De la résurrection des morts
De la résurrection des morts
DE LA RÉSURRECTION DES MORTS.
Toujours à côté du vrai on voit naître le faux ; ce n’est pas que le faux naisse du fond même et des principes de la vérité : il est imaginé par certains esprits qui cherchent à trouver dans la vérité même un germe d’erreur, afin de pouvoir plus sûrement la corrompre ; on peut s’en convaincre d’abord par l’exemple des philosophes qui se sont livrés à des recherches du genre de celles qui nous occupent, et par leur peu d’accord les uns avec les autres, ou avec ceux qui les ont précédés ; aussi quelle confusion d’idées sur le sujet que nous traitons ! Il n’est point de vérité que leurs attaques aient respectée ; l’essence de Dieu, sa science, ses opérations divines, tous les devoirs qui découlent naturellement de ces connaissances, le culte que nous lui devons, rien n’a été épargné : les uns ont désespéré d’arriver à la vérité sur ces questions, d’autres lui ont fait violence pour l’accommoder à leurs systèmes ; d’autres enfin ont révoqué en doute ce qu’il y a de plus certain et de plus évident : d’où je conclus que celui qui entreprend de traiter ces questions doit partager son discours en deux parties ; parler dans l’une pour la vérité, et dans l’autre sur la vérité. La partie destinée à défendre la vérité s’adresse aux personnes qui doutent ou refusent de croire ; celle qui traite du fond de la vérité regarde les esprits droits, amis de la vérité et avides de la connaître. C’est pourquoi, lorsqu’on traite ces sortes de sujets, il faut considérer ce qui convient à l’époque où l’on parle, renfermer la discussion dans les bornes qu’elle exige, établir l’ordre que comporte le sujet, suivre fidèlement le plan qu’on s’est tracé, et mettre chaque chose à la place qui lui convient. La méthode, l’ordre naturel, semblent demander que la partie du discours qui établit la vérité précède la partie destinée à la défendre ; mais si l’on considère l’utilité, on verra que c’est au contraire celle-ci qui doit être placée la première. Ainsi voit-on le laboureur attentif à n’ensemencer ses terres qu’après les avoir défrichées et débarrassées des ronces et des épines nuisibles à la semence ; ainsi voit-on un habile médecin ne faire prendre à un malade les remèdes propres à le guérir qu’après l’avoir délivré de toute humeur vicieuse, ou en avoir arrêté le cours ; vous ne ferez jamais entrer la vérité dans un esprit prévenu d’une erreur qui le met en garde contre cette vérité. Aussi, dans l’intérêt de ceux qui m’écoutaient, j’ai toujours commencé par dissiper leur prévention contre la vérité avant de leur donner les preuves qui l’établissent.
Procédons de la même manière dans ce discours sur la résurrection ; c’est l’ordre qui convient le mieux, je crois, à mes auditeurs. En effet, sur ce point comme sur tant d’autres, plusieurs sont incrédules, d’autres doutent ; ceux mêmes qui admettent les premiers principes ne paraissent pas plus fermes que les autres : mais ce qu’il y a de plus déraisonnable, c’est qu’ici le doute ou l’incrédulité ne reposent sur rien, et ne peuvent pas même s’appuyer sur la plus légère probabilité.
II. Voici donc comment il faut envisager la question : il est certain que l’incrédulité n’est pas toujours le résultat de la légèreté et de la précipitation, qu’elle peut se trouver dans une personne qui cherche sérieusement la vérité et qui désire la connaître (et l’on peut dire qu’elle est fondée lorsqu’elle se refuse à croire des choses évidemment incroyables ; mais il n’est qu’un esprit faux qui puisse traiter de chimère ce qui n’est pas invraisemblable). Je demande maintenant à ceux qui doutent de la résurrection, ou qui la nient, si leur doute ou leur incrédulité n’ont pas leur source dans les passions ou les préjugés, et si leur opinion ne se serait point formée sous l’impression des unes ou des autres ? Il faut qu’ils disent que l’homme ne doit son existence qu’au hasard (sur ce terrain il est facile de les battre), ou bien s’ils reconnaissent une divinité d’où émanent tous les êtres, il leur faut remonter à ce premier principe, et prouver que, même en l’admettant, la résurrection est encore incroyable, impossible ; dès lors il leur faudrait démontrer que le pouvoir ou la volonté manquent à ce Dieu pour ranimer nos corps, rassembler leurs membres épars, et recomposer les hommes tels qu’ils étaient autrefois. Mais comment pourraient-ils le prouver ? S’ils ne le peuvent, qu’ils renoncent à leur incrédulité, elle serait alors une impiété, et qu’ils cessent de blasphémer ce qu’ils devraient respecter. Montrons qu’ils n’ont aucune raison pour dire que Dieu ne peut pas ressusciter les morts, ou qu’il ne le veut pas. L’impuissance de faire une chose vient de ce qu’on ne sait pas ce qu’on veut faire, ou de ce qu’on manque de force pour mettre à exécution ce qu’on a conçu. Je conviens qu’il est impossible d’entreprendre et d’exécuter un ouvrage tant qu’on ignore ce qu’il faut faire ; je sais encore qu’il faut un certain degré de puissance proportionnée à ses lumières pour exécuter l’œuvre qu’on médite, et de la manière qu’on l’a conçue ; sans cela, si l’on est sage et qu’on ne veuille rien entreprendre au-delà de ses forces, on se gardera bien de mettre la main à l’œuvre ; ou si l’on est assez téméraire pour tenter quelques efforts, ils seront vains et impuissants.
Mais peut-on dire que Dieu ignore la nature des corps qu’il doit rappeler à la vie ; des parties les plus grandes comme des plus petites ; qu’il perd de vue une seule parcelle de ces corps tombés en dissolution, un seul des éléments auxquels s’est unie chaque parcelle après la dissolution du corps, quelque imperceptibles que soient à nos yeux ces atomes qui ont été se réunir aux parties du monde avec lesquelles ils avaient quelque affinité ? N’est-il pas vrai que, même avant l’organisation des êtres divers, Dieu connaissait les principes qui devaient entrer dans leur composition, les parties de ces éléments qui lui semblaient et plus propres à être mises en œuvre ? Il n’est pas moins certain que Dieu, après la décomposition de nos corps et la dispersion de leurs éléments dans toutes les parties du monde, sait où est allée chacune des parcelles qu’il avait employées à la création et à la formation complette de chacun de nous ; d’autant plus que, selon notre manière de parler et d’apprécier les choses, le plus difficile est de connaître d’avance ce qui n’est pas encore ; mais si vous parlez de Dieu, il est de sa grandeur comme de sa sagesse de connaître aussi facilement ce qui n’est pas encore que de savoir ce qu’est devenu ce qui avait été : les lumières ne manquent pas à Dieu, ce n’est pas non plus la puissance.
