Le Médecin de campagne (page 2)

Honoré de Balzac · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Médecin de campagne · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Vous voilà bien, monsieur ! dit-elle, vous n’en faites jamais d’autres. Vous invitez toujours du monde à dîner sans m’en prévenir, et vous croyez que tout est troussé quand vous avez crié : Jacquotte ! Allez-vous pas recevoir ce monsieur dans la cuisine ? Ne fallait-il pas ouvrir le salon, y allumer du feu ? Nicolle y est et va tout arranger. Maintenant promenez votre monsieur pendant un moment dans le jardin ; ça l’amusera, cet homme, s’il aime les jolies choses, montrez-lui la charmille de défunt monsieur, j’aurai le temps de tout apprêter, le dîner, le couvert et le salon.

— Oui. Mais, Jacquotte, reprit Benassis, ce monsieur va rester ici. N’oublie pas de donner un coup d’œil à la chambre de monsieur Gravier, de voir aux draps et à tout, de…

— N’allez-vous pas vous mêler des draps, à présent ? répliqua Jacquotte. S’il couche ici, je sais bien ce qu’il faudra lui faire. Vous n’êtes seulement pas entré dans la chambre de monsieur Gravier depuis dix mois. Il n’y a rien à y voir, elle est propre comme mon œil. Il va donc demeurer ici, ce monsieur ? ajouta-t-elle d’un ton radouci.

— Oui.

— Pour longtemps ?

— Ma foi, je ne sais pas. Mais qu’est-ce que cela te fait !

— Ah ! qu’est-ce que cela me fait, monsieur ? Ah ! bien, qu’est-ce que cela me fait ! En voilà bien d’une autre ! Et les provisions, et tout, et…

Sans achever le flux de paroles par lequel, en toute autre occasion, elle eût assailli son maître pour lui reprocher son manque de confiance, elle le suivit dans la cuisine. En devinant qu’il s’agissait d’un pensionnaire, elle fut impatiente de voir Genestas, à qui elle fit une révérence obséquieuse en l’examinant de la tête aux pieds. La physionomie du militaire avait alors une expression triste et songeuse qui lui donnait un air rude, le colloque de la servante et du maître lui semblait révéler en ce dernier une nullité qui lui faisait rabattre quoique à regret, de la haute opinion qu’il avait prise en admirant sa persistance à sauver ce petit pays des malheurs du crétinisme.

— Il ne me revient pas du tout ce particulier, dit Jacquotte.

— Si vous n’êtes pas fatigué, monsieur, dit le médecin à son prétendu malade, nous ferons un tour de jardin avant le dîner.

— Volontiers, répondit le commandant.

Ils traversèrent la salle à manger, et entrèrent dans le jardin par une espèce d’antichambre ménagée au bas de l’escalier, et qui séparait la salle à manger du salon. Cette pièce, fermée par une grande porte-fenêtre, était contiguë au perron de pierre, ornement de la façade sur le jardin. Divisé en quatre grands carrés égaux par des allées bordées de buis qui dessinaient une croix, ce jardin était terminé par une épaisse charmille, bonheur du précédent propriétaire. Le militaire s’assit sur un banc de bois vermoulu, sans voir ni les treilles, ni les espaliers, ni les légumes desquels Jacquotte prenait grand soin par suite des traditions du gourmand ecclésiastique auquel était dû ce jardin précieux, assez indifférent à Benassis.

Quittant la conversation banale qu’il avait engagée, le commandant dit au médecin : — Comment avez-vous fait, monsieur, pour tripler en dix ans la population de cette vallée où vous aviez trouvé sept cents âmes, et qui, dites-vous, en compte aujourd’hui plus de deux mille ?

— Vous êtes la première personne qui m’ait fait cette question, répondit le médecin. Si j’ai eu pour but de mettre en plein rapport ce petit coin de terre, l’entraînement de ma vie occupée ne m’a pas laissé le loisir de songer à la manière dont j’ai fait en grand, comme le frère quêteur, une espèce de soupe au caillou. Monsieur Gravier lui-même, un de nos bienfaiteurs et à qui j’ai pu rendre le service de le guérir, n’a pas pensé à la théorie en courant avec moi à travers nos montagnes pour y voir le résultat de la pratique.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel Benassis se mit à réfléchir sans prendre garde au regard perçant par lequel son hôte essayait de le pénétrer.

— Comment cela s’est fait, mon cher monsieur ? reprit-il, mais naturellement et en vertu d’une loi sociale d’attraction entre les nécessités que nous nous créons et les moyens de les satisfaire. Tout est là. Les peuples sans besoins sont pauvres. Quand je vins m’établir dans ce bourg, on y comptait cent trente familles de paysans, et, dans la vallée, deux cents feux environ. Les autorités du pays, en harmonie avec la misère publique, se composait d’un maire qui ne savait pas écrire, et d’un adjoint, métayer domicilié loin de la Commune ; d’un juge de paix, pauvre diable vivant de ses appointements, et laissant tenir par force les actes de l’État Civil à son greffier, autre malheureux à peine en état de comprendre son métier. L’ancien curé mort à l’âge de soixante-dix ans, son vicaire, homme sans instruction, venait de lui succéder. Ces gens résumaient l’intelligence du pays et le régissaient. Au milieu de cette belle nature, les habitants croupissaient dans la fange et vivaient de pommes de terre et de laitage ; les fromages que la plupart d’entre eux portaient sur de petits paniers à Grenoble ou aux environs constituaient les seuls produits desquels ils tirassent quelque argent. Les plus riches ou les moins paresseux semaient du sarrasin pour la consommation du bourg quelquefois de l’orge ou de l’avoine, mais point de blé. Le seul industriel du pays était le maire qui possédait une scierie et achetait à bas prix les coupes de bois pour les débiter. Faute de chemins, il transportait ses arbres un à un dans la belle saison en les traînant à grand-peine au moyen d’une chaîne attachée au licou de ses chevaux, et terminée par un crampon de fer enfoncé dans le bois. Pour aller à Grenoble, soit à cheval, soit à pied, il fallait passer par un large sentier situé en haut de la montagne, la vallée était impraticable. D’ici au premier village que vous avez vu en arrivant dans le canton, la jolie route, par laquelle vous êtes sans doute venu, ne formait en tout temps qu’un bourbier. Aucun événement politique, aucune révolution n’était arrivée dans ce pays inaccessible, et complètement en dehors du mouvement social. Napoléon seul y avait jeté son nom, il y est une religion, grâce à deux ou trois vieux soldats du pays revenus dans leurs foyers, et qui, pendant les veillées, racontent fabuleusement à ces gens simples les aventures de cet homme et de ses armées. Ce retour est d’ailleurs un phénomène inexplicable. Avant mon arrivée, les jeunes gens partis à l’armée y restaient tous. Ce fait accuse assez la misère du pays pour me dispenser de vous la peindre. Voilà, monsieur, dans quel état j’ai pris ce canton duquel dépendent, au-delà des montagnes, plusieurs Communes bien cultivées, assez heureuses et presque riches. Je ne vous parle pas des chaumières du bourg, véritables écuries où bêtes et gens s’entassaient alors pêle-mêle. Je passai par ici en revenant de la Grande-Chartreuse. N’y trouvant pas d’auberge, je fus forcé de coucher chez le vicaire, qui habitait provisoirement cette maison, alors en vente. De questions en questions, j’obtins une connaissance superficielle de la déplorable situation de ce pays, dont la belle température, le sol excellent et les productions naturelles m’avaient émerveillé. Monsieur, je cherchais alors à me faire une vie autre que celle dont les peines m’avaient lassé. Il me vint au cœur une de ces pensées que Dieu nous envoie pour nous faire accepter nos malheurs. Je résolus d’élever ce pays comme un précepteur élève un enfant. Ne me sachez pas gré de ma bienfaisance, j’y étais trop intéressé par le besoin de distraction que j’éprouvais. Je tâchais alors d’user le reste de mes jours dans quelque entreprise ardue. Les changements à introduire dans ce canton, que la nature faisait si riche et que l’homme rendait si pauvre, devaient occuper toute une vie ; ils me tentèrent par la difficulté même de les opérer. Dès que je fus certain d’avoir la maison curiale et beaucoup de terres vaines et vagues à bon marché, je me vouai religieusement à l’état de chirurgien de campagne, le dernier de tous ceux qu’un homme pense à prendre dans son pays. Je voulus devenir l’ami des pauvres sans attendre d’eux la moindre récompense. Oh ! je ne me suis abandonné à aucune illusion, ni sur le caractère des gens de la campagne, ni sur les obstacles que l’on rencontre en essayant d’améliorer les hommes ou les choses. Je n’ai point fait des idylles sur mes gens, je les ai acceptés pour ce qu’ils sont, de pauvres paysans, ni entièrement bons ni entièrement méchants, auxquels un travail constant ne permet point de se livrer aux sentiments, mais qui parfois peuvent sentir vivement. Enfin, j’ai surtout compris que je n’agirais sur eux que par des calculs d’intérêt et de bien-être immédiats. Tous les paysans sont fils de saint Thomas, l’apôtre incrédule, ils veulent toujours des faits à l’appui des paroles.

