Les Tragiques

Agrippa d’Aubigné · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Tragiques · 2 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LIVRE PREMIER

——

MISERES

Puisqu’il faut s’attaquer aux légions de Rome,

Aux monstres d’Italie, il faudra faire comme

Hannibal, qui, par feux d’aigre humeur arrosez,

Se fendit un passage aux Alpes embrazez.

Mon courage de feu, mon humeur aigre et forte,

Au travers des sept monts fait breche au lieu de porte.

Je brise les rochers et le respect d’erreur

Qui fit douter Cæsar d’une vaine terreur.

Il vit Rome tremblante, affreuse, eschevelée,

Qui, en pleurs, en sanglots, mi-morte, désolée,

Tordant ses doigts, fermoit, deffendoit de ses mains

A Cæsar le chemin au lieu de ses germains.

Mais dessous les autels des idoles j’advise

Le visage meurtry de la captive Eglise,

Qui à sa delivrance (aux despens des hazards)

M’appelle, m’animant de ses trenchants regards.

Mes desirs sont des-ja volez outre la rive

Du Rubicon troublé ; que mon reste les suive

Par un chemin tout neuf, car je ne trouve pas

Qu’autre homme l’ait jamais escorché de ses pas.

Pour Mercures croisez, au lieu de Pyramides,

J’ay de jour le pilier, de nuict les feux pour guides.

Astres, secourez-moy ; ces chemins enlacez

Sont par l’antiquité des siecles effacez,

Si bien que l’herbe verde en ses sentiers accrüe

Est faicte une prairie espaisse, haute et drüe.

Là où estoient les feux des Prophetes plus vieux,

Je tends comme je puis le cordeau de mes yeux,

Puis je cours au matin, de ma jambe arrossée

J’esparpille à costé la premiere rosée,

Ne laissant après moy trace à mes successeurs

Que les reins tous ployez des inutiles fleurs,

Fleurs qui tombent si tost qu’un vray soleil les touche,

Ou que Dieu fenera par le vent de sa bouche.

Tout-puissant, tout-voyant, qui du haut des hauts cieux

Fends les cœurs plus serrez par l’esclair de tes yeux,

Qui fis tout, et conneus tout ce que tu fis estre :

Tout parfaict en ouvrant, tout parfait en connoisire,

De qui l’œil tout courant, et tout voyant aussy,

De qui le soing sans soing prend de tout le soucy,

De qui la main forma exemplaires et causes,

Qui preveus les effects dès le naistre des choses ;

Dieu, qui d’un style vif, comme il te plaist, escris

Le secret plus obscur en l’obscur des esprits,

Puis que de ton amour mon ame est eschauffée,

Jalouze de ton nom, ma poictrine, embrazée

De ton feu pur, repurge aussy de mêmes feux

Le vice naturel de mon cœur vitieux ;

De ce zele tres-sainct rebrusle-moy encore,

Si que (tout consommé au feu qui me devore,

N’estant serf de ton ire, en ire transporté

Sans passion) je sois propre à ta vérité.

Ailleurs qu’à te loüer ne soit abandonnée

La plume que je tiens, puis que tu l’as donnée.

Je n’escry plus les feux d’un amour inconneu ;

Mais, par l’affliction plus sage devenu,

J’entreprens bien plus haut, car j’apprens à ma plume

Un autre feu, auquel la France se consume.

Ces ruisselets d’argent que les Grecs nous feignoient,

Où leurs poëtes vains beuvoient et se baignoient,

Ne courent plus icy ; mais les ondes si claires,

Qui eurent les saphyrs et les perles contraires,

Sont rouges de nos morts ; le doux bruit de leurs flots,

Leur murmure plaisant, hurte contre des os.

Telle est, en escrivant, non ma commune image ;

Autre fureur qu’amour reluit en mon visage.

Sous un inique Mars, parmy les durs labeurs

Qui gastent le papier, et l’ancre de sueurs,

Au lieu de Thessalie aux mignardes vallées,

Nous avortons ces chants au millieu des armées,

En delassant nos bras de crasse tous roüillez,

Qui n’osent s’esloigner des brassards despoüillez.