III. Il peut recomposer nos corps, et la preuve c’est qu’il a pu les créer. Quand il s’est agi de donner à nos corps leur constitution première ou d’en créer les parties élémentaires, il a trouvé le néant docile à sa voix ; lui sera-t-il plus difficile de se faire obéir, quand il commandera à ces corps de se ranimer après leur dissolution, de quelque manière qu’elle ait eu lieu ? S’il a pu l’un, il peut également l’autre, et qu’on dise si l’on veut que c’est la fécondité de la matière, ou la combinaison des éléments, ou la disposition des germes humains, qui donne naissance à nos corps, quelque soit le système qu’on embrasse, mon argument conserve toute sa force ; il sera toujours vrai de dire que celui qui a pu donner une figure à une matière grossière, comme tous le reconnaissent, embellir et varier à l’infini cette matière, dépourvue de grâce et de beauté ; que celui qui a pu former un tout harmonieux de tant de parties diverses, faire naître une infinité de corps organisés d’un germe simple et indivisible ; que celui qui a pu arranger et façonner si merveilleusement une matière brute et informe, et animer ce qui était sans vie, il sera toujours vrai de dire qu’il peut aussi rassembler ce qui est décomposé, relever ce qui est tombé en poussière, ressusciter ce qui n’est plus, et rendre incorruptible ce qui avait été soumis à la corruption. Oui, ce Dieu créateur, ce Dieu d’une puissance et d’une sagesse infinie saura bien encore, s’il le faut, démêler et séparer du corps des animaux carnassiers et voraces les lambeaux de chair du malheureux qu’ils auront dévoré ; il saura bien rendre à chaque membre et à chaque partie des membres du corps humain les débris qui lui appartiennent, eussent-ils passé dans une ou plusieurs bêtes féroces, de celles-ci fussent-ils entrés dans d’autres encore, eussent-ils été décomposés avec elles, et avec elles rendus, par l’effet naturel de la décomposition, aux premiers éléments ? Et c’est là néanmoins ce qui embarrassait certaines personnes connues d’ailleurs par leur esprit et leur sagacité ; ces objections vulgaires leur ont paru, je ne sais pourquoi, très-graves, et même impossibles à résoudre.
IV. Voyez ce qu’on nous répète sans cesse : combien d’hommes ont péri misérablement au fond des mers ou des fleuves, et sont devenus la proie des poissons ; combien d’autres, tués dans les combats ou victimes de quelqu’autre malheur, de quelqu’autre accident encore plus déplorable, sont restés sans sépulture, exposés à la voracité des bêtes féroces. Or, quand une fois leurs tristes restes ont disparu, que les membres et les parties des membres dont se composaient ces infortunés se trouvent dispersés dans un grand nombre d’animaux souvent d’espèce différente ; quand ils sont une fois mêlés, confondus avec la chair des bêtes qui les ont digérés, comment les en séparer, les en désunir ? Mais ils vont encore plus loin et fortifient l’objection de cette manière. Les animaux engraissés de chair humaine, ceux toutefois qui servent à la nourriture des hommes, descendent eux-mêmes dans nos viscères et s’identifient avec nous ; les cadavres humains qui ont été la pâture de ces bêtes passant ainsi dans d’autres corps humains, l’animal transmet l’aliment qu’il a reçu, puisqu’il devient lui-même notre nourriture. Et ici l’on ne manque pas de mettre sous les yeux les spectacles horribles de pères et de mères qui, poussés par la faim, ou par un accès de folie, ont dévoré leurs enfants, ou se sont nourris de leurs corps dans un festin apprêté par la perfidie de leurs ennemis. Ici sont rappelées les tables sanglantes des Mèdes, le repas tragique de Thyeste, et d’autres horreurs semblables qui sont arrivées chez les Grecs et chez les barbares. Après cela, on se croit en droit de conclure que la résurrection est impossible, parce qu’il ne peut se faire qu’un seul et même membre appartienne à deux corps tout à la fois ; car, dit-on, ou ce membre retourne à son premier possesseur, et dès lors il laisse un grand vide dans le second, ou bien il revient à celui-ci, et en ce cas le corps du premier reste mutilé et imparfait.
V. Ces objections viennent de ce que la plupart n’ont pas une idée assez juste de la puissance et de la sagesse du créateur et maître de toutes choses ; autrement il ne leur serait pas difficile de voir que la Providence a préparé pour chaque animal une nourriture convenable à sa nature et à son espèce ; que son intention n’est pas que toutes sortes de mets s’allient indifféremment avec toutes sortes de corps pour servir à leur développement ; que sa sagesse, après avoir fait le discernement de ce qui est nutritif, d’avec ce qui ne l’est pas, conserve à chaque aliment sa vertu et ses qualités naturelles, ou les lui ôte pour de bonnes raisons ; enfin que c’est elle qui dispose de tout à son gré, qui transporte d’un sujet à un autre ce que bon lui semble, avec des vues toujours infiniment supérieures aux nôtres. Outre cette réflexion, il en est une autre que ces hommes n’ont pas faite ; ils me semblent n’avoir pas examiné la nature et les propriétés de chaque aliment et de chaque individu qui s’en nourrit ; car ils auraient vu que tout aliment que le besoin force à prendre ne profite pas toujours, qu’il se corrompt dans les replis de l’estomac, puisqu’il est vomi et sécrété, ou rendu d’une autre manière. Ensorte que, bien loin de se mêler aux parties du corps qu’il devait nourrir, il ne peut supporter une première digestion. De plus, il s’en faut bien que ce qui soutient dans l’estomac la première digestion parvienne en entier aux membres qui devaient s’en nourrir ; une partie perd dans les intestins sa vertu nutritive ; d’autres parties, à leur seconde transformation, qui se fait dans le foie, sont sécrétées encore, et vont se mêler aux matières déjà dépouillées de la vertu nourricière. Bien plus, toute cette matière ainsi transformée dans le foie ne nourrit pas, mais une partie se sépare encore et demeure ordinairement sans effet ; et souvent le peu qui reste, lorsqu’il arrive à sa destination, c’est-à-dire aux membres ou aux parties de membres qui doivent s’en nourrir, se gâte et se corrompt, par le voisinage de quelque humeur maligne et dominante qui infecte ou change en elle-même tout ce qu’elle touche.
