De bono coniugali (Le bien du mariage) (page 2)
36. — 4. I Cor. IV, 5.
n'y en aura plus aucune. De même que, dans les temps anciens, la pluralité des femmes figurait la multitude soumise à Dieu, au sein de toutes les nations de la terre; de même aujourd'hui l'unité de mariage figure l'unité que nous formerons tous dans la cité céleste, sous le regard et la puissance de Dieu. Comme il est impossible de servir deux ou plusieurs maîtres; de même il n'a jamais été, il n'est pas, il ne sera jamais permis à une femme d'avoir simultanément plusieurs maris. Apostasier le culte d'un seul Dieu et se jeter dans une superstition adultère a toujours été un crime. Même dans le but de se former une postérité plus nombreuse, jamais nos saints n'ont imité le Romain Caton, qui, de son vivant, livrait sa femme à un autre pour que celui-ci en reçût des enfants. Dans le mariage chrétien, la sainteté du sacrement l'emporte sur la fécondité.
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CHAPITRE XIX. LA CONTINENCE CHRéTIENNE COMPARéE A LA FéCONDITé DES PATRIARCHES.
22. Ainsi donc ceux mêmes qui se marient dans la vue seulement d'avoir une postérité et de réaliser: ainsi la On du mariage, ne peuvent soutenir la comparaison avec les patriarches; car ceux-ci, en demandant une famille, avaient des motifs bien plus élevés. Aussi quand Abraham reçut l'ordre d'immoler son fils, transporté soudain d'un héroïque dévouement, il n'eût pas épargné le fruit de ses plus ardents désirs, si son bras n'eût été retenu par Celui au nom de qui il l'avait levé (1). Il nous reste à examiner si, du moins, la continence chrétienne peut être comparée à la fécondité patriarcale. Jusque-là nous n'avons rien trouvé de comparable aux patriarches ; se pourrait-il que les vierges l'emportassent sur eux ? Il est certain d'abord que le mariage, dans les patriarches, l'emportait de beaucoup sur le mariage tel qu'il doit être; il est certain aussi que ce denier est de beaucoup inférieur à la continence. Alors, comme maintenant, le but du mariage était d'avoir des enfants; car c'est le but de tout être mortel de chercher quelqu'un qui le remplace après sa mort. Dire que ce désir n'est pas bon, c'est ignorer que Dieu est le créateur de tons les biens célestes et terrestres, immortels et mortels. Les animaux eux-mêmes ne sont pas
1. Gen. XXII, 12.
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privés de cet instinct dans la génération, surtout les oiseaux qui mettent tant d'empressement à construire leurs nids, à former une sorte d'amitié conjugale et à nourrir leurs petits. Quant aux patriarches, en qui la chasteté, aidée de la protection du ciel, consistait, suivant certains auteurs, à produire dans le mariage des fruits jusqu'à trente pour un, ils donnaient à ce besoin de toute nature mortelle un caractère de sainteté bien plus relevé. S'ils voulaient des enfants, c'était en vue de Jésus-Christ, afin de distinguer de toutes les autres nations, la race qui devait être la sienne selon la chair. Dieu lui-même l'avait ainsi voulu, comme si la prophétie à ses yeux la plus frappante dût être celle qui signalait la race et la nation dans laquelle le Verbe devait s'incarner. Si donc le mariage des chrétiens est une couvre sainte, que devons-nous penser du but qu'entrevoyait Abraham dans l'acte du mariage, quand il ordonnait à son serviteur de placer la main sur son fémur et de faire un serment relatif à la femme qu'il devait procurer à son fils (1) ? En effet, que signifiait ce placement de la main, ce serment au nom du Seigneur, si ce n'est que le Seigneur du ciel viendrait un jour dans une chair qui tirerait de lui son origine? Le mariage est donc un bien; mais les époux sont d'autant plus saints qu'ils sont plus chastes, plus fidèles et plus craignant Dieu, surtout s'ils nourrissent spirituellement les enfants qu'ils désirent charnellement.
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CHAPITRE XX. LES PURIFICATIONS ANCIENNES.
