Lorsque vous vous effrayez en voyant quelque apparition, si la crainte disparaît aussitôt pour faire place à une joie ineffable, à l’allégresse, à la confiance, au délassement de l’esprit, au calme et à tous les effets dont j’ai déjà parlé, au courage et à l’amour de Dieu, rassurez-vous et priez, car la joie et le calme de l’âme sont la marque de la sainteté de celui qui s’offre à nos regards. C’est ainsi qu’Abraham fut rempli de joie à la vue du Seigneur, et que Jean tressaillit d’allégresse en entendant la voix de Marie, mère de Dieu. (Luc, i, 41.) Mais si quelque apparition se fait avec tumulte, bruit du dehors, avec un appareil mondain, en menaçant de la mort et avec tout ce que j’ai dit, soyez persuadés que c’est l’arrivée des esprits infernaux. Si l’âme reste craintive, c’est l’indice de la présence de l’ennemi, car les démons ne dissipent pas la frayeur de ceux qui en sont atteints, comme fit le grand archange Gabriel à Marie et à Zacharie, ou encore celui qui apparut aux femmes dans le sépulcre. (Luc, i, 19, 30.) Bien au contraire, lorsqu’ils voient quelques personnes effrayées, ils multiplient leurs apparitions pour les frapper de terreur, et pour ensuite, après les avoir attaquées, se moquer d’elles en leur disant : « Maintenant que vous êtes tombés, adorez-nous. » Voilà comme ils les trompent, c’est ainsi qu’ils ont été regardés faussement par elles comme des dieux ; mais le Seigneur n’a pas permis que nous soyons trompés par le démon, lorsque, lui reprochant de faire de semblables apparitions, il lui dit : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur et tu le serviras lui seul. (Math., 4, 10.) » Nous devons donc à cause de cela mépriser de plus en plus ses fourberies, car c’est pour nous que le Seigneur parle ainsi, afin que nous mettions en fuite les démons en leur adressant les mêmes reproches que le Seigneur ; mais il ne faut pas se glorifier d’avoir chassé les démons, ni s’enorgueillir d’avoir opéré des guérisons, ni admirer celui qui met en fuite les démons, ni mépriser celui qui ne les chasse pas. Que chacun apprenne de chacun la mortification, qu’il l’imite et devienne son émule ou se corrige ; ce n’est pas à nous de faire des miracles, c’est l’œuvre du Sauveur. Voilà pourquoi il dit à ses disciples : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans les cieux. (Luc, x, 20.) » Si nos noms sont écrits dans le ciel, c’est une preuve de notre vertu et de notre vie ; mais le pouvoir de chasser les démons est une grâce que le Seigneur nous accorde. C’est pourquoi à ceux qui se glorifiaient, non dans la vertu, mais dans les prodiges, en disant : Seigneur, n’avons-nous pas chassé les démons en votre nom et fait beaucoup de miracles en votre nom, il répondit : « Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas. (Math., vii, 22, 23.) » Le Seigneur, en effet, ne connaît pas la voie des impies ; en un mot, il faut prier comme je l’ai dit, afin de recevoir la grâce de discerner les esprits et pour que nous n’ajoutions pas foi à tout esprit, comme il est dit dans l’Écriture.

Je devrais me taire ici et, sans parler de moi-même, me contenter de ce que je viens de dire ; mais pour que vous ne pensiez pas que je ne vous ai parlé de ces choses qu’à l’aventure, et que vous soyez persuadés au contraire que je ne vous parle que d’après l’expérience et avec vérité, je vous raconterai de nouveau ce que je sais des efforts des démons, dussé-je passer pour insensé ; mais le Seigneur qui m’entend connaît la pureté de mon cœur et sait que ce n’est pas pour moi que je parle, mais par charité pour vous et pour vous encourager.

