Le Lys dans la vallée (page 8)
Elle dit ces paroles d’un ton si amer, si profond, qu’elle étouffa la révolte de ma passion.
— Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer ; je viens de crier, moi, sous ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.
— Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au ciel.
Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis dans un fauteuil, au soleil. L’aspect de cette figure fondue, à peine animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres. Je m’appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m’offrait ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, et sa femme pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux, par les alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles mois, mais que les émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. À l’aspect de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages tremblotants à travers lesquels passait la grise lumière d’un ciel d’automne nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les liens qui rattachent le corps à l’esprit. Pour la première fois, j’éprouvai ce spleen moral que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs combats, espèce de folie froide qui fait un lâche de l’homme le plus brave, un dévot d’un incrédule, qui rend indifférent à toute chose, même aux sentiments les plus vitaux, à l’honneur, à l’amour ; car le doute nous ôte la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoûte de la vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de votre organisation livre sans défense à je ne sais quel fatal génie où sont vos pairs et vos juges ? Je conçus comment le jeune audacieux qui avançait déjà la main sur le bâton des maréchaux de France, habile négociateur autant qu’intrépide capitaine, avait pu devenir l’innocent assassin que je voyais ! Mes désirs, aujourd’hui couronnés de roses pouvaient avoir cette fin ? Épouvanté par la cause autant que par l’effet, demandant comme l’impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes qui roulèrent sur mes joues.
— Qu’as-tu, mon bon Félix ? me dit Madeleine de sa voix enfantine.
Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme comme le soleil. En ce moment, le vieux piqueur m’apporta de Tours une lettre dont la vue m’arracha je ne sais quel cri de surprise, et qui fit trembler madame de Mortsauf par contre-coup. Je voyais le cachet du cabinet, le roi me rappelait. Je lui tendis la lettre, elle la lut d’un regard.
— Il s’en va ! dit le comte.
— Que vais-je devenir ? me dit-elle en apercevant pour la première fois son désert sans soleil.
Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous également, car nous n’avions jamais si bien senti que nous nous étions tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me parlant de toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau, comme si l’instrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres se fussent détendues. Elle eut des gestes d’apathie et des regards sans lueur. Je la priai de me confier ses pensées.
— En ai-je ? me dit-elle.
Elle m’entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me dit : — Voilà les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.
Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. Voulait-elle tout sacrifier ? Allait-elle seulement, comme je l’avais fait, au bord du précipice ? Si l’amour l’avait amenée à se livrer, elle n’eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m’eût pas dit de sa voix pure : — Vous ne m’en voulez plus ?
Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m’accompagner par la route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer ; je le lui montrai, lui disant comment de là je l’avais aperçue quatre ans auparavant : — La vallée était bien belle ! m’écriai-je.
— Et maintenant ? reprit-elle vivement.
— Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous.
Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris, je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui me donnèrent une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui m’oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j’envoyais mon journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois. Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits touffus, fleuris et ignorés, que j’avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant de nouveaux poëmes de fleurs pendant les deux dernières semaines.
Ô vous qui aimez ! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous de règles à accomplir comme l’Église en a donné pour chaque jour aux chrétiens. C’est de grandes idées que les observances rigoureuses créées par la Religion Romaine, elles tracent toujours plus avant dans l’âme les sillons du devoir par la répétition des actes qui conservent l’espérance et la crainte. Les sentiments courent toujours vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purifient, rafraîchissent incessamment le cœur, et fertilisent la vie par les abondants trésors d’une foi cachée, source divine où se multiplie l’unique pensée d’un unique amour.
