Le Lys dans la vallée (page 9)
Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent. Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier cette immolation, entendant en elle-même les cris de la chair révoltée, elle demeura stupide en face de sa vie manquée. Oui, elle eut un moment de doute horrible ; mais elle se releva grande et sainte, portant haut la tête.
— Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu’elle m’a faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez jamais trouver ici, ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle n’est pas mère, comment peut-elle aimer ?
— Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que je ne le suis pour t’expliquer que tu planes victorieusement au-dessus d’elle, qu’elle est une femme de la terre, une fille des races déchues, et que tu es la fille des cieux, l’ange adoré, que tu as tout mon cœur et qu’elle n’a que ma chair ; elle le sait, elle en est au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus cruel martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais tout est irrémédiable. À toi l’âme, à toi les pensées, l’amour pur, à toi la jeunesse et la vieillesse ; à elle les désirs et les plaisirs de la passion fugitive ; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle l’oubli le plus profond.
— Dites, dites, dites-moi donc cela, ô mon ami ! Elle alla s’asseoir sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté de la vie, l’amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh ! jetez ce baume sur mes plaies ! Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais tendre d’un vol égal avec vous ! Bénissez-moi par un regard, par un mot sacré, je vous pardonnerai les maux que j’ai soufferts depuis deux mois.
— Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer les désirs inspirés par notre nature ; mais plusieurs scènes dont le souvenir me réchaufferait à l’heure où viendra la mort ont dû vous attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d’en prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par l’exaspération même des désirs ; puis il vient un moment où tout est souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévore lui-même, et sent un épuisement qui n’est pas la mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être long-temps trompée ; au moindre accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie. Non, je n’ai pas aimé, mais j’ai eu soif au milieu du désert.
— Du désert ! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et, ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles ? les fidèles n’ont pas tant d’esprit.
— Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques expressions hasardées. Non, mon âme n’a pas vacillé, mais je n’ai pas été maître de mes sens. Cette femme n’ignore pas que tu es la seule aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s’y résigne ; j’ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane…
— Et alors…
— Elle m’a dit qu’elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette résolution surprendrait Henriette. Mais en m’entendant elle laissa échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore que les pensées qu’ils traduisaient. — Ma chère conscience, repris-je, si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions qui conspiraient ma perte, tu concevrais cette fatale…
— Oh ! oui fatale ! dit-elle, J’ai cru trop en vous ! J’ai cru que vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et… que possède monsieur de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le mordant de l’épigramme. — Tout est fini, reprit-elle après une pause, je vous dois beaucoup, mon ami ; vous avez éteint en moi les flammes de la vie corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, l’âge approche, me voilà souffrante, bientôt maladive ; je ne pourrais être pour vous la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle à lady Arabelle. Madeleine, que j’élevais si bien pour vous, à qui sera-t-elle ? Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine ! répéta-t-elle comme un douloureux refrain. Si vous l’aviez entendue me disant : Ma mère, vous n’êtes pas gentille pour Félix ! La chère créature !
Elle me regarda sous les tièdes rayons du soleil couchant qui glissaient à travers le feuillage, et prise de je ne sais quelle compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur, en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée aux clos, des fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière volupté, savourée avec la candeur de l’âme chrétienne. Cette scène, si grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie. Elle crut à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans les cieux.
— Mon ami, me dit-elle, j’obéis à Dieu, car son doigt est dans tout ceci.
Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous remontâmes lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s’y appuya résignée, saignant, mais ayant mis un appareil sur ses blessures.
— La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu’a fait monsieur de Mortsauf pour mériter son sort ? Ceci nous démontre l’existence d’un monde meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d’avoir marché dans la bonne voie !
Elle se mit alors à si bien évaluer la vie, à la si profondément considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me révélèrent le dégoût qui l’avait saisie pour toutes les choses d’ici-bas. En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit cette dernière phrase : — Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n’ont trouvé que des afflictions ici-bas. Cela est, ou Dieu n’est pas, ou notre vie serait une amère plaisanterie.
À ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai sur son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui terrassa saint Paul.
— Qu’avez-vous ? lui dis-je.
— Je ne sais plus ce qu’est la vertu, dit-elle, et n’ai pas conscience de la mienne !
Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole comme celui d’une pierre jetée dans un gouffre.
— Si je me suis trompée dans ma vie, elle a raison, elle ! reprit madame de Mortsauf.
Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le comte vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais ; je la conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s’expliquer, et s’alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère ; et le lendemain je sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés, dit-elle par les violentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.
— Cher comte, dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de jouer au trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il est encore temps de la sauver ; appelez Origet, et suppliez-la de suivre ses avis…
— Origet qui m’a tué ? dit-il en m’interrompant. Non, non, je consulterai Carbonneau.
Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité, blessure à l’âme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d’où chacun tirait sa lumière, pour connaître l’horreur du vide. Les mêmes choses étaient là, mais l’esprit qui les vivifiait s’était éteint comme une flamme soufflée. J’ai compris l’affreuse nécessité où sont les amants de ne plus se revoir quand l’amour est envolé. N’être plus rien, là où l’on a régné ! Trouver la silencieuse froideur de la mort là où scintillaient les joyeux rayons de la vie ! les comparaisons accablent. Bientôt j’en vins à regretter la douloureuse ignorance de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi mon désespoir devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois, attendrie. Un jour, après le dîner, pendant que nous nous promenions tous sur le bord de l’eau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon. Je priai Jacques d’emmener sa sœur en avant, je laissai le comte aller seul, et conduisant madame de Mortsauf vers la toue : — Henriette, lui dis-je, un mot, de grâce, ou je me jette dans l’Indre ! J’ai failli, oui, c’est vrai ; mais n’imité-je pas le chien dans son sublime attachement ! je reviens comme lui, comme lui plein de honte ; s’il fait mal, il est châtié, mais il adore la main qui le frappe ; brisez-moi, mais rendez-moi votre cœur…
— Pauvre enfant ! dit-elle, n’êtes-vous pas toujours mon fils ?
Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madeleine, avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me laissant au comte, qui se mit à parler politique à propos de ses voisins.
— Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du soir pourrait causer quelque accident.
— Vous me plaigniez, vous ! mon cher Félix, me répondit-il, en se méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m’a jamais voulu consoler, par système peut-être.
Jamais elle ne m’aurait laissé seul avec son mari, maintenant j’avais besoin de prétextes pour l’aller rejoindre. Elle était avec ses enfants occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.
— Voilà, dit le comte, toujours jaloux de l’affection qu’elle portait à ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné. Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous ; la femme la plus vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler l’affection conjugale.
Elle continua ses caresses sans répondre.
— Jacques, dit-il, venez ici !
Jacques fit quelques difficultés.
— Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le poussant.
— Ils m’aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa situation.
— Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa main sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée en belle Ferronnière, ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes ; la vie ne leur est pas toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont-ils les vertus d’une mère !
— Ma chère, répondit le comte qui s’avisa d’être logique, ce que vous dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient de vertu et planteraient là leurs maris.
La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le perron.
— Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous dire en sortant ainsi que je déraisonne ? cria-t-il en prenant son fils par la main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle il lança des regards furieux.
— Au contraire, monsieur, vous m’avez effrayée. Votre réflexion me fait un mal affreux, dit-elle d’une voix creuse en me jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants et pour son mari, qu’est-ce donc que la vertu ?
— Se sa-cri-fi-er ! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe un coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc à vos enfants ? que me sacrifiez-vous donc ? qui ? quoi ? répondez ? répondrez-vous ? Que se passe-t-il donc ici ? que voulez-vous dire ?
— Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d’être aimé pour l’amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en elle-même ?
— Madame a raison, dis-je en prenant la parole d’une voix émue qui vibra dans ces deux cœurs où je jetai mes espérances à jamais perdues et que je calmai par l’expression de la plus haute de toutes les douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle comme, quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilége que nous ait conféré la raison est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres dont le bonheur est notre ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection.
Une larme brilla dans les yeux d’Henriette.
— Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement soumise à quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait vertueuse en l’étouffant, en se sacrifiant à ses enfants, à son mari. Cette théorie n’est d’ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement offre un exemple du contraire, ni à vous qu’elle ne concernera jamais.
Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s’y appuya silencieusement.
— Vous êtes une belle âme, Félix, dit le comte qui passa non sans grâce sa main sur la taille de sa femme et l’amena doucement à lui, pour lui dire : — Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute être aimé plus qu’il ne le mérite.
