Le Chevalier Des Touches (page 3)
— Oui, dit l’abbé ; seulement, ma sœur, vous ferez bien de vous arrêter, si votre fougue vous le permet, quand elle lèvera la tête de son ouvrage, car ces diables de sourds voient le son sur les lèvres, et les mots leur arrivent par les yeux.
— Lignes et hameçon ! dit le baron de Fierdrap étonné, que de précautions pour une histoire ! C’est donc quelque chose de bien terrible pour mademoiselle Aimée, ce que vous allez raconter ! J’avais bien ouï dire autrefois qu’elle avait perdu son fiancé dans la fameuse expédition des Douze, et qu’elle n’avait jamais, à cause de cela, voulu entendre parler de mariage, depuis ce temps-là, malgré les bons partis qui se présentèrent ; mais, bon Dieu ! où donc en sommes-nous, si, au bout de vingt ans, il faut prendre des ménagements pareils pour raconter une vieille histoire devant une… devant une…
— Allons, achève ! devant une vieille fille ! interrompit l’abbé. Elle ne t’entend pas, et voilà déjà le bénéfice de sa surdité qui commence ! Mais, mon pauvre Fierdrap, cette vieille fille, comme tu dis, eût-elle l’âge des carpes que tu pêches dans les étangs du Quesnoy, et elle est encore loin de cet âge et du nôtre, cette vieille fille, c’est mademoiselle Aimée de Spens, une perle, vois-tu ? qui ne se trouve pas dans la vase où tu prends tes anguilles, une espèce de femme rare comme un dauphin, et à laquelle un vide-rivière de cormoran, comme toi, n’est pas troussé pour rien comprendre, pas plus qu’à ce terrible coup de filet autour du cœur, qu’on appelle un amour fidèle !
— Peuh ! fit le baron, sur lequel le mot de l’abbé opéra comme un clangor tubœ, qui lui sonnait la diane de sa manie, et qui lui fit enfourcher son dada ; j’ai pêché, il y a environ dix ans, sous les ponts de Carentan, et à l’époque de l’équinoxe de septembre, un poisson de la grosseur d’un fort rouget, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à un dauphin, s’il faut en croire les peintures, les écussons et les tapisseries où ce phénix des poissons est représenté. Comment se trouvait-il dans la Douve ? La mer l’avait-elle rejeté là comme elle y rejette quantité de saumons, à certaines saisons et à certaines marées ? Mais le fait est que je l’y trouvai pris à une de mes lignes dormantes, au bout de laquelle il tressautait vigoureusement, comme s’il n’avait pas eu un croc dans la tête, de la profondeur de deux doigts ! De ma vie ni de mes jours, je n’avais eu un pareil poisson dans ma nasse ; non, par Dieu et ses apôtres, qui étaient pêcheurs ! ni le père Le Goupil, ni M. Caillot, ni M. d’Ingouville, ni aucun des membres de notre club des Pêcheurs de la Douve, non plus !
Je restai d’abord un peu ébahi quand je l’aperçus ; mais bientôt je le couchai mollement sur l’herbe, et je me mis à braquer sur lui mes deux lanternes, — et il fit un geste en montrant ses deux yeux qu’il cligna, — j’avais retenu de mes livres de classe que le dauphin se teignait, à l’heure de la mort, de toutes les nuances de l’arc-en-ciel, et j’étais curieux de voir cela. Mais c’est probablement une de ces bourdes comme nous en ont faites si souvent messieurs les Anciens. As-tu jamais pu croire aux Anciens, toi, l’abbé ?… et à leur Pline ?… et à leur Varron ?… et à leur pince-sans-rire de Tacite ?… tous drôles qui se moquent de nous à travers les siècles, mais à qui du moins l’histoire de mon poisson allongea un bon soufflet de plus ; car, mon cher, il mourut aussi bêtement qu’une huître hors de son écaille… sans plus changer de couleur que la première tanche ou le premier brochet venu ! Et cependant quand j’allai, de mon pied mignon, le porter au bonhomme Lambert de Grenthéville, qui s’occupait alors d’histoire naturelle, il me jura, malgré tout ce que je pus lui dire de la plate mort de la bête, et sur son honneur de savant, ce qui n’était pas pour moi, du reste, chose aussi vénérable que le reliquaire de Saint-Lô, oui, il me jura que c’était bien là le dauphin dont les Anciens nous ont tant parlé ! En fait de dauphin, voilà, l’abbé, ce que j’ai jamais vu de ma vie, et tu as diablement raison (diablement était l’adverbe favori du baron de Fierdrap), si tu entends par là quelque chose de rare. Quant aux amours fidèles, c’est différent… et plus commun… quoiqu’il n’en pleuve pas non plus des potées ; et qu’à ce filet-là comme aux autres, le temps ôte chaque jour quelque maille, par où le poisson le mieux pris ne manque jamais de décamper !
— Eh bien, sceptique, reprit l’abbé, sceptique au cœur des femmes ! en voici une qui soufflettera aussi tes observations et tes connaissances… comme si tu étais un Ancien ! L’histoire de mademoiselle Aimée se mêle à l’histoire de ma sœur comme une guirlande de cyprès s’enlace à une branche de laurier. Écoute et profite ! et ne suspends pas plus longtemps un récit que tu as demandé toi-même, et que tu oublies à parler poisson, ô le plus incorrigible des pêcheurs !