Toutes les fois qu’ils me donnaient des louanges, je les maudissais au nom du Seigneur ; toutes les fois qu’ils faisaient des prédictions sur les eaux du Nil, je leur disais : Que vous importe cela ? Ils vinrent un jour en me menaçant et m’entourèrent comme une troupe de soldats bien armés ; une autre fois, ils remplirent la maison de chevaux, de bêtes sauvages et de reptiles, et je me mis à chanter : « Ils sont venus, les uns sur des chars, les autres sur des chevaux, mais nous nous sommes relevés au nom du Seigneur notre Dieu (Ps. xix, 8), » et par mes prières le Seigneur les mit en fuite. Une fois ils vinrent pendant la nuit portant avec eux l’apparence d’un flambeau, et me dirent : Antoine, nous venons pour t’éclairer. Je fermai les yeux et me mis à prier, et aussitôt la lumière des impies s’éteignit. Quelques mois après, ils vinrent en chantant et en citant les paroles des Écritures ; mais moi, comme un sourd, je ne les écoutai pas. Ils ébranlèrent un jour le monastère, je restai calme et me mis à prier ; après cela, revenant de nouveau, ils frappaient des mains, sifflaient, dansaient ; mais comme je priais et que, couché, je chantais en moi-même des psaumes, ils commencèrent aussitôt à se lamenter et à pleurer, voyant qu’ils avaient perdu leur temps, et je rendais gloire à Dieu qui avait réprimé et mis au grand jour leur audace et leur fureur. Une autre fois, le démon, se montrant à moi sous une forme très-élevée, osa me dire : Je suis la puissance de Dieu, je suis la Providence ; que désires-tu ? je te le donnerai. Je soufflai sur lui en invoquant le nom du Christ et m’efforçai de le frapper ; je crus même l’avoir frappé, et aussitôt ce terrible ennemi disparut avec tous ses démons, au nom du Christ. Il vint un jour que je jeûnais, et le fourbe, sous la figure d’un moine m’apportant la ressemblance d’un pain, m’exhortait en me disant : Mange et cesse tes longs travaux, car tu es homme, toi aussi, et tu risques de tomber malade. Comme je connaissais ses ruses, je me levai pour prier, mais le démon ne put supporter cela, car il disparut et sembla s’en aller par la porte comme une fumée. Que de fois dans le désert ne m’a-t-il pas présenté l’image de l’or pour seulement le toucher ou y jeter les yeux ; alors je chantais des psaumes en maudissant cet or, et le démon se consumait de rage. Plusieurs fois ils m’ont accablé de coups, mais je disais : Rien ne me séparera de l’amour du Christ. Eux, en entendant ces paroles, redoublaient leurs coups les uns contre les autres ; ce n’était pas moi qui pouvais arrêter ni apaiser leur fureur, mais le Seigneur lorsqu’il dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. (Luc, x, 18.) » Pour moi, mes enfants, me rappelant les paroles de l’apôtre, j’ai personnifié ces choses en moi (I Corinth., iv, 6), afin que vous appreniez à ne pas perdre courage dans la vie ascétique, et à ne pas craindre les apparitions de Satan et de ses démons, et puisque j’ai été insensé en vous parlant ainsi, recevez encore ceci pour que vous viviez en sûreté et sans crainte ; croyez-moi, car ce que je dis est la vérité. Un jour quelqu’un vint frapper à ma porte dans le monastère ; je sortis et je vis apparaître un fantôme d’une grandeur extraordinaire ; je lui demandai qui il était. Je suis Satan, me répondit-il. Pourquoi donc, lui dis-je, es-tu ici ? Il me dit : Pourquoi les moines et les autres chrétiens m’accusent-ils sans raison ? Pourquoi à toute heure me maudissent-ils ? Pourquoi, lui dis-je, est-ce que tu les importunes ? Ce n’est pas moi qui les importune, me répondit-il, ce sont eux qui se tourmentent, car j’ai perdu toute ma force ; n’ont-ils pas