Le Lys dans la vallée (page 3)
— Nous avons eu la même enfance ! dit-elle en me montrant un visage où reluisait l’auréole des martyrs. Après une pause où nos âmes se marièrent dans cette même pensée consolante : Je n’étais donc pas seul à souffrir ! la comtesse me dit de sa voix réservée pour parler à ses chers petits, comment elle avait eu le tort d’être une fille quand les fils étaient morts. Elle m’expliqua les différences que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d’une mère mettait entre ses douleurs et celles d’un enfant jeté dans le monde des colléges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule sous laquelle son âme fut sans cesse meurtrie, jusqu’au jour où sa véritable mère, sa bonne tante l’avait sauvée en l’arrachant à ce supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C’était les inexplicables pointilleries insupportables aux natures nerveuses qui ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l’épée de Damoclès : tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement reçu ; un silence imposé, reproché tour à tour ; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur ; enfin les mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d’une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d’elle, et la vantait ; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires au triomphe de l’Institutrice. Quand, à force d’obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la mère, et qu’elle s’ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces confidences. Un espion n’eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues, car elle était grondée d’avoir été heureuse, comme elle l’eût été pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n’en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir moins d’amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces sévérités étaient-elles nécessaires ? ne l’avaient-elles pas préparée à sa vie actuelle ? En l’écoutant, il me semblait que la harpe de Job de laquelle j’avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la Vierge au pied de la croix.
— Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous partie de l’orient et moi de l’occident.
Elle agita la tête par un mouvement désespéré : — À vous l’orient, à moi l’occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur ! Les hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne à laquelle la femme tient par un anneau d’or, emblème de la pureté des épouses.
Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point que les confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux mêmes sources. Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s’ouvrent, elle me raconta les premiers jours de son mariage, ses premières déceptions, tout le renouveau du malheur. Elle avait, comme moi, connu les petits faits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée tout entière au moindre choc, de même qu’une pierre jetée dans un lac en agite également la surface et la profondeur. En se mariant, elle possédait ses épargnes, ce peu d’or qui représente les heures joyeuses ; les mille désirs du jeune âge ; en un jour de détresse, elle l’avait généreusement donné sans dire que c’était des souvenirs et non des pièces d’or ; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se savait pas son débiteur ! En échange de ce trésor englouti dans les eaux dormantes de l’oubli, elle n’avait pas obtenu ce regard mouillé qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle avait marché de douleur en douleur ! Monsieur de Mortsauf oubliait de lui donner l’argent nécessaire à la maison ; il se réveillait d’un rêve quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en demandait ; et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces cruels serrements de cœur ! Quelle terreur vint la saisir au moment où la nature maladive de cet homme ruiné s’était dévoilée ! elle avait été brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de réflexions dures n’avait-elle point passé avant de regarder comme nul son mari, cette imposante figure qui domine l’existence d’une femme ! De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches ! Quel saisissement à l’aspect de deux enfants mort-nés ? Quel courage pour se dire : « Je leur soufflerai la vie je les enfanterai de nouveau tous les jours ? » Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et dans la main d’où les femmes tirent leurs secours ! Elle avait vu cet immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté vaincue. À la montée de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux déserts à franchir jusqu’au jour où elle eut bien connu son mari, l’organisation de ses enfants, et le pays où elle devait vivre ; jusqu’au jour où, comme l’enfant arraché par Napoléon aux tendres soins du logis, elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et dans la neige, accoutumé son front aux boulets, toute sa personne à la passive obéissance du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me les dit alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortège de faits désolants, de batailles conjugales perdues, d’essais infructueux.