— Sur mon honneur, c’est la vérité ! j’ai là glissé comme une anguille, dit M. de Fierdrap ; et se tournant vers mademoiselle de Percy, littéralement à l’état d’outre, gonflée par l’histoire qu’elle était obligée de retenir, pendant que ces messieurs parlaient :
— Excusez-moi, ajouta-t-il, mademoiselle, quoique le plus coupable des deux soit votre frère, avec son dauphin qui m’a rappelé le mien…
— Oui, fit l’abbé toujours mythologique, comme Arion, un dauphin t’a emporté sur sa croupe et tu as bientôt gagné le large dans la haute mer des distractions…
— Mais je suis à présent tout oreilles pour vous écouter, mademoiselle, continua M. de Fierdrap à travers la plaisanterie de l’abbé, qui ne l’arrêta pas…
Mademoiselle de Percy, dont l’impatience ressemblait à une menace d’apoplexie, et qui débâtissait convulsivement les points qu’elle avait faits à son travail de tapisserie, repoussa son canevas dans sa corbeille ; et tenant ses ciseaux, les seules armes dont sa main d’héroïne fût maintenant armée, et dont elle tambourinait de temps en temps, sur le guéridon, contre lequel elle était accoudée, elle commença son récit :
Histoire militaire, digne d’un bien autre tambour !
IV Histoire des Douze.
endant que vous pêchiez des truites en Écosse, monsieur de Fierdrap, et que mon frère, ici présent, faisait voir, dans sa personne, la grave Sorbonne, en habit écarlate, chassant le renard, à franc étrier, sur les domaines de notre gracieux cousin le duc de Northumberland, ces demoiselles de Touffedelys qui, en leur qualité de châtelaines, très-aimées des gens de leurs terres, avaient cru pouvoir se dispenser d’émigrer, ainsi que moi, la dernière d’une famille nombreuse et depuis longtemps déjà dispersée, nous nous occupions, de ce côté-ci de la Manche, à bien autre chose, je vous assure, qu’à filer nos quenouilles de lin, comme dit la vieille chanson bretonne. Les temps paisibles, où l’on ourlait des serviettes ouvrées, dans la salle à manger du château, n’étaient plus… Quand la France se mourait dans les guerres civiles, les rouets, l’honneur de la maison, devant lesquels nous avions vu, pendant notre enfance, nos mères et nos aïeules, assises comme des princesses des contes de Fées, les rouets dormaient, débandés et couverts de poussière, dans quelque coin du grenier silencieux. Pour parler à la manière des fileuses cotentinaises : nous avions un lanfois, plus dur à peigner. Il n’y avait plus de maison, plus de famille, plus de pauvres à vêtir, plus de paysannes à doter ; et la chemise rouge de mademoiselle de Corday était tout le trousseau en espérance qu’à des filles comme nous avait laissé la République !
« Or, à l’époque dont je vais vous parler, monsieur de Fierdrap, la grande guerre, ainsi que nous appelions la guerre de la Vendée, était malheureusement finie. Henri de la Rochejacquelein, qui avait compté sur l’appui des populations normandes et bretonnes, avait, un beau matin, paru sous les murs de Granville ; mais, défendu par la mer et ses rochers encore mieux que par les réquisitionnaires républicains, cet inaccessible perchoir aux mouettes avait tenu ferme, et de rage de ne pouvoir s’en rendre maître, la Rochejacquelein, à ce moment-là, dit-on, dégoûté de la vie, était allé briser son épée sur la porte de la ville, malgré le canon et la fusillade ; puis, il avait remmené ses Vendéens. Du reste, si, comme on l’avait cru d’abord, Granville n’avait pas fait de résistance, le sort de la guerre royaliste aurait-il été plus heureux ?… Nul des chefs normands (et je les ai tous très-bien connus), qui avaient dans notre Cotentin essayé d’organiser une chouannerie, à l’instar de celle de l’Anjou et du Maine, ne le pensait, même dans ce temps où l’inflammation des esprits rendait toute illusion facile. Pour le croire, ils jugeaient trop bien le paysan normand, qui se battrait comme un coq d’Irlande pour son fumier et dans sa basse-cour, mais à qui la Révolution, en vendant à vil prix les biens d’émigrés et les biens d’Église, avait précisément offert le morceau de terre pour lequel cette race, pillarde et conservatrice à la fois, a toujours combattu, depuis sa première apparition dans l’histoire. Vous n’êtes pas Normand pour des prunes, baron de Fierdrap, et vous savez, comme moi, par expérience, que le vieux sang des pirates du Nord se retrouve encore dans les veines des plus chétifs de nos paysans en sabots. Le général Télémaque, comme nous disions alors, c’est-à-dire, sous son vrai nom, le chevalier de Montressel, qui avait été chargé par M. de Frotté d’organiser la guerre dans cette partie du Cotentin, m’a souvent répété combien il avait été difficile de faire décrocher du manteau de la cheminée le fusil de ces paysans, chez qui l’amour du roi, la religion, le respect des nobles ne venaient que bien après l’amour de leur fait et le besoin d’avoir de quay sur la planque. « Tous les sentiments de ces gens-là sont des intérêts », me disait, dans son dépit, le chevalier, qui n’était pas de Normandie. Et il ajoutait, M. de Montressel : « Si la chair de Bleu s’était vendue au prix du gibier, sur les marchés de Carentan ou de Valognes, pas de doute que mes lambins dégourdis n’en eussent bourré leurs carnassières, et ne nous eussent abattu, à tout coin de haie, des républicains, comme ils abattaient, dans les marais de Néhou, des canards sauvages et des sarcelles ! »
« Et si je reviens sur tout cela, monsieur de Fierdrap, quoique vous le sachiez aussi bien que moi, c’est que vous n’étiez plus là, vous, quand nous y étions, et que je me sens obligée, avant d’entrer dans mon histoire, de vous rappeler ce qui se passait en cette partie du Cotentin, vers la fin de 1799. Jamais, depuis la mort du roi et de la reine, et depuis que la guerre civile avait fait deux camps de la France, nous n’avions eu, nous autres royalistes, le courage sinon plus abattu, au moins plus navré… Le désastre de la Vendée, le massacre de Quiberon, la triste fin de la chouannerie du Maine, avaient été la mort de nos plus chères espérances, et si nous tenions encore, c’était pour l’honneur ; c’était comme pour justifier la vieille parole : « On va bien loin quand on est lassé ! » M. de Frotté, qui avait refusé de reconnaître le traité de la Mabilais, continuait de correspondre avec les princes. Des hommes dévoués passaient nuitamment la mer et allaient chercher en Angleterre, pour les rapporter à la côte de France, des dépêches et des instructions. Parmi eux, il en était un qui s’était distingué entre les plus intrépides par une audace, un sang-froid et une adresse incomparables : c’était le chevalier Des Touches.
