Le Lys dans la vallée (page 2)

Honoré de Balzac · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Lys dans la vallée · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Il n’a jamais si bien reçu qui que ce soit.

— Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, lui dis-je en sentant l’amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot.

Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre la cause du sentiment qu’éprouvait monsieur de Chessel, je fus néanmoins frappé de l’expression par laquelle il le trahissait. Mon hôte avait l’infirmité de s’appeler Durand, et se donnait le ridicule de renier le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant la Révolution avait fait une immense fortune. Sa femme était l’unique héritière des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. En ambitieux de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son Durand originel pour arriver aux destinées qu’il rêvait. Il s’appela d’abord Durand de Chessel, puis D. de Chessel ; il était alors monsieur de Chessel. Sous la Restauration, il établit un majorat au titre de comte, en vertu de lettres octroyées par Louis XVIII. Ses enfants recueilleront les fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain prince caustique a souvent pesé sur sa tête. — Monsieur de Chessel se montre généralement peu en Durant, dit-il. Cette phrase a long-temps régalé la Touraine. Les parvenus sont comme les singes desquels ils ont l’adresse : on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant l’escalade ; mais, arrivés à la cime, on n’aperçoit plus que leurs côtés honteux. L’envers de mon hôte s’est composé de petitesses grossies par l’envie. La pairie et lui sont jusqu’à présent deux tangentes impossibles. Avoir une prétention et la justifier est l’impertinence de la force ; mais être au-dessous de ses prétentions avouées constitue un ridicule constant dont se repaissent les petits esprits. Or, monsieur de Chessel n’a pas eu la marche rectiligne de l’homme fort : deux fois député, deux fois repoussé aux élections ; hier directeur-général, aujourd’hui rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont gâté son caractère et lui ont donné l’âpreté de l’ambitieux invalide. Quoique galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses, peut-être l’envie qui passionne l’existence en Touraine, où les naturels du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle funeste dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures crispées par le succès d’autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au compliment et faciles à l’épigramme. En voulant moins, peut-être aurait-il obtenu davantage ; mais malheureusement il avait assez de supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment monsieur de Chessel était au crépuscule de son ambition, le royalisme lui souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais il fut parfait pour moi. D’ailleurs il me plut par une raison bien simple, je trouvais chez lui le repos pour la première fois. L’intérêt, faible peut-être, qu’il me témoignait, me parut, à moi malheureux enfant rebuté, une image de l’amour paternel. Les soins de l’hospitalité contrastaient tant avec l’indifférence qui m’avait jusqu’alors accablé, que j’exprimais une reconnaissance enfantine de vivre sans chaînes et quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle sont-ils si bien mêlés à l’aurore de mon bonheur que ma pensée les confond dans les souvenirs où j’aime à revivre. Plus tard, et précisément dans l’affaire des lettres-patentes, j’eus le plaisir de rendre quelques services à mon hôte. Monsieur de Chessel jouissait de sa fortune avec un faste dont s’offensaient quelques-uns de ses voisins ; il pouvait renouveler ses beaux chevaux et ses élégantes voitures ; sa femme était recherchée dans sa toilette ; il recevait grandement ; son domestique était plus nombreux que ne le veulent les habitudes du pays, il tranchait du prince. La terre de Frapesle est immense. En présence de son voisin et devant tout ce luxe, le comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui en Touraine tient le milieu entre la patache et la chaise de poste, obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde, fut donc Tourangeau jusqu’au jour où les faveurs royales rendirent à sa famille un éclat peut être inespéré. Son accueil au cadet d’une famille ruinée dont l’écusson date des croisades lui servait à humilier la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets et les prairies de son voisin, qui n’était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel avait bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment mais sans aucun de ces rapports journaliers sans cette agréable intimité qui aurait dû s’établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines séparés par l’Indre et d’où chacune des châtelaines pouvait, de sa fenêtre faire un signe à l’autre.