— Vous allez peut-être rire de mon début, monsieur, reprit le médecin après une pause. J’ai commencé cette œuvre difficile par une fabrique de paniers. Ces pauvres gens achetaient à Grenoble leurs clayons à fromages et les vanneries indispensables à leur misérable commerce. Je donnai l’idée à un jeune homme intelligent de prendre à ferme, le long du torrent, une grande portion de terrain que les alluvions enrichissent annuellement, et où l’osier devait très bien venir. Après avoir supputé la quantité de vanneries consommées par le canton, j’allai dénicher à Grenoble quelque jeune ouvrier sans ressource pécuniaire, habile travailleur. Quand je l’eus trouvé, je le décidai facilement à s’établir ici en lui promettant de lui avancer le prix de l’osier nécessaire à ses fabrications jusqu’à ce que mon planteur d’oseraies pût lui en fournir. Je lui persuadai de vendre ses paniers au-dessous des prix de Grenoble, tout en les fabriquant mieux. Il me comprit. L’oseraie et la vannerie constituaient une spéculation dont les résultats ne seraient appréciés qu’après quatre années. Vous le savez sans doute, l’osier n’est bon à couper qu’à trois ans. Pendant sa première campagne, mon vannier vécut et trouva ses provisions en bénéfice. Il épousa bientôt une femme de Saint-Laurent-du-Pont qui avait quelque argent. Il se fit alors bâtir une maison saine, bien aérée dont l’emplacement fut choisi, dont les distributions se firent d’après mes conseils. Quel triomphe, monsieur ! J’avais créé dans ce bourg une industrie, j’y avais amené un producteur et quelques travailleurs. Vous traiterez ma joie d’enfantillage ?… Pendant les premiers jours de l’établissement de mon vannier, je ne passais point devant sa boutique sans que les battements de mon cœur ne s’accélérassent. Lorsque dans cette maison neuve, à volets peints en vert, et à la porte de laquelle étaient un banc, une vigne et des bottes d’osier, je vis une femme propre, bien vêtue, allaitant un gros enfant rose et blanc au milieu d’ouvriers tous gais, chantant, façonnant avec activité leurs vanneries, et commandés par un homme qui, naguère pauvre et hâve, respirait alors le bonheur ; je vous l’avoue, monsieur, je ne pouvais résister au plaisir de me faire vannier pendant un moment en entrant dans la boutique pour m’informer de leurs affaires, et je m’y laissais aller à un contentement que je ne saurais peindre. J’étais joyeux de la joie de ces gens et de la mienne. La maison de cet homme, le premier qui crût fermement en moi, devenait toute mon espérance. N’était-ce pas l’avenir de ce pauvre pays, monsieur, que déjà je portais en mon cœur, comme la femme du vannier portait dans le sien son premier nourrisson ?… J’avais à mener bien des choses de front, je heurtais bien des idées. Je rencontrai une violente opposition fomentée par le maire ignorant, à qui j’avais pris sa place, dont l’influence s’évanouissait devant la mienne ; je voulus en faire mon adjoint et le complice de ma bienfaisance. Oui, monsieur, ce fut dans cette tête, la plus dure de toutes, que je tentai de répandre les premières lumières. Je pris mon homme et par l’amour-propre et par son intérêt. Pendant six mois nous dînâmes ensemble, et je le mis de moitié dans mes plans d’amélioration. Beaucoup de gens verraient dans cette amitié nécessaire les plus cruels ennuis de ma tâche ; mais cet homme n’était-il pas un instrument, et le plus précieux de tous ? Malheur à qui méprise sa cognée ou la jette même avec insouciance ! N’aurais-je pas été d’ailleurs fort inconséquent si, voulant améliorer le pays, j’eusse reculé devant l’idée d’améliorer un homme ? Le plus urgent moyen de fortune était une route. Si nous obtenions du conseil municipal l’autorisation de construire un bon chemin, d’ici à la route de Grenoble, mon adjoint était le premier à en profiter, car, au lieu de traîner coûteusement ses arbres à travers de mauvais sentiers, il pourrait, au moyen d’une bonne route cantonale, les transporter facilement, entreprendre un gros commerce de bois de toute nature, et gagner, non plus six cents malheureux francs par an, mais de belles sommes qui lui donneraient un jour une certaine fortune. Enfin convaincu, cet homme devint mon prosélyte. Pendant tout un hiver, mon ancien maire alla trinquer au cabaret avec ses amis, et sut démontrer à nos administrés qu’un bon chemin de voiture serait une source de fortune pour le pays en permettant à chacun de commercer avec Grenoble. Lorsque le conseil municipal eut voté le chemin, j’obtins du préfet quelque argent sur les fonds de charité du Département, afin de payer les transports que la Commune était hors d’état d’entreprendre, faute de charrettes. Enfin, pour terminer plus promptement ce grand ouvrage et en faire apprécier immédiatement les résultats aux ignorants qui murmuraient contre moi en disant que je voulais rétablir les corvées, j’ai, pendant tous les dimanches de la première année de mon administration, constamment entraîné, de gré ou de force, la population du bourg, les femmes, les enfants, et même les vieillards, en haut de la montagne où j’avais tracé moi-même sur un excellent fonds le grand chemin qui mène de notre village à la route de Grenoble. Des matériaux abondant bordaient fort heureusement l’emplacement du chemin. Cette longue entreprise me demanda beaucoup de patience. Tantôt les uns, ignorant les lois, se refusaient à la prestation en nature, tantôt les autres, qui manquaient de pain, ne pouvaient réellement pas perdre une journée ; il fallait donc distribuer du blé à ceux-ci, puis aller calmer ceux-là par des paroles amicales. Néanmoins, quand nous eûmes achevé les deux tiers de ce chemin, qui a deux lieues de pays environ, les habitants en avaient si bien reconnu les avantages, que le dernier tiers s’activa avec une ardeur qui me surprit. J’enrichis l’avenir de la Commune en plantant une double rangée de peupliers le long de chaque fossé latéral. Aujourd’hui ces arbres sont déjà presque une fortune, et donnent l’aspect d’une route royale à notre chemin, toujours sec par la nature de sa situation, et si bien confectionné d’ailleurs, qu’il coûte à peine deux-cents francs d’entretien par an ; je vous le montrerai, car vous n’avez pu le voir : pour venir, vous avez sans doute pris le joli chemin du bas, une autre route que les habitants ont voulu faire eux-mêmes, il y a trois ans, afin d’ouvrir des communications aux établissements qui se formaient alors dans la vallée. Ainsi, monsieur, il y a trois ans, le bon sens public de ce bourg, naguère sans intelligence, avait acquis les idées que cinq ans auparavant un voyageur aurait peut-être désespéré de pouvoir lui inculquer. Poursuivons. L’établissement de mon vannier était un exemple donné fructueusement à cette pauvre population. Si le chemin devait être la cause la plus directe de la prospérité future du bourg, il fallait exciter toutes les industries premières afin de féconder ces deux germes de bien-être. Tout en aidant le planteur d’oseraies et le faiseur de paniers, tout en construisant ma route, je continuais insensiblement mon œuvre. J’eus deux chevaux, le marchand de bois, mon adjoint, en avait trois, il ne pouvait les faire ferrer qu’à Grenoble quand il y allait, j’engageai donc un maréchal-ferrant, qui connaissait un peu l’art vétérinaire, à venir ici en lui promettant beaucoup d’ouvrage. Je rencontrai le même jour un vieux soldat assez embarrassé de son sort qui possédait pour tout bien cent francs de retraite, qui savait lire et écrire ; je lui donnai la place de secrétaire de la mairie ; par un heureux hasard, je lui trouvai une femme, et ses rêves de bonheur furent accomplis. Monsieur, il fallut des maisons à ces deux nouveaux ménages, à celui de mon vannier et aux vingt-deux familles qui abandonnèrent le village des crétins. Douze autres ménages dont les chefs étaient travailleurs, producteurs et consommateurs vinrent donc s’établir ici : maçons, charpentiers, couvreurs, menuisiers, serruriers, vitriers qui eurent de la besogne pour long-temps ; ne devaient-ils pas se construire leurs maisons après avoir bâti celles des autres ? n’amenaient-ils pas des ouvriers avec eux ? Pendant la seconde année de mon administration, soixante-dix maisons s’élevèrent dans la Commune. Une production en exigeait une autre. En peuplant le bourg, j’y créais des nécessités nouvelles, inconnues jusqu’alors à ces pauvres gens. Le besoin engendrait l’industrie, l’industrie le commerce, le commerce un gain, le gain un bien-être et le bien-être des idées utiles. Ces différents ouvriers voulurent du pain tout cuit, nous eûmes un boulanger. Mais le sarrasin ne pouvait plus être la nourriture de cette population tirée de sa dégradante inertie et devenue essentiellement active ; je l’avais trouvée mangeant du blé noir, je désirais la faire passer d’abord au régime du seigle ou du méteil, puis voir un jour aux plus pauvres gens un morceau de pain blanc. Pour moi les progrès intellectuels étaient tout entiers dans les progrès sanitaires. Un boucher annonce dans un pays autant d’intelligence que de richesses. Qui travaille mange, et qui mange pense. En prévoyant le jour où la production du froment serait nécessaire, j’avais soigneusement examiné la qualité des terres ; j’étais sûr de lancer le bourg dans une grande prospérité agricole, et de doubler sa population dès qu’elle se serait mise au travail. Le moment était venu. Monsieur Gravier de Grenoble possédait dans la Commune des terres dont il ne tirait aucun revenu, mais qui pouvaient être converties en terres à blé. Il est, comme vous le savez, Chef de division à la Préfecture. Autant par attachement pour son pays que vaincu par mes importunités, il s’était déjà prêté fort complaisamment à mes exigences ; je réussis à lui faire comprendre qu’il avait à son insu travaillé pour lui-même. Après plusieurs jours de sollicitations, de conférences, de devis débattus ; après avoir engagé ma fortune pour le garantir contre les risques d’une entreprise de laquelle sa femme, cervelle étroite, essayait de l’épouvanter, il consentit à bâtir ici quatre fermes de cent arpents chacune, et promit d’avancer les sommes nécessaires aux défrichements, à l’achat des semences, des instruments aratoires, des bestiaux, et à la confection des chemins d’exploitation. De mon côté, je construisis deux fermes, autant pour mettre en culture mes terres vaines et vagues que pour enseigner par l’exemple les utiles méthodes de l’agriculture moderne. En six semaines, le bourg s’accrut de trois cents habitants. Six fermes où devaient se loger plusieurs ménages, des défrichements énormes à opérer, des labours à faire, appelaient des ouvriers. Les charrons, les terrassiers, les compagnons, les manœuvriers affluaient. Le chemin de Grenoble était couvert de charrettes, d’allants et venants. Ce fut un mouvement général dans le pays. La circulation de l’argent faisait naître chez tout le monde le désir d’en gagner, l’apathie avait cessé, le bourg s’était réveillé. Je finis en deux mots l’histoire de monsieur Gravier, l’un des bienfaiteurs de ce canton. Malgré la défiance assez naturelle à un citadin de province, à un homme de bureau, il a, sur la foi de mes promesses, avancé plus de quarante mille francs sans savoir s’il les recouvrerait. Chacune de ses fermes est louée aujourd’hui mille francs, ses fermiers ont si bien fait leurs affaires que chacun d’eux possède au moins cent arpents de terre, trois cents moutons, vingt vaches, dix bœufs, cinq chevaux, et emploie plus de vingt personnes. Je reprends. Dans le cours de la quatrième année nos fermes furent achevées. Nous eûmes une récolte en blé qui parut miraculeuse aux gens du pays, abondante comme elle devait l’être dans un terrain vierge. J’ai bien souvent tremblé pour mon œuvre pendant cette année ! La pluie ou la sécheresse pouvait ruiner mon ouvrage en amoindrissant la confiance que j’inspirais déjà. La culture du blé nécessita le moulin que vous avez vu, et qui me rapporte environ cinq cents francs par an. Aussi les paysans disent-ils dans leur langage que j’ai la chance, et croient-ils en moi comme en leurs reliques. Ces constructions nouvelles, les fermes, le moulin, les plantations, les chemins ont donné de l’ouvrage à tous les gens de métier que j’avais attirés ici. Quoique nos bâtiments représentent bien les soixante mille francs que nous avons jetés dans le pays, cet argent nous fut amplement rendu par les revenus que créent les consommateurs. Mes efforts ne cessaient d’animer cette naissante industrie. Par mon avis un jardinier pépiniériste vint s’établir dans le bourg, où je prêchais aux plus pauvres de cultiver les arbres fruitiers afin de pouvoir un jour conquérir à Grenoble le monopole de la vente des fruits. « — Vous y portez des fromages, leur disais-je, pourquoi ne pas y porter des volailles, des œufs, des légumes, du gibiers du foin, de la paille, etc. ? » Chacun de mes conseils était la source d’une fortune, ce fut à qui les suivrait. Il se forma donc une multitude de petits établissements dont les progrès, lents d’abord, ont été de jour en jour plus rapides. Tous les lundis il part maintenant du bourg pour Grenoble plus de soixante charrettes pleines de nos divers produits, et il se récolte plus de sarrasin pour nourrir les volailles qu’il ne s’en semait autrefois pour nourrir les hommes. Devenu trop considérable, le commerce des bois s’est subdivisé. Dès la quatrième année de notre ère industrielle, nous avons eu marchands de bois de chauffage, de bois carrés, de planches, d’écorces, puis des charbonniers. Enfin il s’est établi quatre nouvelles scieries de planches et de madriers. En acquérant quelques idées commerciales, l’ancien maire a éprouvé le besoin de savoir lire et écrire. Il a comparé le prix des bois dans les diverses localités, il a remarqué de telles différences à l’avantage de son exploitation, qu’il s’est procuré, de place en place de nouvelles pratiques, et il fournit aujourd’hui le tiers du Département. Nos transports ont si subitement augmenté que nous occupons trois charrons, deux bourreliers, et chacun d’eux n’a pas moins de trois garçons. Enfin nous consommons tant de fer, qu’un taillandier s’est transporté dans le bourg et s’en est très bien trouvé. Le désir du gain développe une ambition qui dès lors a poussé mes industriels à réagir du bourg sur le Canton et du Canton sur le Département, afin d’augmenter leurs profits en augmentant leur vente. Je n’eus qu’un mot à dire pour leur indiquer les débouchés nouveaux, leur bon sens faisait le reste. Quatre années avaient suffi pour changer la face de ce bourg. Quand j’y étais passé, je n’y avais pas entendu le moindre cri, mais au commencement de la cinquième année, tout y était vivant et animé. Les chants joyeux, le bruit des ateliers, et les cris sourds ou aigus des outils retentissaient agréablement à mes oreilles. Je voyais aller et venir une active population, agglomérée dans un bourg nouveau, propre, assaini, bien planté d’arbres. Chaque habitant avait la conscience de son bien-être, et toutes les figures respiraient le contentement que donne une vie utilement occupée.