Le luth que j’accordois avec mes chansonnettes

Est ores estouffé de l’esclat des trompettes :

Icy le sang n’est feint, le meurtre n’y deffaut,

La Mort jouë elle-mesme en ce triste eschaffaut :

Le juge criminel tourne et emplit son urne ;

D’icy, la botte enjambe, et non pas le cothurne,

J’appelle Melpomene, en sa vive fureur,

Au lieu de l’Hypocrene, esveillant cette sœir

Des tombeaux rafraischis, dont il faut qu’elle sorte,

Eschevellée, affreuse, et bramant en la sorte

Que faict la biche après le faon qu’elle a perdu.

Que la bouche luy saigne, et son front esperdu

Face noircir du ciel les voûtes esloignées ;

Qu’elle esparpille en l’air de son sang deux poignées,

Quand, espuisant ses flancs de redoublez sanglots,

De sa voix enroüée elle bruira ces mots :

« O France désolée ! ô terre sanguinaire !

Non pas terre, mais cendre : ô mere ! si c’est mere

Que trahir ses enfants aux douceurs de son sein,

Et, quand on les meurtrit, les serrer de sa main.

Tu leur donnes la vie, et dessous ta mammelle

S’esmeut des obstinez la sanglante querelle ;

Sur ton pis blanchissant ta race se debat,

Et le fruict de ton flanc faict le champ du combat. »

Je veux peindre la France une mere affligée,

Qui est entre ses bras de deux enfants chargée.

Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts

Des tetins nourriciers ; puis, à force de coups

D’ongles, de poings, de pieds, il brise le partage

Dont nature donnoit à son besson l’usage :

Ce voleur acharné, cet Esau malheureux,

Faict degast du doux laict qui doibt nourrir les deux,

Si que, pour arracher à son frere la vie,

Il mesprise la sienne et n’en a plus d’envie ;

Lors son Jacob, pressé d’avoir jeusné meshuy,

Ayant dompté longtemps en son cœur son ennuy,

A la fin se defend, et sa juste colere

Rend à l’autre un combat dont le champ est la mere.

Ni les souspirs ardens, les pitoyables cris,

Ni les pleurs rechauffez, ne calment leurs esprits ;

Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,

Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.

Leur conflict se rallume et faict si furieux

Que d’un gauche malheur ils se crevent les yeux.

Cette femme esplorée, en sa douleur plus forte,

Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;

Elle voit les mutins tous deschirez, sanglants,

Qui, ainsy que du cœur, des mains se vont cerchants.

Quand, pressant à son sein d’une amour maternelle

Celuy qui a le droict et la juste querelle,

Elle veut le sauver, l’autre, qui n’est pas las,

Viole en poursuivant l’asyle de ses bras.

Adonc se perd le laict, le suc de sa poictrine ;

Puis, aux derniers aboys de sa proche ruine,

Elle dit : « Vous avez, felons, ensanglanté

Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;

Or, vivez de venin, sanglante geniture.

Je n’ay plus que du sang pour vostre nourriture ! »

Quand esperduje voy les honteuses pitiez,

Et du corps divisé les funebres moitiz ;

Quand je voy s’apprester la tragedie horrible

Du meurtrier de soy-mesme, aux autres invincible,

Je pense encore voir ung monstrueux geant

Qui va de braves mots les hauts cieux outrageant,

Superbe, florissant, si brave qu’il se treuve

Nul qui de sa valeur entreprenne la preuve ;

Mais, lorsqu’il ne peut rien rencontrer au dehors

Qui de ses bras nerveux endure les efforts,

Son corps est combattu, à soy-mesme contraire ;

Le sang pur ha le moins : le flegme et la colere

Rend le sang non plus sang ; le peuple abat ses loix :

Tous nobles et tous roys, sans nobles et sans roys ;

La masse degenere en la melancholie ;

Ce vieil corps tout infect, plein de sa discrasie,

Hydropique, faict l’eau, si bien que ce geant,

Qui alloit de ses nerfs ses voisins outrageant,

Aussy foible que grand, n’enfle plus que son ventres ;

Ce ventre dans lequel tout se tire, tout entre,

Ce faux dispensateur des commungs excrements

N’envoye plus aux bords les justes aliments ;

Des jambes et des bras les os sont sans moelle ;

Il ne va plus en haut, pour nourrir la cervelle,

Qu’un chime venimeux, dont le cerveau nourry

Prend matiere et liqueur d’un champignon pourry.

Ce grand geant, changé en une horrible beste,

A, sur ce vaste corps, une petite teste,

Deux bras foibles, pendants, des-ja secs, des-ja morts,

Impuissants de nourrir et deffendre le corps ;

Les jambes, sans pouvoir porter leur masse lourde,

Et à gauche et à droict font porter une bourde.