— Il est des cœurs qui sont tout générosité, répondit-elle en appuyant sa tête sur l’épaule du comte qui prit cette phrase pour lui. Cette erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse ; son peigne tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit ; son mari qui la soutenait poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir, il la saisit comme il eût fait de sa fille et la porta sur le canapé du salon ou nous l’entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour me dire que nous seuls savions le secret de cette scène si simple en apparence, si épouvantable par les déchirements de son âme.
— J’ai tort, me dit-elle à voix basse en un moment où le comte nous laissa seuls pour aller demander un verre d’eau de fleurs d’oranger, j’ai mille fois tort envers vous, que j’ai voulu désespérer quand j’aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d’une adorable bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est des bontés qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières d’être bons ; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul, par indolence de caractère ; mais vous, mon ami, vous venez d’être d’une bonté absolue.
— Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre ouvrage ?
— Cette parole suffit au bonheur d’une femme, répondit-elle au moment où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il me faut de l’air.
Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias encore en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cœur en exprimant ainsi de douloureuses pensées ; mais c’était, suivant son expression, de ces douleurs qu’elle aimait. Elle voulait sans doute être seule avec moi ; mais son imagination inhabile aux ruses de femme ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants et son mari ; nous causions donc de choses indifférentes, pendant qu’elle se creusait la tête en cherchant à se ménager un moment où elle pourrait enfin décharger son cœur dans le mien.
— Il y a bien long-temps que je ne me suis promenée en voiture, dit-elle enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez des ordres, je vous prie, pour que je puisse aller faire un tour.
Elle savait qu’avant la prière toute explication serait impossible, et craignait que le comte ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand son mari serait couché ; mais elle redoutait peut-être de rester sous ces ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, de se promener le long de la balustrade d’où nos yeux embrassaient le cours de l’Indre dans la prairie. De même qu’une cathédrale aux voûtes sombres et silencieuses conseille la prière ; de même, les feuillages éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes, et animés par les bruits sourds du printemps, remuent les fibres et affaiblissent la volonté. La campagne, qui calme les passions des vieillards, excite celles des jeunes cœurs ; nous le savions ! Deux coups de cloche annoncèrent l’heure de la prière, la comtesse tressaillit.
— Ma chère Henriette, qu’avez-vous ?
— Henriette n’existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître, elle était exigeante, capricieuse ; maintenant vous avez une paisible amie dont la vertu vient d’être raffermie par des paroles que le Ciel vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard. Soyons exacts à la prière. Aujourd’hui, mon tour de la dire est arrivé.
Quand la comtesse prononça les paroles par lesquelles elle demandait à Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y mit un accent dont je ne fus pas frappé seul ; elle semblait avoir usé de son don de seconde vue pour entrevoir la terrible émotion à laquelle devait la soumettre une maladresse causée par mon oubli de mes conventions avec Arabelle.
— Nous avons le temps de faire trois rois avant que les chevaux ne soient attelés, dit le comte en m’entraînant au salon. Vous irez vous promener avec ma femme, moi je me coucherai.
Comme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre ou de celle de Madeleine, la comtesse put entendre la voix de son mari.
— Vous abusez étrangement de l’hospitalité, dit-elle au comte quand elle revint au salon.
Je la regardai d’un air hébété, je ne m’habituais point à ses duretés ; elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la tyrannie du comte, autrefois elle aimait à me voir partageant ses souffrances et les endurant avec patience pour l’amour d’elle.
— Je donnerais ma vie, lui dis-je à l’oreille, pour vous entendre encore murmurant : — Pauvre cher ! Pauvre cher !
Elle baissa les yeux en se souvenant de l’heure à laquelle je faisais allusion ; son regard se coula vers moi, mais en dessous, et il exprima la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de son cœur, préférés aux profondes délices d’un autre amour. Alors, comme toutes les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais en me sentant compris. Le comte perdait, il se dit fatigué pour pouvoir quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour du boulingrin en attendant la voiture ; aussitôt qu’il nous eut laissés, le plaisir rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse m’interrogea par un regard curieux et surpris.
— Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé ; vous me blessez avec intention évidente de me briser le cœur ; je puis encore être heureux !
— Il ne restait plus qu’un lambeau de la femme, dit-elle avec épouvante, et vous l’emportez en ce moment. Dieu soit béni ! lui qui me donne le courage d’endurer mon martyre mérité. Oui, je vous aime encore trop, j’allais faillir, l’Anglaise m’éclaire un abîme.
