De magistro (Le Maître) (page 2)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — trad. abbaye de Port-Valais · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LE LANGAGE EST INSTITUÉ POUR INSTRUIRE OU RAPPELER LES SOUVENIRS. (suite)

Aug. Vois-tu aussi ce que je prétends démontrer ? — Ad. Pas encore — Aug. Ainsi tu ne vois pas que le nom est ce qui sert, à nommer quelque chose ? — Ad. Il n’est rien au contraire que je voie plus clairement. — Aug. Tu vois donc que Oui est un nom, puisqu’on nomme Oui ce qui était en lui ? — Ad. Je ne puis le nier. — Aug. Mais si je te demandais à quelle partie du discours se rapporte Oui ; tu dirais, je présume, que c’est non pas au nom, mais à l’adverbe, quoique la raison nous enseigne aussi que l’adverbe est un nom. — Ad. C’est parfaitement vrai. — Aug. Doutes-tu encore que les autres parties du discours soient des noms dans le même sens ? — Ad. Je n’en doute pas puisque je confisse qu’elles signifient quelque chose. Mais si tu me demandais comment s’appellent ou se nomment les objets désignés par chacune d’elles, je ne pourrais répondre qu’en nommant ces mêmes parties du discours que nous n’appelons pas des noms, mais que nous sommes forcés d’appeler ainsi, je le vois bien.

15. Aug. Ne crains-tu pas qu’on ne puisse affaiblir ce raisonnement et dire que l’autorité de l’Apôtre doit être reconnue pour la doctrine et non pour l’expression ; qu’ainsi le fondement de notre persuasion n’a point toute la fermeté que nous lui attribuons : car il se peut que, nonobstant la perfection de sa vie et de son enseignement, Paul ait parlé peu correctement dans cette phrase : Le oui était en lui, quand surtout il s’avoue lui-même inhabile dans la parole[11] ? Que devrait-on répondre à cette objection ? — Ad. Je ne vois rien à répliquer, et pour appuyer ta démonstration sur une autorité, je te prie de choisir de préférence quelqu’un de ces hommes qui passent pour maîtres dans l’art de la parole. — Aug. Tu crois donc que sans recourir à quelqu’autorité, la raison est peu capable de démontrer que chaque partie du discours signifie quelque chose que l’on désigne par un nom et qui conséquemment porte un nom. Il est facile cependant de s’en assurer par la comparaison de plusieurs langues. Si tu demandes, en effet, comment les Grecs nomment ce que nous appelons qui interrogatif ? tous ne répondront-ils pas qu’ils le nomment τίς ; Et je veux ? ils le nomment θέλω. Bien ? Ils le nomment καλῶς, Ecrit ? Ils le nomment τὸ γεγραμμένον. Notre conjonction et ? Ils la nomment καὶ. Ab ? Ils le nomment ἀπὸ. Comment nomment-ils hélas ? Ils le nomment οἴ. Or qui ne voit en parcourant toutes ces parties du discours, que ces questions sont exprimées correctement ? Et comment ce langage serait-il correct, si ces mêmes parties n’étaient pas des noms ? Cette manière de procéder prouve donc, sans recourir à l’autorité des hommes éloquents, que l’apôtre Paul a bien parlé. Qu’est-il besoin alors de chercher un auteur pour appuyer notre sentiment ?