La jalousie n’était pas la seule raison de la solitude où vivait le comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart des enfants de grande famille une incomplète et superficielle instruction à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les usages de la cour, l’exercice des grandes charges de la couronne ou des places éminentes. Monsieur de Mortsauf avait émigré précisément à l’époque où commençait sa seconde éducation, elle lui manqua. Il fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la monarchie en France ; dans cette persuasion, son exil avait été la plus déplorable des oisivetés. Quand se dispersa l’armée de Condé, où son courage le fit inscrire parmi les plus dévoués, il s’attendit à bientôt revenir sous le drapeau blanc, et ne chercha pas comme quelques émigrés à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n’eut-il pas la force d’abdiquer son nom, pour gagner son pain dans les sueurs d’un travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au lendemain, et peut-être aussi l’honneur, l’empêchèrent de se mettre au service des puissances étrangères. La souffrance mina son courage. De longues courses entreprises à pied sans nourriture suffisante, sur des espoirs toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent son âme. Par degrés son dénûment devint extrême. Si pour beaucoup d’hommes la misère est un tonique, il en est d’autres pour qui elle est un dissolvant et le comte fut de ceux-ci. En pensant à ce pauvre gentilhomme de Touraine allant et couchant par les chemins de la Hongrie, partageant un quartier de mouton avec les bergers du prince Esterhazy, auxquels le voyageur demandait le pain que le gentilhomme n’aurait pas accepté du maître, et qu’il refusa maintes fois des mains ennemies de la France, je n’ai jamais senti dans mon cœur de fiel pour l’émigré même quand je le vis ridicule dans le triomphe. Les cheveux blancs de monsieur de Mortsauf m’avaient dit d’épouvantables douleurs et je sympathise trop avec les exilés pour pouvoir les juger. La gaieté française et tourangelle succomba chez le comte ; il devint morose tomba malade et fut soigné par charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa maladie était une inflammation du mésentère, cas souvent mortel, mais dont la guérison entraîne des changements d’humeur, et cause presque toujours l’hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus profond de son âme et que moi seul ai découverts, furent des amours de bas étage qui n’attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent encore l’avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers la France où le décret de Napoléon lui permit de rentrer. Quand en passant le Rhin le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg par une belle soirée, il défaillit. — « La France ! France ! Je criai : Voilà la France ! » me dit-il, « comme un enfant crie : Ma mère ! quand il est blessé ». Riche avant de naître il se trouvait pauvre ; fait pour commander un régiment ou gouverner l’État il était sans autorité, sans avenir ; né sain et robuste il revenait infirme et tout usé. Sans instruction au milieu d’un pays où les hommes et les choses avaient grandi, nécessairement sans influence possible il se vit dépouillé de tout, même de ses forces corporelles et morales. Son manque de fortune lui rendit son nom pesant. Ses opinions inébranlables, ses antécédents à l’armée de Condé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue, lui donnèrent une susceptibilité de nature à être peu ménagée en France, le pays des railleries. À demi mourant, il atteignit le Maine, où, par un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu’il en était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait Givry, château situé près de cette ferme, sut l’arrivée du comte de Mortsauf, le duc Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à Givry pendant le temps nécessaire pour s’arranger une habitation. La famille Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte qui se répara là durant plusieurs mois de séjour et fit des efforts pour cacher ses douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu leurs immenses biens. Par le nom, monsieur de Mortsauf était un parti sortable pour leur fille. Loin de s’opposer à son mariage avec un homme âgé de trente-cinq ans, maladif et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt en parut heureuse. Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa tante la duchesse de Verneuil, sœur du prince de Blamont-Chauvry, qui pour elle était une mère d’adoption.

Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de Verneuil faisait partie d’une société sainte dont l’âme était monsieur Saint-Martin, né en Touraine, et surnommé le Philosophe inconnu. Les disciples de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes spéculations de l’illuminisme mystique. Cette doctrine donne la clef des mondes divins, explique l’existence par des transformations où l’homme s’achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de sa dégradation légale, applique aux peines de la vie la douceur inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en inspirant je ne sais quoi de maternel pour l’ange que nous portons au ciel. C’est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l’amour pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l’Église romaine pour rentrer dans le christianisme de l’Église primitive. Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de l’Église apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également fidèle. Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, la duchesse de Verneuil avait pris, dans les derniers jours de sa vie, une teinte de piété passionnée qui versa dans l’âme de son enfant chéri la lumière de l’amour céleste et l’huile de la joie intérieure, pour employer les expressions mêmes de Saint-Martin. La comtesse reçut plusieurs fois cet homme de paix et de vertueux savoir à Clochegourde après la mort de sa tante, chez laquelle il venait souvent. Saint-Martin surveilla de Clochegourde ses derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy. Inspirée par la sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les détroits orageux de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde à la jeune mariée, pour lui faire un chez-elle. Avec la grâce des vieillards qui est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la duchesse abandonna tout à sa nièce, en se contentant d’une chambre au-dessus de celle qu’elle occupait auparavant et que prit la comtesse. Sa mort presque subite jeta des crêpes sur les joies de cette union, et imprima d’ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l’âme superstitieuse de la mariée. Les premiers jours de son établissement en Touraine furent pour la comtesse le seul temps non pas heureux, mais insoucieux de sa vie.

Après les traverses de son séjour à l’étranger, monsieur de Mortsauf, satisfait d’entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence d’âme ; il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs d’une espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta dans les préparatifs de son entreprise agronomique et commença par goûter quelque joie ; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre qui ruina le présent et l’avenir : le médecin condamna le nouveau-né. Le comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère ; puis, il consulta pour lui-même et reçut de désespérantes réponses que confirma la naissance de Madeleine. Ces deux événements, une sorte de certitude intérieure sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de l’émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable, malheureuse à ses côtés, vouée aux angoisses de la maternité, sans en avoir les plaisirs ; cet humus de son ancienne vie d’où germaient de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur, et paracheva sa destruction. La comtesse devina le passé par le présent et lut dans l’avenir. Quoique rien ne soit plus difficile que de rendre heureux un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne d’un ange. En un jour, elle devint stoïque. Après être descendue dans l’abîme d’où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul homme, à la mission qu’embrasse la sœur de charité pour tous ; et afin de le réconcilier avec lui-même, elle lui pardonna ce qu’il ne se pardonnait pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations imposées ; il avait la crainte d’être trompé, comme l’ont tous ceux qui n’ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances, elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances ; elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était bien, il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs de la supériorité qu’il n’aurait eue nulle part. Puis, après s’être avancée dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique dont les écarts pouvaient, dans un pays de malice et de commérage, nuire à ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l’incapacité réelle de monsieur de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d’un épais manteau de lierre. Le caractère variable, non pas mécontent, mais mal content du comte, rencontra donc chez sa femme une terre douce et facile où il s’étendit en y sentant ses secrètes douleurs amollies par la fraîcheur des baumes.

Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés à monsieur de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à Clochegourde. Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de l’amour. Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d’être à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre ; je m’habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte d’une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la nuit me rasséréna. Je passai l’Indre sur le pont du moulin Rouge, et j’arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait une lumière à la dernière fenêtre du côté d’Azay. Je retrouvai mes anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées par les roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la note unique du rossignol des eaux. Il s’éveillait en moi des idées qui glissaient comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu’alors m’avaient dérobé mon bel avenir. L’âme et les sens étaient également charmés. Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu’à elle ! Combien de fois je me dis comme un insensé son refrain : — L’aurai-je ? Si durant les jours précédents l’univers s’était agrandi pour moi, dans une seule nuit il eut un centre. À elle, se rattachèrent mes vouloirs et mes ambitions, je souhaitai d’être tout pour elle, afin de refaire et de remplir son cœur déchiré. Belle fut cette nuit passée sous ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux passant à travers les vannes des moulins, et entrecoupé par la voix des heures sonnées au clocher de Saché ! Pendant cette nuit baignée de lumière où cette fleur sidérale m’éclaira la vie, je lui fiançai mon âme avec la foi du pauvre chevalier castillan de qui nous nous moquons dans Cervantès, et par laquelle nous commençons l’amour. À la première lueur dans le ciel, au premier cri d’oiseau, je me sauvai dans le parc de Frapesle ; je ne fus aperçu par aucun homme de la campagne, personne ne soupçonna mon escapade, et je dormis jusqu’au moment où la cloche annonça le déjeuner. Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la prairie afin d’aller revoir l’Indre et ses îles, la vallée et ses coteaux dont je parus un admirateur passionné ; mais avec cette vélocité de pieds qui défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau, mes saules et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient nettement sur le fond bleu du ciel ; les insectes qui vivent de lumière, demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à leurs roseaux ; les troupeaux ruminaient à l’ombre, les terres rouges de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus. Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon sommeil ! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le chemin pour tourner autour de Clochegourde d’où je croyais avoir vu sortir le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d’une haie, et gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d’Azay, qui longe la rivière.

— Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte ?

Il me regarda d’un air heureux, il ne s’entendait pas souvent nommer ainsi.

— Bien ? dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous promener par cette chaleur ?

— Ne m’a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air ?

— Hé ! bien, voulez-vous venir voir couper mes seigles ?

— Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous l’avoue, d’une ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le peuplier du tremble ; je ne sais rien des cultures, ni des différentes manières d’exploiter une terre.

— Hé ! bien, venez, dit-il joyeusement en revenant sur ses pas. Entrez par la petite porte d’en haut.

Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors.

— Vous n’apprendriez rien chez monsieur de Chessel, me dit-il, il est trop grand seigneur pour s’occuper d’autre chose que de recevoir les comptes de son régisseur.

Il me montra donc ses cours et ses bâtiments, les jardins d’agrément, les vergers et les potagers. Enfin, il me mena vers cette longue allée d’acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière, où j’aperçus à l’autre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée avec ses deux enfants. Une femme est bien belle sous ces menus feuillages tremblants et découpés ! Surprise peut-être de mon naïf empressement, elle ne se dérangea pas, sachant bien que nous irions à elle. Le comte me fit admirer la vue de la vallée, qui, de là, présente un aspect tout différent de ceux qu’elle avait déroulés selon les hauteurs où nous avions passé. Là, vous eussiez dit d’un petit coin de la Suisse La prairie, sillonnée par les ruisseaux qui se jettent dans l’Indre, se découvre dans sa longueur, et se perd en lointains vaporeux. Du côté de Montbazon, l’œil aperçoit une immense étendue verte, et sur tous les autres points se trouve arrêté par des collines, par des masses d’arbres, par des rochers. Nous allongeâmes le pas pour aller saluer madame de Mortsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où lisait Madeleine, et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux convulsive.

— Hé ! bien, qu’y a-t-il ? s’écria le comte en devenant blême.

— Il a mal à la gorge, répondit la mère qui semblait ne pas me voir, ce ne sera rien.

Elle lui tenait à la fois la tête et le dos, et de ses yeux sortaient deux rayons qui versaient la vie à cette pauvre faible créature.