23. La loi prescrivait une purification après l'acte conjugal;
mais on ne doit pas en conclure que cet acte soit un péché; si l'on n'en voit pas dans ce que l'Apôtre tolère avec indulgence, quoique trop répéter cette sorte d'actes soit un obstacle à la prière. On sait qu'en beaucoup de points la loi n'était qu'une ombre et une figure. Ainsi la semence encore informe qui doit former le corps de l'homme, devait signifier une vie informe et grossière; cette grossièreté de la vie, pour disparaître, a besoin de la doctrine et de l'enseignement; c'est ce que symbolisait la loi de la purification obligatoire après toute émission de la semence. L'émission qui se produit durant le sommeil n'est pas un péché; cependant elle
1. Gen. XXIV, 2-4.
devait être suivie aussi de la purification. Il est vrai que certains auteurs y voient un péché, prétendant qu'elle est toujours le résultat d'un désir coupable. Mais c'est là une erreur. Du moins on ne peut voir un péché dans les règles mensuelles de la femme; néanmoins la loi ancienne les faisait suivre encore d'une expiation (1) ; sans doute parce qu'il y a là aussi la matière difforme d'où résulte le développement du corps. Quand donc a lieu cette émission de matière informe, la loi y considère l'image d'un coeur qui se répand et se dissipe sans honneur et sans frein. La purification, à son tour, figure clairement la nécessité de comprimer les élans de ce coeur. Enfin, est-ce donc un péché de mourir, et n'est-ce pas un acte d'humanité d'ensevelir les morts ? Cependant, même alors, la purification était obligatoire (2). Non, le corps privé de vie n'est pas un péché; mais il symbolise parfaitement l'état d'une âme dépouillée de la justice.
24. Je conclus donc que le mariage est chose bonne, et que l'on peut aisément le justifier de toutes les calomnies. Et si l'on veut parler du mariage des saints patriarches, je demande, non pas quel mariage, mais quelle continence peut lui être comparée. Mais il est inutile de comparer mariage à mariage, puisque partout le mariage est un don d'égale valeur accordé à la nature encore sujette à la mort; il s'agit de comparer des hommes qui usent du mariage, avec d'autres hommes qui en ont usé bien différemment; et comme je ne trouve personne, parmi les derniers, que je puisse comparer aux premiers, je dois chercher des termes de comparaison parmi ceux qui ont observé la continence. Oserait-on dire qu'Abraham n'a pu conserver la continence en vue du royaume des cieux, lui qui, pour arriver à ce royaume, n'hésita pas un seul instant à immoler son fils unique, le seul objet pour lequel le mariage lui était devenu cher ?
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CHAPITRE XXI. LA CONTINENCE COMME HABITUDE ET COMME ACTE.
25. La continence est une vertu, non pas du corps mais du cœur. Or quelquefois les vertus du cœur se traduisent en actes, quelquefois elles restent à l'état caché de simples habitudes. La vertu du martyre, par exemple, parait avec éclat et se manifeste en face des souffrances
1. Lévit. XV. — 2. Nomb. XIX, 11.
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à supporter; mais combien de martyrs de volonté, à qui, pour le devenir réellement, il ne manque que l'épreuve qui leur permettrait de produire aux yeux des hommes ce qui en eux n'est connu que de Dieu, et de manifester au dehors ce qui existe réellement dans leur coeur ! Job, avant son épreuve, possédait la patience aux yeux de Dieu, qui lui rendait ce témoignage; mais il fallut l'épreuve pour révéler cette patience aux hommes (1).
L'épreuve arriva, et cette vertu jusque-là cachée dans son âme, se manifesta extérieurement, mais elle existait déjà. De même saint Timothée possédait la vertu de tempérance, et saint Paul ne la lui ravit pas en lui conseillant d'user d'un peu de vin à cause de son estomac et des défaillances qu'il éprouvait fréquemment (2) . Autrement, t'eût été un pernicieux conseil; t'eût été l'intéresser à la santé de son corps, au détriment de la vertu de son âme. Mais comme cette vertu pouvait très-bien se concilier avec l'invitation qui lui était adressée, Timothée put soulager son corps en prenant du vin, et conserver dans son âme la vertu de tempérance.