— Enfin, me dit elle en terminant, il faudrait demeurer ici quelques mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations de Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour lui faire vouloir la chose la plus utile à ses intérêts ! Quelle malice d’enfant le saisit quand une chose due à mes conseils ne réussit pas tout d’abord ! Avec quelle joie il s’attribue le bien ! Quelle patience m’est nécessaire pour toujours entendre des plaintes quand je me tue à lui sarcler ses heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins qu’il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain : « — Je vais mourir, la vie me pèse ! » S’il a le bonheur d’avoir du monde chez lui, tout s’efface, il est gracieux et poli. Pourquoi n’est-il pas ainsi pour sa famille ? Je ne sais comment expliquer ce manque de loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable d’aller secrètement à franc étrier me chercher à Paris une parure comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa maison, il serait prodigue pour moi, si je le voulais. Ce devrait être l’inverse : je n’ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais mère, peut-être l’ai-je habitué à me prendre pour sa victime ; moi qui en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je pouvais m’abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme ! Mais l’intérêt de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la Justice, et cependant, moi aussi, j’ai l’âme expansive et tendre !
— Pourquoi, lui dis-je, n’usez-vous pas de cette influence pour vous rendre maîtresse de lui, pour le gouverner ?
— S’il ne s’agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables raisons d’enfant. Je n’ai de courage ni contre la faiblesse ni contre l’enfance ; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste ; peut-être opposerais-je la force à la force, mais je suis sans énergie contre ceux que je plains. S’il fallait contraindre Madeleine à quelque chose pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes fibres et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de ces dix années m’ont-elles abattue, maintenant ma sensibilité si souvent attaquée est parfois sans consistance, rien ne la régénère ; parfois l’énergie, avec laquelle je supportais les orages, me manque. Oui, parfois je suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je retremperais mes fibres, je périrai. Monsieur de Mortsauf m’aura tuée et il mourra de ma mort.
— Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois ? Pourquoi n’iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au bord de la mer ?
— D’abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m’éloignais. Quoiqu’il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience. Il se rencontre en lui l’homme et le malade, deux natures différentes dont les contradictions expliquent bien des bizarreries ! Puis, il aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le milan qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant : — Où est madame ? Ce n’est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante de Madeleine. Ce n’est rien encore ! Je suis intendant et régisseur. Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand vous saurez que l’exploitation d’une terre est ici la plus fatigante des industries. Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes sont cultivées à moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature. Nous avons pour concurrents nos propres fermiers qui s’entendent au cabaret avec les consommateurs et font les prix après avoir vendu les premiers. Je vous ennuierais si je vous expliquais les mille difficultés de notre agriculture. Quel que soit mon dévouement, je ne puis veiller à ce que nos colons n’amendent pas leurs propres terres avec nos fumiers ; je ne puis, ni aller voir si nos métiviers ne s’entendent pas avec eux lors du partage des récoltes, ni savoir le moment opportun pour la vente. Or, si vous venez à penser au peu de mémoire de monsieur de Mortsauf, aux peines que vous m’avez vue prendre pour l’obliger à s’occuper de ses affaires, vous comprendrez la lourdeur de mon fardeau, l’impossibilité de le déposer un moment. Si je m’absentais, nous serions ruinés. Personne ne l’écouterait ; la plupart du temps, ses ordres se contredisent ; d’ailleurs personne ne l’aime, il est trop grondeur, il fait trop l’absolu ; puis, comme tous les gens faibles, il écoute trop facilement ses inférieurs pour inspirer autour de lui l’affection qui unit les familles. Si je partais, aucun domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos toits. Je n’ai pas eu d’arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la contrée ignore les secrets de Clochegourde, et maintenant vous les savez. N’en dites rien que de bon et d’obligeant, et vous aurez mon estime, ma reconnaissance, ajouta-t-elle encore d’une voix adoucie. À ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez des cœurs amis.