VI. Puis donc que les animaux sont infiniment variés dans leur nature, et que les aliments appropriés à leur organisation diffèrent selon l’espèce et la forme de chacun d’eux ; puisqu’on distingue dans tout animal trois sortes de digestions et de sécrétions, il faut nécessairement que tout ce qui ne sert point à la nutrition, tout ce qui ne peut s’incorporer à la substance de l’animal, se corrompe et cherche une issue, ou se change en quelqu’autre matière nuisible au corps avec lequel elle ne pourrait s’allier. Il en est tout autrement de la nourriture accommodée à la nature du corps qui la reçoit, élaborée dans les conduits digestifs, et entièrement purifiée par des sécrétions naturelles ; elle seule ajoute à sa substance et la développe. Si l’on veut appeler les choses par leur nom, voilà celle qui mérite d’être appelée aliment, quand elle est ainsi dégagée de tout ce qui était nuisible et étranger, et débarrassée d’un poids inutile qui pesait sur l’estomac et ne servait qu’à assouvir la faim. Il est évident que, mêlée et confondue avec toutes les parties du corps, elle ne fait plus qu’un avec lui. Tout aliment qui nous répugne, et que la nature n’a pas fait pour nous, a un sort différent : c’est une espèce de poison bientôt repoussé par le corps, s’il y trouve une vigueur et des forces supérieures à la sienne ; s’il triomphe, au contraire, il devient un principe de corruption ; tout ce qu’il rencontre de sain, il l’infecte, il le change en humeurs et en sucs ennemis, rien dans le corps ne peut sympathiser ni s’allier avec lui. Ce qui le prouve, c’est que dans la plupart des animaux de vives douleurs se font sentir quand ils ont pris de semblables aliments : des maladies, la mort même, peuvent être la suite de leur avidité ; car il est possible que, dans ce qu’ils mangent, ils rencontrent quelque suc vénéneux et contraire à leur nature : voilà ce qui détruit le corps. Les aliments accommodés à sa nature lui profitent, ceux qui ne sont pas faits pour lui le corrompent. Si chaque animal a sa nourriture propre, si cette nourriture elle-même ne s’identifie pas tout entière avec la substance qui l’a reçue, si ce privilége est réservé seulement à une petite quantité de chyle purifiée par les diverses transformations qu’elle a subies, et mise en état de s’incorporer parfaitement avec le corps et les parties qu’elle doit nourrir, il est bien évident que tout ce qu’un animal mange contre le gré et l’intention de la nature ne peut s’identifier avec lui. Que devient cet aliment ? Il est repoussé dans son état de crudité et de corruption, avant qu’il ait eu le temps de se changer en un suc dangereux ; ou bien s’il séjourne dans le corps, il ne manque pas de causer des infirmités ou des maladies souvent incurables, qui corrompent les bons aliments et la chair elle-même, parce qu’elle manque alors de suc nourricier. Et quand même, à force de régime et de remède, on parviendrait à chasser cet ennemi domestique ; quand il cèderait à une forte constitution naturelle, il ne quitterait pas le corps sans y laisser de tristes marques de son passage, puisqu’il n’apporte rien de bon à la nature de ce corps, avec laquelle il ne peut sympathiser.
VII. Pour nous servir d’un mot consacré par l’usage, appelons-le un aliment, si vous le voulez, et supposons qu’une fois introduit dans le corps il se digère et se change en une matière humide ou sèche, froide ou chaude : que pourrait-on conclure de cette supposition ? Rien ; car les corps ne doivent ressusciter qu’avec les parties qui leur sont propres. Or, aucune de ces matières dont nous venons de parler ne lui appartient ; bien plus, elles ne restent pas dans les parties du corps qu’elles nourrissent, comment veut-on qu’elles ressuscitent avec lui ; car alors la vie ne dépendra plus ni du sang, ni de la pituite, ni de la bile, ni de l’air ? Ne nous imaginons pas qu’après la résurrection nos corps auront encore besoin des mêmes soutiens dont ils ne sauraient se passer dans cette vie mortelle, puisqu’avec la corruption et le besoin aura disparu la nécessité des aliments. En outre, quand même on établirait que les transformations subies par ces aliments arrivent à l’état de chair, on ne doit pas même croire que cette nouvelle chair, venue de cette manière, soit nécessaire pour completter le corps de l’homme auquel elle s’est unie. En effet, la chair ne retient pas toujours celle dont elle s’est accrue, et cette dernière ne demeure pas toujours avec le corps qui se l’était unie ; mais elle se modifie de bien des manières ; elle s’en va ou par la douleur, ou par le chagrin, ou par les fatigues et les maladies ; ou bien encore, elle est desséchée par l’intempérie des saisons, par les rigueurs de la chaleur ou du froid, les humeurs qui se transforment en chair et en graisse venant à s’épuiser faute de recevoir l’aliment qui leur est propre. S’il n’y a point de chair qui soit à l’abri de ces accidents, à plus forte raison celle qui s’est nourrie de mauvais aliments y sera-t-elle sujette. On la voit, à la vérité, se charger de graisse et grossir ; mais bientôt elle rejette ces aliments d’une manière quelconque, ou bien arrivent ces accidents dont nous venons de parler, et c’est alors qu’elle maigrit à vue d’œil, il ne reste que la chair adoptée par la nature, celle qui, mêlée au corps, entretient sa vie et le met en état de supporter les fatigues ; elle seule, dis-je, reste attachée à ces parties qu’elle unit, qu’elle soutient, qu’elle échauffe.