En général on entend par habitude ce qui nous permet d'agir, quand il en est besoin. Lors même que nous n'agissons pas, nous conservons le pouvoir d'agir. En appliquant ces principes à la continence charnelle, nous pouvons affirmer que cette habitude n'est point en ceux dont il est dit: « S'ils ne peuvent se contenir, qu'ils se marient (3) ». Mais elle est le privilège de ceux dont il est dit: « Que celui qui peut saisir saisisse (4)». C'est ainsi que, guidées par cette habitude de la continence, les âmes parfaites ont toujours usé des biens terrestres, quand ces biens étaient nécessaires pour obtenir un but ultérieur ; elles en usaient sans attache , et tout en conservant le pouvoir de ne pas en user, quand aucun besoin ne les y contraignait. Pour bien user de ces biens terrestres, il faut pouvoir ne pas en user. En effet, pour un grand nombre, il est plus facile de ne pas jouir que de jouir avec modération; d'où il suit que pour pouvoir user sagement, il faut que l'on puisse s'interdire l'usage même. Saint Paul faisait allusion à ce principe quand il disait: «Je sais être dans l'abondance et dans la privation (5) ».
Se trouver dans la détresse c'est le sort commun
1. Job. I. — 2. Tim. V, 23. — 3. I Cor. VII, 9. — 4. Matt. XIX, 12. — 5. Philip. IV, 12.
à tous les hommes; mais c'est le propre des grandes âmes de savoir la supporter. De même, tous peuvent jouir de l'abondance; mais savoir en jouir, cela n'appartient qu'à ceux qui ne se laissent pas corrompre par elle.
26. Afin de montrer plus clairement encore que la vertu peut exister comme habitude sans se traduire en actes, j'invoque un exemple hors de doute pour des catholiques, celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que dans la chair réelle dont il était revêtu, il ait eu faim et soif, qu'il ait mangé et bu, c'est un point sur lequel l'Evangile ne nous permet pas d'hésiter un seul instant. Conclura-t-on delà qu'il n'avait pas, au même degré que saint Jean-Baptiste, la vertu de tempérance? « Jean est venu ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit: Il est possédé du démon; le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant, et ils ont dit : Celui-ci est un homme vorace et un ivrogne, l'ami des publicains et des pécheurs». Ne dit-on pas de nos pères ses serviteurs; de leur manière d'agir et de parler au sujet du mariage : Voilà des hommes passionnés et impurs, amis des femmes et de la volupté ? Le reproche fait à Jésus-Christ n'était qu'une honteuse calomnie, quoiqu'il fût vrai qu'il ne portât pas la mortification extérieure aussi loin que saint Jean, c'est lui-même qui nous le déclare : « Jean est venu, a dit-il, ne mangeant ni ne buvant; et le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant » ; de même les accusations portées contre nos pères étaient d'une fausseté évidente. Ici c'est d'un Apôtre vierge que les païens disent : Il a les secrets de la magie; là c'est un prophète du Christ, vivant dans l'état du mariage et ayant des enfants, et les Manichéens s'écrient : c'est un voluptueux.
« Mais la sagesse a été justifiée par ses enfants (1) ». Ces paroles du Sauveur suivent immédiatement celles où il est question de saint Jean et de lui-même. « La sagesse a été justifiée par ses enfants »
; car ils savent que la vertu de continence doit toujours exister, en tant qu'habitude, tandis que pour se traduire en acte, elle a besoin de circonstances et d'occasions favorables. Dans les martyrs la vertu de patience s'est manifestée par les oeuvres, tandis que dans les autres saints elle est restée à l'état de disposition intérieure.
De même donc que le mérite de la patience n'est
1. Matt. XI, 18, 19.
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pas plus grand en saint Pierre, qui a été martyrisé, qu'en saint Jean qui n'a pas subi le martyre; de même le mérite de la continence, dans saint Jean qui est resté vierge, n'est pas plus grand que dans Abraham qui a engendré des enfants. Car le célibat de saint Jean et le mariage d'Abraham, eu égard à la différence des temps, ont tourné à la gloire de Jésus-Christ; et cependant la continence dans le premier se produisit en action, et le second ne la posséda que comme habitude.
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CHAPITRE XXII. LA CONTINENCE AVANT ET DEPUIS JéSUS-CHRIST.
27. Il est donc certain que, sous l'ancienne loi, qui suivit l'ère des patriarches, quand la malédiction avait été portée contre ceux qui restaient sans postérité en Israël (1), celui qui ne pouvait garder la continence ne le montrait pas, tout en possédant ce pouvoir. Mais depuis que la plénitude des temps est accomplie (2), depuis qu'il a été dit: « Que celui-là « comprenne, qui peut. comprendre », désormais et jusqu'à la fin du monde, celui qui en a le pouvoir agit en conséquence;
mais que celui qui ne veut pas user de ce pouvoir, ne doit pas dire faussement qu'il le possède.