lu que le glaive de l’ennemi est tombé pour toujours, que ses villes ont été anéanties ? (Ps. ix, 7.) Je n’ai plus de traits partout où il y a des chrétiens, le désert même est peuplé de moines ; qu’ils s’observent donc eux-mêmes et qu’ils ne me maudissent pas sans raison. Admirant la grâce de Dieu, je lui dis : Bien que tu mentes toujours et que tu ne dises jamais la vérité, cette fois-ci, malgré toi, tu as dit vrai, car le Christ à son avénement t’a rendu faible et, en te renversant, t’a dépouillé de ta puissance. En entendant prononcer le nom du Seigneur, et ne pouvant supporter la brûlure qu’il en ressentait, il disparut aussitôt. Puisque le diable avoue lui-même qu’il ne peut rien, nous devons de toutes manières le mépriser ainsi que les démons. Voilà les ruses qu’emploie l’ennemi avec les esprits infernaux ; mais nous qui les connaissons, nous pouvons les mépriser ; c’est pourquoi ne nous décourageons pas, n’ouvrons pas notre cœur à la crainte, ne nous forgeons pas de vaines terreurs en disant : Pourvu que le démon ne vienne pas pour me renverser, pourvu qu’il ne me jette pas à bas après m’avoir enlevé, ou que, se présentant tout à coup, il ne me frappe d’épouvante. Ne pensons nullement à cela et ne nous affligeons pas comme si nous étions perdus, prenons confiance ou plutôt réjouissons-nous toujours comme sauvés, réfléchissons en notre âme que le Seigneur, qui a mis en fuite et comprimé le démon, est avec nous, pensons et mettons-nous toujours dans l’esprit que, tant que le Seigneur sera avec nous, les démons ne pourront rien contre nous, car tels ils nous trouvent lorsqu’ils arrivent, tels ils sont envers nous ; ils disposent leurs apparitions d’après les pensées qu’ils découvrent en nous. S’ils nous trouvent craintifs et troublés, eux aussitôt, comme des voleurs, voyant la place sans défense, s’en emparent et profitent, pour agir, des dispositions où nous sommes ; s’ils nous voient remplis d’épouvante, ils augmentent encore leurs apparitions et leurs menaces, et la pauvre âme est opprimée par eux ; mais s’ils nous trouvent nous réjouissant dans le Seigneur, méditant sur les biens futurs, appliquant notre esprit aux choses de Dieu et réfléchissant que tout est dans sa main, que le démon ne peut rien contre le chrétien et n’a de pouvoir en un mot sur personne, voyant alors l’âme affermie par de telles pensées, ils prennent la fuite pleins de confusion. C’est ainsi que Satan, lorsqu’il vit Job fortifié, se retira de lui, et que, trouvant Judas privé de ces sentiments, il en fit son captif. Si donc nous voulons mépriser l’ennemi, pensons toujours aux choses du Seigneur, que notre âme se réjouisse toujours dans l’espérance, alors nous regarderons comme de la fumée les enfantillages des démons et nous les verrons plutôt nous fuir que nous poursuivre, car, comme je l’ai dit, ils sont extrêmement craintifs et s’attendent toujours au feu qui leur est préparé. Pour dissiper votre crainte, que ceci vous serve d’indice. Lorsqu’une apparition vous arrive, ne soyez pas aussitôt saisis de frayeur, mais quelle que soit cette apparition, demandez avec hardiesse : Qui es-tu et d’où viens-tu ? Si c’est une vision des saints, ceux-ci vous en convaincront en changeant en joie votre frayeur ; si c’est une apparition diabolique, elle perd aussitôt toute sa force en voyant l’esprit fortifié ; en effet, la marque d’une âme exempte de trouble est de demander : Qui es-tu ? d’où viens-tu ? C’est ainsi que le fils de Nun interrogea les habitants de Gabaon (Jos., 9, 8), et le démon n’était pas inconnu à Daniel, lorsque celui-ci interrogea la vision qui était devant lui. (Daniel, x, 11, 18, 19.)