En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda l’ordre.
— Allez sur la route de Chinon par l’avenue, vous nous ramènerez par les landes de Charlemagne et le chemin de Saché.
— Quel jour sommes-nous ? dis-je avec trop de vivacité.
— Samedi.
— N’allez point par là, madame, le samedi soir la route est pleine de coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes.
— Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher. Nous connaissions trop l’un et l’autre les modes de notre voix, quelque infinis qu’ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions. Henriette avait tout compris.
— Vous n’avez pas pensé aux coquassiers, en choisissant cette nuit, dit-elle avec une légère teinte d’ironie. Lady Dudley est à Tours. Ne mentez pas, elle vous attend près d’ici. Quel jour sommes-nous, les coquassiers ! les charrettes ! reprit-elle. Avez-vous jamais fait de semblables observations quand nous sortions autrefois ?
— Elles prouvent que j’oublie tout à Clochegourde, répondis-je simplement.
— Elle vous attend ? reprit-elle.
— Oui.
— À quelle heure ?
— Entre onze heures et minuit.
— Où ?
— Dans les landes.
— Ne me trompez point, n’est-ce pas sous le noyer ?
— Dans les landes.
— Nous irons, dit-elle, je la verrai.
En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme définitivement arrêtée. Je résolus en un moment de terminer par un complet mariage avec lady Dudley la lutte douloureuse qui menaçait d’épuiser ma sensibilité, d’enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon silence farouche blessa la comtesse, dont toute la grandeur ne m’était pas connue.
— Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de sa voix d’or, ceci, cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l’êtes ici, reprit-elle en posant sa main sur son cœur. Ne vous l’ai-je pas avoué ? La marquise Dudley m’a sauvée. À elle les souillures, je ne les lui envie point. À moi le glorieux amour des anges ! J’ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J’ai jugé la vie. Élevez l’âme, vous la déchirez ; plus vous allez haut, moins de sympathie vous rencontrez ; au lieu de souffrir dans la vallée, vous souffrez dans les airs comme l’aigle qui plane en emportant au cœur une flèche décochée par quelque pâtre grossier. Je comprends aujourd’hui que le ciel et la terre sont incompatibles. Oui, pour qui veut vivre dans la zone céleste, Dieu seul est possible. Notre âme doit être alors détachée de toutes les choses terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses enfants, pour eux et non pour soi. Le moi cause les malheurs et les chagrins. Mon cœur ira plus haut que ne va l’aigle ; là est un amour qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle nous ravale trop en faisant dominer l’égoïsme des sens sur la spiritualité de l’ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion sont horriblement orageuses, payées par d’énervantes inquiétudes qui brisent les ressorts de l’âme. Je suis venue au bord de la mer où s’agitent ces tempêtes, je les ai vues de trop près ; elles m’ont souvent enveloppée de leurs nuages, la lame ne s’est pas toujours brisée à mes pieds, j’ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur ; je dois me retirer sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je vois en vous, comme en tous ceux qui m’ont affligée, les gardiens de ma vertu. Ma vie a été mêlée d’angoisses heureusement proportionnées à mes forces, et s’est entretenue ainsi pure des passions mauvaises, sans repos séducteur et toujours prête à Dieu. Notre attachement fut la tentative insensée, l’effort de deux enfants candides essayant de satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu… Folie, Félix ! Ha ! dit-elle après une pause, comment vous nomme cette femme ?
— Amédée, répondis-je, Félix est un être à part, qui n’appartiendra jamais qu’à vous.