16. Soit pesanteur, soit opiniâtreté d’esprit, il est possible que tous ne se rendent pas encore, et quelqu’un pourrait objecter qu’il ne cédera que devant l’autorité de ces écrivains que tous regardent comme les législateurs du langage. Eh bien ! Qu’y a-t-il pour les lettres latines de plus éminent que Cicéron ? Mais Cicéron, dans ces célèbres discours qu’on nomme les Verrines, appelle un nom la préposition coram, que pourtant il emploie alors comme adverbe. Il est possible que je comprenne trop peu ce passage et que d’autres ou moi l’expliquions différemment. Mais voici à quoi on ne peut répliquer. Les plus grands maîtres en logique enseignent que toute proposition complète, que l’on peut soutenir ou nier, se compose d’un nom et d’un verbe ; ce que Cicéron appelle quelque part un jugement. Quand le verbe est à la troisième personne, ajoutent ces maîtres, le nom doit être au nominatif, et ils ont raison ; tu peux t’en assurer avec moi. Lorsque nous disons L’homme est assis, le cheval court, tu reconnais sans doute deux jugements ? — Aug. Je les reconnais. — Ad. Et dans chacun d’eux tu vois un nom : homme, dans le premier : cheval, dans second ; et un verbe également dans chacun d’eux : dans le premier, est assis, et court dans le second ? — Ad. Je vois. — Aug. Si donc je me contentais de dire : Il est assis, il court, tu pourrais me demander qui ou quoi ? et je répondrais : l’homme, le cheval, l’animal ou quoi que ce fût, afin d’ajouter le nom au verbe et de compléter le jugement, c’est-à-dire la proposition qu’on peut soutenir ou nier. — Ad. Je comprends. — Aug. Attention à la conclusion !

Suppose que nous voyons quelque chose dans le lointain et que nous ignorons si c’est un animal ou un rocher où quelque autre objet ! Si je te disais ensuite : Puisque c’est un homme, c’est un animal, ne serais-je pas téméraire ? — Ad. Très-téméraire. Mais il n’y aurait aucune témérité à dire : Si c’est un homme, c’est un animal. — Aug. Ta réflexion est juste. Aussi bien ce si me plaît dans ta phrase ; il te plaît également, et à tous deux nous déplaît le puisque de la mienne. — Ad. D’accord. — Aug. Vois maintenant si les jugements sont complets dans ces deux propositions : Le si plaît, le puisque déplaît ? — Ad. Parfaitement complets. — Aug. Allons, montre-moi maintenant où sont les verbes, ou sont les noms ? — Ad. Les verbes son plaît et déplaît ; et les noms, évidemment, si et puisque. — Aug. Il est donc suffisamment prouvé que ces deux conjonctions sont également des noms. — Ad. Très - suffisamment prouvé. — Aug. Pourrais-tu par toi-même appliquer la même règle aux autres parties du discours ? — Ad. Je le puis.

Chapitre VI. Signes qui se désignent eux-mêmes.

17. Aug. Allons plus loin et dis-moi si à tes yeux tous les noms sont des mots et tous les mots des noms, comme toutes les paroles sont des noms et tous les noms des paroles ? — Ad. Réellement je ne vois pas qu’il y ait entre eux d’autre différence que la différence de son. — Aug. Pour le moment je suis de ton avis, quoique plusieurs voient aussi une différence dans la signification. Maintenant il n’est pas besoin d’examiner ce sentiment. Tu remarques sans doute que nous sommes arrivés aux signes qui se désignent mutuellement, sans autre différence que celle du son, et qui se désignent eux-mêmes avec toutes les autres parties du discours. — Ad. Je ne comprends point. — Aug. Tu ne comprends pas que le mot désigne le nom et que le nom désigne le mot, et qu’il n’y a entre eux que la différence de son, quand le nom est pris dans un sens général ? car le nom est pris dans un sens particulier quand on le considère comme une des huit parties du discours, à l’exclusion des sept autres. — Ad. Je comprends. — Aug. Mais c’est ce que j’ai dit en affirmant que le mot et le nom se désignent réciproquement.

18. Ad. J’y suis. Mais qu’as-tu voulu faire entendre ici : Car ils se désignent aussi eux-mêmes avec les autres parties du discours ? — Aug. N’avons-nous point vu précédemment que toutes les parties du discours peuvent s’appeler des mots et des noms, c’est-à-dire être désignées par le nom et par le mot ? — Ad. Oui. — Aug. Et si je te demande comment tu appelles le nom lui-même, c’est-à-dire le son produit par cette syllabe, ne pourras-tu me répondre : le nom ? — Ad. C’est juste. — Aug. Est-ce ainsi que se désigne lui-même cet autre signe que nous exprimons par ces quatre syllabes : Conjonction ? car ce nom ne figure point au nombre des mots qu’il désigne. — Ad. C’est exact. — Aug. J’ai donc eu raison de dire que le nom se désigne lui-même avec tous les autres noms qu’il comprend ; et tu peux sans moi en dire autant de tout mot. — Ad. C’est désormais chose facile. Mais il me vient à l’esprit que le nom se prend en général et en particulier, tandis que le mot ne se prend point pour l’une des huit parties du discours. Voilà entre eux une différence nouvelle et autre que la différence de son.