Ma passion, qui recommençait le Moyen-Age et rappelait la chevalerie, fut connue je ne sais comment ; peut-être le roi et le duc de Lenoncourt en causèrent-ils. De cette sphère supérieure, l’histoire à la fois romanesque et simple d’un jeune homme qui adorait pieusement une femme belle sans public, grand dans la solitude, fidèle sans l’appui du devoir, se répandit sans doute au cœur du faubourg Saint-Germain ? Dans les salons, je me trouvais l’objet d’une attention gênante, car la modestie de la vie a des avantages qui, une fois éprouvés, rendent insupportable l’éclat d’une mise en scène constante. De même que les yeux habitués à ne voir que des couleurs douces sont blessés par le grand jour, de même il est certains esprits auxquels déplaisent les violents contrastes. J’étais alors ainsi ; vous pouvez vous en étonner aujourd’hui ; mais prenez patience, les bizarreries du Vandenesse actuel vont s’expliquer. Je trouvais donc les femmes bienveillantes et le monde parfait pour moi. Après le mariage du duc de Berry, la cour reprit du faste, les fêtes françaises revinrent. L’occupation étrangère avait cessé, la prospérité reparaissait, les plaisirs étaient possibles. Des personnages illustres par leur rang, ou considérables par leur fortune, abondèrent de tous les points de l’Europe dans la capitale de l’intelligence où se retrouvent les avantages des autres pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l’esprit français. Cinq mois après avoir quitté Clochegourde au milieu de l’hiver, mon bon ange m’écrivit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie de son fils et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des craintes pour l’avenir ; le médecin avait parlé de précautions à prendre pour la poitrine, mot terrible qui, prononcé par la science, teint en noir toutes les heures d’une mère. À peine Henriette respirait-elle, à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des inquiétudes. Madeleine, cette jolie plante qui répondait si bien à la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable pour une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que lui présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourments redoublés du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus en plus troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les espérances le plus profondément plantées dans son cœur. Elle s’était d’ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de guerre lasse, avait regagné le terrain perdu.
« Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m’écrivait-elle ; pouvais-je l’employer contre monsieur de Mortsauf et pouvais-je me défendre de ses agressions en me défendant contre la mort ? En marchant aujourd’hui, seule et affaiblie, entre les deux jeunes mélancolies qui m’accompagnent, je suis atteinte par un invincible dégoût de la vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affection puis-je répondre, quand je vois sur la terrasse Jacques immobile dont la vie ne m’est plus attestée que par ses deux beaux yeux agrandis de maigreur, caves comme ceux d’un vieillard, et dont, fatal pronostic ! l’intelligence avancée contraste avec sa débilité corporelle ? Quand je vois à mes côtés cette jolie Madeleine, si vive, si caressante, si colorée, maintenant blanche comme une morte, ses cheveux et ses yeux me semblent avoir pâli, elle tourne sur moi des regards languissants comme si elle voulait me faire ses adieux ; aucun mets ne la tente, ou si elle désire quelque nourriture, elle m’effraie par l’étrangeté de ses goûts ; la candide créature, quoique élevée dans mon cœur, rougit en me les confiant. Malgré mes efforts, je ne puis amuser mes enfants ; chacun d’eux me sourit, mais ce sourire leur est arraché par mes coquetteries, et ne vient pas d’eux ; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes caresses. La souffrance a tout détendu dans leur âme, même les liens qui nous attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde est triste : monsieur de Mortsauf y règne sans obstacle. Ô mon ami, vous ma gloire ! m’écrivait-elle plus loin, vous devez bien m’aimer pour m’aimer encore, pour m’aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la douleur. »
En ce moment, où jamais je ne me sentis plus vivement atteint dans mes entrailles, et où je ne vivais que dans cette âme, sur laquelle je tâchais d’envoyer la brise lumineuse des matins et l’espérance des soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l’Élysée-Bourbon l’une de ces illustres ladies qui sont à demi souveraines. D’immenses richesses, la naissance dans une famille qui depuis la conquête était pure de toute mésalliance, un mariage avec l’un des vieillards les plus distingués de la pairie anglaise, tous ces avantages n’étaient que des accessoires qui rehaussaient la beauté de cette personne, ses grâces, ses manières, son esprit, je ne sais quel brillant qui éblouissait avant de fasciner. Elle fut l’idole du jour, et régna d’autant mieux sur la société parisienne, qu’elle eut les qualités nécessaires à ses succès, la main de fer sous un gant de velours dont parlait Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint Georges qu’ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés ; l’humanité semble être une fourmilière sur laquelle ils marchent ; ils ne connaissent de leur espèce que les gens admis par eux ; les autres, ils n’en entendent pas le langage ; c’est bien des lèvres qui se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les atteignent ; pour eux, ces gens sont comme s’ils n’étaient point. Les Anglais offrent ainsi comme une image