— Vous êtes d’une incroyable imprudence, reprit le comte avec aigreur, vous l’exposez au froid de la rivière et l’asseyez sur un banc de pierre.

— Mais, mon père, le banc brûle, s’écria Madeleine.

— Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.

— Les femmes veulent toujours avoir raison ! dit-il en me regardant.

Pour éviter de l’approuver ou de l’improuver par mon regard, je contemplais Jacques qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et que sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son mari.

— Quand on a fait des enfants si mal portants, on devrait savoir les soigner ! dit-il.

Paroles profondément injustes ; mais son amour-propre le poussait à se justifier aux dépens de sa femme. La comtesse volait en montant les rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la porte-fenêtre. Monsieur de Mortsauf s’était assis sur le banc, la tête inclinée, songeur ; ma situation devenait intolérable, il ne me regardait ni ne me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle je comptais me mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens pas d’avoir passé dans ma vie un quart d’heure plus horrible que celui-là. Je suais à grosses gouttes, me disant : M’en irai je ! ne m’en irai-je pas ! Combien de pensées tristes s’élevèrent en lui pour lui faire oublier d’aller savoir comment se trouvait Jacques ! Il se leva brusquement et vint auprès de moi. Nous nous retournâmes pour regarder la riante vallée.

— Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur le comte, lui dis-je alors avec douceur.

— Sortons ! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir souvent de semblables crises, moi qui donnerais ma vie sans aucun regret pour conserver celle de cet enfant.

— Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d’or. Madame de Mortsauf se montra soudain au bout de l’allée, elle arriva sans fiel, sans amertume, et me rendit mon salut. Je vois avec plaisir, me dit-elle, que vous aimez Clochegourde.

— Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j’aille chercher monsieur Deslandes ? lui dit-il en témoignant le désir de se faire pardonner son injustice.

— Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n’a pas dormi cette nuit, voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain rêve, et j’ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour le rendormir. Sa toux est purement nerveuse, je l’ai calmée avec une pastille de gomme, et le sommeil l’a gagné.

— Pauvre femme ! dit-il en lui prenant la main dans les siennes et lui jetant un regard mouillé, je n’en savais rien.

— À quoi bon vous inquiéter pour des riens ? allez à vos seigles. Vous savez ! Si vous n’êtes pas là, les métayers laisseront les glaneuses étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les gerbes n’en soient enlevées.

— Je vais faire mon premier cours d’agriculture, madame, lui dis-je.

— Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant le comte de qui la bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement que l’on nomme familièrement faire la bouche en cœur.

Deux mois après seulement, je sus qu’elle avait passé cette nuit en d’horrible anxiétés, elle avait craint que son fils n’eût le croup. Et moi, j’étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées d’amour, imaginant que de sa fenêtre, elle me verrait adorant la lueur de cette bougie qui éclairait alors son front labouré par de mortelles alarmes. Le croup régnait à Tours, et y faisait d’affreux ravages. Quand nous fûmes à la porte, le comte me dit d’une voix émue : — Madame de Mortsauf est un ange ! Ce mot me fit chanceler. Je ne connaissais encore que superficiellement cette famille, et le remords si naturel dont est saisie une âme jeune en pareille occasion, me cria : « De quel droit troublerais-tu cette paix profonde ? »

Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur lequel il pouvait remporter de faciles triomphes, le comte me parla de l’avenir que le retour des Bourbons préparait à la France. Nous eûmes une conversation vagabonde dans laquelle j’entendis de vrais enfantillages qui me surprirent étrangement. Il ignorait des faits d’une évidence géométrique ; il avait peur des gens instruits ; les supériorités, il les niait ; il se moquait, peut-être avec raison, des progrès ; enfin je reconnus en lui une grande quantité de fibres douloureuses qui obligeaient à prendre tant de précautions pour ne le point blesser, qu’une conversation suivie devenait un travail d’esprit. Quand j’eus pour ainsi dire palpé ses défauts, je m’y pliai avec autant de souplesse qu’en mettait la comtesse à les caresser. À une autre époque de ma vie, je l’eusse indubitablement froissé, mais, timide comme un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant que les hommes faits savaient tout, je m’ébahissais des merveilles obtenues à Clochegourde par ce patient agriculteur. J’écoutais ses plans avec admiration. Enfin, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux gentilhomme, j’enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis terrestre en le mettant bien au-dessus de Frapesle.

— Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde est un écran de pierres précieuses !

Phrase qu’il répéta souvent depuis en citant l’auteur.

— Hé ! bien, avant que nous y vinssions, c’était une désolation, disait-il.

J’étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis, de ses pépinières. Neuf aux travaux de la campagne, je l’accablais de questions sur les prix des choses, sur les moyens d’exploitation, et il me parut heureux d’avoir à m’apprendre tant de détails.

— Que vous enseigne-t-on donc ? me demandait-il avec étonnement.

Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en rentrant :

— Monsieur Félix est un charmant jeune homme !