Financiers, justiciers, qui opprimez de faim

Celuy qui vous faict naistre ou qui deffend le pain,

Soubs qui le laboureur s’abbreuve de ses larmes,

Qui souffrez mandier la main qui tient les armes,

Vous, ventre de la France, enflé de ses langueurs,

Faisant orgueil de vent, vous monstrez vos vigueurs.

Voyez la tragedie, abbaissez vos courages.

Vous n’estes spectateurs, vous estes personages :

Car encor vous pourriez contempler de bien loing

Une nef sans pouvoir luy aider au besoing,

Quand la mer l’engloutit, et pourriez de la rive,

En tournant vers le ciel la face demi-vive,

Plaindre sans secourir ce mal oisivement.

Mais quand, dedans la mer, la mer pareillement

Vous menace de mort, courez à la tempeste :

Car avec le vaisseau vostre ruine est preste.

La France donc encor est pareille au vaisseau

Qui, outragé des vents, des rochers et de l’eau.

Loge deux ennemis : l’un tient avec sa troupe

La proue, et l’autre a pris sa retraitte à la pouppe.

De canons et de feux chacun met en esclats

La moitié qui s’oppose, et font verser en bas,

L’un et l’autre enyvré des eaux et de l’envie,

Ensemble le navire et la charge et la vie.

En cela le vainqueur ne demeurant plus fort

Que de voir son haineux le premier à la mort,

Qu’il seconde, authochyre, aussy tost de la sienne,

Vainqueur, comme l’on peut vaincre à la cadmeene.

Barbares en effect, François de nom, François,

Vos fausses loix ont eu des faux et jeunes roys,

Impuissants sur leurs cœurs, cruels en leur puissance;

Rebelles, ils ont veu la désobéissance.

Dieu sur eux et par eux desploia son courroux.

N’ayant autres bourreaux de nous-mesmes que nous.

Les roys, qui sont du peuple et les roys et les pères,

Du troupeau domesticq sont les loups sanguinaires ;

Ils sont l’ire allumée et les verges de Dieu,

La crainte des vivants; ils succèdent au lieu

Des héritiers des morts; ravisseurs de pucelles,

Adultères, souillants les couches des plus belles

Des maris assommez, ou bannis pour leur bien.

Ils courent sans repos, et, quand ils n'ont plus rien

Pour soûler l’avarice, ils cerchent autre sorte

Qui contente l’esprit d’une ordure plus forte.

Les vieillards enrichis tremblent le long du jour ;

Les femmes, les maris, privez de leur amour,

Par l’espais de la nuict se mettent à la fuitte ;

Les meurtriers souldoyez s’eschauffent à la suitte.

L’homme est en proye à l’homme : un loup à son pareil.

Le père estrangle au lict le fils, et le cercueil

Préparé par le fils sollicite le père.

Le frère avant le temps hérite de son frère.

On trouve des moyens, des crimes tout nouveaux,

Des poisons inconnus, ou les sanglants cousteaux

Travaillent au midy, et le furieux vice

Et le meurtre public ont le nom de justice.

Les belistres armez ont le gouvernement.

Le sac de nos citez ; comme anciennement

Une croix bourguignonne espouvantoit nos pères,

Le blanc les faict trembler , et les tremblantes mères

Pressent à l’estomach leurs enfants esperdus,

Quand les grondants tambours sont battants entendus.

Les places de repos sont places estrangeres.

Les villes du millieu sont les villes frontières ;

Le village se garde, et nos propres maisons

Nous sont le plus souvent garnisons et prisons.

L honorable bourgeois, l’exemple de sa ville,

Souffre devant ses yeux violer femme et fille,

Et tomber sans mercy dans l’insolente main

Qui s’estendoit naguère à mandier du pain.

Le sage justicier est traisné au supplice,

Le mal-faicteur luy faict son procès ; l’injustice

Lors on peut voir coupler troupe de laboureurs,

Et d’un soc attaché faire place en la terre

Pour y semer le blé, le soutien de la guerre ;

Et puis, l’an ensuivant, les misérables yeux

Qui des sueurs du front trempaient, laborieux

Quand, subissant le joug des plus serviles bêtes,

Liés comme des boeufs, ils se couplaient par têtes,

Voyant d’un étranger la ravissante main

Qui leur tire la vie et l’espoir et le grain.

