Les Tragiques (page 2)

Agrippa d’Aubigné · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Tragiques · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Elle cerchait des yeux deux de ses fils encore;

Nos fronts l’espouvantoient. Enfin la mort dévore

En mesme temps ces trois. J’eu peur que ces esprits

Protestassent mourants contre nous de leurs cris :

Mes cheveux estonnez hérissent en ma teste;

J’appelle Dieu pour juge, et tout haut je déteste

Les violeurs de paix, les perfides parfaicts

Qui d’une salle cause amenent tels effects.

Là je vis estonné les cœurs impitoyables,

Je vis tomber l'effroy dessus les effroyables.

Quel œil sec eust peu voir les membres mi-mangez

De ceux qui par la faim estaient morts enragez!

Et encore aujourd’huy, sous la loy de la guerre,

Les tygres vont bruslants les thresors de la terre,

Nostre commune mère; et le degast du pain

Au secours des lions ligue la pasle faim.

En ce point, lors que Dieu nous espanche une pluie,

Une manne de bleds, pour soustenir la vie,

L homme, crevant de rage et de noire fureur,

Devant les yeux esmeus de ce grand bien-faicteur,

Foule aux pieds ses bien-faicts en villenant sa grace,

Crache contre le Ciel, ce qui tourne en sa face.

La terre ouvre aux humains et son laict et son sein,

Mille et mille douceurs, que de sa blanche main

Elle appreste aux ingrats qui les donnent aux flammes.

Les desgasts font sentir les innocentes ames.

En vain le pauvre en l’air esclatte pour du pain :

On embraze la paille, on faict pourrir le grain.

Au temps que l’affamé à nos portes séjourne,

Le malade se plaint : cette voix nous adjourne

Au throsne du grand Dieu. Ce que l’affligé dit

En l’amer de son cœur, quand son cœur nous maudit.

Dieu l’entend. Dieu l’exauce, et ce cry d’amertume

Dans l’air ni dans le feu volant ne se consume;

Dieu scelle de son sceau ce piteux testament,

On a veii labourer les ongles de l’humain. Pour cercher dans les os et la peau consumée Ce quoiiblioit la faim et la mort affamée.

Cette horreur, que tout œil en lisant a doubté De nos sens, desmentoit la vraie antiquité ; Cette rage s’est veiîe, et les mères non-meres Nous ont de leurs forfaicts pour tesmoings oculaires. C’est en ces sièges lents, ces sièges sans pitié. Que des seins plus aymants s’envole l’amitié. La mère du berceau son cher enfant deslie ; L’enfant qu’on desbandoit autre-fois pour sa vie Se desveloppe icy par les barbares doigts Qui s’en vont destacher de nature les loix ; La mère deffaisant, pitoyable et farousche, Les liens de pitié avec ceux de sa couche. Les entrailles d’amour, les filets de son flanc, Les intestins bruslants par les tressants du sang, Le sens, l’humanité, le cœur esmeu qui tremble. Tout cela se destord et se desmesle ensemble. L’enfant, qui pense encor aller tirer en vain Les peaux de la mammelle, a les yeux sur la main Qui deffaict les cimois ; cette bouche affamée, Triste, sous-rit aux tours de la main bien-aimée : Cette main s’emploioit pour la vie autrefois. Maintenant à la mort elle emploie ses doigts, La mort, qui d’un costé se présente effroyable, La faim, de l’autre bout, bour relie impitoyable. La mère, ayant long-temps combattu dans son cœur Le feu de la pitié, de la faim la fureur, Convoitte dans son sein la créature aimée, Et dit à son enfant, moins mère qu’affamée : « Rend, misérable, rend le corps que je t’ay faict,

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Ton sarig retournera où tu as pris ;

Au sein qui t’allaictoit rentre contre nature :

Ce sein, qui t’a nourry. sera ta sépulture ! »

La main tremble en tirant le funeste couteau,

Qiiand, pour sacrifier de son ventre l’agneau,

Des poulces elle estreind la gorge qui gazouille

Qiielques mots sans accents, croiant qu’on la chatou ille.

Sur l effroiable coup le cœur se refroidit,

Deux fois le fer eschappe à la main qui roidit :

Tout est trouble’, confus, en l’ame qui se trouve

N’avoir plus rien de mère et avoir tout de louve ;

De sa lèvre ternie il sort des feux ardants ;

Elle n’appreste plus les lèvres, mais les dents.

Et des baisers change^ en avides jnor sures !

La faim achevé tout de trois rudes blessures ;

Elle ouvre le passage au sang et aux esprits.

L’enfant change visage et ses ris en ces ris ;

Il pousse trois fumeaux , et, n’aiant plus de mère.

Mourant cerche des yeux les yeux de sa meurtrière.

On dit que le manger de Thyeste pareil Fit noircir et fuir et cacher le soleil. Suivrons-nous plus avant ? Voulons-nous voir le reste De ce banquet d’horreur pire que de Thyeste ? Les membres de ce fils sont connus au repas. Et l’autre, estant deceu, ne les connoissoit pas. Qui pourra vçir le plat oîi la beste farouche Prend les petits doigts cuits, les jouets de sa bouche ; Les yeux esteints. ausquels il y a peu de jours Que de regards mignons s embra^oient ses amours ; Le sein douillet, les bras qui son col plus n’accollent : Morceaux qui saoullent peu et qui beaucoup désolent ?