Le soir, j’écrivis à ma mère de m’envoyer des habillements et du linge, en lui annonçant que je restais à Frapesle. Ignorant la grande révolution qui s’accomplissait alors, et ne comprenant pas l’influence qu’elle devait exercer sur mes destinées, je croyais retourner à Paris pour y achever mon Droit et l’École ne reprenait ses cours que dans les premiers jours du mois de novembre, j’avais donc deux mois et demi devant moi.

Pendant les premiers moments de mon séjour, je tentai de m’unir intimement au comte, et ce fut un temps d’impressions cruelles. Je découvris en cet homme une irascibilité sans cause, une promptitude d’action dans un cas désespéré, qui m’effrayèrent. Il se rencontrait en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à l’armée de Condé, quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui peuvent, au jour des circonstances graves, trouer la politique à la manière des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courage, font d’un homme condamné à vivre dans sa gentilhommière un d’Elbée, un Bonchamp, un Charette. Devant certaines suppositions, son nez se contractait, son front s’éclairait, et ses yeux lançaient une foudre aussitôt amollie. J’avais peur qu’en surprenant le langage de mes yeux, monsieur de Mortsauf ne me tuât sans réflexion. À cette époque, j’étais exclusivement tendre. La volonté, qui modifie si étrangement les hommes, commençait seulement à poindre en moi. Mes excessifs désirs m’avaient communiqué ces rapides ébranlements de la sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur. La lutte ne me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la vie sans avoir goûté le bonheur d’un amour partagé. Les difficultés et mes désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment parler de mes sentiments ? J’étais en proie à de navrantes perplexités. J’attendais un hasard, j’observais, je me familiarisais avec les enfants de qui je me fis aimer, je tâchais de m’identifier aux choses de la maison. Insensiblement le comte se contint moins avec moi. Je connus donc ses soudains changements d’humeur, ses profondes tristesses sans motif, ses soulèvements brusques, ses plaintes amères et cassantes, sa froideur haineuse, ses mouvements de folie réprimés, ses gémissements d’enfant, ses cris d’homme au désespoir, ses colères imprévues. La nature morale se distingue de la nature physique en ceci, que rien n’y est absolu : l’intensité des effets est en raison de la portée des caractères, ou des idées que nous groupons autour d’un fait. Mon maintien à Clochegourde, l’avenir de ma vie, dépendaient de cette volonté fantasque. Je ne saurais vous exprimer quelles angoisses pressaient mon âme, alors aussi facile à s’épanouir qu’à se contracter, quand en entrant, je me disais : Comment va-t-il me recevoir ? Quelle anxiété de cœur me brisait alors que tout à coup un orage s’amassait sur ce front neigeux ! C’était un qui-vive continuel. Je tombai donc sous le despotisme de cet homme. Mes souffrances me firent deviner celles de madame de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards d’intelligence, mes larmes coulaient quelquefois quand elle retenait les siennes. La comtesse et moi, nous nous éprouvâmes ainsi par la douleur. Combien de découvertes n’ai-je pas faites durant ces quarante premiers jours pleins d’amertumes réelles, de joies tacites, d’espérances tantôt abîmées, tantôt surnageant ! Un soir je la trouvai religieusement pensive devant un coucher de soleil qui rougissait si voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un lit, qu’il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel Cantique des Cantiques par lequel la nature convie ses créatures à l’amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées ? la femme souffrait-elle de quelque comparaison secrète ? Je crus voir dans sa pose un abandon profitable aux premiers aveux, et lui dis : — Il est des journées difficiles !

— Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment ?

— Nous nous touchons par tant de points ! répondis-je. N’appartenons-nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent toutes à l’unisson en produisant de grands retentissements intérieurs, et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe des choses ! Mettez-les dans un milieu où tout est dissonance, ces personnes souffrent horriblement, comme aussi leur plaisir va jusqu’à l’exaltation quand elles rencontrent les idées, les sensations ou les êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour nous un troisième état dont les malheurs ne sont connus que des âmes affectées par la même maladie, et chez lesquelles se rencontrent de fraternelles compréhensions. Il peut nous arriver de n’être impressionnés ni en bien ni en mal. Un orgue expressif doué de mouvement s’exerce alors en nous dans le vide, se passionne sans objet, rend des sons sans produire de mélodie, jette des accents qui se perdent dans le silence ! espèce de contradiction terrible d’une âme qui se révolte contre l’inutilité du néant. Jeux accablants dans lesquels notre puissance s’échappe tout entière sans aliment, comme le sang par une blessure inconnue. La sensibilité coule à torrents, il en résulte d’horribles affaiblissements, d’indicibles mélancolies pour lesquelles le confessionnal n’a pas d’oreilles. N’ai-je pas exprimé nos communes douleurs ?

Elle tressaillit, et, sans cesser de regarder le couchant, elle me répondit : — Comment si jeune savez-vous ces choses ? Avez-vous donc été femme ?

— Ah ! lui répondis-je d’une voix émue, mon enfance a été comme une longue maladie.

— J’entends tousser Madeleine, me dit-elle en me quittant avec précipitation.