de leur île où la loi régit tout, où tout est uniforme dans chaque sphère, où l’exercice des vertus semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe. Les fortifications d’acier poli élevées autour d’une femme anglaise, encagée dans son ménage par des fils d’or, mais où sa mangeoire et son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui prêtent d’irrésistibles attraits. Jamais un peuple n’a mieux préparé l’hypocrisie de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la mort et la vie sociale ; pour elle, aucun intervalle entre la honte et l’honneur : ou la faute est complète, ou elle n’est pas ; c’est tout ou rien, le to be, or not to be d’Hamlet. Cette alternative, jointe au dédain constant auquel les mœurs l’habituent, fait d’une femme anglaise un être à part dans le monde. C’est une pauvre créature, vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels mensonges enfouis en son cœur, mais délicieuse par la forme, parce que ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulières aux femmes de ce pays : cette exaltation d’une tendresse où pour elles se résume nécessairement la vie, l’exagération de leurs soins pour elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si gracieusement peinte dans la fameuse scène de Roméo et de Juliette où le génie de Shakspeare a d’un trait exprimé la femme anglaise. À vous qui leur enviez tant de choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches sirènes, impénétrables en apparence et sitôt connues, qui croient que l’amour suffit à l’amour, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne les variant pas, dont l’âme n’a qu’une note, dont la voix n’a qu’une syllabe, océan d’amour, ou qui n’a pas nagé ignorera toujours quelque chose de la poésie des sens, comme celui qui n’a pas vu la mer aura des cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles. Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un âge où les sens ont tant d’empire sur nos déterminations, chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l’image de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna si fortement que je pus résister aux séductions. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l’attention de lady Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion. Ce qu’elle désirait, comme le désirent beaucoup d’Anglaises, était l’éclat, l’extraordinaire. Elle voulait du poivre, du piment pour la pâture du cœur, de même que les Anglais veulent des condiments enflammés pour réveiller leur goût. L’atonie que mettent dans l’existence de ces femmes une perfection constante dans les choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit à l’adoration du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley se passionnait. Cette lutte, dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui lui faisait une obligation du triomphe. Ah ! j’eusse été sauvé, si quelque ami m’avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de Mortsauf et sur moi.
— Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de tourterelle !
Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie, qu’un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous n’en avez pour échapper à nos poursuites. Nos mœurs interdisent à notre sexe les brutalités de la répression qui, chez vous, sont des amorces pour un amant, et que d’ailleurs les convenances vous imposent ; à nous, au contraire, je ne sais quelle jurisprudence de fatuité masculine ridiculise notre réserve ; nous vous laissons le monopole de la modestie pour que vous ayez le privilège des faveurs ; mais intervertissez les rôles, l’homme succombe sous la moquerie. Quoique gardé par ma passion, je n’étais pas à l’âge où l’on reste insensible aux triples séductions de l’orgueil, du dévouement et de la beauté. Quand lady Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d’un bal dont elle était la reine, les hommages qu’elle y recueillait, et qu’elle épiait mon regard pour savoir si sa toilette était de mon goût, et qu’elle frissonnait de volupté lorsqu’elle me plaisait, j’étais ému de son émotion. Elle se tenait d’ailleurs sur un terrain où je ne pouvais pas la fuir, il m’était difficile de refuser certaines invitations parties du cercle diplomatique ; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et avec cette adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, elle se faisait placer à table par la maîtresse de la maison auprès de moi ; puis elle me parlait à l’oreille. — « Si j’étais aimée comme l’est madame de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout. » Elle me soumettait en riant les conditions les plus humbles, elle me promettait une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de souffrir seulement qu’elle m’aimât. Elle me disait un jour ces mots qui satisfaisaient toutes les capitulations d’une conscience timorée et les effrénés désirs du jeune homme : « — Votre amie toujours, et votre maîtresse quand vous le voudrez ! » Enfin elle médita de faire servir à ma perte la loyauté même de mon caractère, elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s’était montrée si belle qu’elle était sûre d’avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat retentit dans l’Angleterre, et son aristocratie se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange. Lady Dudley quitta son nuage dans l’empyrée britannique, se réduisit à sa fortune, et voulut éclipser par ses sacrifices CELLE dont la vertu causa ce célèbre désastre. Lady Arabelle prit plaisir, comme le démon sur le faîte du temple, à me montrer les plus riches pays de son ardent royaume.
Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence ? Il s’agit ici d’un des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d’une crise à laquelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, et que je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur cet écueil. Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait, si brisée, si brisable, si douce, d’un front si caressant, couronnée de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l’éclat semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque fougueux qu’il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux, à cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d’enveloppe indescriptible. Elle est d’une force à ne rien craindre dans une lutte ; nul homme ne peut la suivre à cheval, elle gagnerait le prix d’un steeple chase sur des centaures ; elle tire les daims et les cerfs sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu dans l’atmosphère et vit dans l’eau sous peine de ne pas vivre. Aussi sa passion est-elle tout africaine ; son désir va comme le tourbillon du désert, le désert dont l’ardente immensité se peint dans ses yeux, le désert plein d’azur et d’amour, avec son ciel inaltérable, avec ses fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde ! L’orient et l’occident, l’une attirant à elle les moindres parcelles humides pour s’en nourrir, l’autre exsudant son âme, enveloppant ses fidèles d’une lumineuse atmosphère ; celle-ci, vive et svelte ; celle-là, lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général des mœurs anglaises ? N’est-ce pas la divinisation de la matière, un épicuréisme défini, médité, savamment appliqué ? Quoi qu’elle fasse ou dise, l’Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être. Elle a des prétentions religieuses et morales, d’où la spiritualité divine, d’où l’âme catholique est absente, et dont la grâce fécondante ne sera remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu’elle soit. Elle possède au plus haut degré cette science de l’existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une saveur indicible, qui double de cèdre et parfume les commodes ; qui verse à l’heure dite un thé suave, savamment déplié, qui bannit la poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les derniers replis de la maison, brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre au sein de laquelle l’âme expire sous la jouissance, qui produit l’affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité et qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique en son sexe, qui m’enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités duquel j’apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité à lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes d’ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu’il tue ; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. Vous comprenez déjà le problème. L’homme est composé de matière et d’esprit ; l’animalité vient aboutir en lui, et l’ange commence à lui. De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs dont nous ne sommes pas entièrement détachés : un amour charnel et un amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s’abstient ; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de ses appétits antérieurs, celui-là l’idéalise en une seule femme dans laquelle se résume l’univers ; les uns flottent indécis entre les voluptés de la matière et celles de l’esprit, les autres spiritualisent la chair en lui demandant ce qu’elle ne saurait donner. Si, pensant à ces traits généraux de l’amour, vous tenez compte des répulsions et des affinités qui résultent de la diversité des organisations, et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés ; si vous y joignez les erreurs produites par les espérances des gens qui vivent plus spécialement par l’esprit, par le cœur ou par l’action, qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association où il se trouve deux êtres, également doubles ; vous aurez une grande indulgence pour les malheurs envers lesquels la société se montre sans pitié. Eh ! bien, lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits ; elle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l’épouse de l’âme. L’amour que satisfaisait la maîtresse a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise à d’inévitables saturations ; je sentais souvent je ne sais quel vide à Paris, près de lady Dudley. L’infini est le domaine du cœur, l’amour était sans bornes a Clochegourde. J’aimais passionnément lady Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l’intelligence ; sa conversation moqueuse embrassait tout. Mais j’adorais Henriette. La nuit je pleurais de bonheur, le matin je pleurais de remords. Il est certaines femmes assez savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique ; c’est celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans. Ces femmes savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du présent et penser à l’avenir ; elles peuvent étouffer des gémissements souvent légitimes avec l’énergie du chasseur qui ne s’aperçoit pas d’une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de madame de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme où elle la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni tracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes ; mais, semblable à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur, et me gardait comme une conquête insoumise. J’écrivais à Henriette sous ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha par aucun moyen à savoir l’adresse écrite sur mes lettres. J’avais ma liberté. Elle semblait s’être dit : — Si je le perds, je n’en accuserai que moi. Et elle s’appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu’elle m’aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin elle m’avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait aussitôt. Il fallait l’entendre à ce sujet célébrer la coutume des veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris. — « Quoique dans l’Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que, sous ce rapport, il soit peu compris des Européens incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilége, avouez, me disait-elle, que, dans nos plates mœurs modernes, l’aristocratie ne peut plus se relever que par l’extraordinaire des sentiments ? Comment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur, si ce n’est en mourant autrement qu’ils ne meurent ? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes, les chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car on achète un nom ! Mais, aimer, tête levée, à contresens de la loi, mourir pour l’idole que l’on s’est choisie en se taillant un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu : car se refuser à lui au nom du devoir, n’est-ce pas se donner à quelque chose qui n’est pas lui ?… que ce soit un homme ou une idée, il y a toujours trahison ! Voilà des grandeurs où n’atteignent pas les femmes vulgaires ; elles ne connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane ! » Elle procédait, vous le voyez, par l’orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant, elle me mettait si haut qu’elle ne pouvait vivre qu’à mes genoux ; aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par sa pose d’esclave et par son entière soumission. Elle savait rester tout un jour, étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l’heure du plaisir comme une cadine du sérail et l’avançant par d’habiles coquetteries, tout en paraissant l’attendre. Par quels mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes jouissances d’un amour fertile en plaisirs, et qui les variait avec le savoir que donne l’expérience, mais en cachant son instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s’attachent aux femmes plus âgées qu’eux ; mais ce lieu est l’anneau du forçat, il laisse dans l’âme une ineffaçable empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d’alcohol dans des coupes d’or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d’inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais sans les connaître, que j’avais exprimées dans mes selam, et que l’union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle je m’abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans l’infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d’annuler la matière et de rendre l’esprit à son vol sublime. Souvent lady Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l’exaltation à laquelle conduit l’excès du bonheur, pour me lier par des serments ; et, sous le coup d’un désir, elle m’arrachait des blasphèmes contre l’ange de Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai d’écrire à madame de Mortsauf comme si j’étais toujours le même enfant au méchant petit habit bleu qu’elle aimait tant ; mais, je l’avoue, son don de seconde vue m’épouvantait quand je pensais aux désastres qu’une indiscrétion pouvait causer dans le joli château de mes espérances. Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait, j’entendais le nom d’Henriette prononcé par une voix d’en haut comme le : — Caïn, où est Abel ? de l’Écriture. Mes lettres restèrent sans réponse. Je fus saisi d’une horrible inquiétude, je voulus partir pour Clochegourde. Arabelle ne s’y opposa point, mais elle parla naturellement de m’accompagner en Touraine. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré chez elle un amour réel qu’elle désirait rendre unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher entièrement de madame de Mortsauf ; tandis que, aveuglé par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas le piége où j’allais être pris. Lady Dudley proposa les concessions les plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à cheval pour Clochegourde. J’avais mes raisons en y venant ainsi, car il me fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le mien était un cheval arabe que lady Esther Stanhope avait envoyé à la marquise, et qu’elle m’avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt, qu’elle a dans son salon à Londres, et que j’ai si singulièrement obtenu. Je pris le chemin que j’avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m’arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m’élançai vers elle avec la rapidité de l’éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après avoir franchi la distance en droite ligne, comme s’il s’agissait d’une course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l’hirondelle du désert, et, quand je l’arrêtai net au coin de la terrasse, elle me dit : — Ah ! vous voilà !
Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui avait apprise ? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre odieuse ! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine de vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L’ouragan de l’infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où verdoyaient d’opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la petite porte ; il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la comtesse, qui s’était avancée à pas lents, s’écria : — Le bel animal ! Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main, je devinai son intention. — Je vais prévenir monsieur de Mortsauf, dit-elle en me quittant.
Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant, toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l’avais vue, mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie.
— Henriette ! criai-je avec la rage de l’homme qui se sent mourir.
Elle ne se retourna point, elle ne s’arrêta pas, elle dédaigna de me dire qu’elle m’avait retiré son nom, qu’elle n’y répondait plus, elle marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où doivent tenir des millions de peuples devenus poussière et dont l’âme anime maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver petit au sein de cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui l’éclaireront de leur gloire ; mais alors je serai moins aplati que je ne le fus devant cette forme blanche, montant comme monte dans les rues d’une ville quelque inflexible inondation, montant d’un pas égal à son château de Clochegourde, la gloire et le supplice de cette Didon chrétienne ! Je maudis Arabelle par une seule imprécation qui l’eût tuée si elle l’eût entendue, elle qui avait tout laissé pour moi, comme on laisse tout pour Dieu ! Je restai perdu dans un monde de pensées, en apercevant de tous côtés l’infini de la douleur. Je les vis alors descendant tous. Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux mourants, Madeleine accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre mon cœur en versant sur lui les effusions de l’âme et les larmes que rejetait sa mère. Monsieur de Mortsauf vint à moi me tendit les bras me pressa sur lui m’embrassa sur les joues en me disant : — Félix, j’ai su que je vous devais la vie !
Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite.
— Ha ! diantre ! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, elles examinent votre cheval.
Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant la comtesse qui rougit.
— Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.
— Pauvre fillette ! répondit la comtesse en la baisant au front.
— Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte. Moi seul, mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui va tomber.
— Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je en regardant madame de Mortsauf.
— Nous avons tous nos blues devils, répondit-elle. N’est-ce pas le mot anglais ?
Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et sentant tous qu’il était survenu quelque grave événement. Elle n’avait aucun désir d’être seule avec moi. Enfin j’étais son hôte.
— Pour le coup, et votre cheval ? dit le comte quand nous fûmes sortis.
— Vous verrez, reprit la comtesse, que j’aurai tort en y pensant et tort en n’y pensant plus.
— Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.
— J’y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul puis le faire sortir et le caser comme il faut. Mon groom vient par la voiture de Chinon, il le pansera.
— Le groom arrive-t-il aussi d’Angleterre ? dit-elle.
— Il ne s’en fait que là, répondit le comte qui devint gai en voyant sa femme triste.
La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il m’accabla de son amitié. Je connus la pesanteur de l’attachement d’un mari. Ne croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les âmes nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une affection qui semble leur être volée ; non ! ils sont odieux et insupportables le jour où cet amour s’envole. La bonne intelligence, condition essentielle aux attachements de ce genre, apparaît alors comme un moyen ; elle pèse alors, elle est horrible comme tout moyen que sa fin ne justifie plus.
— Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et me les serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf, les femmes ont besoin d’être quinteuses, leur faiblesse les excuse, elles ne sauraient avoir l’égalité d’humeur que nous donne la force du caractère. Elle vous aime beaucoup, je le sais ; mais…
Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s’éloigna de nous insensiblement de manière à nous laisser seuls.
— Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j’ignore ce qui se passe dans l’âme de madame de Mortsauf, mais son caractère a complétement changé depuis six semaines. Elle si douce, si dévouée jusqu’ici, devient d’une maussaderie incroyable !
Manette m’apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En ne rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, cet homme était devenu inquiet comme l’enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte qu’il tourmente. En ce moment il avait besoin d’un confident comme l’exécuteur a besoin d’un aide.
— Essayez, dit-il après une pause de questionner madame de Mortsauf. Une femme a toujours des secrets pour son mari ; mais elle vous confiera peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m’en coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma fortune, je sacrifierais tout pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie ! Si dans ma vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés, je serais le plus malheureux des hommes ! je voudrais mourir tranquille. Dites-lui donc qu’elle n’a pas long-temps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre ami, je m’en vais, je le sais. Je cache à tout le monde la fatale vérité, pourquoi les affliger par avance ? Toujours le pylore, mon ami ! J’ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m’a tué. En effet, toutes nos affections frappent sur le centre gastrique…
— En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent par l’estomac ?