» Je ne vous peindrai pas le chevalier… Vous le disiez, il n’y a qu’un instant, à mon frère, vous l’avez connu à Londres et vous l’y appeliez la belle Hélène, beaucoup pour son enlèvement, et un peu aussi pour sa beauté ; car il avait, si vous vous en souvenez, une beauté presque féminine, avec son teint blanc et ses beaux cheveux annelés, qui semblaient poudrés, tant ils étaient blonds ! Cette beauté, dont tout le monde parlait et dont j’ai vu des femmes jalouses, cette délicate figure d’ange de missel ne m’a jamais beaucoup charmée. J’ai souvent raillé sur leurs admirations enthousiastes mesdemoiselles de Touffedelys et bien d’autres jeunes filles de ce temps, qui regardaient le chevalier de Langotière comme un miracle, et l’auraient volontiers nommé la belle des belles, comme du temps de la Fronde on disait de la duchesse de Montbazon. Seulement, tout en raillant, je n’oubliais pas que cette mignonne beauté de fille à marier était doublée de l’âme d’un homme ; que sous cette peau fine, il y avait un cœur de chêne et des muscles comme des cordes à puits… Un jour, dans une foire, à Bricquebec, j’avais vu le chevalier traité de chouan avec insolence, sous une tente, faire tête à quatre vigoureux paysans, dont il tordit les pieds de frêne dans ses charmantes mains, comme si ç’avaient été des roseaux ! Je l’avais vu pris brutalement à la cravate par un brigadier de gendarmerie, taillé en Hercule, saisir le pouce de cet homme, entre ses petites dents, ces deux si jolis rangs de perles ! le couper net d’un seul coup et le souffler à la figure du brigadier, tout en s’échappant par un bond qui troua la foule ameutée autour d’eux ; et depuis ce jour-là, je l’avoue, la beauté de ce terrible coupeur de pouce m’avait paru moins efféminée ! Depuis ce jour-là aussi, j’avais appris à le connaître, au château de Touffedelys, où, comme je vous le disais, baron, nous avions notre quartier général le mieux caché et le plus sûr. Êtes-vous quelquefois allé à Touffedelys, monsieur de Fierdrap ?… Vos domaines, à vous, n’étaient pas de ce côté, et de ce pauvre château ruiné, il ne reste pas maintenant une seule pierre ! C’était un assez vaste manoir, autrefois crénelé, un débris de construction féodale, qui pouvait abriter une troupe nombreuse entre ses quatre tourelles, et dont les environs étaient couverts de ces grands bois, le vrai nid de toutes les chouanneries ! qui rappelaient par leur noirceur et les dédales de leurs clairières, ce fameux bois de Misdom où le premier des chouans, un Condé de broussailles, Jean Cottreau, avait toute sa vie combattu. Situé à peu de distance d’une côte solitaire, presque inabordable à cause des récifs, le château de Touffedelys semblait avoir été placé là, comme avec la main, en prévision de ces guerres de partisans à moitié éteintes et que nous essayions de rallumer ! Tout ce qui avait résolu de reprendre et de continuer cette malheureuse guerre interrompue, tout ce qui repoussait dans son âme d’oppressives pacifications, tout ce qui pensait que des combats de buisson et de haie pouvaient mieux réussir qu’une guerre de grande ligne, devenue d’ailleurs impossible, tous ceux enfin qui voulaient brûler une dernière cartouche contre la Fortune, l’ignoble et lâche Fortune ! et s’enterrer sous leur dernier coup de fusil, venaient, de toutes parts, se réunir et se concerter dans ce fidèle château de Touffedelys ! Les chefs de cette arrière-chouannerie, qui eut son dénoûment, hideusement tragique, à la mort de Frotté, massacré dans le fossé de Verneuil, y arrivaient sous toutes sortes de déguisements et, maintes fois, ils s’y abouchèrent avec les derniers survivants de la chouannerie du Maine écrasée. Afin de désorienter le soupçon, le château, qui n’avait plus que deux châtelaines, bien peu inquiétantes, à ce qu’il semblait, pour la République, était le refuge de quelques femmes de la contrée dont les pères, les maris et les frères avaient émigré, et qui n’ayant voulu ou pu les suivre, évitaient, en vivant à la campagne, au milieu des paysans chez lesquels un vieux respect pour leurs familles existait encore, ce qu’elles n’eussent pas évité dans les villes, le gouffre toujours béant des maisons d’arrêt.