— Mais, dis-je, moi je n’ai jamais souffert ! Vous seule…
— Non ! reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes résignées qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle vous montre la vie comme elle est, et non comme votre imagination vous l’a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos qualités. Si j’eusse épousé quelque prodigue, il m’aurait ruinée. Si j’eusse été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu des succès, peut-être n’aurais-je pas su le conserver, il m’aurait abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse ! dit-elle avec un accent d’exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d’un orage qui passe. Hé ! bien, monsieur m’aime autant qu’il peut m’aimer ; tout ce que son cœur enferme d’affection, il le verse à mes pieds, comme la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur. Croyez-le ! une vie d’amour est une fatale exception à la loi terrestre ; toute fleur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvais, quand elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d’angoisses : son image est dans cette ortie, venue au pied de la terrasse, et qui, sans soleil, demeure verte sur sa tige. Ici, comme dans les patries du nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui paient bien des peines. Enfin les femmes qui sont exclusivement mères ne s’attachent-elles pas plus par les sacrifices que par les plaisirs ? Ici j’attire sur moi les orages que je vois prêts à fondre sur les gens ou sur mes enfants, et j’éprouve en les détournant je ne sais quel sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d’ailleurs point sans espoir. Si d’abord la santé de mes enfants m’a désespérée, aujourd’hui plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Après tout, notre demeure s’est embellie, la fortune se répare. Qui sait si la vieillesse de monsieur ne sera pas heureuse par moi ? Croyez-le ! l’être qui se présente devant vant le Grand Juge, une palme verte à la main, lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie, cet être a converti ses douleurs en délices. Si mes souffrances servent au bonheur de la famille, est-ce bien des souffrances ?
— Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont les miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans nos roches ; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être en admirerons-nous les prodiges ? ces torrents d’affection dont il inonde les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne pèse plus alors, elle n’est plus à nous. Mon Dieu ! ne m’entendez-vous pas ? repris-je en me servant du langage mystique auquel notre éducation religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons marché l’un vers l’autre ? quel aimant nous a dirigés sur l’océan des eaux amères, vers la source d’eau douce, coulant au pied des monts sur un sable pailleté, entre deux rives vertes et fleuries ? N’avons-nous pas, comme les Mages, suivi la même étoile ? Nous voici devant la crèche d’où s’éveille un divin enfant qui lancera ses flèches au front des arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des plaisirs incessants donnera du goût à la vie, rendra aux nuits leur sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de nouveaux nœuds entre nous ? Ne sommes-nous pas plus que frère et sœur ? Ne déliez jamais ce que le ciel a réuni. Les souffrances dont vous parlez étaient le grain répandu à flots par la main du Semeur pour faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez ! voyez ! N’irons-nous pas ensemble tout cueillir brin à brin ? Quelle force en moi, pour que j’ose vous parler ainsi ! Répondez-moi donc, ou je ne repasserai pas l’Indre.
— Vous m’avez évité le mot amour, dit-elle en m’interrompant d’une voix sévère ; mais vous avez parlé d’un sentiment que j’ignore et qui ne m’est point permis. Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore, mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur, mon cœur est comme cuivré de maternité ! Je n’aime monsieur de Mortsauf ni par devoir social, ni par calcul de béatitudes éternelles à gagner ; mais par un irrésistible sentiment qui l’attache à toutes les fibres de mon cœur. Ai-je été violentée à mon mariage ? Il fut décidé par ma sympathie pour les infortunes. N’était-ce pas aux femmes à réparer les maux du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et revinrent blessés ? Que vous dirai-je ? j’ai ressenti je ne sais quel contentement égoïste en voyant que vous l’amusiez : n’est-ce pas la maternité pure ? Ma confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les trois enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle ? N’aigrissez pas le lait d’une mère ! Quoique l’épouse soit invulnérable en moi, ne me parlez donc plus ainsi. Si vous ne respectiez pas cette défense si simple, je vous en préviens, l’entrée de cette maison vous serait à jamais fermée. Je croyais à de pures amitiés, à des fraternités volontaires, plus certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur ! Je voulais un ami qui ne fût pas un juge, un ami pour m’écouter en ces moments de faiblesse où la voix qui gronde est une voix meurtrière, un ami saint avec qui je n’eusse rien à craindre. La jeunesse est noble, sans mensonges ; capable de sacrifices, désintéressée : en voyant votre persistance, j’ai cru, je l’avoue, à quelque dessein du ciel ; j’ai cru que j’aurais une âme qui serait à moi seule comme un prêtre est à tous, un cœur où je pourrais épancher mes douleurs quand elles surabondent, crier quand mes cris sont irrésistibles et m’étoufferaient si je continuais à les dévorer. Ainsi mon existence, si précieuse à ces enfants, aurait pu se prolonger jusqu’au jour où Jacques serait devenu homme. Mais n’est-ce pas être trop égoïste ? La Laure de Pétrarque peut-elle se recommencer ? Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il faudra mourir à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est rude, austère ; et… ma tante n’est plus !
Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas ; mais je tendis la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une avidité pieuse qu’excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d’alarmes perpétuelles, l’héroïsme le plus élevé de votre sexe ! Elle me regarda d’un air doucement stupide.
— Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l’amour. Oui, je viens de participer à vos douleurs, de m’unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. Aimer sans espoir est encore un bonheur. Ah ! quelle femme sur la terre pourrait me causer une joie aussi grande que celle d’avoir aspiré ces larmes ! J’accepte ce contrat qui doit se résoudre en souffrances pour moi. Je me donne à vous sans arrière-pensée et serai ce que vous voudrez que je sois.
Elle m’arrêta par un geste et me dit de sa voix profonde : — Je consens à ce pacte si vous voulez ne jamais presser les liens qui nous attacheront.
— Oui, lui dis-je, mais moins vous m’accorderez, plus certainement dois-je posséder.
— Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant la mélancolie du doute.
— Non, mais par une jouissance pure. Écoutez ! je voudrais de vous un nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment que nous nous vouons.
— C’est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le croyez. Monsieur de Mortsauf m’appelle Blanche. Une seule personne au monde, celle que j’ai le plus aimée, mon adorable tante me nommait Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous.
Je lui pris la main et la baisai. Elle me l’abandonna dans cette confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous accable. Elle s’appuya sur la balustrade en briques et regarda l’Indre.
— N’avez-vous pas tort, mon ami, dit-elle, d’aller du premier bond au bout de la carrière ? Vous avez épuisé, par votre première aspiration, une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment ne se partage pas, il doit être entier ou il n’est pas. Monsieur de Mortsauf, me dit-elle après un moment de silence, est par-dessus tout loyal et fier. Peut-être seriez-vous tenté, pour moi, d’oublier ce qu’il a dit ; s’il n’en sait rien, moi demain je l’en instruirai. Soyez quelque temps sans vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche prochain, au sortir de l’église il ira lui-même à vous ; je le connais, il effacera ses torts ; et vous aimera de l’avoir traité comme un homme responsable de ses actions et de ses paroles.
— Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre !
— Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz, dit-elle.
Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle me dit d’un ton de commandement qui me prouvait qu’elle prenait possession de mon âme : — Il est tard, séparons-nous.
Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit et me dit d’une voix de prière : — Ne la prenez que lorsque je vous la donnerai ; laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une chose à vous et cela ne doit pas être.
— Adieu, lui dis-je.
Je sortis par la petite porte d’en bas qu’elle m’ouvrit. Au moment où elle l’allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en me disant : — En vérité vous avez été bien bon ce soir, vous avez consolé tout mon avenir ; prenez, mon ami, prenez !
Je baisai sa main à plusieurs reprises ; et quand je levai les yeux, je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse et me regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans le chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par la lune ; puis quelques instants après une lumière illumina sa chambre.
— Ô mon Henriette ! me dis-je, à toi l’amour le plus pur qui jamais aura brillé sur cette terre !
Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais en moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière s’ouvrait enfin au dévouement dont est gros tout jeune cœur et qui chez moi fut si long-temps une force inerte ! Semblable au prêtre qui par un seul pas s’est avancé dans une vie nouvelle, j’étais consacré, voué. Un simple oui, madame ! m’avait engagé à garder pour moi seul en mon cœur un amour irrésistible, à ne jamais abuser de l’amitié pour amener à petits pas cette femme dans l’amour. Tous les sentiments nobles réveillés faisaient entendre en moi-même leurs voix confuses. Avant de me retrouver à l’étroit dans une chambre, je voulus voluptueusement rester sous l’azur ensemencé d’étoiles entendre encore en moi-même ces chants de ramier blessé les tons simples de cette confidence ingénue rassembler dans l’air les effluves de cette âme qui toutes devaient venir à moi. Combien elle me parut grande, cette femme, avec son oubli profond du moi, sa religion pour les êtres blessés, faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé des chaînes légales ! Elle était là, sereine sur son bûcher de sainte et de martyre ! J’admirais sa figure qui m’apparut au milieu des ténèbres, quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse signifiance qui me la rendit complétement sublime. Peut-être voulait-elle que je fusse pour elle ce qu’elle était pour son petit monde ? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa consolation, me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut ? Les astres, disent quelques hardis constructeurs des mondes, se communiquent ainsi le mouvement et la lumière. Cette pensée m’éleva soudain à des hauteurs éthérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes, et je m’expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je nageais.
Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous plaignez jamais ! vous seuls pouvez connaître l’infini de la joie au moment où pour vous un cœur s’ouvre, une oreille vous écoute, un regard vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas oubliées sont autant de liens par lesquels l’âme s’attache à l’âme confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités qu’elle donne au jour des fiançailles de l’âme. Les anges seuls disent le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul !
Cette scène s’était passée un mardi, j’attendis jusqu’au dimanche sans passer l’Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, de grands événements arrivèrent à Clochegourde. Le comte reçut le brevet de maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, et une pension de quatre mille francs. Le duc de Lenoncourt-Givry, nommé pair de France, recouvra deux forêts, reprit son service à la cour, et sa femme rentra dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la couronne impériale. La comtesse de Mortsauf devenait ainsi l’une des plus riches héritières du Maine. Sa mère était venue lui apporter cent mille francs économisés sur les revenus de Givry, le montant de sa dot qui n’avait point été payée, et dont le comte ne parlait jamais, malgré sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure, la conduite de cet homme attestait le plus fier de tous les désintéressements. En joignant à cette somme ses économies, le comte pouvait acheter deux domaines voisins qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son fils devant succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à coup à lui constituer un majorat qui se composerait de la fortune territoriale des deux familles sans nuire à Madeleine, à laquelle la faveur du duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage. Ces arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies de l’émigré. La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un événement dans le pays. Je songeais douloureusement que cette femme était une grande dame, et j’aperçus alors dans sa fille l’esprit de caste que couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments. Qu’étais-je, moi pauvre, sans autre avenir que mon courage et mes facultés ? Je ne pensais aux conséquences de la Restauration, ni pour moi, ni pour les autres. Le dimanche, de la chapelle réservée où j’étais à l’église avec monsieur, madame de Chessel et l’abbé de Quélus, je lançais des regards avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m’attacher plus vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la vie, priait avec ardeur ; la foi communiquait à son attitude je ne sais quoi d’abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me pénétra.
Suivant l’habitude des cures de village, les vêpres devaient se dire quelque temps après la messe. Au sortir de l’église, madame de Chessel proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d’attente à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l’Indre et la prairie par la chaleur. L’offre fut agréée. Monsieur de Chessel donna le bras à la duchesse, madame de Chessel accepta celui du comte, je présentai le mien à la comtesse, et je sentis pour la première fois ce beau bras frais à mes flancs. Pendant le retour de la paroisse à Frapesle, trajet qui se faisait à travers les bois de Saché où la lumière filtrée dans les feuillages produisait, sur le sable des allées, ces jolis jours qui ressemblent à des soieries peintes, j’eus des sensations d’orgueil et des idées qui me causèrent de violentes palpitations.
— Qu’avez-vous ? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence que je n’osais rompre. Votre cœur bat trop vite ?…
— J’ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je, et comme ceux qui aiment bien, j’ai des craintes vagues. Vos grandeurs ne nuiront-elles point à vos amitiés ?
— Moi ! dit-elle, fi ! Encore une idée semblable, et je ne vous mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.
Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative.