Cependant c'est sous ce règne de Jésus-Christ que nous voyons des hérétiques corrompre les bonnes moeurs par des discours mauvais', faire appel à une ruse aussi vaine que téméraire et dire au chrétien qui veut garder la continence et refuse le mariage: Es-tu donc meilleur qu'Abraham ? Qu'à ces paroles le chrétien ne se trouble pas ; qu'il évite de répondre qu'il se croit meilleur, mais qu'il ne renonce pas à sa résolution ; car autant sa réponse serait fausse, autant son action serait blâmable. Qu'il se contente de dire: Il est vrai que je ne suis pas meilleur qu'Abraham, mais je sais aussi que la chasteté virginale l'emporte sur la chasteté conjugale. Dans ses oeuvres Abraham n'avait que la dernière, mais dans son coeur il les avait toutes les deux. Car sa vie conjugale fut extrêmement chaste; il aurait pu conserver la chasteté virginale, mais les circonstances s'y opposaient. Quant à moi, il m'est plus facile de renoncer au mariage dont usa Abraham, que d'user du mariage comme il en usa. Voilà pourquoi, si je suis meilleur que ceux qui, vu l'incontinence de
1. Deut. XXV, 5-10. — 2. Gal. IV, 4. — 3. I Cor. XV, 33.
leur coeur, ne peuvent pas ce que je puis; je ne vaux pas mieux que ceux qui, à raison de la différence des temps, n'ont pas fait ce que je fais. Car ce que je fais aujourd'hui ils l'auraient mieux fait que moi, si le temps en eût été venu ; et ce qu'ils ont fait, je ne le ferais pas aussi bien, s'il me fallait le faire. Toutefois se rencontre-t-il quelqu'un qui se sente et se connaisse assez pour conserver intacte dans son coeur la vertu de continence, si pour accomplir un devoir de religion il était contraint d'entrer dans le mariage, et pour être père et mari comme l'était Abraham? A cette demande captieuse qui lui est faite, qu'il ne craigne pas de répondre: Il est vrai, je ne suis pas meilleur qu'Abraham, même sous le rapport de la continence qu'il possédait réellement quoiqu'invisiblement, mais je puis lui être comparé puisque je possède la même vertu tout en menant un autre genre de vie. Qu'il tienne hardiment ce langage; car en y glorifiant le don qui lui est fait, il n'est point insensé puisqu'il dit la vérité. Si néanmoins il prend des ménagements, de crainte qu'on n'ait de lui une estime exagérée (1), qu'il évite de se mettre lui-même en jeu, qu'il parle, non pas de la personne mais de la chose même, et qu'il affirme qu'on ressemble à Abraham, quand on peut ce qu'il a pu. Mais il peut se faire que la vertu de continence se trouve à un moindre degré dans l'âme de celui qui n'use pas du mariage que dans Abraham qui en a usé ; je ne crains cependant pas d'ajouter que cette continence est encore plus grande cri lui qu'elle ne l'est dans celui qui s'est résigné à la chasteté conjugale, parce qu'il ne pouvait en faire davantage.
A son tour, que la vierge qui rapporte toutes ses pensées a Dieu, afin de se rendre sainte de corps et d'esprit (2), quand elle s'entendra faire cette impudente question : « Es-tu donc meilleure que Sara? » réponde sans crainte: Je suis meilleure que celles qui n'ont pas ma vertu de continence, mais je ne crois pas que Sara soit de ce nombre, car avec cette vertu elle a agi comme l'exigeait son époque. Quant à moi je ne suis pas soumise à cette nécessité, et je puis réaliser dans mon corps la vertu. qu'elle ne conservait que dans son coeur.
28. En comparant ces vertus l'une à l'autre, il est évident que la chasteté virginale l'emporte sur la chasteté conjugale, quoique toutes deux soient bonnes en elles-mêmes. Mais si nous comparons les hommes entre eux, le meilleur sera celui qui possède, le bien le plus excellent. Or celui qui, dans le même genre, possède plus, possède aussi moins; tandis que la réciproque ne peut pas être vraie. Dans le nombre soixante se trouve le nombre trente, tandis qu'il est faux de dire que trente renferme soixante : de même dans l'accomplissement des devoirs on peut ne pas faire les actes de telle vertu que pourtant l'on possède; par exemple on peut avoir la vertu de miséricorde et ne rencontrer aucun malheureux à qui l'on puisse faire l'aumône.