Elles y vivaient le plus obscurément qu’elles pouvaient, cherchant à se faire oublier des représentants du peuple en mission, ces épouvantables inquisiteurs, mais cherchant à renouer les mailles du réseau, si souvent brisé, d’une insurrection à laquelle l’ensemble a trop manqué toujours. Ces femmes, dont voici quatre échantillons, monsieur de Fierdrap…
Et des ciseaux qu’elle tenait, mademoiselle de Percy indiqua les deux Touffedelys, mademoiselle Aimée, et enfin elle-même, en retournant la pointe de ses ciseaux vers les redoutables timbales de son corsage.
— Ces femmes étaient dans tout l’éclat de leur fraîcheur de Normandes et dans toute la romanesque ferveur des sentiments de leur jeunesse ; mais dressées au courage par les événements mortels de chaque jour, perpétuellement à quelques pieds de leurs têtes, et brûlant de ce royalisme qui n’existe plus, même dans vous autres hommes, qui avez pourtant si longtemps combattu et souffert pour la royauté, elles ne ressemblaient pas à ce qu’avaient été leurs mères au même âge et à ce que sont leurs filles ou leurs petites-filles aujourd’hui ! La vie du temps, les transes, le danger pour tout ce qu’elles aimaient avaient étendu une frémissante couche de bronze autour de leurs cœurs… Vous voyez bien Sainte de Touffedelys dans sa bergère, qui ne traverserait pas aujourd’hui la place des Capucins, à minuit, pour un empire, et sans se sentir de la mort dans les veines… eh bien, Sainte de Touffedelys (n’est-ce pas, Sainte ?) venait seule avec moi, la nuit, par les plus mauvais temps d’orage, porter sur cette côte isolée et dangereuse des dépêches au chevalier Des Touches, déguisé en pêcheur de congres et qui, dans un canot fait de trois planches, sans aucune voile et sans gouvernail, se risquait pour le service du roi, de la côte de France à la côte d’Angleterre, à travers cette Manche toujours grosse de quelque naufrage… aussi froidement que s’il se fût agi d’avaler un simple verre d’eau !
— Et cela pouvait être la mer à boire ! interrompit l’abbé, qui, comme le prince de Ligne, aimait jusqu’aux bêtises de la gaieté.
— Car telle était surtout, — continua mademoiselle de Percy, trop partie pour s’apercevoir de l’interruption de son frère, — la fonction parmi nous du chevalier Des Touches ! Entre les gentilshommes qui hantaient le château de Touffedelys et qui y concertaient la guerre, il n’y avait, malgré le courage qui les distinguait et qui les égalisait tous, que ce jeune damoisel de chevalier Des Touches pour se mettre ainsi à la mer, comme un poisson, car vous vous en souvenez, Sainte ? c’était réellement à peine un canot que cette pirogue de sauvage qu’il avait construite et dans laquelle il filait, en coupant le flot comme un brochet, caché dans l’entre-deux des vagues et défiant ainsi toutes les lunettes de capitaines qui surveillaient la Manche et l’espionnaient, de chaque pointe de vague ou de falaise, dans ce temps-là ! Vous rappelez-vous, Sainte, qu’un soir de brume qu’il allait partir, vous voulûtes, en riant, descendre dans cette frêle pirogue, et que vous si légère alors, poids de fleur ou d’oiseau, vous manquâtes de la faire chavirer, ma bergeronnette ! Et pourtant, c’était dans une pareille coquille de noix qu’il passait par les plus exécrables temps d’une côte à l’autre, toujours prêt à revenir ou à partir, quand il le fallait ; toujours à l’heure, exact comme un roi, le roi des mers ! Certes, parmi ses compagnons d’armes, il y avait des cœurs qui auraient aussi bien que lui tenté l’aventure, qui n’avaient pas plus peur que lui de laisser leurs cadavres aux crabes et pour qui la manière de mourir était indifférente, quand il s’agissait du roi et de la France ; mais tout en l’imitant, nul d’entre eux n’eût cru réussir et n’eût certainement réussi !… Pour cela, il fallait être un homme à part, plus qu’un marin ! plus qu’un pilote ! Il fallait enfin être ce qu’il était, cet étonnant jeune homme que la guerre civile avait pris, n’ayant vu la mer que de loin, et n’ayant jamais fait autre chose que de tirer des mouettes autour de la gentilhommière de son père ! Aussi les vieux matelots du port de Granville, amateurs du merveilleux, comme tous les marins, quand ils surent la périlleuse vie du chevalier, pendant dix-huit mois de courses à peu près continuelles, dirent-ils qu’il charmait les vagues, comme on a dit aussi de Bonaparte qu’il charmait les balles et les boulets. Ils se connaissaient en audace. L’audace du chevalier ne les troublait donc pas, mais ils avaient besoin de s’expliquer son bonheur par une de ces idées superstitieuses qui sont familières aux matelots.