— Nous profitons du bénéfice de lois que nous n’avons ni provoquées ni demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides ; et d’ailleurs vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur de Mortsauf nous ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon conseil, il a refusé le commandement auquel il avait droit dans la Maison Rouge. Il nous suffit que mon père ait sa charge ! Notre modestie forcée, dit-elle en souriant avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi, près duquel mon père est de service, a dit fort gracieusement qu’il reporterait sur Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L’éducation de Jacques, à laquelle il faut songer, est maintenant l’objet d’une grave discussion ; il va représenter deux maisons, les Lenoncourt et les Mortsauf. Je ne puis avoir d’ambition que pour lui, voici donc mes inquiétudes augmentées. Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore devenir digne de son nom, deux obligations qui se contrarient. Jusqu’à présent j’ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à ses forces, mais d’abord où trouver un précepteur qui me convienne puis, plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible Paris où tout est piége pour l’âme et danger pour le corps ? Mon ami, me dit-elle d’une voix émue, à voir votre front et vos yeux, qui ne devinerait en vous l’un de ces oiseaux qui doivent habiter les hauteurs ? prenez votre élan, soyez un jour le parrain de notre cher enfant. Allez à Paris. Si votre frère et votre père ne vous secondent point, notre famille, ma mère surtout, qui a le génie des affaires, sera certes très-influente ; profitez de notre crédit ! vous ne manquerez alors ni d’appui, ni de secours dans la carrière que vous choisirez ! mettez donc le superflu de vos forces dans une noble ambition…
— Je vous entends, lui dis-je en l’interrompant, mon ambition deviendra ma maîtresse. Je n’ai pas besoin de ceci pour être tout à vous. Non, je ne veux pas être récompensé de ma sagesse ici par des faveurs là-bas. J’irai, je grandirai seul, par moi-même. J’accepterais tout de vous ; des autres, je ne veux rien.
— Enfantillage ! dit-elle en murmurant mais en retenant mal un sourire de contentement.
— D’ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre situation, j’ai pensé à m’attacher à vous par des liens qui ne puissent jamais se dénouer.
Elle eut un léger tremblement et s’arrêta pour me regarder.
— Que voulez-vous dire ? fit-elle en laissant aller les deux couples qui nous précédaient et gardant ses enfants près d’elle.
— Hé ! bien, répondis-je, dites-moi franchement comment vous voulez que je vous aime.
— Aimez-moi comme m’aimait ma tante, de qui je vous ai donné les droits en vous autorisant à m’appeler du nom qu’elle avait choisi pour elle parmi les miens.
— J’aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet. Hé ! bien, oui, je ferai pour vous ce que l’homme fait pour Dieu. Ne l’avez-vous pas demandé ? Je vais entrer dans un séminaire, j’en sortirai prêtre, et j’élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera comme un autre moi : conceptions politiques, pensée, énergie, patience, je lui donnerai tout. Ainsi, je demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans la religion comme une image d’argent dans du cristal, puisse être suspecté. Vous n’avez à craindre aucune de ces ardeurs immodérées qui saisissent un homme et par lesquelles une fois déjà je me suis laissé vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d’un amour purifié.
Elle pâlit, et dit à mots pressés : — Félix, ne vous engagez pas en des lieux qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais de chagrin d’avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un désespoir d’amour est-il donc une vocation ? Attendez les épreuves de la vie pour juger de la vie ; je le veux, je l’ordonne. Ne vous mariez ni avec l’Église ni avec une femme, ne vous mariez d’aucune manière, je vous le défends. Restez libre. Vous avez vingt et un ans. À peine savez-vous ce que vous réserve l’avenir. Mon Dieu ! vous aurais-je mal jugé ? Cependant j’ai cru que deux mois suffisaient à connaître certaines âmes.
— Quel espoir avez-vous ? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux.
— Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et vous saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que vous tenez en ce moment.
Elle s’était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.
— Madeleine ? lui dis-je, jamais !
Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d’agitations. Nos âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les sillonnent de manière à y laisser d’éternelles empreintes. Nous étions en vue d’une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes grimpantes et de mousses, d’herbes et de ronces. Tout à coup une idée, celle de la mort du comte, passa comme une flèche dans ma cervelle, et je lui dis : — Je vous comprends.
— C’est bien heureux, répondit-elle d’un ton qui me fit voir que je lui supposais une pensée qu’elle n’aurait jamais.
Sa pureté m’arracha une larme d’admiration que l’égoïsme de la passion rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai qu’elle ne m’aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant que l’amour recule devant un crime, il nous semble avoir des bornes, et l’amour doit être infini. J’eus une horrible contraction de cœur.
— Elle ne m’aime pas, pensais-je.
Pour ne pas laisser lire dans mon âme, j’embrassai Madeleine sur ses cheveux.
— J’ai peur de votre mère, dis-je à la comtesse pour reprendre l’entretien.