Alors, baignés en pleurs, dans les bois ils retournent ;

Aux aveugles rochers les affligés séjournent ;

Ils vont souffrant la faim, qu’ils portent doucement,

Au prix du déplaisir et infernal tourment

Qu’ils sentirent jadis, quand leurs maisons remplies

De démons acharnés, sépulcres de leurs vies,

Leur servaient de crottons, ou pendus par les doigts

A des cordons tranchants, ou attachés au bois

Et couchés dans le feu, ou de graisses flambantes

Les corps nus tenaillés, ou les plaintes pressantes

De leurs enfants pendus par les pieds, arrachés

Du sein qu’ils empoignaient, des tétins asséchés ;

Ou bien, quand du soldat la diète allouvie

Tirait au lieu de pain de son hôte la vie,

Vengé, mais non saoulé, père et mère meurtris

Laissaient dans les berceaux des enfants si petits

Qu’enserrés de cimois, prisonniers dans leur couche,

Ils mouraient par la faim : de l’innocente bouche

L’âme plaintive allait en un plus heureux lieu

Eclater sa clameur au grand trône de Dieu,

Cependant que les Rois, parés de leur substance,

En pompes et festins trompaient leur conscience,

Étoffaient leur grandeur des ruines d’autrui, Gras du suc innocent, s’egaiant de l’ennuy,

Stupides, sans gouster ni pitiez ni merveilles,

Pour les pleurs et les cris sans yeux et sans oreilles.

Icy je veux sortir du general discours

De mon tableau public : je fleschiray le cours

De mon fil entrepris, vaincu de la memoire

Qui effraye mes sens d’une tragicque histoire :

Car mes yeux sont tesmoings du subject de mes vers.

Voicy le reistre noir foudroyer au travers

Les masures de France, et comme une tempeste,

Emportant ce qu’il peut, embraszr tout le reste.

Cet amas affamé nous fit à Mont-moreau

Voir la nouvelle horreur d’un spectacle nouveau.

Nous vismes sur leurs pas une troupe lassée,

Que la terre portoit, de nos pas harassée.

Là de mille maisons on ne trouva que feux,

Que charongnes, que morts ou visages affreux.

La faim va devant moi : force que je la suive.

J'oy d’un gosier mourant une voix demi-vive;

Le cry me sert de guide, et faict voir à l’instant

D’un homme demi-mort le chef se debattant,

Qui sur le seuil d’un huis dissipoit sa cervelle.

Ce demi-vif la mort à son secours appelle

De sa mourante voix. Cet esprit demi-mort

Disoit en son patois {langue de Perigort) :

« Si vous estes François, François, je vous adjure,

Donnez secours de mort : c’est l’aide la plus seure

Que j'espere devons, le moien de guerir.

Faictes-moy d’un bon coup et promptement mourir.

Les reistres m’ont tué par faute de viande :

Ne pouvant ni fournir ne sçavoir leur demande,

D’un coup de coutelas l’un d’eux m’a emporté

Ce bras que vous voyez près du lict, à costé;

J’ay au travers du corps deux balles de pistolle. »

Il suivit, en coupant d’un grand vent sa parolle :

« C’est peu de cas encor, et, de pitié de nous.

Ma femme en quelque lieu, grosse, est morte de coups.

Il y a quatre jours qu’aiants esté en fuitte,

Chassez à la minuict, sans qu’il nous fust licite

De sauver nos enfants, liez en leurs berceaux,

Leurs cris nous appelloient, et entre ces bourreaux,

Pensans les secourir, nous perdismes la vie.

Helas ! si vous avez encore quelque envie

De voir plus de malheur, vous verrez là-dedans

Le massacre piteux de nos petits enfants. »

J’entre, et n’en trouve qu’un, qui, lié dans sa couche.

Avait les yeux flestris; qui de sa pasle bouche

Poussoit et retirait cet esprit languissant

Qui, à regret son corps par la faim delaissant

Avait lassé sa voix bramant après sa vie.

Voicy après entrer l’horrible anatomie

De la mère assechée : elle avoit de dehors,

Sur ses reins dissipez traisné, roulé son corps,

Jambes et bras rompus; une amour maternelle

L’esmouvant pour autruy beaucoup plus que pour elle,

A tant elle approcha sa teste du berceau,

La releva dessus. Il ne sortait plus d’eau

De ses yeux consumez de ses playes mortelles

Le sang mouillait l’enfant; point de laict aux mammelles,

Mais des peaux sans humeur. Ce corps séché, retraict,

De la France qui meurt fut un autre pourtraict.

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