Fut en pièces taillé par les mains infidelles

Et rendit en ce lieu les ames immortelles,

Qui, pour donner au corps gage de leurs amours,

Leur donne tous les ans leur présence trois jours.

Ainsy le Ciel d’accord uni à vostre mere :

Ces deux (filz de la Terre) en ce lieu veulent faire

Vostre leçon, daignans en ce poinct s’approcher

Pour un jour leur miracle à voz yeux reprocher.

Doncques chacun de vous, pauvres payens, contemple,

Par l’effort de raison ou celuy de l’exemple.

Ce que jadis sentit le troupeau tant prisé

Des escrits où nature avoit thésaurisé :

Bien que du sens la taye eust occupé leur veiüe,

Qu’il y ait tousjours eu le voile de la nüe

Entr’eux et le soleil, leur marque, leur défaut

Vous fasse désirer de vous lever plus haut :

Haussez-vous sur les monts que le soleil redore,

Et vous prendrez plaisir de voir plus haut encore.

Ces hauts monts que je dis sont prophètes, qui font

Demeure sur les lieux où les nuages sont.

C’est le cayer sacré, le palais des lumières.

Les sciences, les arts ne sont que chambrières.

Suivez, aimez Sara, si vous avez dessein

D’estre filz d’Abraham retirez en son sein :

Là les corps des humains et les ames humaines.

Unis au grand triomphe aussy bien comme aux peines,

Se rejoindront ensemble et prendront en ce lieu

Dans leurs fronts honorez l’image du grand Dieu.

Resjouissez-vous donc, ô vous, ames célestes !

Car vous vous réfèrez de voz piteuses restes :

Resjouissez-vous donc, corps guéris du mespris !

Heureux, vous reprendrez voz plus heureux esprits.

Vous voulustes, esprits, et le ciel et l’air fendre

Pour aux corps preparez du haut ciel descendre ;

Vous les cerchastes lors, ore ils vous cercheront,

Ces corps par vous aymez encor vous aimeront :

Vous vous fistes mortels pour voz pauvres femelles,

Elles s’en vont pour vous et par vous immortelles.

Mais quoy ! c’est trop chanter, il faut tourner les yeux,

Esblouis de rayons, dans le chemin des cieux :

C’est faict : Dieu vient reigner ; de toute prophetie

Se void la periode à ce poinct accomplie.

La terre ouvre son sein, du ventre des tombeaux

Naissent des enterrez les visages nouveaux :

Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places

Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces.

Icy, les fondements des chasteaux rehaussez

Par les ressuscitans promptement sont percez ;

Icy, un arbre soit des bras de sa racine

Grouiller un chef vivant, sortir une poictrine ;

Là, l’eau trouble bouillonne, et puis, s’esparpillant,

Sent en soy des cheveux et un chef s’esveillant.

Comme un nageur venant du profond de son plonge,

Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe.

Les corps par les tyrans autrefois deschirez

Se sont en un moment à leurs corps asserrez,

Bien qu’un bras ait vogué par la mer escumeuse.

De l’Affricque bruslée en Tyle froiduleuse,

Les cendres des bruslez volent de toutes parts ;

Les brins, plus tost unis qu’ils ne furent espars,

Viennent à leur posteau en cette heureuse place,

Riants au ciel riant d’une aggreable audace.

Le curieux s’enquiert si le vieux et l’enfant

Tels qu’ils sont jouiront de l’estat triomphant,

JUGEMENT. p.313 Leurs corps n’estans parfaicts ou deffaicts en viellesse : Sur quoy, la plus hardie ou plus haute sagesse Ose presupposer que la perfection Veut en l’age parfaict son élévation, Et la marquent au poinct des trente-trois années Qui estoient en Jésus closes et terminées Quand il quitta la terre et changea, glorieux, La croix et le sepulchre au tribunal des deux. Venons de cette douce et pieuse pensée A celle qui nous est aux saincts escrits laissée. Voici le filz de l’homme et du grand Dieu le fils, Le voicy arrivé à son terme prefix. Des-jà l’air retentit et la trompette sonne, Le bon prend asseurance et le meschant s’estonne ; Les vivants sont saisis d’un feu de mouvement, Ils sentent mort et vie en un prompt changement ; En une période ils sentent leurs extrêmes, Ils ne se trouvent plus eux-mesmes comme eux-mesmes . Une autre volonté et un autre sçavoir Leur arrache des yeux le plaisir de se voir ; Le ciel ravit leurs yeux : du ciel premier l’usage N’eust peu du nouveau ciel porter le beau visage. L’autre ciel, l’autre terre ont cependant fuy ; Tout ce qui fut mortel se perd esvanouy. Les fleuves sont seiche^, la grand mer se desrobe : Ilfalloit que la terre allast changer de robbe. Montagnes, vous sente^ douleurs d’enfantements, Vous fuyez comme agneaux, ô simples éléments ! Cachez-vous, change^-vousj rien mortel ne supporte La voix de l'Eternel, ni sa voix rude et forte. Dieu paroist ; le nuage d’entre luy et nos yeux S’est tiré à l’escart, il est armé de feux :

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