— Et moi aussi, répondit-elle en faisant un geste plein d’enfantillage, mais n’oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse et de lui parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle a perdu l’habitude de ces formes polies, reprenez-les ? faites cela pour moi. D’ailleurs, il est de si bon goût de respecter les femmes, quel que soit leur âge, et de reconnaître les distinctions sociales sans les mettre en question. Les honneurs que vous rendez aux supériorités établies ne sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont dus ? Tout est solidaire dans la Société. Le cardinal de la Rovère et Raphaël d’Urbin étaient autrefois deux puissances également révérées. Vous avez sucé dans vos lycées le lait de la Révolution, et vos idées politiques peuvent s’en ressentir, mais en avançant dans la vie, vous apprendrez combien les principes de liberté mal définis sont impuissants à créer le bonheur des peuples. Avant de songer, en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu’est ou ce que doit être une aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit que les Sociétés n’existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans un moment de la vie où il faut choisir bien ! Soyez de votre parti. Surtout, ajouta-t-elle en riant, quand il triomphe.
Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique se cachait sous la chaleur de l’affection, alliance qui donne aux femmes un si grand pouvoir de séduction ; elles savent toutes prêter aux raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. Il semblait que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment où je vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique, avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j’avoue que je fus singulièrement étonné de la distance qu’il mit entre la duchesse et lui, par des manières au moins obséquieuses. L’esclave a sa vanité, il ne veut obéir qu’au plus grand des despotes ; je me sentais comme humilié de voir l’abaissement de celui qui me faisait trembler en dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur me fit comprendre le supplice des femmes de qui l’âme généreuse est accouplée à celle d’un homme de qui elles enterrent journellement les lâchetés. Le respect est une barrière qui protége également le grand et le petit, chacun de son côté peut se regarder en face. Je fus respectueux avec la duchesse, à cause de ma jeunesse ; mais là où les autres voyaient une duchesse, je vis la mère de mon Henriette et mis une sorte de sainteté dans mes hommages. Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle, où nous trouvâmes la compagnie. Le comte de Mortsauf me présenta fort gracieusement à la duchesse, qui m’examina d’un air froid et réservé. Madame de Lenoncourt était alors une femme de cinquante-six ans, parfaitement conservée et qui avait de grandes manières. En voyant ses yeux d’un bleu dur, ses tempes rayées, son visage maigre et macéré, sa taille imposante et droite, ses mouvements rares, sa blancheur fauve qui se revoyait si éclatante dans sa fille, je reconnus la race froide d’où procédait ma mère, aussi promptement qu’un minéralogiste reconnaît le fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour, elle prononçait les oit en ait et disait frait pour froid, porteux au lieu de porteurs. Je fus ni courtisan, ni gourmé ; je me conduisis si bien, qu’en allant à vêpres la comtesse me dit à l’oreille : — Vous êtes parfait !
Le comte vint à moi, me prit par la main et me dit : — Nous ne sommes pas fâchés, Félix ? Si j’ai eu quelques vivacités, vous les pardonnerez à votre vieux camarade. Nous allons rester ici probablement à dîner, et nous vous inviterons pour jeudi, la veille du départ de la duchesse. Je vais à Tours y terminer quelques affaires. Ne négligez pas Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance que je vous engage à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg Saint-Germain. Elle a les traditions de la grande compagnie, elle possède une immense instruction, connaît le blason du premier comme du dernier gentilhomme en Europe.
Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique, se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le triomphe de sa cause. Il n’eut ni arrogance ni blessante politesse, il fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur et madame de Chessel acceptèrent avec reconnaissance le dîner du jeudi suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m’apprirent qu’elle examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent. — Il est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à demi. Elle m’apprit que ma grand’tante, la vieille marquise de Listomère, était une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l’avaient été celles de monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première fois. Son regard perdit cette expression de hauteur par laquelle les princes de la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre eux et vous. Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse m’apprit que mon grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même pas de nom, faisait partie du conseil privé, mon frère avait reçu de l’avancement ; enfin, par un article de la Charte que je ne connaissais pas encore, mon père redevenait marquis de Vandenesse.
— Je ne suis qu’une chose, le serf de Clochegourde, dis-je tout bas à la comtesse.