Si l’on sait faire toutes ces réflexions et admettre nos concessions sur les points controversés, on restera convaincu que dans aucun cas il n’est vrai de dire que la chair d’un homme s’attache à la chair d’un autre homme, soit que dans un moment de surprise on ait mangé de cette chair déguisée par un ennemi, de manière à tromper le goût, soit que dans un accès de folie, ou poussé par la faim, on ait dévoré des corps d’une nature semblable à la nôtre. Cependant, je ne prétends point parler de certains animaux qui ont une forme humaine, ni de ceux dont la nature tient à la fois de l’homme et de la bête, tels que les poëtes, dans leur hardiesse, ont coutume d’en imaginer.
VIII. Mais à quoi bon parler des corps humains, qui n’ont été destinés à nourrir aucun animal, et qui ne doivent avoir, à l’honneur de la nature, d’autre tombeau que la terre, puisque nous voyons que le créateur n’a pas assigné aux animaux eux-mêmes les animaux de la même espèce pour nourriture, bien qu’il leur présente dans d’autres espèces l’aliment qui leur convient ? Certes, si l’on peut nous démontrer que la chair humaine a été assignée à l’homme pour aliment, rien n’empêchera qu’on ne vive les uns des autres, comme de tant d’autres choses permises par la nature. Pourquoi ceux qui osent soutenir de pareilles absurdités ne font-ils pas servir à leur table, et n’offrent-ils pas à ceux qui leur sont chers, les corps de leurs intimes amis, comme les mets les plus délicieux et les plus convenables ? Mais s’il y a de l’impiété seulement à tenir ce langage, quelle action plus noire, quel crime plus horrible que celui d’un homme qui se repait de chair humaine ? quel mets soulève autant la nature ! D’un autre côté, s’il est vrai qu’un pareil mets ne peut alimenter le corps, et que dès lors il ne saurait s’allier à sa chair, il faut en conclure qu’on ne verra jamais la chair de l’homme s’identifier avec la chair de l’homme ; car elle est pour lui un aliment contre-nature, bien que, par suite d’une affreuse fatalité, on ait pu la manger. Ainsi, les corps humains, privés de la faculté de nourrir, et dispersés dans les parties de l’univers où ils ont pris naissance, vont s’unir de nouveau à leurs principes jusqu’au temps marqué par le créateur. Tirées de là une seconde fois, par la sagesse et la puissance de celui qui sut pourvoir chaque animal des facultés qui lui sont propres, ces diverses parties se réunissent dans leur ordre naturel, soit qu’elles aient été consumées par les flammes ou décomposées par les eaux, soit qu’elles aient été la proie des bêtes féroces ou de tout autre animal, soit enfin qu’une partie détachée du tronc avant le temps ait précédé les autres dans la tombe. Chacune d’elles va reprendre la place qui lui fut assignée, pour recomposer le même corps et donner une nouvelle vie à ce qui était mort et tombé en dissolution. Je ne pousserai pas plus loin ce raisonnement, le temps ne me le permet pas ; d’ailleurs, tout le monde est de mon avis, tous ceux du moins qui n’auraient pas quelque affinité avec les bêtes.
IX. Comme il me reste des choses beaucoup plus utiles à dire sur le sujet que je traite, je passerai sous silence les inductions qu’on veut tirer des ouvrages de l’homme, lorsqu’on dit que l’ouvrier ne saurait rétablir son ouvrage, s’il vient à être brisé, mutilé ou détruit, lorsqu’on veut qu’à l’exemple du potier ou du statuaire, Dieu n’ait ni la volonté ni le pouvoir de ressusciter un cadavre entièrement réduit en poussière. Ils ne voient pas, les insensés, qu’ils font à Dieu le plus grand outrage, lorsqu’ils mettent sa toute-puissance en parallèle avec des forces infiniment inférieures, et ravalent les ouvrages de la nature au niveau de ceux que l’art a produits. Certes, je me ferais conscience de m’arrêter à de pareilles futilités, il y aurait même de la folie à les relever. Je dirai seulement que ce qui est impossible aux hommes n’est qu’un jeu pour le Tout-Puissant.
Cette seule réflexion, jointe à toutes les raisons que nous avons déjà données, démontre clairement que la résurrection n’est pas impossible, et par conséquent qu’elle n’est point au-dessus de la puissance de Dieu : nous ajouterons qu’elle n’est pas contraire à sa volonté.
X. Dieu ne peut se refuser à vouloir qu’une chose injuste ou indigne de lui. Ici l’injustice nuirait ou à l’homme ressuscité, ou à quelqu’autre à son occasion. Or, il me sera facile de prouver que la résurrection ne fait de tort à personne. Et d’abord, elle ne peut nuire aux êtres immatériels, puisqu’elle ne touche ni à leur vie ni à leurs prérogatives ; elle ne saurait nuire non plus aux animaux ou à la matière inanimée, puisqu’ils ne seront plus quand la résurrection aura lieu : ce qui n’existe pas est à l’abri de toute injustice. En admettant même que les animaux continuent à vivre, la résurrection de l’homme ne porterait pas atteinte à leur condition. Car si leur état actuel, cette infériorité qui les asservit à l’homme, qui les courbe sous le joug d’une dure servitude, et les laisse en proie à tous les genres de besoins et d’infirmités, n’est pas une injustice, à combien plus forte raison n’auront-ils aucun sujet de se plaindre quand l’homme, devenu incorruptible et désormais à l’abri du besoin et des privations, n’exigera plus d’eux aucun service, et les rendra pour toujours à la liberté ? En supposant qu’ils eussent la faculté de parler, pensez-vous qu’ils auraient droit de se récrier contre le Créateur, de lui reprocher comme une injustice d’être abaissés au-dessous de l’homme et de ne point partager avec lui le bienfait de la résurrection ? À deux natures essentiellement inégales, l’être souverainement juste n’a pu donner la même fin. Et d’ailleurs, de quelle espèce d’injustice pourraient-ils se plaindre, puisqu’ils n’ont aucune notion de justice ? D’un autre côté, la résurrection n’est rien moins qu’injuste à l’égard de l’homme qu’elle fait revivre. L’homme, comme vous le savez, est composé d’un corps et d’une âme : auquel des deux la résurrection pourrait-elle nuire ? Est-ce à l’âme ? quel homme de bon sens oserait le dire ? Ne serait-ce pas attaquer à la fois la résurrection et la vie présente ? Car si l’âme ne peut se plaindre d’être ici-bas renfermée dans la prison d’un corps sujet à la souffrance et à la corruption, bien moins encore le pourrait-elle, lorsqu’elle règnera dans un corps exempt de douleur et devenu incorruptible. On en peut dire autant du corps. Si maintenant, dans son état de corruption c’est un bonheur pour lui d’être associé à un être incorruptible, direz-vous qu’il souffrira une injustice, lorsqu’il partagera avec cet être le privilége de l’incorruptibilité ? Oserait-on dire qu’il est indigne du Très-Haut de ranimer un corps tombé en dissolution et d’en recueillir les restes épars ? Certes, s’il ne fut pas indigne de lui de le créer dans un état imparfait, sujet à la corruption et à la douleur, se dégraderait-il en le créant plus beau qu’il n’était, impassible et immortel ?