— Ne riez pas, Félix, rien n’est plus vrai. Les peines trop vives exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de l’estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d’abord insensibles dans les fonctions digestives : les sécrétions s’altèrent, l’appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse : bientôt des douleurs poignantes apparaissent, s’aggravent et deviennent de jour en jour plus fréquentes ; puis la désorganisation arrive à son comble comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire ; la muqueuse s’épaissit, l’induration de la valvule du pylore s’opère et il s’y forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh ! bien, j’en suis là, mon cher ! L’induration marche sans que rien puisse l’arrêter. Voyez mon teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive ? Je me dessèche. Que voulez-vous, j’ai rapporté de l’émigration le germe de cette maladie : j’ai tant souffert alors ! Mon mariage, qui pouvait réparer les maux de l’émigration, loin de calmer mon âme ulcérée, a ravivé la plaie. Qu’ai-je trouvé ici ? d’éternelles alarmes causées par mes enfants, des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des économies qui engendraient mille privations que j’imposais à ma femme et dont je pâtissais le premier. Enfin, je ne puis confier ce secret qu’à vous, mais voici ma plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange, elle ne me comprend pas ; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les contrarie, je lui pardonne ! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami ; mais une femme moins vertueuse qu’elle m’aurait rendu plus heureux en se prêtant à des adoucissements que Blanche n’imagine pas, car elle est niaise comme un enfant ! Ajoutez que mes gens me tourmentent, c’est des buses qui entendent grec lorsque je parle français. Quand notre fortune a été reconstruite, coussi coussi, quand j’ai eu moins d’ennui, le mal était fait, j’atteignais à la période des appétits dépravés ; puis est venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd’hui je n’ai pas six mois à vivre…
J’écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le brillant de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m’avaient frappé, j’entraînai le comte vers la maison en paraissant écouter ses plaintes mêlées de dissertations médicales ; mais je ne songeais qu’à Henriette et voulais l’observer. Je trouvai la comtesse dans le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à Jacques par l’abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point de tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée, remettre ses occupations pour être toute à moi ; mais mon amour était si profondément vrai que je refoulai dans mon cœur le chagrin que me causa ce contraste entre le présent et le passé ; car je voyais la fatale teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait au reflet des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure des saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis quand le feu de ses yeux dénués de l’eau limpide où jadis nageait son regard tomba sur moi, je frissonnai ; j’aperçus alors quelques changements dus au chagrin et que je n’avais point remarqués en plein air : les lignes si menues qui, à ma dernière visite, n’étaient que légèrement imprimées sur son front, l’avaient creusé ; ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves ; ses yeux s’étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait bruni ; elle était mortifiée comme le fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître, et qu’un ver intérieur fait prématurément blondir. Moi, dont toute l’ambition était de verser le bonheur à flots dans son âme, n’avais-je pas jeté l’amertume dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait son courage ? Je vins m’asseoir à ses côtés, et lui dis d’une voix où pleurait le repentir : — Êtes-vous contente de votre santé ?
— Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.
Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine était femme ; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale renaissaient sur ses joues bistrées ; elle avait perdu l’insouciance de l’enfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux ; ses mouvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère ; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà ; déjà la coquetterie lissait ses magnifiques cheveux noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d’Espagnole. Elle ressemblait aux jolies statuettes du Moyen-Age, si fines de contour, si minces de forme que l’œil en les caressant craint de les voir se briser ; mais la santé, ce fruit éclos après tant d’efforts, avait mis sur ses joues le velouté de la pêche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre ! Dieu l’avait écrit, cher bouton de la plus belle des fleurs humaines ! sur les longs cils de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se développer richement comme celles de ta mère ! Cette brune jeune fille, à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L’organe livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de pensées. C’était l’intelligence, l’âme, le cœur d’Henriette dévorant de leur flamme rapide un corps sans consistance ; car Jacques avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps déterminé ; santé trompeuse ! En obéissant au signe par lequel Henriette, après m’avoir montré Madeleine, indiquait Jacques qui traçait des figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau devant l’abbé de Dominis, je tressaillis à l’aspect de cette mort cachée sous les fleurs, et respectai l’erreur de la pauvre mère.
— Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de même qu’elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades. Mon ami, dit-elle l’œil brillant de plaisir maternel, si d’autres affections nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les devoirs accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d’une haute instruction, plein de vertueux savoir ; il sera comme vous l’honneur de son pays, qu’il gouvernera peut-être, aidé par vous qui serez si haut placé ; mais je tâcherai qu’il soit fidèle à ses premières affections. Madeleine, la chère créature, a déjà le cœur sublime, elle est pure comme la neige du plus haut sommet des Alpes, elle aura le dévouement de la femme et sa gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt ! La mère jadis si tourmentée est maintenant bien heureuse, heureuse d’un bonheur infini, sans mélange ; oui, ma vie est pleine, ma vie est riche. Vous le voyez, Dieu fait éclore mes joies au sein des affections permises et mêle de l’amertume à celles vers lesquelles m’entraînait un penchant dangereux…
— Bien, s’écria joyeusement l’abbé. Monsieur le vicomte en sait autant que moi…
En achevant sa démonstration Jacques toussa légèrement.