Le coup de baguette de la Restauration s’accomplissait avec une rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial. Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements auxquels j’attachais de l’importance. J’ignorais ce qu’était le conseil privé ; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du monde ; je n’avais d’autre ambition que celle d’aimer Henriette, mieux que Pétrarque n’aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle, nous y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme de voir la femme qu’il aime être la plus belle entre toutes, devenir l’objet de regards passionnés, et de se savoir seul à recevoir la lueur de ses yeux chastement réservée ; de connaître assez toutes les nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou moqueuse, les preuves d’une pensée constante, même quand on se sent au cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte, heureux des attentions dont il se vit l’objet, fut presque jeune ; sa femme en espéra quelque changement d’humeur ; moi je riais avec Madeleine qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe sous les étreintes de l’âme, me faisait rire par des observations étonnantes et pleines d’un esprit moqueur sans malignité, mais qui n’épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né le matin avait rendu la nature lumineuse ; et me voyant si joyeux, Henriette était joyeuse.
— Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me dit-elle le lendemain.
Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde ; j’en avais été banni pendant cinq jours, j’avais soif de ma vie. Le comte était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats d’acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s’était ému entre la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à Paris, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le comte, en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions. Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler à personne, pas même au cœur d’une mère, ses horribles souffrances, ni trahir l’incapacité de son mari. Pour que sa mère ne pénétrât point le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur de Mortsauf à Tours, où il devait se débattre avec les notaires. Moi seul, comme elle l’avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir expérimenté combien l’air pur, le ciel bleu de cette vallée calmaient les irritations de l’esprit ou les amères douleurs de la maladie, et quelle influence l’habitation de Clochegourde exerçait sur la santé de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la duchesse, femme envahissante, moins chagrine qu’humiliée du mauvais mariage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s’inquiétait peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte ! Comme toutes les mères habituées à continuer sur la femme mariée le despotisme qu’elles exerçaient sur la jeune fille, la duchesse procédait par des considérations qui n’admettaient point de répliques ; elle affectait tantôt une amitié captieuse afin d’arracher un consentement à ses vues, tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur ne lui obtenait pas ; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le même esprit d’ironie que j’avais observé chez ma mère. En dix jours, Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes les révoltes nécessaires à l’établissement de leur indépendance. Vous qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous figurer le lys auquel mon cœur l’a sans cesse comparée, broyé dans les rouages d’une machine en acier poli. Cette mère n’avait jamais eu rien de cohérent avec sa fille ; elle ne sut deviner aucune des véritables difficultés qui l’obligeaient a ne pas profiter des avantages de la Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque amourette entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y ? vous trouverez dans presque toutes des plaies profondes, incurables qui diminuent les sentiments naturels : ou c’est des passions réelles, attendrissantes, que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables ; ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, tourmentée aujourd’hui, frappée par tous, même par ses deux anges souffrants qui n’étaient complices ni des maux qu’ils enduraient ni de ceux qu’ils causaient, comment cette pauvre âme n’aurait-elle pas aimé celui qui ne la frappait point et qui voulait l’environner d’une triple haie d’épines, afin de la défendre des orages, de tout contact, de toute blessure ? Si je souffrais de ces débats, j’en étais parfois heureux en sentant qu’elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses nouvelles peines. Je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et la patience énergique qu’elle savait déployer. Chaque jour j’appris mieux le sens de ces mots : — Aimez-moi, comme m’aimait ma tante.
— Vous n’avez donc point d’ambition ? me dit à dîner la duchesse d’un air dur.
— Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je me sens une force à dompter le monde ; mais je n’ai que vingt et un ans, et je suis tout seul.
Elle regarda sa fille d’un air étonné, elle croyait que, pour me garder près d’elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour que fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s’effrayait d’une parole doucement dite ; et, pour lui plaire, il fallait endosser le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint, ce fut un jour d’ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants habitués aux cajoleries du laissez-aller quotidien, accoutumés à voir leur chaise à sa place et la maîtresse du logis toute à eux. L’amour a horreur de tout ce qui n’est pas lui-même. La duchesse alla jouir des pompes de la cour, et tout rentra dans l’ordre à Clochegourde.