— Ces cinq années forment à mes yeux le premier âge de la vie prospère de notre bourg, reprit le médecin après une pause. Pendant ce temps j’avais tout défriché, tout mis en germe dans les têtes et dans les terres. Le mouvement progressif de la population et des industries ne pouvait plus s’arrêter désormais. Un second âge se préparait. Bientôt ce petit monde désira se mieux habiller. Il nous vint un mercier, avec lui le cordonnier, le tailleur et le chapelier. Ce commencement de luxe nous valut un boucher, un épicier ; puis une sage-femme, qui me devenait bien nécessaire, je perdais un temps considérable aux accouchements. Les défrichis donnèrent d’excellentes récoltes. Puis la qualité supérieure de nos produits agricoles fut maintenue par les engrais et par les fumiers dus à l’accroissement de la population. Mon entreprise put alors se développer dans toutes ses conséquences. Après avoir assaini les maisons et graduellement amené les habitants à se mieux nourrir, à se mieux vêtir, je voulus que les animaux se ressentissent de ce commencement de civilisation. Des soins accordés aux bestiaux dépend la beauté des races et des individus, partant celle des produits ; je prêchai donc l’assainissement des étables. Par la comparaison du profit que rend une bête bien logée, bien pansée, avec le maigre rapport d’un bétail mal soigné, je fis insensiblement changer le régime des bestiaux de la commune : pas une bête ne souffrit. Les vaches et les bœufs furent pansés comme ils le sont en Suisse et en Auvergne. Les bergeries, les écuries, les vacheries, les laiteries, les granges se rebâtirent sur le modèle de mes constructions et de celles de monsieur Gravier qui sont vastes, bien aérées, par conséquent salubres. Nos fermiers étaient mes apôtres, ils convertissaient promptement les incrédules en leur démontrant la bonté de mes préceptes par de prompts résultats. Quant aux gens qui manquaient d’argent, je leur en prêtais en favorisant surtout les pauvres industrieux ; ils servaient d’exemple. D’après mes conseils, les bêtes défectueuses, malingres ou médiocres furent promptement vendues et remplacées par de beaux sujets. Ainsi nos produits, en un temps donné, l’emportèrent dans les marchés sur ceux des autres Communes. Nous eûmes de magnifiques troupeaux, et partant de bons cuirs. Ce progrès était d’une haute importance. Voici comment. Rien n’est futile en économie rurale. Autrefois nos écorces se vendaient à vil prix et nos cuirs n’avaient pas une grande valeur ; mais nos écorces et nos cuirs une fois bonifiés, la rivière nous permit de construire des moulins à tan, il nous vint des tanneurs dont le commerce s’accrut rapidement. Le vin, jadis inconnu dans le bourg, où l’on ne buvait que des piquettes, y devint naturellement un besoin ; des cabarets se sont établis. Puis le plus ancien des cabarets s’est agrandi, s’est changé en auberge et fournit des mulets aux voyageurs qui commencent à prendre notre chemin pour aller à la Grande-Chartreuse. Depuis deux ans nous avons un mouvement commercial assez important pour faire vivre deux aubergistes. Au commencement du second âge de notre prospérité, le juge de paix mourut. Fort heureusement pour nous, son successeur fut un ancien notaire de Grenoble ruiné par une fausse spéculation, mais auquel il restait encore assez d’argent pour être riche au village ; monsieur Gravier sut le déterminer à venir ici ; il a bâti une jolie maison, il a secondé mes efforts en y joignant les siens ; il a construit une ferme et défriché des bruyères, il possède aujourd’hui trois chalets dans la montagne. Sa famille est nombreuse. Il a renvoyé l’ancien greffier, l’ancien huissier, et les a remplacés par des hommes beaucoup plus instruits et surtout plus industrieux que leurs prédécesseurs. Ces deux nouveaux ménages ont créé une distillerie de pommes de terre et un lavoir de laines, deux établissements fort utiles que les chefs de ces deux familles conduisent tout en exerçant leurs professions. Après avoir constitué des revenus à la Commune, je les employai sans opposition à bâtir une Mairie dans laquelle je mis une école gratuite et le logement d’un instituteur primaire. J’ai choisi pour remplir cette importante fonction un pauvre prêtre assermenté rejeté par tout le Département, et qui a trouvé parmi nous un asile pour ses vieux jours. La maîtresse d’école est une digne femme ruinée qui ne savait où donner de la tête, et à laquelle nous avons arrangé une petite fortune ; elle vient de fonder un pensionnat de jeunes personnes où les riches fermiers des environs commencent à envoyer leurs filles. Monsieur, si j’ai eu le droit de vous raconter jusqu’ici l’histoire de ce petit coin de terre en mon nom, il est un moment où monsieur Janvier, le nouveau curé, vrai Fénelon réduit aux proportions d’une Cure, a été pour moitié dans cette œuvre de régénération ; il a su donner aux mœurs du bourg un esprit doux et fraternel qui semble faire de la population une seule famille. Monsieur Dufau, le juge de paix, quoique venu plus tard, mérite également la reconnaissance des habitants. Pour vous résumer notre situation par des chiffres plus significatifs que mes discours, la Commune possède aujourd’hui deux cents arpents de bois et cent soixante arpents de prairies. Sans recourir à des centimes additionnels, elle donne cent écus de traitement supplémentaire au curé, deux cents francs au garde champêtre, autant au maître et à la maîtresse d’école ; elle a cinq cents francs pour ses chemins, autant pour les réparations de la mairie, du presbytère, de l’église, et pour quelques autres frais. Dans quinze ans d’ici, elle aura pour cent mille francs de bois à abattre, et pourra payer ses contributions sans qu’il en coûte un denier aux habitants ; elle sera certes l’une des plus riches Communes de France. Mais, monsieur, je vous ennuie peut-être, dit Benassis à Genestas en surprenant son auditeur dans une attitude si pensive qu’elle devait être prise pour celle d’un homme inattentif.