— Assez pour aujourd’hui, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, reprit-elle en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne volupté d’une mère, et les yeux tournés vers moi comme pour insulter mes souvenirs. Allez, cher, et soyez prudent.
— Mais, lui dis-je pendant qu’elle suivait Jacques par un long regard, vous ne m’avez pas répondu. Ressentez-vous quelques douleurs ?
— Oui, parfois à l’estomac. Si j’étais à Paris, j’aurais les honneurs d’une gastrite, la maladie à la mode.
— Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.
— Ah ! dit-elle, ma santé vous intéresse ?…
Madeleine étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces mots, nous regarda tour à tour ; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.
— Cette situation est intolérable, lui dis-je à l’oreille.
— Est-ce moi qui l’ai créée ? me demanda-t-elle. Cher enfant, ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l’histoire moderne ? la France et l’Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies ? Madeleine sait cela, elle sait qu’une mer immense les sépare, mer froide, mer orageuse.
Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin sans doute de m’ôter le plaisir de les remplir de fleurs ; je les retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva, je sortis pour lui donner des ordres ; il m’avait apporté quelques affaires que je voulus placer dans ma chambre.
— Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas ! L’ancienne chambre de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes au-dessus du comte.
Quoique coupable, j’avais un cœur, et tous ces mots étaient des coups de poignard froidement donnés aux endroits les plus sensibles qu’elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs ; mais, par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d’autant plus cruelle qu’elle a été plus bienfaisante ; je la regardai, mais elle baissa la tête. J’allai dans ma nouvelle chambre qui était jolie, blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette m’entendit, elle y vint en apportant un bouquet de fleurs.
— Henriette, lui dis-je, en êtes-vous à ne point pardonner la plus excusable des fautes ?
— Ne m’appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n’existe plus, la pauvre femme ; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour moi, laissez-moi m’habituer à vous voir ; et au moment où les mots me déchireront moins le cœur, à l’heure où j’aurai reconquis un peu de courage, eh ! bien, alors, alors seulement. Voyez-vous cette vallée, dit-elle en me montrant l’Indre, elle me fait mal, je l’aime toujours.
— Ah ! périsse l’Angleterre et toutes ses femmes ! Je donne ma démission au roi, je meurs ici, pardonné.
— Non, aimez-la, cette femme ! Henriette n’est plus, ceci n’est pas un jeu, vous le saurez.
Elle se retira, dévoilant par l’accent de ce dernier mot l’étendue de ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis : — Vous ne m’aimez donc plus ?
— Vous m’avez fait plus de mal que tous les autres ensemble ! Aujourd’hui je souffre moins, je vous aime donc moins ; mais il n’y a qu’en Angleterre où l’on dise ni jamais, ni toujours; ici nous disons toujours. Soyez sage, n’augmentez pas ma douleur ; et si vous souffrez, songez que je vis, moi !
Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor où cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant le dîner, le marquis me réservait un supplice auquel je n’avais pas songé.
— La marquise Dudley n’est donc pas à Paris ? me dit-il.
Je rougis excessivement en lui répondant : — Non.
— Elle n’est pas à Tours, dit le comte en continuant.
— Elle n’est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari serait bien heureux, si elle voulait revenir à lui, dis-je avec vivacité.
— A-t-elle des enfants, demanda madame de Mortsauf d’une voix altérée.
— Deux fils, lui dis-je.
— Où sont-ils ?
— En Angleterre, avec le père.
— Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu’on le dit ?
— Pouvez-vous lui faire une semblable question ? la femme qu’on aime n’est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s’écria la comtesse.
— Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard qu’elle ne soutint pas.
— Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux coquin. Ah ! dans ma jeunesse, j’aurais été fou d’une semblable conquête…
— Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard Madeleine à son père.
— Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir jeune.
En sortant de table, la comtesse m’amena sur la terrasse, et quand nous y fûmes, elle s’écria : — Comment, il se rencontre des femmes qui sacrifient leurs enfants à un homme ? La fortune, le monde, je le conçois, l’éternité, oui, peut-être ! Mais les enfants ! se priver de ses enfants !
— Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles donnent tout…