La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre de l’ombrage, par deux raisons. D’abord elle était pure comme un enfant, et sa pensée ne se jetait dans aucun écart. Puis j’amusais le comte, je fus une pâture à ce lion sans ongles et sans crinière. Enfin, j’avais fini par trouver une raison de venir qui nous parut plausible à tous. Je ne savais pas le trictrac, monsieur de Mortsauf me proposa de me l’enseigner, j’acceptai. Dans le moment où se fit notre accord, la comtesse ne put s’empêcher de m’adresser un regard de compassion qui voulait dire : « Mais vous vous jetez dans la gueule du loup ! » Si je n’y compris rien d’abord, le troisième jour je sus à quoi je m’étais engagé. Ma patience que rien ne lasse, ce fruit de mon enfance, se mûrit pendant ce temps d’épreuves. Ce fut un bonheur pour le comte que de se livrer à de cruelles railleries quand je ne mettais pas en pratique le principe ou la règle qu’il m’avait expliqué ; si je réfléchissais, il se plaignait de l’ennui que cause un jeu lent ; si je jouais vite, il se fâchait d’être pressé ; si je faisais des écoles, il me disait, en en profitant, que je me dépêchais trop. Ce fut une tyrannie de magister, un despotisme de férule dont je ne puis vous donner une idée qu’en me comparant à Épictète tombé sous le joug d’un enfant méchant. Quand nous jouâmes de l’argent, ses gains constants lui causèrent des joies déshonorantes, mesquines. Un mot de sa femme me consolait de tout, et le rendait promptement au sentiment de la politesse et des convenances. Bientôt je tombai dans les brasiers d’un supplice imprévu. À ce métier, mon argent s’en alla. Quoique le comte restât toujours entre sa femme et moi jusqu’au moment où je les quittais, quelquefois fort tard, j’avais toujours l’espérance de trouver un moment où je me glisserais dans son cœur ; mais pour obtenir cette heure attendue avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée, et qui emportaient tout mon argent ! Combien de fois déjà n’étions-nous pas demeurés silencieux, occupés à regarder un effet de soleil dans la prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines vaporeuses, ou les tremblements de la lune dans les pierreries de la rivière, sans nous dire autre chose que : — La nuit est belle !

— La nuit est femme, madame.

— Quelle tranquillité !

— Oui, l’on ne peut pas être tout à fait malheureux ici.

À cette réponse elle revenait à sa tapisserie. J’avais fini par entendre en elle des remuements d’entrailles causés par une affection qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J’avais écrit à ma mère de m’en envoyer ; ma mère me gronda, et ne m’en donna pas pour huit jours. À qui donc en demander ? Et il s’agissait de ma vie ! Je retrouvais donc, au sein de mon premier grand bonheur, les souffrances qui m’avaient assailli partout ; mais à Paris, au collége, à la pension, j’y avais échappé par une pensive abstinence, mon malheur avait été négatif ; à Frapesle il devint actif ; je connus alors l’envie du vol, ces crimes rêvés, ces épouvantables rages qui sillonnent l’âme et que nous devons étouffer sous peine de perdre notre propre estime. Les souvenirs des cruelles méditations, des angoisses que m’imposa la parcimonie de ma mère, m’ont inspiré pour les jeunes gens la sainte indulgence de ceux qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le bord de l’abîme comme pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité, nourrie de sueurs froides, se soit fortifiée en ces moments où la vie s’entr’ouvre et laisse voir l’aride gravier de son lit, toutes les fois que la terrible justice humaine a tiré son glaive sur le cou d’un homme, je me suis dit : Les lois pénales ont été faites par des gens qui n’ont pas connu le malheur. En cette extrémité, je découvris, dans la bibliothèque de monsieur de Chessel, le traité du trictrac, et l’étudiai ; puis mon hôte voulut bien me donner quelques leçons ; moins durement mené, je pus faire des progrès, appliquer les règles et les calculs que j’appris par cœur. En peu de jours je fus en état de dompter mon maître ; mais quand je le gagnai, son humeur devint exécrable ; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres, sa figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n’ai vu jouer les sourcils de personne. Ses plaintes furent celles d’un enfant gâté. Parfois il jetait les dés, se mettait en fureur, trépignait, mordait son cornet et me disait des injures. Ces violences eurent un terme. Quand j’eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon gré ; je m’arrangeai pour qu’à la fin tout fût à peu près égal, en le laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant l’équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier ; mais il ne la reconnut jamais. Le dénoûment constant de nos parties fut une pâture nouvelle dont son esprit s’empara.

— Décidément, disait-il, ma pauvre tête se fatigue. Vous gagnez toujours vers la fin de la partie, parce qu’alors j’ai perdu mes moyens.