Aug. Crois-tu que nom et ὄνομα aient entre eux d’autre différence que la différence du son propre à chaque langue, à la nôtre et à la langue grecque ? — Ad. Ici, je n’en vois point d’autre. — Aug. Nous voici donc arrivés à des signes qui se désignent eux-mêmes, et qui ont entre eux une signification différente, et qui ont aussi entre eux la même signification, et qui enfin ne diffèrent que par le son ; car nous venons de découvrir ce quatrième signe, il s’agit dans les trois autres du nom et de la parole. — Ad. Nous y voilà bien arrivés.

Chapitre VII. Résumé des chapitres précédents.

19. Aug. Veux-tu résumer ce que nous avons découvert dans cet entretien ? — Ad. Je le ferai autant que je le pourrai. Je me souviens d’abord que nous avons recherché pourquoi le langage, et nous sommes convenus qu’il est destiné à instruire ou à rappeler des souvenirs. En effet, lorsque nous interrogeons quelqu’un, notre unique but est de lui faire connaître ce que nous désirons savoir. Quant au chant, il paraît provoqué par le plaisir, et n’est pas un langage proprement dit. Comme nous ne pouvons avoir l’idée d’apprendre ni de rappeler à Dieu quoi que ce soit, lorsque nous le prions, nos paroles n’ont d’autre but que de nous exciter nous-mêmes, d’exciter ou d’enseigner autrui.

Après qu’ensuite il a été constaté que les paroles ne sont que des signes, et qu’il ne peut y avoir de signe dans ce qui ne désigne rien, tu m’as proposé de travailler à montrer ce que signifie chacune des paroles du vers suivant

Si nihil ex tanta superis placet urbe relinqui Quoique le second mot de ce vers soit très usité, et très-clair, nous ne découvrions pas quelle en est la signification. Il me semblait que nous n’employons pas inutilement cette expression dans le discours, qu’elle doit apprendre quelque chose à qui l’entend et qu’elle indique peut-être l’impression d’une âme qui découvre ou croit avoir découvert que ce qu’elle cherche n’existe pas. Tu m’as répondu alors ; mais par plaisanterie, et comme pour éviter je ne sais quelle profonde question, tu en as remis l’éclaircissement à un autre moment. Ne crois pas que j’oublie non plus cet engagement contracté.

J’ai essayé ensuite d’expliquer le troisième mot du vers ; tu m’as pressé alors de ne pas substituer à ce terme un terme d’égale valeur, mais de montrer plutôt la chose même que signifient ces paroles. J’ai répondu que cela était impossible par le discours, et nous en sommes venus à parler des réponses qui se font par l’indication du doigt. Je pensais que tout ce qui est corps pouvait ainsi se montrer au doigt, mais nous avons découvert qu’il n’y a que les objets visibles : de là, je ne sais comment, nous avons parlé des sourds et des histrions qui montrent sans parler, et du geste seulement, presque toutes les choses dont on peut parler, aussi bien que les objets visibles. Nous avons reconnu toutefois que leurs gestes sont des signes.

Nous avons recommencé alors à examiner comment nous pourrions montrer, sans employer de signes, les choses mêmes que rappellent les signes. Il était manifeste qu’on montrait par quelque signe cette muraille, la couleur et toutes les choses visibles qui peuvent s’indiquer du doigt. Je disais donc, par erreur, qu’il est impossible de rencontrer rien de semblable ; mais nous avons fini par tomber d’accord qu’on peut désigner, sans signe, ce que nous ne faisons point quand on nous interroge, pourvu que nous le puissions faire après la question, excepté toutefois la nature du langage ; car si on nous demande, au moment où nous parlons, ce que c’est que le langage, il est clair que nous pouvons le définir par le langage même.