XI. Ainsi donc j’ai démontré, par les premiers principes et par les conséquences qui en découlent, chacun des points mis en question ; et dès lors il reste prouvé que la résurrection des morts n’est point une œuvre au-dessus du pouvoir ni de la volonté de Dieu, et qu’elle n’est point indigne de lui. Maintenant se trouvent confondus l’erreur et les absurdes raisonnements de l’incrédulité. Est-il besoin d’ajouter qu’établir un de ces points c’est avoir établi l’autre, et de montrer leur rapport et leur liaison ? Mais faut-il se servir des mots de rapport et de raison comme s’il y avait ici quelque différence ? n’est-il pas vrai que tout ce que Dieu peut il le veut, et que tout ce qu’il veut il le peut aussi, sans blesser aucune de ses divines perfections ? Rappelons-nous ce que nous avons dit dès le commencement de ce discours, qu’il faut parler pour la vérité et sur la vérité ; qu’il ne suffit pas de l’établir, qu’il faut encore la défendre ; qu’il existe une grande différence entre l’un et l’autre ; en quelles circonstances, à l’égard de quelles personnes il fallait employer ces deux moyens. Pour mieux expliquer ma pensée et lier ce que nous avons dit avec ce que nous allons dire, qu’il me soit permis de mettre à la tête de ma seconde partie le même préambule par où j’ai commencé la première. Démontrer la vérité c’est plus que la défendre ; mais je soutiens en même temps que la défense doit accompagner ou plutôt précéder la démonstration, comme un satellite, lui applanir les voies et écarter tous les obstacles qui s’opposeraient à une pleine conviction. Comme il importe à tout homme de pourvoir avant tout à son salut et à sa sûreté, la démonstration de la vérité est le point essentiel, et dès lors elle occupe la première place par sa nature, par son rang et par son utilité : par sa nature, elle donne la connaissance même des choses ; par son rang, elle ne fait qu’un avec les choses mêmes qu’elle établit ; par son utilité, en elle se trouve l’assurance et le gage du salut.
La simple défense de la vérité est secondaire par sa nature et par son importance ; il est plus utile d’établir une vérité que de réfuter une erreur ; elle est bien inférieure par le rang, elle ne s’adresse qu’à ceux qui sont imbus de fausses opinions. Or, qui ne sait que l’erreur n’est qu’une altération de la vérité et le fruit d’une mauvaise semence jetée après coup ? Quoi qu’il en soit, l’apologie a souvent l’initiative, et souvent aussi elle rend les plus grands services ; car elle détruit l’incrédulité qui bourdonne aux oreilles des uns et subjugue les autres, surtout ceux en qui le doute et le préjugé ne font que de naître. Au reste, l’une et l’autre, c’est-à-dire la défense et la démonstration de la vérité, concourent au même but, qui est de préparer l’homme à une solide piété ; cependant elles ne sont pas la même chose, et il ne faut pas les confondre : l’une, je l’ai déjà dit, est indispensable à tous ceux qui croient et qui ont à cœur la vérité et leur salut ; l’autre est quelquefois plus utile pour ou contre certains esprits. Dans ce résumé, je n’ai voulu que vous rappeler succinctement ce que j’ai dit plus haut. Arrivons maintenant à la seconde partie de mon discours : je vais prouver la vérité de la résurrection, en vous montrant d’abord pour quelle raison Dieu a créé le premier homme et ses descendants, bien que le mode de création ait été différent ; ensuite la nature commune des hommes considérés en tant qu’hommes ; le jugement futur qui les attend, jugement qui s’étendra à toute leur vie et à la manière dont ils l’auront passée, jugement où le créateur fera éclater toute son équité, comme personne ne peut en douter.
XII. Pour tirer en faveur de la résurrection une preuve solide des motifs qui ont présidé à la création, il faut examiner si l’homme a été fait sans dessein et au hasard, ou si Dieu lui a donné une fin déterminée ; si l’on admet qu’il ait été créé pour une fin, je demanderai quelle est cette fin, si c’est simplement pour jouir toujours de la vie, et subsister à jamais d’une manière conforme à sa nature, ou bien si c’est pour l’utilité d’un autre ? Dans cette hypothèse, je demanderai si c’est pour l’intérêt du créateur lui-même ou pour celui de quelque créature qui touche à Dieu de plus près, et que Dieu honore de sa prédilection.
Plus j’y réfléchis et plus je comprends que l’homme raisonnable, et dont le jugement détermine les actions, ne fait rien en vain quand il agit de propos délibéré, mais qu’il rapporte tout à son propre avantage ou à celui des êtres auxquels il veut du bien ; souvent encore il n’a en vue que l’œuvre même qu’il fait, alors une certaine inclination, une sorte d’amour purement gratuit, le porte à la faire ; et pour rendre la chose plus sensible, servons-nous ici de quelques comparaisons. L’homme se bâtit une habitation pour son propre usage ; il prépare aussi pour ses bœufs, ses chameaux et tous les autres animaux qui sont à son service, un abri convenable ; au premier abord, cet abri ne semble point fait pour son usage ; mais si l’on considère la fin plus éloignée de cette construction, il est évident que c’est toujours pour lui qu’il agit, bien que sa fin actuelle et immédiate soit ces animaux dont il veut la conservation. Enfin s’il a des enfants, ce n’est point pour les faire servir à son usage ou à celui des siens, mais plutôt pour exister et se perpétuer le plus longtemps possible dans une race sortie de lui, cherchant une consolation à sa mort dans la succession de ses enfants et de ses petits-neveux, et s’imaginant ainsi survivre à son trépas et trouver une sorte d’immortalité sur la terre.