La comtesse, qui savait le jeu, s’aperçut de mon manége dès la première fois, et devina d’immenses témoignages d’affection. Ces détails ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles difficultés du trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite chose ! Mais l’amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus des plus riches victoires le verre d’eau du pauvre, l’effort du soldat qui périt ignoré. La comtesse me jeta l’un de ces remercîments muets qui brisent un cœur jeune : elle m’accorda le regard qu’elle réservait à ses enfants ! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je fus en m’en allant. Mon âme avait absorbé mon corps, je ne pesais pas, je ne marchais point, je volais. Je sentais en moi-même ce regard, il m’avait inondé de lumière, comme son adieu, monsieur ! avait fait retentir en mon âme les harmonies que contient l’O filii, filiæ ! de la résurrection pascale. Je naissais à une nouvelle vie. J’étais donc quelque chose pour elle ! Je m’endormis en des langes de pourpre. Des flammes passèrent devant mes yeux fermés en se poursuivant dans les ténèbres comme les jolis vermisseaux de feu qui courent les uns après les autres sur les cendres du papier brûlé. Dans mes rêves, sa voix devint je ne sais quoi de palpable, une atmosphère qui m’enveloppa de lumière et de parfums, une mélodie qui me caressa l’esprit. Le lendemain, son accueil exprima la plénitude des sentiments octroyés, et je fus dès lors initié dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être un des plus marquants de ma vie. Après le dîner, nous nous promenâmes sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir, le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale ; néanmoins il s’y trouvait quelques chênes et des buissons pleins de sinelles ; mais, au lieu d’herbes, s’étendait un tapis de mousses fauves, crépues, allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les pieds glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir, et madame de Mortsauf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui allait en avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me dit avec un accent horrible : — Voilà ma vie ! Oh ! mais avant de vous avoir connue, reprit-il en jetant un regard d’excuse sur sa femme. Réparation tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme n’aurait pas chancelé comme elle en recevant ce coup ?

— Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux effets de lumière ! m’écriai-je ; je voudrais bien avoir à moi cette lande, j’y trouverais peut-être des trésors en la sondant ; mais la plus certaine richesse serait votre voisinage. Qui d’ailleurs ne payerait pas cher une vue si harmonieuse à l’œil, et cette rivière serpentine où l’âme se baigne entre les frênes et les aulnes. Voyez la différence des goûts ? Pour vous, ce coin de terre est une lande ; pour moi, c’est un paradis.

Elle me remercia par un regard.

— Églogue ! fit-il d’un ton amer, ici n’est pas la vie d’un homme qui porte votre nom. Puis il s’interrompit et dit : — Entendez-vous les cloches d’Azay ? J’entends positivement sonner des cloches.

Madame de Mortsauf me regarda d’un air effrayé, Madeleine me serra la main.

— Voulez-vous que nous rentrions faire un trictrac ? lui dis-je, le bruit des dés vous empêchera d’entendre celui des cloches.

Nous revînmes à Clochegourde en parlant à bâtons rompus. Le comte se plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous fûmes au salon, il y eut entre nous tous une indéfinissable incertitude. Le comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une contemplation respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes de la maladie et savait en prévoir les accès. J’imitai son silence. Si elle ne me pria point de m’en aller, peut-être crut-elle que la partie de trictrac égaierait le comte et dissiperait ces fatales susceptibilités nerveuses dont les éclats la tuaient. Rien n’était plus difficile que de faire faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait toujours grande envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait être prié, forcé, pour ne pas avoir l’air d’être obligé, peut-être par cela même qu’il en était ainsi. Si, par suite d’une conversation intéressante, j’oubliais pour un moment mes salamalek, il devenait maussade, âpre, blessant, et s’irritait de la conversation en contredisant tout. Averti par sa mauvaise humeur, je lui proposais une partie ; alors il coquetait : « D’abord il était trop tard, disait-il, puis je ne m’en souciais pas. » Enfin des simagrées désordonnées, comme chez les femmes qui finissent par vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m’humiliais, je le suppliais de m’entretenir dans une science si facile à oublier faute d’exercice. Cette fois j’eus besoin d’une gaieté folle pour le décider à jouer. Il se plaignait d’étourdissements qui l’empêcheraient de calculer, il avait le crâne serré comme dans un étau, il entendait des sifflements, il étouffait et poussait des soupirs énormes. Enfin il consentit à s’attabler. Madame de Mortsauf nous quitta pour coucher ses enfants et faire dire les prières à sa maison. Tout alla bien pendant son absence, je m’arrangeai pour que monsieur de Mortsauf gagnât, et son bonheur le dérida brusquement. Le passage subit d’une tristesse qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie d’homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m’inquiéta, me glaça. Je ne l’avais jamais vu dans un accès si franchement accusé. Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus avec moi. Chaque jour il essayait de m’envelopper dans sa tyrannie, d’assurer une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits, leurs instincts, et veulent augmenter l’espace de leur empire comme un propriétaire veut augmenter son domaine. La comtesse descendit, et vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. Un coup funeste, et que je ne pus empêcher, changea la face du comte : de gaie, elle devint sombre ; de pourpre, elle devint jaune, ses yeux vacillèrent. Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais ni prévoir ni réparer. Monsieur de Mortsauf amena pour lui-même un dé foudroyant qui décida sa ruine. Aussitôt il se leva, jeta la table sur moi, la lampe à terre, frappa du poing sur la console, et sauta par le salon, je ne saurais dire qu’il marcha. Le torrent d’injures, d’imprécations, d’apostrophes, de phrases incohérentes qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à quelque antique possession, comme au Moyen Age. Jugez de mon attitude !