20. Par là, nous avons compris que l’on montre par signes : soit ce qui est signe, soit ce qui ne l’est point ; et que l’on fait connaître, même sans signe, ce que l’on peut faire après avoir été questionné. De ces trois propositions, nous avons entrepris d’étudier et de discuter la première, avec un soin particulier. Nous avons reconnu alors qu’il y a des signes qui ne peuvent compter parmi les signes qu’ils désignent eux-mêmes ; tel est le quadrisyllabe conjonction : et qu’il y a des signes qui le peuvent ainsi, en disant : le signe, nous désignons aussi la parole, et en disant la parole, nous comprenons en même temps le signe ; car le signe et la parole sont à la fois deux signes et deux paroles.

On a vu de plus que dans cette espèce de signes réciproques, il en est dont la signification est moins ou également étendue, d’autres encore qui ont la même signification. Ainsi ce dissyllabe, signe, comprend absolument tout ce qui peut désigner quoi que ce soit ; mais la parole ne s’entend pas de tous les signes, elle se restreint à ceux que profère la voix articulée. Aussi est-il clair, quoique le signe désigne la parole et quoique la parole désigne le signe, c’est-à-dire quoique les deux syllabes de l’un de ces mots reportent la pensée vers les trois syllabes de l’autre, que le signe s’étend plus loin que la parole, que ces deux syllabes désignent plus d’objets que les trois. Mais la parole, prise en général, a le même sens que le nom, considéré aussi d’une manière générale. Car la raison nous a fait voir que toutes les parties du discours peuvent être des noms, puisqu’aux noms se joignent naturellement les pronoms, puisque toutes ces parties peuvent servir de nom à quelque chose et qu’il n’en est aucune qui ne puisse former avec le verbe une proposition complète.

Néanmoins, de ce que le nom et la parole ont une signification également étendue quand toutes les paroles sont considérées comme des noms, il ne s’ensuit pas que cette signification soit identique. Il nous a paru probable, en effet, que des causes diverses ont fait appeler diversement le nom et la parole. La parole, avons-nous dit, affecte l’oreille, et le nom doit réveiller les souvenirs de l’esprit. On peut le prouver même par les phrases suivantes. Il est parfaitement correct de dire : Quel est le nom de cette chose, que l’on veut confier à la mémoire ? mais on ne dit pas : Quelle est la parole de cet objet ?

Parmi les signes dont la signification n’est pas seulement d’égale étendue, mais absolument la même, nous avons remarqué le nom et ὄνομα. J’avais oublié, en parlant des signes qui se désignent réciproquement, que nous n’en avons découvert aucun qui ne se désigne lui-même en désignant les autres. Voilà tout ce que j’ai pu me rappeler. J’en suis persuadé, tu n’as rien avancé dans cet entretien, que tu ne le saches avec certitude. Vois donc si j’ai fait un bon résumé.

Chapitre VIII. Utilité de cette discussion ; il faut, pour répondre, appliquer l’esprit a ce que rappelle le signe.

21. Augustin. Ta mémoire a reproduit assez fidèlement tout ce que je demandais ; et pour te l’avouer, je vois à l’heure qu’il est ces distinctions beaucoup plus clairement qu’au moment où, dans le travail de la discussion, nous les tirions ensemble de je ne sais quelles retraites obscures. Mais où doivent nous conduire tant de laborieux détours ? Il est difficile de le dire ici. Peut-être penses-tu que nous jouons et que nous détournons l’esprit des choses sérieuses pour l’appliquer à des questions d’enfants, ou bien que nous n’avons en vue que de légers et médiocres avantages ; peut-être encore, si tu soupçonnes que nous devons arriver à quelque résultat considérable, aspires-tu à le voir ou au moins à l’apprendre au plus tôt. Crois-le bien ; nous jouons peut-être, mais il ne faut pas apprécier ce que nous faisons, à la manière des enfants, car je n’ai pas établi dans cet entretien des divertissements futiles, et les avantages que j’en attends ne sont ni légers ni médiocres. Si néanmoins je te disais que c’est à cette vie bienheureuse et en même temps éternelle que je désire, sous la conduite de Dieu, c’est-à-dire de la vérité même, que nous parvenions en faisant ces petits pas proportionnés à notre faiblesse ; peut-être te semblerais je ridicule et tu demanderais pourquoi je n’étudie pas les choses plutôt que les signes en entrant dans cette voie royale. Tu me pardonneras donc de préluder avec toi, non pour jouer, mais pour exercer les forces et la pénétration de l’esprit : nous en avons besoin pour soutenir, pour aimer la lumière et la chaleur de ces régions célestes, où réside la vie bienheureuse. — Ad. Continue plutôt comme tu as commencé. Dieu me garde à jamais de juger méprisable ce que tu estimes devoir dire ou faire !