— Oh ! non, dit le commandant.

— Monsieur, reprit le médecin, le commerce, l’industrie, l’agriculture et notre consommation n’étaient que locales. À un certain degré, notre prospérité se fût arrêtée. Je demandai bien un bureau de poste, un débit de tabac, de poudre et de cartes ; je forçai bien, par les agréments du séjour et de notre nouvelle société, le percepteur des contributions à quitter la commune de laquelle il avait jusqu’alors préféré l’habitation à celle du chef-lieu de canton ; j’appelai bien, en temps et lieu, chaque production quand j’avais éveillé le besoin ; je fis bien venir des ménages et des gens industrieux, je leur donnai bien à tous le sentiment de la propriété ; ainsi, à mesure qu’ils avaient de l’argent, les terres se défrichaient ; la petite culture, les petits propriétaires, envahissaient et mettaient graduellement en valeur la montagne. Les malheureux que j’avais trouvés ici portant à pied quelques fromages à Grenoble y allaient bien en charrette, menant des fruits, des œufs, des poulets, des dindons. Tous avaient insensiblement grandi. Le plus mal partagé était celui qui n’avait que son jardin, ses légumes, ses fruits, ses primeurs à cultiver. Enfin, signe de prospérité, personne ne cuisait plus son pain, afin de ne point perdre de temps, et les enfants gardaient les troupeaux. Mais, monsieur, il fallait faire durer ce foyer industriel en y jetant sans cesse des aliments nouveaux. Le bourg n’avait pas encore une renaissante industrie qui pût entretenir cette production commerciale et nécessiter de grandes transactions, un entrepôt, un marché. Il ne suffit pas à un pays de ne rien perdre sur la masse d’argent qu’il possède et qui forme son capital, vous n’augmenterez point son bien-être en faisant passer avec plus ou moins d’habileté, par le jeu de la production et de la consommation, cette somme dans le plus grand nombre possible de mains. Là n’est pas le problème. Quand un pays est en plein rapport, et que ses produits sont en équilibre avec sa consommation, il faut, pour créer de nouvelles fortunes et accroître la richesse publique, faire à l’extérieur des échanges qui puissent amener un constant actif dans sa balance commerciale. Cette pensée a toujours déterminé les États sans base territoriale, comme Tyr, Carthage, Venise, la Hollande et l’Angleterre, à s’emparer du commerce de transport. Je cherchai pour notre petite sphère une pensée analogue, afin d’y créer un troisième âge commercial. Notre prospérité, sensible à peine aux yeux d’un passant, car notre Chef-lieu de canton ressemble à tous les autres, fut étonnante pour moi seul. Les habitants, agglomérés insensiblement, n’ont pu juger de l’ensemble en participant au mouvement. Au bout de sept ans, je rencontrai deux étrangers, les vrais bienfaiteurs de ce bourg, qu’ils métamorphoseront peut-être en une ville. L’un est un Tyrolien d’une adresse incroyable, et qui confectionne les souliers pour les gens de la campagne, les bottes pour les élégants de Grenoble, comme aucun ouvrier de Paris ne les fabriquerait. Pauvre musicien ambulant, un de ces Allemands industrieux qui font et l’œuvre et l’outil, la musique et l’instrument, il s’arrêta dans le bourg en venant de l’Italie qu’il avait traversée en chantant et travaillant. Il demanda si quelqu’un n’avait pas de souliers, on l’envoya chez moi, je lui commandai deux paires de bottes dont les formes furent façonnées par lui. Surpris de l’adresse de cet étranger, je le questionnai, je le trouvai précis dans ses réponses ; ses manières, sa figure, tout me confirma dans la bonne opinion que j’avais prise de lui ; je lui proposai de se fixer dans le bourg en lui promettant de favoriser son industrie de tous mes moyens, et je mis en effet à sa disposition une assez forte somme d’argent. Il accepta. J’avais mes idées. Nos cuirs s’étaient améliorés, nous pouvions dans un certain temps les consommer nous-mêmes en fabriquant des chaussures à des prix modérés. J’allais recommencer sur une plus grande échelle l’affaire des paniers. Le hasard m’offrait un homme étonnamment habile et industrieux que je devais embaucher pour donner au bourg un commerce productif et stable. La chaussure est une de ces consommations qui ne s’arrêtent jamais, une fabrication dont le moindre avantage est promptement apprécié par le consommateur. J’ai eu le bonheur de ne pas me tromper, monsieur. Aujourd’hui nous avons cinq tanneries, elles emploient tous les cuirs du Département, elles en vont chercher quelquefois jusqu’en Provence, et chacune possède son moulin à tan. Eh ! bien, monsieur, ces tanneries ne suffisent pas à fournir le cuir nécessaire au Tyrolien, qui n’a pas moins de quarante ouvriers !… L’autre homme, dont l’aventure n’est pas moins curieuse, mais qui serait peut-être pour vous fastidieuse à entendre, est un simple paysan qui a trouvé les moyens de fabriquer à meilleur marché que partout ailleurs les chapeaux à grands bords en usage dans le pays ; il les exporte dans tous les départements voisins, jusqu’en Suisse et en Savoie. Ces deux industries, sources intarissables de prospérité, si le canton peut maintenir la qualité des produits et leur bas prix, m’ont suggéré l’idée de fonder ici trois foires par an ; le préfet, étonné des progrès industriels de ce canton, m’a secondé pour obtenir l’ordonnance royale qui les a instituées. L’année dernière nos trois foires ont eu lieu ; elles sont déjà connues jusque dans la Savoie sous le nom de la foire aux souliers et aux chapeaux. En apprenant ces changements, le principal clerc d’un notaire de Grenoble, jeune homme pauvre mais instruit, grand travailleur, et auquel mademoiselle Gravier est promise, est allé solliciter à Paris l’établissement d’un office de notaire, sa demande lui fut accordée. Sa charge ne lui coûtant rien, il a pu se faire bâtir une maison en face de celle du juge de paix, sur la place du nouveau bourg. Nous avons maintenant un marché par semaine, il s’y conclut des affaires assez considérables en bestiaux et en blé. L’année prochaine il nous viendra sans doute un pharmacien, puis un horloger, un marchand de meubles et un libraire, enfin les superfluités nécessaires à la vie. Peut-être, finirons-nous par prendre tournure de petite ville et par avoir des maisons bourgeoises. L’instruction a tellement gagné, que je n’ai pas rencontré dans le conseil municipal la plus légère opposition quand j’ai proposé de réparer, d’orner l’église, de bâtir un presbytère, de tracer un beau champ de foire, d’y planter des arbres, et de déterminer un alignement pour obtenir plus tard des rues saines, aérées et bien percées. Voilà, monsieur, comment nous sommes arrivés à avoir dix-neuf cents feux au lieu de cent trente-sept, trois mille bêtes à cornes au lieu de huit cents, et, au lieu de sept cents âmes, deux mille personnes dans le bourg, trois mille en comptant les habitants de la vallée. Il existe dans la Commune douze maisons riches, cent familles aisées, deux cents qui prospèrent. Le reste travaille. Tout le monde sait lire et écrire. Enfin nous avons dix-sept abonnements à différents journaux. Vous rencontrerez bien encore des malheureux dans notre canton, j’en vois certes beaucoup trop ; mais personne n’y mendie, il s’y trouve de l’ouvrage pour tout le monde. Je lasse maintenant deux chevaux par jour à courir pour soigner les malades ; je puis me promener sans danger à toute heure dans un rayon de cinq lieues, et qui voudrait me tirer un coup de fusil ne resterait pas dix minutes en vie. L’affection tacite des habitants est tout ce que j’ai personnellement gagné à ces changements, outre le plaisir de m’entendre dire par tout le monde d’un air joyeux, quand je passe : Bonjour, monsieur Benassis ! Vous comprenez bien que la fortune involontairement acquise dans mes fermes modèles est entre mes mains, un moyen et non un résultat.