29. De là il suit que c'est à tort que l'on voudrait comparer les hommes les uns aux autres, en ne se plaçant qu'à un seul point de vue. Car il peut se faire que l'un possède ce que l'autre n'a pas, mais qu'il remplace par un bien plus excellent. Ainsi l'obéissance est assurément supérieure à la continence. En effet, nous ne trouvons nulle part, dans les saintes Ecritures, de condamnation portée contre le mariage; tandis que la désobéissance y est partout sévèrement condamnée. Si donc vous me présentez une personne engagée dans la virginité perpétuelle, mais désobéissante, et une autre qui , engagée dans le mariage parce qu'elle n'a pu rester vierge, se montre toujours d'une obéissance parfaite, à laquelle des deux donneriez-vous la préférence? Est-ce à celle qui mérite moins de louanges, que si elle était vierge, ou à celle que l'Ecriture condamne, toute vierge qu'elle soit? De même si vous comparez une vierge intempérante à une épouse. parfaitement sobre, hésiterez-vous à porter un jugement semblable? Le mariage et la virginité sont deux biens dont l'un l'emporte sur l'autre; la sobriété et l'obéissance sont également des biens réels, tandis que l'intempérance et la désobéissance sont des maux véritables. Or il est mieux de posséder tous les biens, ou des biens inférieurs, que d'unir un grand mal à un grand bien; mieux vaut n'avoir que la taille de Zachée avec une bonne santé, que d'être malade avec la taille de Goliath.
30. Mais au lieu de comparer une vierge, de tous points désobéissante, à une épouse obéissante, supposons uniquement que la vierge est moins obéissante que l'épouse, sans oublier que celle-ci n'a que la chasteté conjugale, par elle-même bien inférieure à la chasteté virginale. Je suppose donc qu'il y a d'autant moins d'obéissance qu'il y a plus de chasteté et réciproquement, sans oublier qu'avant d'établir une comparaison entre l'une et l'autre, il demeure bien certain que l'obéissance est la. mère de toutes les vertus. D'où il suit que l'obéissance peut exister sans la virginité, puisque la virginité n'est que de conseil et non de précepte, et , quand je parle d'obéissance, j'entends l'obéissance à l'égard des préceptes. C'est dire clairement que si l'obéissance peut. exister sans la virginité, elle est absolument inséparable de la chasteté. En effet c'est le propre de la chasteté de résister à la fornication, à l'adultère, à toute passion illicite ; autrement , on viole les préceptes divins et on renonce à l'obéissance. Au contraire, la virginité peut exister sans l'obéissance, car une femme, toute résolue qu'elle est de conserver la virginité, peut désobéir et violer les commandements. Ne connaissons-nous pas un grand nombre de vierges, coupables de loquacité, de curiosité, d'intempérance, d'avarice, d'orgueil, et semant la discorde? Or il y a là violation formelle d'autant de préceptes, et autant d'actes de désobéissance ;qui donnent la mort, comme ils l'ont donnée à la première femme. Ainsi, non-seulement je préfère une épouse obéissante à une vierge qui ne l'est pas ; je mets encore une épouse plus obéissante au-dessus d'une vierge qui l'est moins.
31. C'est en vertu de l'obéissance qu'Abraham, à la fois époux et père, accepta d'immoler lui-même son. fils unique ; quand sur lui seul reposait l'accomplissement de cette promesse: « Je te susciterai une race en Isaac (1) ». Avec quel empressement, plus vif encore, il eût embrassé la virginité, si Dieu la lui eût demandée ! Comment, dès lors, ne pas nous étonner de rencontrer des chrétiens de l'un et de l'autre sexe, qui, après avoir embrassé la continence absolue, n'obéissent qu'avec une coupable négligence aux préceptes, et montrent tant d'ardeur à se refuser ce qui leur est permis? Comment ne pas voir que c'est