22. Aug. Eh bien ! considérons maintenant les signes qui désignent non pas d’autres signes, mais les choses que nous avons appelées signifiables. Dis-moi d’abord si un homme est un homme. — Ad. Pour le coup, je me demande si tu ne joues pas. — Aug. Pourquoi ? — Ad. Parce que tu crois devoir me demander si un homme est autre chose qu’un homme. — Aug. Ainsi tu croirais que je me joue de toi si je te faisais encore cette question : La première syllabe de ce nom est-elle autre que hom, et la seconde autre que me ? — Ad. Sans aucun doute. — Aug. Mais en réunissant ces deux syllabes on a homme : le nieras-tu ? — Ad. Qui le nierait ? — Aug. Ecoute donc : Es-tu toi-même ces deux syllabes réunies ? — Ad. Nullement. Mais je vois où tu veux en venir. — Aug. Dis-le, mais ne crois pas que je veuille t’outrager. — Ad. Tu veux conclure que je ne suis pas un homme. — Aug. Et après avoir reconnu la vérité de tout ce qui prépare cette conclusion, tu n’as point la même idée ? — Ad. Je ne te ferai pas d’abord connaître mon idée, il faut que j’apprenne auparavant dans quel sens tu m’as demandé si un homme est un homme. Parlais-tu des deux syllabes du mot ou de ce qu’elles signifient ? — Aug. Réponds plutôt dans quel sens tu as entendu ma question : si elle est équivoque, tu as dû le remarquer et ne pas me répondre avant d’être sûr du sens que je lui donnais. — Ad. Que m’importait cette équivoque ? J’ai répondu dans les deux acceptions. Un homme est réellement un homme : car ces deux syllabes ne sont autre chose que ces deux syllabes, et ce qu’elles signifient n’est autre chose que ce qui est.

Aug. Voilà qui est bien pensé. Mais pourquoi n’as-tu pris dans deux sens que le mot homme ? Pourquoi n’as-tu point entendu de la même manière tout ce que nous avons dit d’ailleurs ? — Ad. Aussi bien comment prouves-tu que je n’ai pas pris le reste également dans deux sens ? — Aug. Pour ne point parler d’autre chose, si tu n’avais vu que des syllabes dans toute cette première question, tu ne m’aurais rien répondu, et j’aurais pu paraître ne t’avoir pas interrogé. Mais après m’avoir entendu prononcer les trois mots et répéter le mot homme en disant : Si un homme est un homme, tu as vu dans les deux autres non pas les signes, mais la signification : ce qui le prouve c’est qu’aussitôt tu as cru devoir répondre à ma question avec certitude et confiance. — Ad. C'est vrai. — Aug. Comment donc t’es-tu avisé de ne considérer que dans l’un de ces mots tout à la fois le son et le sens ? — Ad. Désormais je ne vois plus que le sens dans la phrase entière, et je conviens avec toi qu’il est impassible de discourir si en écoutant les paroles l’esprit ne se porte à ce qu’elles signifient. Montre-moi donc maintenant comment je me suis laissé prendre à ce raisonnement, dont la conclusion est que je ne suis pas un homme. — Aug. Je t’adresserai plutôt les mêmes questions et tu verras toi-même comment tu t’es trompé. — Ad. C’est bien.

23. Aug. Je ne renouvellerai pas ma première question, puisque tu l’as résolue. Examine donc avec plus d’attention si la première syllabe hom n’est autre chose que hom et si la seconde me n’est réellement que me. — Ad. Je t’assure que je n’y vois rien autre. — Aug. Vois encore si en les réunissant on n’a pas homme. — Ad. Jamais je ne l’avouerai ; car nous sommes convenus, et avec raison, qu’à la vue du signe on doit s’appliquer à ce qu’il signifie pour ensuite accorder ou nier. Et ces deux syllabes énoncées séparément ne signifiant absolument rien, ne sont autre chose, avons-nous dit, que le son rendu par elles. — Aug. Tu le crois donc volontiers et tu en es intimement persuadé : on ne doit répondre qu’au sens indiqué par les paroles des questions. — Ad. Je ne comprends pas comment on ne le croirait pas pourvu que ce soient réellement des paroles.