— Si dans toutes les localités chacun vous imitait, monsieur, la France serait grande et pourrait se moquer de l’Europe, s’écria Genestas exalté.

— Mais il y a une demi-heure que je vous tiens là, dit Benassis, il est presque nuit, allons nous mettre à table.

Du côté du jardin, la maison du médecin présente une façade de cinq fenêtres à chaque étage. Elle est composée d’un rez-de-chaussée surmonté d’un premier étage, et couverte d’un toit en tuiles percé de mansardes saillantes. Les volets peints en vert tranchent sur le ton grisâtre de la muraille, où pour ornement une vigne règne entre les deux étages, d’un bout à l’autre, en forme de frise. Au bas, le long du mur, quelques rosiers du Bengale végètent tristement, à demi noyés par l’eau du toit, qui n’a pas de gouttières. En entrant par le grand palier qui forme antichambre, il se trouve à droite un salon à quatre fenêtres donnant les unes sur la cour, les autres sur le jardin. Ce salon, sans doute l’objet de bien des économies et de bien des espérances pour le pauvre défunt, est planchéié, boisé par en bas, et garni de tapisseries de l’avant-dernier siècle. Les grands et larges fauteuils couverts en lampas à fleurs, les vieilles girandoles dorées qui ornent la cheminée et les rideaux à gros glands, annonçaient l’opulence dont avait joui le curé. Benassis avait complété cet ameublement, qui ne manquait pas de caractère, par deux consoles de bois à guirlandes sculptées, placées en face l’une de l’autre dans l’entre-deux des fenêtres, et par un cartel d’écaille incrustée de cuivre qui décorait la cheminée. Le médecin habitait rarement cette pièce, qui exhale l’odeur humide des salles toujours fermées. L’on y respirait encore le défunt curé, la senteur particulière de son tabac semblait même sortir du coin de la cheminée où il avait l’habitude de s’asseoir. Les deux grandes bergères étaient symétriquement posées de chaque côté du foyer, où il n’y avait pas eu de feu depuis le séjour de monsieur Gravier, mais où brillaient alors les flammes claires du sapin.

— Il fait encore froid le soir, dit Benassis, le feu se voit avec plaisir.

Genestas, devenu pensif, commençait à s’expliquer l’insouciance du médecin pour les choses ordinaires de la vie.

— Monsieur, lui dit-il, vous avez une âme vraiment citoyenne, et je m’étonne qu’après avoir accompli tant de choses, vous n’ayez pas tenté d’éclairer le gouvernement.

Benassis se mit à rire, mais doucement et d’un air triste.