« Il aurait dû, en effet, vingt fois être pris ou succomber dans ces terribles passages ! Ce bonheur insolent et constant, cette imprudence si souvent recommencée et d’un résultat toujours assuré, donnaient à Des Touches une importance considérable parmi les autres officiers de la chouannerie du Cotentin. On sentait que, s’il périssait, on ne le remplacerait pas ! D’ailleurs, il n’était pas qu’un courrier, infatigable et intrépide, qui savait son détroit de mer, comme certains guides pyrénéens savent leurs montagnes. Partout, dans le hallier, dans l’embuscade, au combat, lorsqu’il fallait jouer de la carabine ou s’estafiler corps à corps avec le couteau, c’était un des chouans les plus redoutables, l’effroi des Bleus, qu’il étonnait toujours, en les épouvantant, quand, dans une affaire, il déployait tout à coup, à travers ses formes sveltes et élégantes, la force terrassante du taureau ! C’est la guêpe ! disaient-ils, les Bleus, en reconnaissant dans la fumée des rencontres cette taille fine et cambrée, comme celle d’une femme en corset : Tirez à la guêpe ! Mais la guêpe s’envolait toujours ivre du sang qu’elle avait versé ; car elle avait une vaillance acharnée et féroce. En toute occasion, ce mignon de beauté était et restait l’homme du pouce si cruellement mordu et coupé à la foire de Bricquebec ; le visage blanc, à la lèvre large et rouge, signe de cruauté ! dit-on, et qu’il avait aussi rouge que le ruban de votre croix de Saint-Louis, monsieur de Fierdrap ! Ce n’était pas seulement le fanatisme de sa cause qui l’exaltait quand, avant ou après le combat, il se montrait implacable. Il était chouan, mais il ne semblait pas de la même nature que les autres chouans. Tout en se battant avec eux, tout en jouant sa vie à pile ou face pour eux, il ne semblait pas partager les sentiments qui les animaient. Peut-être chouannait-il pour chouanner, lui, et était-ce tout ?… Ces compagnons, ces guérillas, ces gentilshommes n’avaient pas uniquement Dieu et le roi dans leur cœur. À côté du royalisme qui y palpitait, il y avait d’autres sentiments, d’autres passions, d’autres enthousiasmes. La jeunesse ne sonnait pas vainement, en eux, son heure brûlante. Comme les chevaliers, leurs ancêtres, ils avaient tous ou presque tous une dame de leurs pensées dont l’image les accompagnait au combat, et c’est ainsi que le roman allait son train à travers l’histoire. Mais le chevalier Des Touches ! je n’ai jamais revu dans ma vie un tel caractère. À Touffedelys où nous avons tant brodé de mouchoirs avec nos cheveux pour ces messieurs qui nous faisaient la galanterie de nous les demander et qui les emportaient comme des talismans, dans leurs expéditions nocturnes, je ne crois pas qu’il y en ait eu un seul de brodé pour lui. Qu’en pensez-vous, Ursule ?… Toutes les recluses de cette espèce de couvent de guerre l’intéressaient fort peu, quoiqu’elles fussent la plupart fort dignes d’être aimées, même par des héros ! Nous pouvons bien le dire aujourd’hui que nous voilà vieilles. Et d’ailleurs, je ne parle pas de moi, Barbe-Pétronille de Percy, qui n’ai jamais été une femme que sur les fonts de mon baptême, et qui, hors de là, ne fus toute ma vie qu’un assez brave laideron, dont la laideur n’avait pas plus de sexe que la beauté du chevalier Des Touches n’en avait !
Mais je parle pour ces demoiselles de Touffedelys ici présentes, alors dans toute la splendeur de la vie, deux cygnes de blancheur et de grâce, auxquels il fallait mettre un collier différent autour du cou pour les reconnaître ! Je parle pour Hortense de Vély, pour Élisabeth de Maneville, pour Jeanne de Montevreux, pour Yseult d’Orglande, et surtout pour Aimée de Spens, devant qui toutes les autres, si radieuses fussent-elles, s’effaçaient comme un brouillard de rivière devant le soleil. Aimée de Spens était de beaucoup la plus jeune de nous toutes. Elle avait seize ans quand nous en avions trente. C’était une enfant, mais tellement belle, monsieur de Fierdrap, qu’excepté ce cœur de brochet, le chevalier Des Touches, il n’y eut peut-être pas un seul des hommes de cette époque qu’il la vît sans l’aimer, cette Aimée la bien-nommée, comme nous l’appelions ! Du moins les onze gentilshommes de l’expédition des Douze, puisque le douzième est une femme, votre servante, baron de Fierdrap ! avaient-ils tous pour elle une passion romanesque et déclarée, car tous, les uns après les autres, ils avaient demandé sa main !
— Quoi ! ils l’ont aimée tous les onze ! dit le baron, qui partit comme une bonde à ce trait, frappé de ce détail singulier dans une histoire où les événements étaient aussi étonnants que les personnages.
— Oui, tous, baron ! reprit mademoiselle de Percy, et les sentiments inspirés par elle ont plus ou moins duré en ces âmes fortes. Quelques-uns d’entre eux sont restés amoureux et fidèles. Vous vous en étonneriez peu, du reste, si vous aviez connu l’Aimée de cette époque, une femme qui n’a pas eu de peintre, et comme vous n’en avez peut-être jamais rencontré, vous qui avez tant couru le monde !