Voilà comment agissent les hommes. Mais Dieu n’a pas fait l’homme en vain, car il est sage, et rien de ce qu’il fait n’est inutile ; il ne l’a point créé non plus pour son propre intérêt, car il n’a besoin de rien, et celui qui est au-dessus de tout ne cherche dans son œuvre aucun avantage personnel. Enfin Dieu n’a pas destiné l’homme à l’usage de quelqu’autre créature ; tout être doué de jugement et de raison est ou a été créé non pour l’usage d’un être supérieur ou inférieur à lui, mais bien pour lui-même et pour le soin de sa conservation. Et, en effet, la raison ne nous découvre aucune créature en vue de laquelle l’homme aurait été fait ; les esprits immortels, hors de tout besoin et de tout danger, n’ont que faire des secours de l’homme pour vivre heureux et pour vivre toujours ; et quant aux animaux, sujets de l’homme par leur nature, ils viennent lui offrir leurs services divers, selon leurs différentes espèces ; mais ils n’ont été nullement destinés à faire servir les hommes à leur usage : car il ne serait pas juste de mettre à la discrétion d’une espèce secondaire des créatures d’un ordre supérieur, et de subordonner des êtres intelligents au bon plaisir d’un animal sans raison.
En conséquence, si l’homme n’a pas été créé sans but et sans raison (car rien n’est donné au hasard dans les desseins du Créateur) ; s’il est également vrai que ce n’est ni pour son propre avantage, ni pour celui d’aucune autre créature, que Dieu a fait l’homme, quel est donc le motif de la création de l’homme ? Sans doute, si l’on considère la fin première et générale de toutes choses, Dieu n’a pu le créer que pour lui-même, et pour manifester la bonté et la sagesse qui brillent dans tous ses ouvrages ; mais si l’on s’arrête à la fin particulière de l’homme, à celle qui lui est propre, cette fin est qu’il vive, mais non de cette courte vie semblable à un flambeau qui brille un moment et qui s’éteint ensuite pour toujours ; vie périssable que Dieu accorde aux reptiles, aux oiseaux, aux poissons et aux êtres les plus stupides. Dieu devait une autre vie à l’être qui est son image, qui a reçu en partage une âme intelligente et raisonnable, et cette vie qu’il destine à l’homme est immortelle, afin qu’il soit éternellement occupé à connaître son créateur et à admirer sa puissance et sa sagesse, et qu’après avoir suivi sa loi, pratiqué la justice, il jouisse au sein d’une paix inaltérable de la récompense que mérite une vie passée dans la vertu, malgré les combats qui viennent sans cesse d’un corps terrestre et sujet à la corruption.
Nous concevons très-bien que des créatures, qui n’ont été faites que pour l’usage d’autres créatures plus parfaites qu’elles-mêmes, cessent d’exister au même instant que ces dernières ne seront plus ; elles occuperaient alors une place inutile, et dans les œuvres de Dieu il n’est rien de superflu ; mais les créatures faites pour être et pour jouir de leur propre existence ne peuvent jamais périr entièrement par quelque événement que ce soit, puisque l’existence est leur fin propre, et qu’elle est même une partie de leur essence. Ainsi donc, l’homme qui a été créé pour vivre doit subsister éternellement, il doit faire et subir ce qui est conforme à sa nature, les deux parties qui composent son être concourant ensemble à la même fin. L’âme, conformément à sa nature spirituelle, doit se conserver pure et sans altération, et remplir les fonctions qui lui sont propres, c’est-à-dire régler les appétits du corps, porter un jugement sain sur tout ce qui arrive, faire tout avec poids et mesure ; pour le corps, il doit, selon sa nature, se prêter à tout ce que veut la raison, et subir les changements de l’âge, de la figure et de la grandeur, jusqu’au moment de la résurrection ; car elle n’est elle-même qu’une autre transformation, qui doit être la dernière de toutes, et faire passer à un état meilleur ceux qui vivront alors.
Nous sommes aussi certains de ce grand événement que nous le sommes de tant de révolutions qui se sont déjà passées sous nos yeux ; et quand je rentre en moi-même, un sentiment involontaire me fait aimer cette vie, bien que remplie de misères, parce que, après tout, elle convient assez à l’état où Dieu veut nous tenir ici-bas ; mais en même temps l’espérance me montre dans le lointain une éternité de bonheur, et cette espérance n’est point un rêve, elle n’est pas fondée sur la parole de l’homme, toujours trompeuse ; ce n’est point non plus une vaine illusion qui se joue de moi : quel gage plus certain puis-je avoir d’espérer ? J’ai pour garant de mon espoir le but que s’est proposé le Créateur en composant l’homme d’un corps et d’une âme immortelle, en lui donnant la raison, en gravant dans son cœur cette loi sainte qui lui apprend à respecter les dons de Dieu et à mener une vie sage et raisonnable ; car nous comprenons très-bien qu’il n’aurait pas créé l’homme tel qu’il est, qu’il ne l’aurait point paré de tous les priviléges de l’immortalité, s’il n’eût voulu en même temps qu’il fût immortel. Si donc le souverain Créateur a fait l’homme capable de raison pour qu’il pût mener une vie plus parfaite que celle des animaux, et qu’après avoir été sur la terre spectateur et adorateur de la magnificence et de la sagesse qui brillent dans l’univers, il méritât de vivre à jamais dans cette divine contemplation ; si c’est là l’intention de Dieu ; si c’est là ce que demande la nature de l’homme, il est évident que le motif qui a présidé à sa création est la preuve de son immortalité. Or, il ne peut être immortel sans la résurrection ; c’est elle qui le fait revivre et toujours durer.