1. Gen. XXI, 12.
122
une profonde erreur de vouloir comparer ces pères et ces mères des temps primitifs, avec les hommes et les femmes de notre époque qui vivent sans doute dans la virginité, mais qui sont moins obéissants ; lors même que les patriarches n'auraient pas été intérieurement disposés à faire ce que font extérieurement ceux-ci ? Si donc, il leur est un jour donné de suivre l'Agneau en chantant le cantique nouveau selon cette parole de l'Apocalypse: « Ceux-là suivent l'Agneau, qui n'ont jamais connu de femmes (1) » ; le seul mérite qu'ils auront à présenter, ce sera d'être restés vierges. Toutefois qu'ils se gardent bien de se préférer aux saints patriarches qui ont usé chastement du mariage. Nous l'avons dit, tout ce qui, dans l'usage du mariage, se fait en dehors des exigences de la génération, est toujours une souillure, ne fût-elle que vénielle ; autrement, s'il n'y avait aucune faute, pourquoi le pardon que promet l'Apôtre ? Or, je dis que si les enfants qui suivent l'Agneau n'avaient pas persévéré dans la virginité, je m'étonnerais beaucoup qu'ils fussent innocents de ces souillures.
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CHAPITRE XXIV. TROIS SORTES D'AVANTAGES DANS LE MARIAGE DES CHRéTIENS.
32. Parmi toutes les nations et aux yeux de tous les hommes, le désir d'une postérité et la fidélité conjugale impriment au mariage un caractère de bonté réelle. Chez les chrétiens, il faut y ajouter la sainteté du sacrement qui défend à une épouse répudiée de convoler à de nouvelles noces, pendant la vie de son premier mari, lors même qu'elle n'aspirerait à un nouveau mariage que dans le but d'avoir des enfants. Ce but, en effet, est le seul que l'on doive se proposer dans le mariage. Supposé qu'il ne puisse être obtenu, le lien nuptial n'est pas brisé pour ce seul motif, il ne peut l'être que par la mort de l'un des deux époux. On ordonne un clerc pour diriger une réunion de fidèles ; supposé que cette réunion n'ait pas lieu, le sacrement de l'ordre reste validement conféré. Bien plus, lors même qu'en punition de quelque faute ce clerc mériterait d'être interdit des fonctions de son ordre, il conserve toujours
1. Apoc. XIV, 4.
le caractère du sacrement et il le portera au jugement dernier. Que la génération soit le but du mariage, c'est ce qui résulte de ces paroles de l'Apôtre : « Je veux que les jeunes veuves se marient»; puis supposant qu'on lui demande pourquoi, il continue : « Afin de créer des enfants et de devenir mères de famille (1) ». Quant à la fidélité conjugale, il s'exprime ainsi : .« L'épouse n'a pas la puissance sur son propre corps, cette puissance appartient au mari ; de même l'époux n'a pas la puissance sur son propre corps, cette puissance appartient à la femme ». Parlant enfin de la sainteté du sacrement, il s'écrie : « Que l'épouse ne se sépare point de son mari ; si elle s'en sépare, qu'elle s'interdise tout nouveau mariage , ou qu'elle se réconcilie avec son époux. De même, que le mari ne renvoie point sa femme ». Tels sont donc les biens qui impriment au mariage tout autant de caractères de bonté : les enfants, la fidélité, le sacrement.
Toutefois, depuis Jésus-Christ, il est plus parfait de renoncer à cette postérité charnelle, de conserver la virginité perpétuelle et de n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ; pourvu néanmoins que ce soit dans le dessein de fixer toutes ses pensées en Dieu, de ne chercher à plaire qu'à lui seul (2), en d'autres termes, de chercher constamment à ne pratiquer pas moins l'obéissance que la continence. Cette obéissance a été la vertu radicale, et comme la vertu mère des saints patriarches. Quant à la continence elle n'était en eux que comme habitude de l'âme. Or, je dis que cette obéissance qui les rendait justes et saints, qui les disposait à toute sorte de bonnes oeuvres, les eût aussi rendus et conservés vierges, s'il leur avait été prescrit de s'interdire tout commerce avec une femme. En effet, admettez un ordre ou un conseil qui les appelle à la virginité, ne leur était-il pas plus facile d'y répondre que de se montrer prêts, par obéissance, à immoler le seul enfant qui avait été le but de leur mariage?
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CHAPITRE XXV. LES PATRIARCHES VENGéS DES CALOMNIES MANICHéENNES.