— Halte ! fit M. de Fierdrap, qui avait été hulan en Allemagne ; halte ! répéta-t-il, comme s’il avait eu toute sa compagnie de hulans sur les talons. J’ai connu en 180… lady Hamilton, et par les sept coquilles que je porte ! mademoiselle, je vous jure que c’était une commère à faire comprendre, même à un quaker, les satanées bêtises que l’amiral Nelson s’est permises pour elle !
— Je l’ai connue aussi, dit à son tour l’abbé ; mais mademoiselle Aimée de Spens, que tu vois là, était encore plus belle. C’était comme le jour et la nuit…
— Corne de cerf ! fit le baron de Fierdrap surexcité, je vis un jour cette lady Hamilton en bacchante…
— Par exemple ! interrompit railleusement l’abbé, voilà comme jamais tu n’aurais pu voir mademoiselle Aimée de Spens, Fierdrap !
— Et je te jure, dit le baron qui n’écoutait plus et qui voulait raisonner…
— Que cela n’allait pas mal à cette grande fille d’auberge, interrompit encore l’abbé, parbleu ! je le crois bien ! Elle avait versé de son robuste bras rose hâlé assez de cruches de bière aux palefreniers du Richemond pour jouer de l’amphore… et du reste avec grâce ! Mais mademoiselle Aimée de Spens n’était pas de cet acabit de beauté-là ! Ne t’avise jamais, Fierdrap, de lui comparer personne ! Ma sœur a raison. On ne vit pas assez longtemps pour rencontrer dans sa vie deux femmes comme celle-là a été… La beauté unique de son temps ! mon cher, et elle aura eu le sort de tout ce qui est absolument beau ici-bas ! Il n’y aura pas d’histoire pour elle… pas plus que pour les onze héros qui l’ont aimée. Elle n’en aura déshonoré aucun ; elle ne sera entrée dans la baignoire d’aucune reine ; elle ne comptera point parmi les intéressantes ravageuses de ce monde, qui le bouleversent du vent de leurs jupes ! Pauvre magnifique beauté perdue, qui n’entend même pas ce que je dis d’elle, ce soir, au coin de cette cheminée, et qui n’aura été dans toute sa vie que le solitaire plaisir de Dieu !
Pendant que l’abbé de Percy parlait, le baron de Fierdrap regardait celle qu’il avait appelée le solitaire plaisir de Dieu, travaillant alors à sa broderie avec ses deux mains de madone. Il clignait de l’œil, M. de Fierdrap. C’était son tic et il en faisait une finesse. De son autre œil qu’il ne fermait pas, de son œil gris émerillonné, l’ancien hulan allait du beau front d’Aimée, couronné de ses cheveux d’or bronze, de ce beau front à la Monna Lisa, au centre un peu renflé duquel le rayon de la lampe qui y luisait attachait comme une féronnière d’opale, jusqu’à ces opulentes épaules moulées dans la soie gris de fer, collant au corsage, et peut-être pensait-il en voyant tout cela que, malgré le temps, malgré la douleur, malgré tout, il restait du plaisir solitaire de Dieu d’assez riches miettes pour que les hommes, et les plus difficiles des hommes, pussent faire encore une ripaille de roi !
Mais il ne dit pas ce qu’il pensait… Si des incongruités zig-zaguèrent un instant dans son cerveau, il les contint sous sa perruque aventurine, et mademoiselle de Percy reprit son histoire, en haletant, comme une locomotive qui repart :
— Comme elle était une orpheline et, malheureusement, la dernière de sa race, Aimée de Spens passait une partie de ses jours avec nous, graves filles de trente ans, qui lui faisions comme une troupe de mères… Depuis quelque temps, elle habitait Touffedelys, quand elle y vit pour la première fois ce jeune homme inconnu qu’elle a aimé, et dont nous avons toujours ignoré le vrai nom, le pays et les aventures. A-t-elle su tout cela, elle ? Dans les longues heures passées front à front, sous les profondes embrasures de chêne de la grande salle de Touffedelys, où nous les avons tant laissé causer à voix basse, dès que nous eûmes appris qu’ils s’étaient promis l’un à l’autre, lui aura-t-il révélé le secret de sa vie ? Mais si cela fut, elle l’a bien gardé ! Tout est enterré dans ce cœur avec son amour ! Ah ! Aimée de Spens ! c’est une tombe, mais une tombe sous une plate-bande de muguets calmes ! Tenez, monsieur de Fierdrap, regardez l’air placide de cette fille finie, dont la vie, depuis vingt ans, est désespérée et si simple, de cette créature digne d’un trône, et qui mourra pauvre dame en chambre du couvent des Bernardines de Valognes. Elle n’entend plus ; elle écoute à peine ; elle n’a pour tout que ce sourire charmant qui vaut mieux que tout et qu’elle met par-dessus tout. Elle ne vit que dans sa pensée, que dans ses souvenirs, qu’elle n’a jamais profanés par une confidence ! oubliant le monde et résignée à l’oubli du monde, ne voyant que l’homme qu’elle a aimé…
— Non, Barbe, non, elle ne le voit pas ! fit ingénument mademoiselle Sainte, toujours au seuil du monde surnaturel, et qui prit au pied de la lettre la métaphore, assez modeste pourtant, de mademoiselle de Percy. Depuis qu’il est mort, elle ne l’a jamais vu, mais elle n’en est pas moins hantée… et c’est plus particulièrement au mois dans lequel il a été tué qu’il revient ! C’est pour cela qu’elle ne peut pas, pendant ce mois-là, rester seule dans sa chambre quand la nuit est tombée. Toute sourde et archisourde qu’elle est, elle y entend très-bien alors des bruits étranges et effrayants. On y soupire dans tous les coins et il n’y a personne ! Les anneaux de cuivre des rideaux grincent sur leurs tringles de fer, comme si on les tirait avec violence… Une fois, je les ai entendus avec elle, et je lui dis toute épeurée, car les cheveux m’en grigeaient sur le front : « C’est bien sûr son âme qui revient vous demander des prières, Aimée ! » Et elle me répondit gravement et moins troublée que je n’étais : « Je fais toujours dire une messe à l’autel des morts, le lendemain des soirs où j’entends cela, Sainte ! » Or, c’était bien vrai que c’était sa messe qu’il voulait, car une fois Aimée, ayant tardé d’un jour à la faire dire comme d’habitude le lendemain des bruits, ils devinrent affreux la nuit suivante ! Les rideaux semblèrent fous sur leurs tringles, et toute la nuit les meubles craquèrent comme des marrons qu’on n’a pas coupés et qui sautent hors du feu !