Aug. Je serais curieux de savoir comment tu répondrais à cet homme spirituel dont on nous parle en riant. Il prouva, nous dit-on, qu’un lion était sorti de la bouche de son interlocuteur. Il lui avait demandé si ce que nous disons sort de notre bouche, et l’autre n’avait pu le nier. Alors, comme il était facile, il l’amena à prononcer le nom de lion, et aussitôt plaisantant sur son compte : Tu as avoué, s’écria-t-il, que tout ce que nous disons sort de notre bouche ; de plus, tu ne saurais nier que tu as parlé d’un lion ; donc, ô bon homme, regarde, tu viens de vomir cette grande bête. — Ad. Il n’était point difficile de se défendre contre ce plaisant. Pour moi, je n’accorderais point que tout ce que nous disons sort de notre bouche. En effet, parler c’est exprimer le signe de ce que nous disons ; et ce qui sort alors de notre bouche, ce n’est pas la chose même, c’est le signe qui l’exprime. Il y a exception pour l’espèce de signes qui désignent d’autres signes et dont nous avons parlé tout à l’heure.

24. Aug. Je le vois, tu serais bien armé contre cet adversaire. Cependant si je te demande L’homme est-il un nom, que me répondras-tu ? — Ad. Mais que c’est un nom ! — Aug. Comment ! Quand je te vois, c’est un nom que je vois ? — Ad. Non pas. — Aug. Veux-tu donc que je tire la conséquence ? — Ad. De grâce, ne la tire pas. Je déclare moi-même que je ne suis pas un homme. Quand tu m’as demandé si l’homme est un nom, comment ai-je pu répondre qu’il en est un ? Car dès ce moment il était convenu que pour dire oui ou non il faut faire attention au sens des paroles.

Aug. Il me semble toutefois qu’il ne te sera point inutile d’être tombé dans cette fausse conclusion ; car c’est la loi de raison gravée dans nos âmes qui a triomphé de ta vigilance. En effet, si je te demandais : qu’est-ce que l’homme ? tu pourrais répondre : un animal. Mais si j’ajoutais : quelle partie du discours est l’homme ? tu ne pourrais répondre convenablement qu’en disant : le nom. Ainsi ; l’homme étant à la fois un nom et un animal, c’est en tant que signe qu’il est un nom, et en tant que chose exprimée par le signe qu’il est un animal. Quand donc on me demande si l’homme est un nom, je dois répondre simplement que oui ; car on me fait suffisamment entendre qu’on le considère alors en tant que signe. Et quand on me demande : est-il un animal ? je dois l’affirmer avec beaucoup plus d’empressement encore. Pourquoi ? parce que si l’on ne prononçait alors ni le mot de nom ni celui d’animal, et que l’on demandât seulement : qu’est-ce que l’homme ? conformément à la règle naturelle, l’esprit s’attacherait au sens même des deux syllabes ; il répondrait l’homme est un animal ; il pourrait même donner la définition complète et dire : l’homme est un animal raisonnable et mortel. N’est-ce pas la vérité ? — Ad. Je le crois parfaitement. Mais après avoir accordé que l’homme est un nom, comment échapper à cette outrageuse conclusion, que nous ne sommes pas des hommes ? — Aug. Comment ! n’est-ce pas en faisant observer qu’elle n’est pas tirée dans le sens attribué par nous à la question, quand nous y avons répondu affirmativement ? et si le questionneur assure qu’il donne à sa conclusion le même sens, ne le craignons point. Qu’y a-t-il de redoutable à avouer que je ne suis pas un homme, c’est-à-dire deux syllabes ? — Ad. Rien n’est plus vrai. Mais si rien n’est plus vrai, comme il résulte de ce que nous avons admis, pourquoi m’offenser quand on me dit : tu n’es donc pas un homme ? — Aug. Parce qu’en entendant ces deux syllabes je ne puis me défendre d’attacher à cette conclusion le sens qu’elles expriment. J’obéis alors à cette règle puissante et naturelle qui commande de se reporter vers le sens exprimé, quand on entend les signes qui l’expriment. — Ad. J’aime ce que tu dis.