— Allez dans le jardin, me dit elle en me pressant la main.

Je sortis sans que le comte s’aperçût de ma disparition. De la terrasse où je me rendis à pas lents, j’entendis les éclats de sa voix et ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle à manger. À travers la tempête, j’entendis aussi la voix de l’ange qui, par intervalles, s’élevait comme un chant de rossignol au moment où la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus belle nuit du mois d’août finissant, en attendant que la comtesse m’y rejoignît. Elle allait venir, son geste me l’avait promis. Depuis quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait devoir éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine en nos âmes. Quelle honte retardait l’heure de notre parfaite entente ? Peut-être aimait-elle autant que je l’aimais ce tressaillement semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant ces moments où l’on retient sa vie près de déborder, où l’on hésite à dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes filles avant qu’elles ne se montrent à l’époux aimé. Nous avions agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première confidence devenue nécessaire. Une heure se passa. J’étais assis sur la balustrade en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux de la robe flottante anima l’air calme du soir. C’est des sensations auxquelles le cœur ne suffit pas.

— Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand il est ainsi, je lui donne une tasse d’eau dans laquelle on a fait infuser quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix, un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu’ici soigneusement gardés, promettez-moi d’ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette scène. Faites-le pour moi, je vous en prie. Je ne vous demande pas de serment, dites-moi le oui de l’homme d’honneur, je serai contente.

— Ai-je donc besoin de prononcer ce oui ? lui dis-je. Ne nous sommes-nous jamais compris ?

— Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en voyant les effets de longues souffrances endurées pendant l’émigration, reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu’il aura dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.

— Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte, je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l’instant dans l’Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est mon opinion, rien n’est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais ma vie, je ne puis vous donner ma conscience ; je puis ne pas l’écouter, mais puis-je l’empêcher de parler ? or, dans mon opinion, monsieur de Mortsauf est…

— Je vous entends, dit-elle, en m’interrompant avec une brusquerie insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite maîtresse, reprit-elle pour adoucir l’idée de la folie en adoucissant le mot, mais il n’est ainsi que par intervalles, une fois au plus par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés l’émigration ! Combien de belles existences perdues ! Il eût été, j’en suis certaine, un grand homme de guerre, l’honneur de son pays.

— Je le sais, lui dis-je en l’interrompant à mon tour, et lui faisant comprendre qu’il était inutile de me tromper.

Elle s’arrêta, posa l’une de ses mains sur son front, et me dit : — Qui vous a donc ainsi produit dans notre intérieur ? Dieu veut-il m’envoyer un secours, une vive amitié qui me soutienne ? reprit-elle en appuyant sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux… Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme dans la mienne, j’eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact ; mais, chez certaines âmes, n’est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant d’un danger, envie de prévenir un choc, crainte d’un malheur qui n’arrive pas, et plus souvent encore n’est-ce pas l’interrogation brusque faite à un cœur, un coup donné pour savoir s’il résonne à l’unisson ? Plusieurs pensées s’élevèrent en moi comme des lueurs, et me conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où je prévoyais une complète initiation.

— Avant d’aller plus loin, lui dis-je d’une voix altérée par des palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé ?

— Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un doigt qu’elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme une femme trop haut située pour que l’injure puisse l’atteindre, et me dit d’une voix troublée : — Je sais de quoi vous voulez parler. Il s’agit du premier, du dernier, du seul outrage que j’aurai reçu ! Ne parlez jamais de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore.

— Ne soyez pas plus impitoyable que ne l’est Dieu, lui dis-je en gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.

— Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.

— Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi, quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule fois de votre vie.

— Eh ! bien, dit-elle, parlez ! Autrement, vous croiriez que je crains de vous entendre.

Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui dis avec cet accent qui commande l’attention, que les femmes au bal m’avaient été toutes indifférentes comme celles que j’avais aperçues jusqu’alors ; mais qu’en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui l’âme était si peu hardie, j’avais été comme emporté par une frénésie qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l’avaient jamais éprouvée, que jamais cœur d’homme ne fut si bien empli du désir auquel ne résiste aucune créature et qui fait tout vaincre, même la mort…

— Et le mépris ? dit-elle en m’arrêtant.

— Vous m’avez donc méprisé ? lui demandai-je.

— Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.

— Mais parlons-en ! lui répondis-je avec une exaltation causée par une douleur surhumaine. Il s’agit de tout moi-même, de ma vie inconnue, d’un secret que vous devez connaître ; autrement je mourrais de désespoir ! Ne s’agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux vainqueurs du tournoi.

Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l’ai dite, en la jugeant à distance ; mais avec les paroles ardentes du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J’étalai le trésor de mes vœux brillants, l’or vierge de mes désirs, tout un cœur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un continuel hiver. Lorsque, courbé sous le poids de mes souffrances redites avec les charbons d’Isaïe, j’attendis un mot de cette femme qui m’écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.

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