Pendant qu’Antoine parlait ainsi, tous ses disciples étaient remplis de joie. Dans les uns, l’amour de la vertu augmentait ; dans les autres, la négligence disparaissait ; en d’autres, la présomption cessait ; tous avaient pris la résolution de mépriser les démons, admirant la grâce que le Seigneur avait accordée à Antoine pour désarmer les esprits.

BEAU SPECTACLE DE LA VIE MONASTIQUE.

Les monastères qui s’élevaient sur les montagnes ressemblaient à des tabernacles remplis de chœurs divins qui chantaient, étudiaient, jeûnaient, priaient, tressaillaient d’allégresse dans l’espérance des biens futurs. Ils s’aimaient les uns les autres et vivaient dans une parfaite concorde ; on voyait dans ce coin du monde la vraie patrie de la justice et de la piété ; là il n’y avait personne qui commît ou qui reçût une injustice, personne qui subit les vexations de l’exacteur, mais on y voyait une multitude d’hommes qui travaillaient à se rendre parfaits et dont toutes les pensées avaient pour objet la vertu, en sorte que tous ceux qui contemplaient ces monastères et l’ordre qui y régnait s’écriaient, en disant : « Que tes maisons sont belles, ô Jacob ; que tes tentes sont magnifiques, ô Israël ; tes pavillons ressemblent à des vallées ombragées ; ils sont comme un jardin sur le bord d’un fleuve, comme les tentes que le Seigneur a dressées, comme les cèdres qui croissent sur le bord des eaux. (Nomb., xxiv, 5.) »

Antoine, suivant son habitude, s’étant retiré dans son monastère, s’adonna avec une plus grande ardeur à la vie ascétique ; chaque jour il soupirait en pensant aux demeures du Ciel, n’ayant de désirs que pour elles et songeant à la vie éphémère de l’homme ; ne regardant que les qualités intellectuelles de l’âme, il rougissait lorsqu’il devait prendre sa nourriture, se coucher et être assujéti aux autres nécessités du corps. Souvent, en songeant à la nourriture spirituelle, il refusait de manger avec les autres moines et s’éloignait d’eux. Il pensait que ce serait une honte pour lui si on le voyait manger, et cependant, par nécessité du corps, il prenait à l’écart de la nourriture. Souvent aussi avec ses frères, soit par respect pour eux, soit pour leur adresser en toute liberté d’utiles paroles, il leur disait qu’il fallait donner tous ses soins à l’âme plutôt qu’au corps, qu’il était nécessaire cependant de lui accorder un peu de temps à cause de la nécessité, mais qu’il fallait employer tout le reste au bien de l’âme, afin qu’elle ne soit pas entraînée par les voluptés du corps, afin qu’elle ne soit pas réduite en servitude. Ce sont même, ajoutait-il, les paroles du Sauveur, lorsqu’il dit : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez ni pour votre corps où vous trouverez des vêtements ; ne demandez donc pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez, et ne tâchez point de vous élever, car les gens du monde recherchent toutes ces choses ; mais votre père sait ce dont vous avez besoin ; cherchez plutôt le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné. (Luc., xii, 29, 30, 31.) » SAINT ANTOINE SE REND À ALEXANDRIE PENDANT LA PERSÉCUTION.

Après ce que nous venons de raconter, survint la persécution de Maximin. Comme on conduisait à Alexandrie les saints confesseurs, Antoine quitta son monastère pour les accompagner. Allons combattre aussi, dit-il, si l’on nous appelle, ou du moins allons contempler ceux qui combattent. Il désirait le martyre, mais ne voulant pas se livrer lui-même, il servait les saints et dans les mines et dans les prisons ; il mettait un grand zèle à les encourager dans leurs combats lorsqu’ils étaient cités devant les tribunaux et lorsqu’ils avaient confessé la foi ; à les recevoir et à les accompagner jusqu’à ce qu’ils eussent consommé leur sacrifice. Le juge, voyant l’intrépidité d’Antoine et de ceux qui étaient avec lui, fit défense qu’aucun moine parût au tribunal, ni même restât dans la ville. Tous les autres pensèrent qu’ils devaient se tenir cachés pendant ce jour-là, mais Antoine fit si peu de cas de cette défense qu’il lava son manteau et vint le lendemain dans son plus beau costume se placer sur un lieu élevé pour se montrer au gouverneur. Pendant que tout le monde s’étonnait de son audace et que le gouverneur, les yeux fixés sur lui, passait avec sa cohorte, lui se tenait debout sans trembler et montrait quel est le courage de nous autres chrétiens, car, comme je l’ai dit, lui aussi désirait le martyre. On voyait qu’il était fâché de ne pas avoir eu l’occasion de confesser la foi, mais le Seigneur le conservait pour notre avantage et celui des autres, afin qu’il enseignât à une multitude de chrétiens cette vie spirituelle dont il avait lui-même appris les secrets dans les saintes Écritures. En effet, la seule vue de sa conduite déterminait un grand nombre de personnes à imiter son genre de vie. Quand la persécution eut enfin cessé, et lorsque le bienheureux évêque Pierre eut quitté la terre, Antoine sortit de la ville et retourna dans son monastère où il continua ses exercices avec la plus grande ferveur. Il jeûnait continuellement ; son vêtement était de poil en dedans, de peau en dehors, et il le garda jusqu’à sa mort. Jamais il ne prenait de bains pour cause de malpropreté ni ne se lavait les pieds ou ne les mettait dans l’eau que par nécessité ; jamais on ne le vit se déshabiller et personne ne vit son corps nu, excepté après sa mort quand on l’ensevelit.