Chapitre IX. Doit-on préférer la chose ou sa connaissance aux signes qui l’expriment ?

25. Aug. Comprends donc maintenant que les choses désignées par les signes sont préférables aux signes. Car les moyens sont toujours et nécessairement moins estimables que la fin. Penserais-tu différemment ? — Ad. Je crois devoir ici ne point acquiescer légèrement. En effet le nom de boue me paraît bien supérieur à ce qu’il signifie ; et ce qui nous répugne en l’entendant prononcer, n’est pas le son produit par ce terme ; changes-y une lettre, au lieu de cœnum écris cœlum, et la boue devient le ciel. Pourtant quelle distance de l’une à l’autre ! Ce n’est donc pas au signe que j’attribuerai ce qui me répugne dans la chose, et j’ai raison de préférer le signe à la réalité. Il nous est plus agréable d’entendre l’un que de toucher l’autre. — Aug. Sage observation ! Il est donc faux que toutes les choses désignées par des signes soient préférables aux signes ? — Ad. Je le crois.

Aug. Dis-moi donc ce qui a guidé ceux qui ont donné à cette boue sale et repoussante le nom qu’elle porte ; je voudrais savoir si tu les approuves ou si tu les désapprouves. — Ad. Je n’ose faire ni l’un ni l’autre, et j’ignore ce qui les a guidés. — Aug. Peux-tu savoir au moins ce que tu veux lorsque tu prononces ce nom ? — Ad. Parfaitement : je veux donner un signe qui fasse connaître ou indique la boue à qui je juge nécessaire d’en savoir la nature ou la présence. — Aug. Mais ne doit-on pas préférer au nom lui-même l’enseignement que ce nom te sert à donner ou à recevoir ? — Ad. Je conviens que la connaissance obtenue par ce signe est préférable au signe ; mais je n’en dis point autant de la boue elle-même.

26. Aug. Il est donc faux, comme nous l’avancions, que toutes les réalités soient plus estimables que leurs signes ; mais il n’est pas faux que tous les moyens soient au-dessous de la fin. Car la connaissance de la boue, que l’on obtient au moyen du nom, est préférable à ce nom que nous avons estimé au-dessus de la boue désignée par lui ; et si cette connaissance l’emporte sur le signe dont il est question entre nous, c’est uniquement parce qu’elle est le terme, au lieu que le signe est le moyen d’y arriver. C’est ce qui explique la réponse suivante faite à un glouton.

Cet adorateur de son ventre, comme parle l’Apôtre[12], disait qu’il vivait pour manger. Un homme frugal, qui l’entendait, ne put tolérer ce langage : « Ne serait-il pas beaucoup mieux, lui dit-il, de manger pour vivre ? » Si le premier fut blâmé parce qu’en déclarant qu’il vivait pour manger il mettait sa propre vie au-dessous du plaisir de la bouche ; et si le second est digne d’éloges, c’est uniquement parce que, distinguant la fin des moyens, mettant les moyens au-dessous de la fin, il rappela que nous devons manger pour vivre, plutôt que de vivre pour manger. C’est ainsi, vraisemblablement, que toi-même, ou tout autre sage appréciateur, répondrais à un bavard, à un grand parleur. S’il disait : J’enseigne pour parler, ne répliquerait-on point : Mon ami, pourquoi de préférence, ne parles-tu point pour enseigner ?

Si tout cela est vrai, comme tu en es certain, tu vois sans doute combien les paroles sont au-dessous du but que nous nous proposons en les employant. Car l’emploi des paroles l’emporte déjà sur les paroles mêmes, puisque les paroles sont destinées à être employées par nous, et nous les employons pour instruire. Autant donc l’instruction est préférable au langage, autant le langage est préférable aux mots ; ce qui élève l’instruction bien au-dessus des mots. Je voudrais savoir ce que tu pourrais objecter.

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