— Écrire quelque mémoire sur les moyens de civiliser la France, n’est-ce pas ? Avant vous, monsieur Gravier me l’avait dit, monsieur. Hélas ! on n’éclaire pas un gouvernement, et, de tous les gouvernements, le moins susceptible d’être éclairé, c’est celui qui croit répandre des lumières. Sans doute ce que nous avons fait pour ce Canton, tous les maires devraient le faire pour le leur, le magistrat municipal pour sa ville, le Sous-préfet pour l’Arrondissement, le Préfet pour le Département, le Ministre pour la France, chacun dans la sphère d’intérêt où il agit. Là où j’ai persuadé de construire un chemin de deux lieues, l’un achèverait une route, l’autre un canal ; là où j’ai encouragé la fabrication des chapeaux de paysan, le ministre soustrairait la France au joug industriel de l’étranger, en encourageant quelques manufactures d’horlogerie, en aidant à perfectionner nos fers, nos aciers, nos limes ou nos creusets, à cultiver la soie ou le pastel. En fait de commerce, encouragement ne signifie pas protection. La vraie politique d’un pays doit tendre à l’affranchir de tout tribut envers l’étranger, mais sans le secours honteux des douanes et des prohibitions. L’industrie ne peut être sauvée que par elle-même, la concurrence est sa vie. Protégée, elle s’endort ; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale, il se sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. La France peut atteindre à ce but beaucoup mieux que l’Angleterre, car elle seule possède un territoire assez étendu pour maintenir les productions agricoles à des prix qui maintiennent l’abaissement du salaire industriel : là devrait tendre l’administration en France, car là est toute la question moderne. Mon cher monsieur, cette étude n’a pas été le but de ma vie, la tâche que je me suis tardivement donnée est accidentelle. Puis de telles choses sont trop simples pour qu’on en compose une science, elles n’ont rien d’éclatant ni de théorique, elles ont le malheur d’être tout bonnement utiles. Enfin l’on ne va pas vite en besogne. Pour obtenir un succès en ce genre, il faut trouver tous les matins en soi la même dose du courage le plus rare et en apparence le plus aisé, le courage du professeur répétant sans cesse les mêmes choses, courage peu récompensé. Si nous saluons avec respect l’homme qui, comme vous, a versé son sang sur un champ de bataille, nous nous moquons de celui qui use lentement le feu de sa vie à dire les mêmes paroles à des enfants du même âge. Le bien obscurément fait ne tente personne. Nous manquons essentiellement de la vertu civique avec laquelle les grands hommes des anciens jours rendaient service à la patrie, en se mettant au dernier rang quand ils ne commandaient pas. La maladie de notre temps est la supériorité. Il y a plus de saints que de niches. Voici pourquoi. Avec la monarchie nous avons perdu l’honneur, avec la religion de nos pères la vertu chrétienne, avec nos infructueux essais de gouvernement le patriotisme. Ces principes n’existent plus que partiellement, au lieu d’animer les masses, car les idées ne périssent jamais. Maintenant, pour étayer la société, nous n’avons d’autre soutien que l’égoïsme. Les individus croient en eux. L’avenir, c’est l’homme social ; nous ne voyons plus rien au-delà. Le grand homme qui nous sauvera du naufrage vers lequel nous courons se servira sans doute de l’individualisme pour refaire la nation, mais en attendant cette régénération nous sommes dans le siècle des intérêts matériels et du positif. Ce dernier mot est celui de tout le monde. Nous sommes tous chiffrés, non d’après ce que nous valons, mais d’après ce que nous pesons. S’il est en veste, l’homme d’énergie obtient à peine un regard. Ce sentiment a passé dans le gouvernement. Le ministre envoie une chétive médaille au marin qui sauve au péril de ses jours une douzaine d’hommes, il donne la croix d’honneur au député qui lui vend sa voix. Malheur au pays ainsi constitué ! Les nations, de même que les individus, ne doivent leur énergie qu’à de grands sentiments. Les sentiments d’un peuple sont ses croyances. Au lieu d’avoir des croyances, nous avons des intérêts. Si chacun ne pense qu’à soi et n’a de foi qu’en lui-même, comment voulez-vous rencontrer beaucoup de courage civil, quand la condition de cette vertu consiste dans le renoncement à soi-même ? Le courage civil et le courage militaire procèdent du même principe. Vous êtes appelés à donner votre vie d’un seul coup, la nôtre s’en va goutte à goutte. De chaque côté, mêmes combats sous d’autres formes. Il ne suffit pas d’être homme de bien pour civiliser le plus humble coin de terre, il faut encore être instruit ; puis l’instruction, la probité, le patriotisme, ne sont rien sans la volonté ferme avec laquelle un homme doit se détacher de tout intérêt personnel pour se vouer à une pensée sociale. Certes, la France renferme plus d’un homme instruit, plus d’un patriote par Commune ; mais je suis certain qu’il n’existe pas dans chaque Canton un homme qui, à ces précieuses qualités, joigne le vouloir continu, la pertinacité du maréchal battant son fer. L’homme qui détruit et l’homme qui construit sont deux phénomènes de volonté ; l’un prépare, l’autre achève l’œuvre ; le premier apparaît comme le génie du mal, et le second semble être le génie du bien. À l’un la gloire, à l’autre l’oubli. Le mal possède une voix éclatante qui réveille les âmes vulgaires et les remplit d’admiration, tandis que le bien est longtemps muet. L’amour-propre humain a bientôt choisi le rôle le plus brillant. Une œuvre de paix, accomplie sans arrière-pensée individuelle, ne sera donc jamais qu’un accident, jusqu’à ce que l’éducation ait changé les mœurs de la France. Quand ces mœurs seront changées, quand nous serons tous de grands citoyens, ne deviendrons-nous pas, malgré les aises d’une vie triviale, le peuple le plus ennuyeux, le plus ennuyé, le moins artiste, le plus malheureux qu’il y aura sur la terre ? Ces grandes questions, il ne m’appartient pas de les décider, je ne suis pas à la tête du pays. À part ces considérations, d’autres difficultés s’opposent encore à ce que l’Administration ait des principes exacts. En fait de civilisation, monsieur, rien n’est absolu. Les idées qui conviennent à une contrée sont mortelles dans une autre, et il en est des intelligences comme des terrains. Si nous avons tant de mauvais administrateurs, c’est que l’administration, comme le goût, procède d’un sentiment très élevé, très pur. En ceci le génie vient d’une tendance de l’âme et non d’une science. Personne ne peut apprécier ni les actes ni les pensées d’un administrateur, ses véritables juges sont loin de lui, les résultats plus éloignés encore. Chacun peut donc se dire sans péril administrateur. En France, l’espèce de séduction qu’exerce l’esprit nous inspire une grande estime pour les gens à idées ; mais les idées sont peu de chose là où il ne faut qu’une volonté. Enfin l’administration ne consiste pas à imposer aux masses des idées ou des méthodes plus ou moins justes, mais à imprimer aux idées mauvaises ou bonnes de ces masses une direction utile qui les fasse concorder au bien général. Si les préjugés et les routines d’une contrée aboutissent à une mauvaise voie, les habitants abandonnent d’eux-mêmes leurs erreurs. Toute erreur en économie rurale, politique ou domestique, ne constitue-t-elle pas des pertes que l’intérêt rectifie à la longue ? Ici j’ai rencontré fort heureusement table rase. Par mes conseils, la terre s’y est bien cultivée ; mais il n’y avait aucun errements en agriculture, et les terres y étaient bonnes : il m’a donc été facile d’introduire la culture en cinq assolements, les prairies artificielles et la pomme de terre. Mon système agronomique ne heurtait aucun préjugé. L’on ne s’y servait pas déjà de mauvais coutres, comme en certaines parties de la France, et la houe suffisait au peu de labours qui s’y faisaient. Le charron était intéressé à vanter mes charrues à roues pour débiter son charronnage, j’avais en lui un compère. Mais là, comme ailleurs, j’ai toujours tâché de faire converger les intérêts des uns vers ceux des autres. Puis je suis allé des productions qui intéressaient directement ces pauvres gens, à celles qui augmentaient leur bien-être. Je n’ai rien amené du dehors au dedans, j’ai seulement secondé les exportations qui devaient les enrichir, et dont les bénéfices se comprenaient directement. Ces gens-là étaient mes apôtres par leurs œuvres et sans s’en douter. Autre considération ! Nous ne sommes ici qu’à cinq lieues de Grenoble, et près d’une grande ville se trouvent bien des débouchés pour les productions. Toutes les communes ne sont pas à la porte des grandes villes. En chaque affaire de ce genre, il faut consulter l’esprit du pays, sa situation, ses ressources, étudier le terrain, les hommes et les choses, et ne pas vouloir planter des vignes en Normandie. Ainsi donc, rien n’est plus variable que l’administration, elle a peu de principes généraux. La loi est uniforme, les mœurs, les terres, les intelligences ne le sont pas ; or, l’administration est l’art d’appliquer les lois sans blesser les intérêts, tout y est donc local. De l’autre côté de la montagne au pied de laquelle gît notre village abandonné, il est impossible de labourer avec des charrues à roues, les terres n’ont pas assez de fond ; eh ! bien, si le maire de cette Commune voulait imiter notre allure, il ruinerait ses administrés, je lui ai conseillé de faire des vignobles ; et l’année dernière, ce petit pays a eu des récoltes excellentes, il échange son vin contre notre blé. Enfin j’avais quelque crédit sur les gens que je prêchais, nous étions sans cesse en rapport. Je guérissais mes paysans de leurs maladies, si faciles à guérir, il ne s’agit jamais en effet que de leur rendre des forces par une nourriture substantielle. Soit économie, soit misère, les gens de la campagne se nourrissent si mal, que leurs maladies ne viennent que de leur indigence, et généralement ils se portent assez bien. Quand je me décidai religieusement à cette vie d’obscure résignation, j’ai long-temps hésité à me faire curé, médecin de campagne ou juge de paix. Ce n’est pas sans raison, mon cher monsieur, que l’on assemble proverbialement les trois robes noires, le prêtre, l’homme de loi, le médecin : l’un panse les plaies de l’âme, l’autre celles de la bourse, le dernier celles du corps ; ils représentent la société dans ses trois principaux termes d’existence : la conscience, le domaine, la santé. Jadis le premier, puis le second, furent tout l’État. Ceux qui nous ont précédés sur la terre pensaient, avec raison peut-être, que le prêtre, disposant des idées, devait être tout le gouvernement : il fut alors roi, pontife et juge ; mais alors tout était croyance et conscience. Aujourd’hui tout est changé, prenons notre époque telle qu’elle est. Eh ! bien, je crois que le progrès de la civilisation et le bien-être des masses dépendent de ces trois hommes, ils sont les trois pouvoirs qui font immédiatement sentir au peuple l’action des Faits, des Intérêts et des Principes, les trois grands résultats produits chez une nation par les Événements, par les Propriétés et par les Idées. Le temps marche et amène les changements, les propriétés augmentent ou diminuent, il faut tout régulariser suivant ces diverses mutations : de là des principes d’ordre. Pour civiliser, pour créer des productions, il faut faire comprendre aux masses en quoi l’intérêt particulier s’accorde avec les intérêts nationaux, qui se résolvent par les faits, les intérêts et les principes. Ces trois professions, en touchant nécessairement à ces résultats humains, m’ont donc semblé devoir être aujourd’hui les plus grands leviers de la civilisation ; ils peuvent seuls offrir constamment à un homme de bien les moyens efficaces d’améliorer le sort des classes pauvres, avec lesquelles elles ont des rapports perpétuels. Mais le paysan écoute plus volontiers l’homme qui lui prescrit une ordonnance pour lui sauver le corps, que le prêtre qui discourt sur le salut de l’âme : l’un peut lui parler de la terre qu’il cultive, l’autre est obligé de l’entretenir du ciel, dont il se soucie aujourd’hui malheureusement fort peu ; je dis malheureusement, car le dogme de la vie à venir est non seulement une consolation, mais encore un instrument propre à gouverner. La religion n’est-elle pas la seule puissance qui sanctionne les lois sociales ? Nous avons récemment justifié Dieu. En l’absence de la religion, le gouvernement fut forcé d’inventer LA TERREUR pour rendre ses lois exécutoires ; mais c’était une terreur humaine, elle a passé. Hé ! bien, monsieur, quand un paysan est malade, cloué sur un grabat ou convalescent, il est forcé d’écouter des raisonnements suivis, et il les comprend bien quand ils lui sont clairement présentés. Cette pensée m’a fait médecin. Je calculais avec mes paysans, pour eux ; je ne leur donnais que des conseils d’un effet certain qui les contraignaient à reconnaître la justesse de mes vues. Avec le peuple, il faut toujours être infaillible. L’infaillibilité a fait Napoléon, elle en eût fait un Dieu, si l’univers ne l’avait entendu tomber à Waterloo. Si Mahomet a créé une religion après avoir conquis un tiers du globe, c’est en dérobant au monde le spectacle de sa mort. Au maire de village et au conquérant, mêmes principes : la Nation et la Commune sont un même troupeau. Partout la masse est la même. Enfin, je me suis montré rigoureux avec ceux que j’obligeais de ma bourse. Sans cette fermeté, tous se seraient moqués de moi. Les paysans, aussi bien que les gens du monde, finissent par mésestimer l’homme qu’ils trompent. Être dupé, n’est-ce pas avoir fait un acte de faiblesse ? la force seule gouverne. Je n’ai jamais demandé un denier à personne pour mes soins, excepté à ceux qui sont visiblement riches ; mais je n’ai point laissé ignorer le prix de mes peines. Je ne fais point grâce des médicaments, à moins d’indigence chez le malade. Si mes paysans ne me paient pas, ils connaissent leurs dettes ; parfois ils apaisent leur conscience en m’apportant de l’avoine pour mes chevaux, du blé quand il n’est pas cher. Mais le meunier ne m’offrirait-il que des anguilles pour le prix de mes soins, je lui dirais encore qu’il est trop généreux pour si peu de chose ; ma politesse porte ses fruits : à l’hiver, j’obtiendrai de lui quelques sacs de farine pour les pauvres. Tenez, monsieur, ces gens-là ont du cœur quand on ne le leur flétrit pas. Aujourd’hui je pense plus de bien et moins de mal d’eux que par le passé.

— Vous vous êtes donné bien du mal ? dit Genestas.

— Moi, point, reprit Benassis. Il ne m’en coûtait pas plus de dire quelque chose d’utile que de dire des balivernes. En passant, en causant, en riant, je leur parlais d’eux-mêmes. D’abord ces gens ne m’écoutèrent pas, j’eus beaucoup de répugnances à combattre en eux : j’étais un bourgeois, et pour eux un bourgeois est un ennemi. Cette lutte m’amusa. Entre faire le mal ou faire le bien, il n’existe d’autre différence que la paix de la conscience ou son trouble, la peine est la même. Si les coquins voulaient se bien conduire, ils seraient millionnaires au lieu d’être pendus, voilà tout.

— Monsieur, cria Jacquotte en entrant, le dîner se refroidit.

— Monsieur, dit Genestas en arrêtant le médecin par le bras, je n’ai qu’une observation à vous présenter sur ce que je viens d’entendre. Je ne connais aucune relation des guerres de Mahomet, en sorte que je ne puis juger de ses talents militaires ; mais si vous aviez vu l’empereur manœuvrant pendant la campagne de France, vous l’auriez facilement pris pour un dieu ; et s’il a été vaincu à Waterloo, c’est qu’il était plus qu’un homme, il pesait trop sur la terre, et la terre a bondi sous lui, voilà. Je suis d’ailleurs parfaitement de votre avis en toute autre chose, et, tonnerre de Dieu ! la femme qui vous a pondu n’a pas perdu son temps.