— Eh bien, reprit mademoiselle de Percy, mécontente d’avoir été pendant si longtemps interrompue, cette Aimée qui croit aux fantômes, mais pas comme vous, Sainte ! — elle lui payait par ce petit mot de mépris son interruption, à cette pauvre et benoîte brebis du bon Dieu, qui avait bêlé hors de propos, — cette Aimée, qui peut très-bien croire à ceux-là qu’elle voit dans son cœur, a toujours été et est encore pour nous, monsieur de Fierdrap, un mystère, plus profond et plus étonnant que le mystère de son fiancé. Lui, n’a fait que paraître et disparaître. Quoi donc d’étonnant à ce que nous n’en ayons jamais rien su ?… Mais nous avons vécu vingt-cinq ans avec elle, et nous n’en savons pas sur elle beaucoup davantage ! Quand cet inconnu, resté pour nous un inconnu, vint au château de Touffedelys, il fut précisément amené par notre chevalier Des Touches. Aimée connaissait le chevalier. Elle l’avait vu à plusieurs reprises dans l’Avranchin, chez une de ses tantes, madame de la Roque-Piquet, une vieille chouanne qui ne pouvait pas chouanner comme moi, car elle était cul-de-jatte, mais qui chouannait à sa manière, en cachant, le jour, des chouans dans ses celliers et dans ses granges, pour les expéditions de nuit. Aimée avait retrouvé le chevalier à Touffedelys, et moi qui, dès lors, avec ma laideur cramoisie, n’avais qu’à observer l’amour… dans les autres, j’avais craint parfois, mais sérieusement, qu’elle ne l’aimât… Du moins, toujours quand le chevalier était là… était-ce l’effet de la beauté éblouissante de cet homme, peut-être plus fémininement beau qu’elle ?… j’avais remarqué sur les paupières obstinément baissées de la belle et noble Aimée un frissonnement, et, sur son front rose, un ton de feu, qui m’avaient souvent inquiétée… Âme de ma vie ! ils auraient fait, cela n’est pas douteux, un superbe couple ! Mais outre que le petit chevalier de Langotière n’était pas de souche à épouser une de Spens, il semblait, à ma Minerve, à moi, qu’un homme comme Des Touches devait être terrible à aimer !
Dieu y para. Elle ne l’aima point. Celui qu’elle aima fut, au contraire, ce compagnon du chevalier, qui arriva avec lui une nuit à Touffedelys, par une de ces épouvantables tempêtes que Des Touches préférait au calme des nuits claires pour ses passages.
Vous souvient-il de cette nuit-là, Ursule ?… Nous ne dormions pas, nous étions dans le grand salon, occupées, vous et Aimée, à faire de la charpie et moi à fondre des balles, car je n’ai jamais aimé les chiffons ; veillant comme ce soir, mais moins tranquilles. Tout à coup le cri de la chouette s’entendit et tous deux entrèrent dans leurs peaux de bique ruisselantes, semblables à des loups tombés dans la mer. Le chevalier Des Touches nous présenta son compagnon comme un gentilhomme qui avait fait longtemps la guerre du Maine sous le nom de M. Jacques qu’on lui donnait encore…
— Par Dieu ! fit le baron de Fierdrap, qui tressaillit à ce nom comme à un coup de carabine, il est bien connu ce pseudonyme-là dans le Maine ! Il y a insurgé assez de paroisses. Il y a fait lever assez de fertes ! Il y est resté assez glorieux ! M. Jacques ! Mais Jambe-d’Argent lui-même se courbait devant l’intrépidité et le génie de général de M. Jacques ! Seulement, mademoiselle, il devait être mort vers cette époque, si c’était celui-là ?…
— Oui, on l’avait cru mort, reprit mademoiselle de Percy, mais, après avoir échappé aux Bleus, il s’était réfugié en Angleterre, où les Princes l’avaient chargé d’une mission personnelle auprès de M. de Frotté ; et c’est pour cela qu’il était venu de Guernesey à la côte de France dans ce canot de Des Touches, où il ne pouvait tenir qu’un seul homme, et qui faillit cent fois sombrer, sous le poids de deux ! Pour supprimer tout fardeau inutile, ils avaient ramé avec leurs fusils…
M. de Frotté était alors sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, cherchant à ranimer des insurrections expirantes… M. Jacques alla seul l’y joindre et revint quelque temps après à Touffedelys, grièvement blessé. En y revenant, il avait été obligé de se glisser entre les tronçons épars des Colonnes Infernales, qui pillaient et massacraient le pays, et il avait essuyé je ne sais combien de coups de feu, dont les derniers tirés l’atteignirent… Quand il rentra à Touffedelys sur un cheval blessé comme lui, le cheval et l’homme, rouges de sang, tombèrent, le cheval mort sous l’homme mourant et sans connaissance. Les balles dont il était criblé le clouèrent longtemps à Touffedelys. Ses blessures, qu’il fallut soigner, l’y retinrent. Elles étaient nombreuses et nous pûmes les compter, car nous les pansâmes toutes, ma foi, de nos mains de demoiselles ! On ne faisait pas de pruderie dans ce temps-là. La guerre, le danger avaient emporté toutes les affectations et les petites mines. Il n’y avait pas de chirurgiens au château de Touffedelys ; il n’y avait que des chirurgiennes. J’étais la chirurgienne en chef. On m’appelait « le Major » parce que je savais mieux débrider une blessure que toutes ces trembleuses.
— Tu la débridais comme tu l’aurais faite ! dit l’abbé.
Pour mademoiselle de Percy, cette vieille héroïne inconnue, l’opinion de l’abbé représentait la Gloire. Elle devint plus pivoine que jamais à l’observation de son frère.
— Oui, elles m’appelaient « le Major », continua-t-elle avec la gaieté de l’orgueil flatté, et comme c’était moi qui faisais d’ordinaire l’inventaire des blessures que nous avions à fermer, je me rappelle que, quand je vis l’épouvantable hachis du corps de M. Jacques, étendu devant nous, je regardai circulairement tout mon groupe d’aides, alors très-pâles, et comme j’ai toujours été un peu saint Jean bouche d’or…
— Et plus bouche d’or que sainte, glissa encore l’abbé.
— … Je leur dis, gaillardement, pour leur donner du courage, en leur désignant le blessé évanoui : « Mort de ma vie ! si nous le sauvons, quel beau bijou guilloché ce sera pour celle de vous qui voudra se le passer autour du cou, mesdemoiselles ! »
Elles se mirent à rire comme des folles, mais Aimée resta sérieuse et en silence. Elle avait rougi.
Elle rougit aussi pour Des Touches ! pensai-je. Laquelle donc de ces deux rougeurs est l’amour ?…
C’était, du reste, comme le chevalier Des Touches, un homme que je n’aurais jamais songé à aimer, ce M. Jacques ! si j’avais été bâtie pour les sentiments tendres. Il n’avait pas la beauté féminine et cruelle du chevalier, mais quoique la sienne fût plus virile, plus brune et plus ardente, elle avait aussi son côté femme : la mélancolie. Les hommes mélancoliques me sont insupportables. Je les trouve moins hommes que les autres hommes. M. Jacques était ce qu’on a appelé longtemps un beau ténébreux. Or, je suis de l’avis de cette coquine de Ninon qui disait : « La gaieté de l’esprit prouve sa force. » Je me moque de l’esprit… et je n’y tiens pas, mais cela est certain que la gaieté est un courage… un courage de plus ! M. Jacques, que ces dames, qui ne pensaient pas comme moi, appelaient, à Touffedelys, pour le poétiser, « le beau Tristan », m’aurait donné sur les nerfs, avec son impatientante mélancolie, — si une grosse fille de mon calibre pouvait avoir des nerfs ! Que voulez-vous ? il faut pour moi que les héros eux-mêmes soient de bonne humeur et rient à la figure de tous les dangers.
— Oh ! vous avez toujours été, mademoiselle de Percy, — fit l’abbé, — un vrai Roger Bontemps, qui, dans une autre époque qu’une époque de révolution, aurait inquiété sa famille. Ce n’était pas seulement des héros qu’il vous fallait à vous, c’étaient des lurons d’héroïsme ! Dieu a bien fait de vous faire laide, et tous les matins, je l’en remercie à la messe ; car peut-être l’honneur des Percy eût-il couru grand risque, sans cette précaution.
— Riez toujours ! riez, allez, mon frère, répondit-elle, riant elle-même, montrant combien elle aimait la gaieté par la façon dont elle accueillait la plaisanterie. Tout vous est permis contre votre cadette. N’êtes-vous pas le chef de notre maison ?
— C’est vrai, glissa alors mademoiselle Ursule, qui n’avait rien dit jusque-là et qui intervint dans la causerie, pendule retardée qui sonnait ! c’est vrai qu’il n’était pas très-aimable, ce M. Jacques, il était triste comme un bonnet de nuit.
— Comme un bonnet rouge plutôt ! interrompit l’impétueuse mademoiselle de Percy. Les révolutionnaires de tous les pays se ressemblent. Les jacobins français étaient aussi rechignés, aussi solennels, aussi pédants que les puritains d’Angleterre. Je n’en ai pas connu un seul qui fût gai, tandis que tous l’étaient parmi les royalistes, qui avaient gardé l’esprit du pays qu’on nommait autrefois « la gaye France » parmi ces fiers gars qui avaient tout perdu et même l’espérance, mais qui se consolaient de tout, par la guerre, par le piquant inattendu de l’aventure et la risette des coups de fusil !