Après avoir démontré la vérité de la résurrection de l’homme par le motif de sa création, c’est-à-dire par la fin que Dieu s’est proposée en le formant, passons aux autres preuves, et suivons-les dans leur ordre naturel. Après le motif de la création de l’homme vient l’examen de sa nature, puis le jugement qui l’attend, en dernier lieu sa fin dernière. Nous avons exposé la preuve qui devait occuper le premier rang, examinons maintenant quelle est la nature de l’homme.
XIV. La démonstration des vérités fondamentales ou d’un sujet quelconque livré à l’examen, pour être solide et sans réplique, ne doit se fonder sur rien d’étranger à la matière que l’on traite ni sur les vaines opinions des hommes, mais s’appuyer uniquement sur les notions les plus simples et les plus naturelles, ou du moins sur les conséquences immédiates des premiers principes.
S’agit-il des premiers principes, il suffit de les exposer et d’en rappeler le souvenir comme d’une simple notion ; s’agit-il des conséquences de ces principes, de la manière toute naturelle dont elles en découlent et s’y rattachent, il faut procéder avec ordre et justesse pour montrer les suites et la liaison que les vérités plus éloignées ont avec celles qui précèdent, de sorte que la vérité et sa démonstration ne soient pas compromises. Qu’on se garde bien de confondre ce qui doit être distingué, et de briser les nœuds délicats par lesquels se tiennent toutes les vérités ! C’est pourquoi je pense que ceux qui veulent apporter à une question de cette importance l’attention qu’elle mérite, et se décider avec connaissance de cause sur ce qu’il convient de penser de la résurrection des corps, doivent avant toutes choses peser la force des raisons qu’on veut faire valoir, les ranger à la place qui leur convient, voir celles qu’il faut mettre au premier rang ; quelles sont les preuves qu’on doit placer au deuxième ou au troisième, ou par lesquelles on doit finir. Nul doute qu’il ne faille commencer, comme nous l’avons fait, par exposer le motif, c’est-à-dire l’intention du créateur en faisant l’homme ; de là, passer immédiatement à la nature de l’homme, non qu’elle soit, pour le rang, postérieure au motif de sa création, mais il importait d’examiner l’un et l’autre séparément, bien que ces deux raisons n’en fassent qu’une et qu’elles soient d’un poids égal dans la question qui nous occupe ; la vérité de la résurrection tirée de ces preuves qui sont les principales, puisqu’elles découlent de l’œuvre même de Dieu, emprunte une nouvelle force des raisons puisées dans sa Providence, intéressée à punir les uns, à récompenser les autres, à faire voir que nous avions tous une fin dernière, et des moyens pour y parvenir. Plusieurs de ceux qui ont entrepris de prouver la résurrection se sont contentés de cette troisième preuve ; ils ont pensé que le jugement nécessitait la résurrection, qu’il n’en existait pas d’autre raison ; mais ils se trompent, et ce qui le prouve c’est que tous les morts doivent un jour ressusciter, et que tous ceux qui ressuscitent ne seront pourtant pas jugés ; car si la résurrection n’avait lieu qu’à raison du jugement, il faudrait dire que ceux qui n’ont fait ni bien ni mal, c’est-à-dire les enfants au berceau, ne doivent point ressusciter. Mais comme la résurrection aura lieu pour tous, c’est-à-dire pour ceux qui sont morts en bas-âge comme pour les autres, l’argument tiré de ces enfants est sans réplique ; il est évident que le jugement dernier n’est point la cause principale de la résurrection, mais qu’il faut chercher cette cause dans l’intention même du Créateur et dans la nature des êtres créés.
XV. Le motif tiré de l’intention de Dieu suffirait pour nous conduire, par un enchaînement de conséquences toutes naturelles, à l’importante vérité que nous cherchons, c’est-à-dire la résurrection des corps après leur dissolution ; mais il importe de ne passer sous silence aucune des raisons que nous avons mises en avant, et nous ne pouvons surtout nous dispenser de les apporter en faveur de ceux qui ne peuvent voir d’un coup d’œil toutes les conséquences d’un principe. Si on ne les a pas conduits comme par la main, ils ne voient pas combien la raison tirée de la nature de l’homme est rigoureuse pour établir la résurrection. En effet, si la nature de l’homme se compose d’une âme immortelle et d’un corps qui lui fut uni lors de la création ; si l’être et la vie n’ont été départis séparément, ni à la nature de l’âme, ni à celle du corps, mais bien à l’homme, qui réunit ces deux natures, et qui doit avec elles, non-seulement fournir sa carrière ici-bas, mais encore arriver à la fin qui lui est destinée, ne faut-il pas que l’âme et le corps ne forment qu’un seul être où se réunit tout ce qu’éprouve l’âme et le corps, qui raisonne, reçoit des sensations ? Tout l’ensemble et l’enchaînement de ces actes se rapporte à une fin unique : ne faut-il pas que l’harmonie règne dans tout ce qui concerne l’homme, et qu’il en soit de sa fin et de sa destinée comme il en est de sa naissance et de sa vie, de ses actes et de ses affections ? S’il y a unité et harmonie dans tout l’être de l’homme ; s’il y a accord parfait dans toutes les opérations de l’âme et du corps, il faut donc que tout en lui soit destiné à une même chose. Or, il y aura unité dans cette fin, si l’être qui en est l’objet reste le même dans sa constitution ; mais comment l’homme aura-t-il sa constitution véritable, à moins que toutes les parties qui la composent ne se trouvent réunies ? Et comment pourront-elles se réunir, si après leur dissolution elles ne viennent pas se ranger de nouveau et dans le même ordre qu’auparavant ? Cette reconstitution des hommes suppose donc nécessairement la résurrection des corps après leur mort et leur dissolution. Car sans elle les mêmes parties ne se réuniraient point selon leur nature, et le même individu ne serait pas reconstruit ; la faculté de penser et de raisonner a été donnée à l’homme pour parvenir non-seulement à une connaissance distincte des créatures qui sont le plus à sa portée, mais encore à la connaissance de son Dieu, de son bienfaiteur, de sa bonté, de sa sagesse et de sa justice. Tant que la raison pour laquelle Dieu a donné à l’homme cette faculté subsistera, cette faculté doit subsister aussi, et comment subsistera-t-elle sans la nature qui l’a reçue et en qui elle réside ?