— Henriette a peine à mourir, dit-elle en laissant échapper un pieux sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme aux vertus chancelantes hier, raffermies aujourd’hui. Que vous dirai-je ? Hé ! bien, oui, ma vie est conforme à elle-même dans ses plus grandes circonstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais attacher les premières racines de la tendresse, le cœur de ma mère s’est fermé pour moi, malgré ma persistance à y chercher un pli où je pusse me glisser. J’étais fille, je venais après trois garçons morts, et je tâchai vainement d’occuper leur place dans l’affection de mes parents ; je ne guérissais point la plaie faite à l’orgueil de la famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable tante, la mort me l’enleva promptement. Monsieur de Mortsauf, à qui je me suis vouée, m’a constamment frappée, sans relâche, sans le savoir, pauvre homme ! Son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos enfants. Il n’est pas dans le secret des maux qu’il me cause, il est toujours pardonné ! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma chair par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à ma nature par leurs joies innocentes ; ces enfants ne m’ont-ils pas été donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience dans le sein des mères ? Oh ! oui, mes enfants sont mes vertus ! Vous savez si je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi ce fut acheter le droit de toujours souffrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une source pure, mais à moi, quand la source limpide vers laquelle (vous en souvenez-vous ?) vous vouliez me guider est venue couler autour de Clochegourde, elle ne m’a versé que des eaux amères. Oui, vous m’avez infligé des souffrances inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n’a connu l’affection que par la douleur. Mais, si les plus vives peines que j’aie éprouvées m’ont été imposées par vous, peut-être les ai-je méritées. Dieu n’est pas injuste. Ah ! oui, Félix, un baiser furtivement déposé sur un front comporte des crimes peut-être ! Peut-être doit-on rudement expier les pas que l’on a faits en avant de ses enfants et de son mari, lorsqu’on se promenait le soir afin d’être seule avec des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et qu’en marchant ainsi, l’âme était mariée à une autre ! Quand l’être intérieur se ramasse et se rapetisse pour n’occuper que la place que l’on offre aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes ! Lorsqu’une femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari pour se faire un front neutre, il y a crime ! Il y a crime à se forger un avenir en s’appuyant sur la mort, crime à se figurer dans l’avenir une maternité sans alarmes, de beaux enfants jouant le soir avec un père adoré de toute sa famille, et sous les yeux attendris d’une mère heureuse. Oui, j’ai péché, j’ai grandement péché ! J’ai trouvé goût aux pénitences infligées par l’Église, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans doute trop indulgent. Dieu sans doute a placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux, n’était-ce pas me promettre ? Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche ? ainsi je me croyais mieux votre lys ; ne m’aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche ? Hélas ! j’ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive est prise sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix ? toute souffrance a sa signification. Frappez, frappez plus fort que n’ont frappé monsieur de Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un instrument de la colère de Dieu, je vais l’aborder sans haine, je lui sourirai ; sous peine de ne pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l’aimer. Si, comme vous le dites, j’ai pu contribuer à préserver votre cœur du contact qui l’eût défleuri, cette Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu’elle aime, et je suis votre mère. Qu’ai-je voulu dans votre cœur ? la place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh ! oui, vous vous êtes toujours plaint de ma froideur ! Oui, je ne suis bien que votre mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son fils si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant : — Pardon ! pardon ! J’entendis alors des accents inconnus. Ce n’était ni sa voix de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie ; c’était une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles. — Quant à vous, Félix, reprit-elle en s’animant, vous êtes l’ami qui ne saurait mal faire. Ah ! vous n’avez rien perdu dans mon cœur, ne vous reprochez rien, n’ayez pas le plus léger remords. N’était-ce pas le comble de l’égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfants, abdique son rang, et renonce à l’éternité. Combien de fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi ! vous étiez grand et noble, moi, j’étais petite et criminelle ! Allons, voilà qui est dit, je ne puis être pour vous qu’une lueur élevée, scintillante et froide, mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi ! L’amour d’une sœur n’a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles. Vous n’aurez pas besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de votre belle vie, qui ne manquera jamais à s’affliger de vos douleurs, qui s’égaiera de vos joies, aimera les femmes qui vous rendront heureux et s’indignera des trahisons. Moi je n’ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez grand pour vous dépouiller de tout amour-propre, pour résoudre notre attachement jusqu’ici si douteux et plein d’orages par cette douce et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la première en serrant la main de lady Dudley.
Elle ne pleurait pas, elle ! en prononçant ces paroles pleines d’une science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui me cachait son âme et ses douleurs, elle me montrait par combien de liens elle s’était attachée à moi, combien de fortes chaînes j’avais hachées. Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous apercevions point de la pluie qui tombait à torrents.
— Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici ? dit le cocher en désignant la principale auberge de Ballan.
Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure environ sous la voûte d’entrée au grand étonnement des gens de l’hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf était à onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours ? En revenait-elle ? Quand l’orage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu’on nomme à Tours une brouée, qui n’empêchait pas la lune d’éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie.
— Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.
Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie recommença. À moitié des landes, j’entendis les aboiements du chien favori d’Arabelle ; un cheval s’élança tout à coup de dessous une truisse de chêne, franchit d’un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l’on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley s’alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.