SAINT ANTOINE GUÉRIT UNE JEUNE FILLE POSSÉDÉE DU DÉMON.

Pendant qu’il était retiré dans la solitude où il avait résolu de passer quelque temps sans sortir et sans recevoir personne, un capitaine nommé Martinien vint au monastère importuner Antoine, car il avait une fille tourmentée par le démon. Martinien demeura longtemps frappant à la porte, le suppliant de venir et de prier le Seigneur pour sa fille. Antoine ne voulut pas lui ouvrir, mais regardant par la fenêtre de sa cellule, il lui dit : Ô homme, pourquoi m’importunez-vous par vos cris ? Je suis moi-même un homme comme vous ; si vous croyez au Christ que je sers, allez-vous-en, priez Dieu selon votre foi, et vous serez exaucé. Martinien crut, invoqua le Christ et s’en alla, ramenant sa fille délivrée du démon. Le Seigneur, qui a dit : Demandez et vous recevrez, a opéré beaucoup d’autres miracles par l’entremise d’Antoine, car, sans qu’il ouvrît sa porte, un grand nombre de malades se couchaient et dormaient en dehors du monastère, croyaient au Christ, l’invoquaient et obtenaient une complète guérison. Se voyant importuné par un grand nombre de personnes qui ne lui permettaient pas de vivre dans la retraite selon son dessein, craignant d’ailleurs que les merveilles que Dieu opérait par son ministère ne lui inspirassent des sentiments d’orgueil ou ne fissent concevoir aux autres des idées exagérées de son mérite, après y avoir bien réfléchi, il résolut de se rendre dans la haute Thébaïde, pays où il n’était pas connu. Ayant donc pris des pains que ses frères lui donnèrent, il alla s’asseoir sur le bord du Nil, et là il examinait s’il ne verrait point venir un navire où il put prendre place, afin de remonter le fleuve avec les autres passagers.

IL ENTEND UNE VOIX CÉLESTE.

Pendant qu’il regardait ainsi, une voix céleste se fit entendre à ses oreilles : Antoine, où vas-tu, et quel est ton dessein ? Antoine, qui avait coutume de s’entendre ainsi appeler souvent, répondit : Puisque ces peuples ne me laissent point en repos, j’ai résolu d’aller dans la haute Thébaïde pour éviter les importunités qu’on me fait subir en ce lieu, et surtout parce qu’on me demande des choses qui sont au-dessus de mon pouvoir. La voix lui dit alors : Si tu veux trouver une paix véritable, va-t’en au fond du désert. Antoine répondit : Qui me montrera le chemin ? car je ne le connais pas. Aussitôt la voix lui indiqua des Sarrazins qui devaient suivre cette route. Antoine s’avança donc, et, les ayant abordés, il les pria de lui permettre de les accompagner dans le désert. Ceux-ci, comme si la Providence leur en eût donné l’ordre, l’accueillirent avec empressement. Après avoir marché avec eux trois jours et trois nuits, il arriva au pied d’une montagne très-élevée ; il y avait au bas de cette montagne une source d’eau parfaitement claire, douce et fraîche ; au delà s’étendait une plaine où croissaient quelques palmiers sauvages. Antoine, se croyant dirigé par le Seigneur, adopta cette montagne pour son asile, car c’était bien le lieu que la voix du ciel lui avait indiqué sur les bords du Nil. Ayant reçu des pains que lui donnèrent ses compagnons de voyage, il resta sur la montagne seul et sans aucune société, et il considéra ce lieu comme devant être sa demeure. Les Sarrazins eux-mêmes, admirant la ferveur d’Antoine, repassaient à dessein par cette route et se faisaient un plaisir de lui apporter des pains ; il trouvait encore quelque secours dans les fruits des palmiers. Plus tard, ses frères ayant découvert le lieu de sa retraite, ils eurent soin de lui envoyer ce dont il avait besoin, et ils se montrèrent à son égard comme des fils pleins de reconnaissance pour leur père.

Tous les livres