— Allons, s’écria Benassis en souriant, allons nous mettre à table.

La salle à manger était entièrement boisée et peinte en gris. Le mobilier consistait alors en quelques chaises de paille, un buffet, des armoires, un poêle, et la fameuse pendule du feu curé, puis des rideaux blancs aux fenêtres. La table, garnie de linge blanc, n’avait rien qui sentît le luxe. La vaisselle était en terre de pipe. La soupe se composait, suivant la mode du feu curé, du bouillon le plus substantiel que jamais cuisinière ait fait mijoter et réduire. À peine le médecin et son hôte avaient-ils mangé leur potage qu’un homme entra brusquement dans la cuisine, et fit, malgré Jacquotte, une soudaine irruption dans la salle à manger.

— Hé ! bien, qu’y a-t-il ? demande le médecin.

— Il y a, monsieur, que notre bourgeoise, madame Vigneau, est devenue toute blanche, blanche que ça nous effraie tous.

— Allons, s’écria gaiement Benassis, il faut quitter la table.

— Il se leva. Malgré les instances de son hôte, Genestas jura militairement, en jetant sa serviette, qu’il ne resterait pas à table sans son hôte, et revint en effet se chauffer au salon en pensant aux misères qui se rencontraient inévitablement dans tous les états auxquels l’homme est ici-bas assujetti.

Benassis fut bientôt de retour, et les deux futurs amis se remirent à table.

— Taboureau est venu tout à l’heure pour vous parler, dit Jacquotte à son maître en apportant les plats qu’elle avait entretenus chauds.

— Qui donc est malade chez lui ? demanda-t-il.

— Personne, monsieur, il veut vous consulter pour lui, à ce qu’il dit, et va revenir.

— C’est bien. Ce Taboureau, reprit Benassis en s’adressant à Genestas, est pour moi tout un traité de philosophie ; examinez-le bien attentivement quand il sera là, certes il vous amusera. C’était un journalier, brave homme, économe, mangeant peu, travaillant beaucoup. Aussitôt que le drôle a eu quelques écus à lui, son intelligence s’est développée ; il a suivi le mouvement que j’imprimais à ce pauvre canton, en cherchant à en profiter pour s’enrichir. En huit ans, il a fait une grande fortune, grande pour ce canton-ci. Peut-être possède-t-il maintenant une quarantaine de mille francs. Mais je vous donnerais à deviner en mille par quel moyen il a pu acquérir cette somme, que vous ne le trouverez pas. Il est usurier, si profondément usurier, et usurier par une combinaison si bien fondée sur l’intérêt de tous les habitants du canton, que je perdrais mon temps si j’entreprenais de les désabuser sur les avantages qu’ils croient retirer de leur commerce avec Taboureau. Quand ce diable d’homme a vu chacun cultivant les terres, il a couru aux environs acheter des grains pour fournir aux pauvres gens les semences, qui devaient leur être nécessaires. Ici, comme partout, les paysans, et même quelques fermiers, ne possédaient pas assez d’argent pour payer leurs semences. Aux uns, maître Taboureau prêtait un sac d’orge pour lequel ils lui rendaient un sac de seigle après la moisson ; aux autres, un setier de blé pour un sac de farine. Aujourd’hui mon homme a étendu ce singulier genre de commerce dans tout le Département. Si rien ne l’arrête en chemin, il gagnera peut-être un million. Eh ! bien, mon cher monsieur, le journalier Taboureau, brave garçon, obligeant, commode, donnait un coup de main à qui le lui demandait ; mais, au prorata de ses gains, monsieur Taboureau est devenu processif, chicaneur, dédaigneux. Plus il s’est enrichi, plus il s’est vicié. Dès que le paysan passe de sa vie purement laborieuse à la vie aisée ou à la possession territoriale, il devient insupportable. Il existe une classe à demi vertueuse, à demi vicieuse, à demi savante, ignorante à demi, qui sera toujours le désespoir des gouvernements. Vous allez voir un peu l’esprit de cette classe dans Taboureau, homme simple en apparence, ignare même, mais certainement profond dès qu’il s’agit de ses intérêts.

Le bruit d’un pas pesant annonça l’arrivée du prêteur de grains.

— Entrez, Taboureau ! cria Benassis.

Ainsi prévenu par le médecin, le commandant examina le paysan et vit dans Taboureau un homme maigre, à demi voûté, au front bombé, très-ridé. Cette figure creuse semblait percée par de petits yeux gris tachetés de noir. L’usurier avait une bouche serrée, et son menton effilé tendait à rejoindre un nez ironiquement crochu. Ses pommettes saillantes offraient ces rayures étoilées qui dénotent la vie voyageuse et la ruse des maquignons. Enfin, ses cheveux grisonnaient déjà. Il portait une veste bleue assez propre dont les poches carrées rebondissaient sur ses hanches, et dont les basques ouvertes laissaient voir un gilet blanc à fleurs. Il resta planté sur ses jambes en s’appuyant sur un bâton à gros bout. Malgré Jacquotte, un petit chien épagneul suivit le marchand de grains et se coucha près de lui.

— Hé ! bien, qu’y a-t-il ? lui demanda Benassis.

Taboureau regarda d’un air méfiant le personnage inconnu qui se trouvait à table avec le médecin, et dit : — Ce n’est point un cas de maladie, monsieur le maire ; mais vous savez aussi bien panser les douleurs de la bourse que celles du corps, et je viens vous consulter pour une petite difficulté que nous avons avec un homme de Saint-Laurent.

— Pourquoi ne vas-tu pas voir monsieur le juge de paix ou son greffier ?

— Eh ! c’est que monsieur est bien plus habile, et je serais plus sûr de mon affaire si je pouvais avoir son approbation.

— Mon cher Taboureau, je donne volontiers gratis aux pauvres mes consultations médicales, mais je ne puis examiner pour rien les procès d’un homme aussi riche que tu l’es. La science coûte cher à ramasser.

Taboureau se mit à tortiller son chapeau.

— Si tu veux mon avis, comme il t’épargnera des gros sous que tu serais forcé de compter aux gens de justice à Grenoble, tu enverras une poche de seigle à la femme Martin, celle qui élève les enfants de l’hospice.

— Dame, monsieur, je le ferai de bon cœur si cela vous paraît nécessaire. Puis-je dire mon affaire sans ennuyer monsieur ? ajouta-t-il en montrant Genestas. — Pour lors, monsieur, reprit-il à un signe de tête du médecin, un homme de Saint-Laurent, y a de ça deux mois, est donc venu me trouver : — « Taboureau, qu’il me dit, pourriez-vous me vendre cent trente-sept setiers d’orge ? — Pourquoi pas ? que je lui dis, c’est mon métier. Les faut-il tout de suite ? — Non, qu’il me dit, au commencement du printemps, pour les mars. — Bien ! » Voilà que nous disputons le prix, et, le vin bu, nous convenons qu’il me les paiera sur le prix des orges au dernier marché de Grenoble, et que je les lui livrerai en mars, sauf les déchets du magasin, bien entendu. Mais, mon cher monsieur, les orges montent, montent ; enfin voilà mes orges qui s’emportent comme une soupe au lait. Moi, pressé d’argent, je vends mes orges. C’était bien naturel, pas vrai, monsieur ?

— Non, dit Benassis, tes orges ne t’appartenaient plus, tu n’en étais que le dépositaire. Et si les orges avaient baissé, n’aurais-tu pas contraint ton acheteur à les prendre au prix convenu ?

— Mais, monsieur, il ne m’aurait peut-être point payé, cet homme. À la guerre comme à la guerre ! Le marchand doit profiter du gain quand il vient. Après tout, une marchandise n’est à vous que quand vous l’avez payée, pas vrai, monsieur l’officier ? car on voit que monsieur a servi dans les armées.

— Taboureau, dit gravement Benassis, il t’arrivera malheur. Dieu punit tôt ou tard les mauvaises actions. Comment un homme aussi capable, aussi instruit que tu l’es, un homme qui fait honorablement ses affaires, peut-il donner dans ce canton des exemples d’improbité ? Si tu soutiens de semblables procès, comment veux-tu que les malheureux restent honnêtes gens et ne te volent pas ? Tes ouvriers te déroberont une partie du temps qu’ils te doivent, et chacun ici se démoralisera. Tu as tort. Ton orge était censée livrée. Si elle avait été emportée par l’homme de Saint-Laurent, tu ne l’aurais pas reprise chez lui : tu as donc disposé d’une chose qui ne t’appartenait plus, ton orge s’était déjà convertie en argent réalisable suivant vos conventions. Mais continue.

Genestas jeta sur le médecin un coup d’œil d’intelligence pour lui faire remarquer l’immobilité de Taboureau. Pas une fibre du visage de l’usurier n’avait remué pendant cette semonce, son front n’avait pas rougi, ses petits yeux restaient calmes.

— Eh ! bien, monsieur, je suis assigné à fournir l’orge au prix de cet hiver, mais moi, je crois que je ne la dois point.

— Écoute, Taboureau, livre bien vite ton orge, ou ne compte plus sur l’estime de personne. Même en gagnant de semblables procès, tu passerais pour un homme sans foi ni loi, sans parole, sans honneur…

— Allez, n’ayez point peur, dites-moi que je suis un fripon, un gueux, un voleur. En affaire, ça se dit, monsieur le maire, sans offenser personne. En affaire, voyez-vous, chacun pour soi.

— Eh ! bien, pourquoi te mets-tu volontairement dans le cas de mériter de pareils termes ?

— Mais, monsieur, si la loi est pour moi…

— Mais la loi ne sera point pour toi.

— Êtes-vous bien sûr de cela, monsieur, là, sûr, sûr ? car, voyez-vous, l’affaire est importante.

— Certes j’en suis sûr. Si je n’étais pas à table, je te ferais lire le Code. Mais si le procès a lieu, tu le perdras, et tu ne remettras jamais les pieds chez moi, je ne veux point recevoir des gens que je n’estime pas. Entends-tu ? Tu perdras ton procès.

— Ah ! nenni, monsieur, je ne le perdrai point, dit Taboureau. Voyez-vous, monsieur le maire, c’est l’homme de Saint-Laurent qui me doit l’orge ; c’est moi qui la lui ai achetée, et c’est lui qui me refuse de la livrer. Je voulions être bien certain que je gagnerions avant d’aller chez l’huissier m’engager dans des frais.

Genestas et le médecin se regardèrent en dissimulant la surprise que leur causait l’ingénieuse combinaison cherchée par cet homme pour savoir la vérité sur ce cas judiciaire.

— Eh ! bien, Taboureau, ton homme est de mauvaise foi, et il ne faut point faire de marchés avec de telles gens.

— Ah ! monsieur, ces gens-là entendent les affaires.

— Adieu, Taboureau.

— Votre serviteur, monsieur le maire et la compagnie.

— Eh ! bien, dit Benassis quand l’usurier fut parti, croyez-vous qu’à Paris cet homme-là ne serait pas bientôt millionnaire ?

Le dîner fini, le médecin et son pensionnaire rentrèrent au salon, où ils parlèrent pendant le reste de la soirée de guerre et de politique, en attendant l’heure du coucher, conversation pendant laquelle Genestas manifesta la plus violente antipathie contre les Anglais.

— Monsieur, dit le médecin, puis-je savoir qui j’ai l’honneur d’avoir pour hôte ?

— Je me nomme Pierre Bluteau, répondit Genestas, et je suis capitaine à Grenoble.

— Bien, monsieur. Voulez-vous suivre le régime de monsieur Gravier ? Dès le matin, après le déjeuner, il se plaisait à m’accompagner dans mes courses aux environs. Il n’est pas bien certain que vous preniez plaisir aux choses dont je m’occupe, tant elles sont vulgaires. Après tout, vous n’êtes ni propriétaire ni maire de village, et vous ne verrez dans le canton rien que vous n’avez vu ailleurs, toutes les chaumières se ressemblent ; mais enfin vous prendrez l’air et vous donnerez un but à votre promenade.

— Rien ne me cause plus de plaisir que cette proposition, et je n’osais vous la faire de peur de vous être importun.

Le commandant Genestas, auquel ce nom sera conservé malgré sa pseudonymie calculée, fut conduit par son hôte à une chambre située au premier étage au-dessus du salon.

— Bon, dit Benassis, Jacquotte vous a fait du feu. Si quelque chose vous manque, il se trouve un cordon de sonnette à votre chevet.

— Je ne crois pas qu’il puisse me manquer la moindre chose, s’écria Genestas. Voici même un tire-bottes. Il faut être un vieux troupier pour connaître la valeur de ce meuble-là ! À la guerre, monsieur, il se rencontre plus d’un moment où l’on brûlerait une maison pour avoir un coquin de tire-bottes. Après plusieurs marches, et surtout après une affaire, il arrive des cas où le pied gonflé dans un cuir mouillé ne cède à aucun effort ; aussi ai-je couché plus d’une fois avec mes bottes. Quand on est seul, le malheur est encore supportable.

Le commandant cligna des yeux pour donner à ces derniers mots une sorte de profondeur matoise ; puis il se mit à regarder, non sans surprise, une chambre où tout était commode, propre et presque riche.

— Quel luxe ! dit-il. Vous devez être logé à merveille.

— Venez voir, dit le médecin, je suis votre voisin, nous ne sommes séparés que par l’escalier.

Genestas fut assez étonné d’apercevoir en entrant chez le médecin une chambre nue dont les murs avaient pour tout ornement un vieux papier jaunâtre à rosaces brunes, et décoloré par places. Le lit, en fer grossièrement verni, surmonté d’une flèche de bois d’où tombaient deux rideaux de calicot gris, et aux pieds duquel était un méchant tapis étroit qui montrait la corde, ressemblait à un lit d’hôpital. Au chevet se trouvait une de ces tables de nuit à quatre pieds dont le devant se roule et se déroule en faisant un bruit de castagnettes. Trois chaises, deux fauteuils de paille, une commode en noyer sur laquelle étaient une cuvette et un pot à eau fort antique dont le couvercle tenait au vase par un enchâssement de plomb, complétaient cet ameublement. Le foyer de la cheminée était froid, et toutes les choses nécessaires pour se faire la barbe traînaient sur la pierre peinte du chambranle devant un vieux miroir accroché par un bout de corde. Le carreau proprement balayé, se trouvait en plusieurs endroits usé, cassé, creusé. Des rideaux de calicot gris bordés de franges vertes ornaient les deux fenêtres. Tout, jusqu’à la table ronde sur laquelle erraient quelques papiers, une écritoire et des plumes, tout, dans ce tableau simple auquel l’extrême propreté maintenue par Jacquotte imprimait une sorte de correction, donnait l’idée d’une vie quasi monacale, indifférente aux choses et pleine de sentiments. Une porte ouverte laissa voir au commandant un cabinet où le médecin se tenait sans doute fort rarement. Cette pièce était dans un état à peu près semblable à celui de la chambre. Quelques livres poudreux y gisaient épars sur des planches poudreuses, et des rayons chargés de bouteilles étiquetées faisaient deviner que la Pharmacie y occupait plus de place que la Science.

— Vous allez me demander pourquoi cette différence entre votre chambre et la mienne, reprit Benassis. Écoutez, j’ai toujours eu honte pour ceux qui logent leurs hôtes sous des toits, en leur donnant de ces miroirs qui défigurent à tel point qu’en s’y regardant on peut se croire ou plus petit ou plus grand que nature, ou malade, ou frappé d’apoplexie. Ne doit-on pas s’efforcer de faire trouver à ses amis leur appartement passager le plus agréable possible ? L’hospitalité me semble tout à la fois une vertu, un bonheur et un luxe, mais, sous quelque aspect que vous la considériez, sans excepter le cas où elle est une spéculation, ne faut-il pas déployer pour son hôte et pour son ami toutes les chatteries, toutes les câlineries de la vie ? Chez vous donc, les beaux meubles, le chaud tapis, les draperies, la pendule, les flambeaux et la veilleuse, à vous la bougie, à vous les soins de Jacquotte, qui vous a sans doute apporté des pantoufles neuves, du lait et sa bassinoire. J’espère que vous n’aurez jamais été mieux assis que dans le moelleux fauteuil dont la découverte a été faite par le défunt curé, je ne sais où ; mais il est vrai qu’en toute chose, pour rencontrer les modèles du bon, du beau, du commode, il faut avoir recours à l’Église. Enfin, j’espère que dans votre chambre, tout vous plaira. Vous y trouverez de bons rasoirs, du savon excellent, et tous les petits accessoires qui rendent le chez-soi chose si douce. Mais, mon cher monsieur Bluteau, quand même mon opinion sur l’hospitalité n’expliquerait pas déjà la différence qui existe entre nos appartements, vous comprendrez peut-être à merveille la nudité de ma chambre et le désordre de mon cabinet, lorsque demain vous serez témoin des allées et venues qui ont lieu chez moi. D’abord ma vie n’est pas une vie casanière, je suis toujours dehors. Si je reste au logis, à tout moment les paysans viennent m’y parler, je leur appartiens corps, âme et chambre. Puis-je me donner les soucis de l’étiquette et ceux causés par les dégâts inévitables que me feraient involontairement ces bonnes gens ? Le luxe ne va qu’aux hôtels, aux châteaux, aux boudoirs et aux chambres d’amis. Enfin, je ne me tiens guère ici que pour dormir, que m’importent donc les chiffons de la richesse ? D’ailleurs vous ne savez pas combien tout ici-bas m’est indifférent.

Ils se dirent un bonsoir amical en se serrant cordialement les mains, et ils se couchèrent. Le commandant ne s’endormit pas sans faire plus d’une réflexion sur cet homme qui, d’heure en heure, grandissait dans son esprit.

CHAPITRE II. À TRAVERS CHAMPS.

L’amitié que tout cavalier porte à sa monture attira dès le matin Genestas à l’écurie, et il fut satisfait du pansement fait à son cheval par Nicolle.

— Déjà levé, commandant Bluteau ? s’écria Benassis qui vint à la rencontre de son hôte. Vous êtes vraiment militaire, vous entendez la diane partout, même au village.

— Cela va-t-il bien ? lui répondit Genestas en lui tendant la main par un mouvement d’ami.

— Je ne vais jamais positivement bien, répondit Benassis d’un ton moitié triste et moitié gai.

— Monsieur a-t-il bien dormi ? dit Jacquotte à Genestas.

— Parbleu ! la belle, vous aviez fait le lit comme pour une mariée.

Jacquotte suivit en souriant son maître et le militaire. Après les avoir vus attablés : — Il est bon enfant tout de même, monsieur l’officier, dit-elle à Nicolle.

— Je crois bien ! il m’a déjà donné quarante sous !

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