Or, c’est en l’homme et non point en l’âme seulement que résident le jugement et la raison. Il faudra donc que l’homme, ce composé d’âme et de corps, subsiste toujours, et il ne peut subsister toujours s’il ne ressuscite ; autrement ce n’est plus, à proprement parler, la nature de l’homme, mais une partie de lui-même qui continue d’exister. Si la nature de l’homme n’est pas conservée intacte, pourquoi l’âme aurait-elle été associée aux douleurs et aux misères du corps ? C’est en vain que, retenu par elle dans la poursuite de ses désirs, le corps est resté docile et soumis au frein de l’âme : cette union de l’âme et du corps une fois rompue, tout serait inutile, l’intelligence, la prudence dans la conduite, la pratique de la justice, l’exemple des vertus, la sagesse des lois ; en un mot, tout ce qu’il y a d’admirable dans l’homme, tout ce qui se fait de bien pour lui, ou plutôt c’est la création, c’est la nature même de l’homme qui est inutile. S’il est vrai que dans toutes les œuvres de Dieu, et dans tous les dons de sa munificence, rien ne s’est fait en vain, il faut de toute nécessité que le corps, selon la nature qui lui est propre, soit immortel comme l’âme elle-même.
XVI. Mais qu’on ne s’étonne pas si j’appelle permanente une vie interrompue par la mort et la corruption ; qu’on réfléchisse plutôt que ce mot a plus d’un sens, et que la différence de durée se mesure sur la différence de nature. Si l’existence des êtres qui subsistent diffère à raison de leur nature, on aurait tort de chercher en nous une continuité de durée semblable à celle qui distingue les purs esprits. Peut-on placer sur la même ligne des substances dont les unes sont supérieures aux autres ? Il ne faut donc pas chercher dans l’homme la continuité d’existence de ces intelligences immatérielles qui ont reçu avec la vie l’immortalité en partage, et subsistent à jamais dans cet état par la seule volonté de Dieu. L’homme, par son âme, est bien immortel depuis la création ; mais par le corps, ce n’est qu’à la faveur de divers changements qu’il peut parvenir à l’incorruptibilité, et voilà la grande raison de cette résurrection dont nous parlons : sans la perdre de vue, nous attendons la dissolution du corps, laquelle doit suivre cette vie d’infirmités et de misères, bien persuadés qu’après viendra le jour qui fera éclore une vie nouvelle exempte de corruption. Nous ne nous comparons point à la brute qui meurt sans retour, nous ne nous égalons point aux purs esprits qui ne meurent jamais : de cette manière, nous n’allons pas légèrement placer au même rang des êtres d’une nature si différente ; et si le mode de durée n’est pas le même dans l’homme, il ne faut pas s’en affliger ni désespérer de la résurrection, parce que la séparation de l’âme d’avec le corps, et la dissolution de ce dernier, semblent mettre quelque interruption dans la continuité de notre vie. Eh ! ne voyez-vous pas que nos esprits venant à s’épuiser, nos fibres à se relâcher, le sommeil paraît suspendre cette vie qui consiste dans le sentiment, et qu’après un repos de courte durée l’homme renaît, pour ainsi dire, tout à coup ? Cependant nous ne craignons pas de dire que c’est la même vie qui continue. Voilà, ce me semble, pourquoi les poëtes ont appelé le sommeil le frère de la mort ; ce n’est pas qu’ils aient prétendu leur donner une même descendance ; mais c’est qu’il existe une grande similitude entre l’état d’un mort et celui d’un homme qui dort : n’est-ce pas le même repos, la même insensibilité pour tout ce qui existe ou arrive en ce moment, ou plutôt n’est-ce pas le même oubli d’eux-mêmes et de leur propre existence. Si nous convenons sans peine que cette vie mortelle, toute sujette qu’elle est, comme nous l’avons dit, à tant de vicissitudes et d’alternatives depuis le moment de notre naissance jusqu’à celui de notre mort, ne laisse pas d’être la même vie, pourrions-nous repousser l’espoir qu’un jour la mort fera place à la vie, et amènera la résurrection, bien que la vie présente soit interrompue quelque temps par la séparation de l’âme et du corps ?
XVII. L’instabilité est le caractère de notre nature, ainsi Dieu l’a voulu, suivez-en les différentes phases. Dès le principe, notre vie et sa durée sont sujettes à bien des vicissitudes, interrompues tantôt par le sommeil, tantôt par la mort, tantôt par les transformations de chaque âge qui se succèdent les unes aux autres d’une manière presqu’insensible. Quel homme, en effet, si l’expérience ne venait au secours de sa raison, pourrait s’imaginer qu’une semence molle et homogène renfermât tant et de si grandes facultés, et les ressorts puissants de toutes ces parties diverses qui s’emboîtent si parfaitement, je veux dire les os, les nerfs, les cartilages, les muscles, les chairs et les entrailles ? Qui de nous soupçonnerait tout cela dans ce germe encore humide ? Quelle différence entre l’état de l’enfance et celui de la jeunesse, entre la jeunesse et l’âge mûr, ou le déclin de la vie ? Dans chacun de ces divers périodes, vous n’appercevez rien qui annonce les suivants, et ces changements passent, les uns inapperçus, d’autres laissant à peine entrevoir quelques indices de ceux qui doivent suivre naturellement. À moins d’être insensé ou complètement aveugle, qui ne convient de cette vérité ? Ne sait-on pas qu’il faut d’abord déposer le germe qui doit former le corps ; qu’à la faveur de ce germe, tous les membres et toutes leurs parties se développent ; que le fœtus ayant vu le jour, le premier âge reçoit son accroissement ; qu’à ce premier développement succède l’âge viril ou l’âge parfait ; à celui-ci, le déclin des facultés naturelles jusqu’à la vieillesse ; qu’enfin la dissolution du corps vient mettre un terme à sa décrépitude. Si donc, dans cette circonstance, où la semence n’indique en aucune manière la vie et la forme de l’homme ; où l’existence ne fait point pressentir la dissolution du corps réduit à ces premiers éléments, on déduit néanmoins, de l’enchaînement naturel des choses, l’existence future de celles qu’on ne peut avoir sous les yeux : à plus forte raison l’enchaînement de nos démonstrations, plus sûr que toutes les preuves d’expérience, doit-il confirmer le dogme de la résurrection ?