1. I Tim, V, 14. — 2. I Cor. VII, 4, 10, 11, 32.
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de l'Ancien Testament d'injustes calomnies au sujet de leurs femmes et les accusant d'incontinence. Je crois, dans ce qui précède, leur avoir suffisamment répondu. Mais sont-ils capables de comprendre qu'ils n'ont péché: ni contre la nature, puisque ce n'était point par libertinage mais pour avoir des enfants qu'ils usaient de leurs femmes; ni contre les usages reçus, puisqu'ils ne faisaient que suivre la coutume de leur temps; ni contre aucun précepte, car alors aucune loi ne leur défendait d'agir comme ils l'ont fait? Quant à ceux qui ont illicitement usé des femmes, ou bien l'Ecriture a répandu sur eux un blâme solennel, ou bien en nous proposant leurs fautes à lire, l'Esprit-Saint veut que nous les condamnions, que nous évitions leurs désordres, au lieu de les approuver ou de les imiter.
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CHAPITRE XXVI. RESPECT DU AUX SAINTS PATRIARCHES. JOINDRE L'HUMILITé A LA VIRGINITé.
34. De toutes nos forces donc nous invitons les époux chrétiens à ne pas juger les saints patriarches selon leur propre faiblesse, ne se jugeant que d'après eux-mêmes, comme s'exprime l'Apôtre (1) ; comprenez plutôt quelle force d'âme il leur fallait déployer pour ne céder en rien à leurs passions, pour résister aux mouvements de la chair, pour se conserver dans les justes limites de la génération, autant que l'exigeaient l'ordre de la nature, les moeurs de leur époque et les lois divines. D'où peuvent donc venir ces soupçons désavantageux, si ce n'est, ou bien de l'incontinence qui rend le mariage nécessaire, ou bien de l'usage immodéré du. mariage lui-même ? Quant à ceux qui gardent la continence, quant aux maris qui, après la mort de leur femme, aux femmes qui, après la mort de leur mari, ou enfin quant aux époux qui, l'un et l'autre et d'un consentement réciproque, ont voué la continence, ils n'ignorent pas sans doute qu'ils ont droit à une plus belle récompense que celle qu'ils auraient obtenue par la
1. II Cor. X, 12.
chasteté conjugale. Cependant loin de mépriser intérieurement, qu'ils regardent, comme bien supérieur à leur propre continence, le mariage de ces patriarches, dont l'union était toute prophétique, qui ne cherchaient dans cette union que la postérité, et qui dans cette postérité même ne voyaient qu'un moyen de faciliter et de hâter la venue du Sauveur.
35. Nous rappelons également aux vierges des deux sexes qui vouent à Dieu leur intégrité, de chercher, pour le trésor qu'ils conservent sur la terre, une protection efficace dans une humilité d'autant plus profonde, que ce qu'ils ont voué est plus élevé et plus divin. N'est-il pas écrit : « Plus vous êtes grand, plus vous devez en tout vous humilier (1) ? » C'est à nous d'exalter leur glorieux privilège, c'est à eux de s'appuyer sur une humilité profonde. Nous avons parlé de certaines grandes figures patriarcales, auxquelles les vierges mêmes ne peuvent se préférer parce que, si ces vierges étaient mariées, elles n'auraient point porté aussi haut la vertu. Cependant lors même qu'à la suite d'un premier mariage les époux de notre temps auraient voué la continence, les vierges n'hésitent pas un seul instant à regarder leur état comme l'emportant sur le leur, non pas autant que Susanne l'emporte sur Anne, mais autant que Marie l'emporte sur ces dernières. Je ne parle ici que de la sainte intégrité de la chair ; car de qui sont ignorés les autres mérites de Marie ?
Que leur vie réponde donc à leur haute vocation, et ils seront assurés de la brillante récompense qui les attend ; qu'ils n'oublient pas que si, entre eux et tous les fidèles, ces membres élus et bien-aimés du corps de Jésus-Christ qui viendront en grand nombre de l'Orient et de l'Occident, il doit y avoir une différence de gloire, proportionnée aux mérites, néanmoins ils prendront également place dans le royaume de Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob (2), lesquels sont devenus époux et pères non pour suivre les penchants du siècle, mais en vue du Christ.
1. Eccli. III, 20.— 2. Matt. VIII, 11.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm