Le Chevalier Des Touches (page 4)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Chevalier Des Touches · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Mais, s’il était triste, dit mademoiselle Ursule, qui reprit, comme la fourmi reprend son brin de paille, sa petite idée interrompue par cette fanfare d’enthousiasme militaire qui venait de passer sur son cerveau, comme une trombe sur une couche à cornichons, s’il était triste, vous savez bien, ma chère Percy, qu’on disait qu’il avait des raisons pour l’être. Vous savez bien qu’on se disait dans le tuyau de l’oreille qu’il était un commandeur de Malte, et qu’il avait prononcé ses vœux…

— Oui, répondit mademoiselle de Percy, admettant l’objection, cela se chuchotait, et si réellement il était commandeur de Malte, l’idée de ses vœux dut le faire cruellement souffrir quand il devint amoureux de cette Aimée qu’il ne pouvait pas épouser, car les chevaliers de Malte étaient tenus à célibat comme les prêtres… mais de cela quelle preuve avons-nous jamais eue !… si ce n’est cette affreuse pâleur de mort qui lui couvrit tout à coup le visage le jour où, à table, au dessert, Aimée nous apprit qu’elle s’était engagée, en vous disant, Ursule, devant nous toutes, rose de pudeur et de l’effort que lui coûtait cet aveu qui, pour nous, était une nouvelle :

— « Ma chère Ursule, je vous en prie, donnez des fraises à mon fiancé ! »

Il devait être heureux d’un tel mot, et il devint livide… Mais toutes les pâleurs ne se ressemblent-elles pas ? Qui peut reconnaître la pâleur d’un homme heureux de celle d’un traître ? S’il en était un, si vraiment il avait menti avec Aimée, le coup de feu qui l’abattit à mes pieds, la nuit de l’enlèvement, a fait à la pauvre fille moins de mal que ce qui l’attendait, s’il était revenu avec nous. Elle a gardé l’illusion qu’il pouvait être à elle, et lorsque je lui rapportai le bracelet qu’elle lui avait fait devant nous des plus belles tresses de sa chevelure, elle ne sut pas, et depuis elle n’a su jamais que le sang dont il était couvert pouvait être celui d’un homme qui l’avait trompée.

— Mais Des Touches ! mais Des Touches ! fit M. de Fierdrap, qui depuis sa remembrance sur lady Hamilton n’avait plus rien dit, et qui regardait mademoiselle de Percy comme il devait regarder le liége de sa ligne quand le poisson ne mordait pas. Il avait les deux plus belles patiences du monde : — celle du pêcheur à la ligne et celle du chasseur à l’affût, et il en avait aussi la double obstination.

— Fierdrap a raison, dit l’abbé, toujours taquin. Tu t’égailles trop, ma sœur. Vieille habitude de chouanne ! Tu chouannes… jusque dans ta manière de raconter.

— Ta, ta, ta ! fit mademoiselle de Percy, contenez vos jeunesses. Des Touches ! je vais y arriver ; mais, mort-Dieu ! je ne puis pas en venir à Des Touches et à son enlèvement sans vous parler d’un homme qui a joué le plus grand rôle dans cette crânerie, puisque c’est le seul qui y soit resté !

— Ce n’est pas une raison, cela, dit gravement l’abbé, dans une expédition pareille, il y a plus important que de bien mourir.

— Il y a réussir, repartit la vieille amazone qui avait gardé sous ses cottes grotesques le génie de l’action virile ; mais il a réussi, mon frère, puisque nous avons réussi et qu’il était avec nous ! D’ailleurs, quoique je ne me soucie guère de ce beau Tristan, comme on disait à Touffedelys, qui a laissé sa tristesse sur la vie d’Aimée, je n’en serai pas moins juste envers lui. Il n’y allait pas gaiement, mais il y allait ! C’est lui, c’est ce sentimental qui, lors du premier emprisonnement de Des Touches à Avranches, prit une torche dans sa languissante main, entra résolument dans la prison et n’en sortit que quand tout fut à feu !

— Comment, à Avranches ? objecta le baron de Fierdrap étonné, mais c’est à Coutances que vous avez délivré Des Touches, mademoiselle !

— Ah ! fit mademoiselle de Percy, heureuse d’une ignorance qui donnait de l’inattendu à son histoire. Vous étiez en Angleterre en ce temps-là, vous et mon frère, et vous n’avez su que l’enlèvement qui, de fait, eut lieu à Coutances ; mais avant d’être emprisonné dans cette ville, c’est à Avranches qu’il l’avait été, et il ne fut même transféré à Coutances que parce qu’à Avranches nous avions tenté de brûler la prison.

— Très-bien, dit le baron de Fierdrap apaisé, je ne savais pas, mais j’en suis enchanté, que le chevalier Des Touches eût autant coûté à la République !

— Laisse-la donc conter, Fierdrap, fit l’abbé, qui, de tous, était celui-là qui avait le plus interrompu la conteuse et qui se montrait le plus animé contre ceux qui avaient son vice, selon la coutume de tous les vicieux et de tous les interrupteurs.

— C’était donc vers la fin de l’année 1799, reprit l’historienne du chevalier Des Touches. Il y avait plusieurs mois que M. Jacques était avec nous à peu près guéri, mais affaibli et souffrant encore de ses blessures. Pendant cette longue convalescence de M. Jacques à Touffedelys, où il vivait caché, comme on vivait dans ce temps-là, quand on ne se trouvait pas le fusil à la main, au grand air, sous le clair de lune, Des Touches, lui, le charmeur de vagues, était repassé peut-être vingt fois de Normandie en Angleterre et d’Angleterre en Normandie. Nous ne le voyions pas à chacun de ses passages. Souvent, il débarquait sur des points extrêmement distants les uns des autres, pour dépister les espions armés et acharnés, qui, tapis sous chaque dune, aplatis dans le creux des falaises, couchés à plat ventre au fond des anses, le long de ces côtes dentelées de criques, cernaient la mer de toutes parts et faisaient coucher à fleur de sol des baïonnettes et des canons de fusil qui ne demandaient qu’à se lever ! Plus il allait, ce chevalier Des Touches, traqué sur mer par des bricks, traqué sur terre par des soldats et des gendarmes, plus il allait, cet homme qui caressait le danger comme une femme caresse sa chimère, ce rude joueur qui jouait son va-tout à chaque partie, et qui gagnait, plus il était obligé cependant, malgré son impassible audace, d’user de précautions et d’adresse ; car le bonheur inouï de ses passages avait exaspéré l’observation de ses ennemis, pour lesquels il était devenu l’homme de son nom, la Guêpe ! la guêpe, insaisissable et affolante, l’ennemi invisible, le plus provoquant et le plus moqueur des ennemis ! Il ne faisait plus l’effet d’un homme en chair et en os, mais, comme je l’ai souvent ouï dire aux gens de mer de ces rivages, « d’une vapeur, d’un farfadet ! » Il y avait entre les Bleus et lui, et les Bleus, ne l’oubliez pas, c’était tout le pays organisé contre nous, groupes de partisans éparpillés à sa surface, qui ne nous rattachions les uns aux autres que par des fils faciles à couper ; il y avait entre les Bleus et lui un sentiment d’amour-propre excité et blessé, plus redoutable encore, à ce qu’il semblait, que l’implacable haine de Bleu à Chouan !… La guerre entre eux était plus que de la guerre, c’était de la chasse ! C’était le duel que vous connaissez, monsieur de Fierdrap, entre la bête et le chasseur ! Déjà plus d’une fois, racontait-on dans les cabarets et les fermes du pays, dont cet homme est peut-être encore la légende, il avait été sur le point d’être pris. On lui avait tenu, disaient les paysans narquois, la main diablement près des oreilles… On rapportait même un fait, mais celui-là était avéré (il avait eu la notoriété d’un combat en règle), c’est qu’une fois, au cabaret de la Faux, dans les terres entre Avranches et Granville, il s’était battu, seul, contre une troupe de républicains, enfermé et barricadé dans le grenier du cabaret, comme Charles XII à Bender, et qu’après avoir tiré toute la nuit par les lucarnes et mis par terre une soixantaine de Bleus, il avait disparu au jour, par le toit… On ne savait comment, disaient les femmes dont il frappait l’imagination superstitieuse, mais comme s’il eût eu des ailes au dos et sur la langue du trèfle à quatre feuilles !

Ainsi, il n’était pas un farfadet que sur la mer, il l’était aussi sur le plancher des vaches. Beaucoup d’expéditions de terre, dont il avait fait partie, l’avaient prouvé, du reste. Seulement, il ne pouvait pas l’être toujours ! La martingale qu’il jouait devait nécessairement avoir un terme, et le danger qu’il courait sous les deux espèces, il devait y succomber à la fin. Or, cet espoir de prendre Des Touches, de tenir la Guêpe, et de pouvoir bien l’écraser sous son pied, avivait et transportait jusqu’au délire ces âmes irritées et créait pour lui un péril si certain et tellement inévitable que, dans l’opinion des hommes de son parti, comme dans celle de ses ennemis, sa prise ou sa mort n’était plus qu’une question de temps, et que, quand, à Touffedelys, on vint nous dire cette terrible nouvelle : « Des Touches est pris ! » nous n’eûmes pas même un étonnement.

Celui qui vint nous la dire, à Touffedelys, cette terrible nouvelle, était un jeune homme de cette ville-ci, dont vous ne savez probablement pas le nom, quoique vous soyez du pays, monsieur de Fierdrap, car il n’était pas gentilhomme. Il s’appelait Juste Le Breton. L’un des préjugés que les Bleus ont le plus odieusement exploités contre nous, c’est que, dans la guerre des Chouans, nous n’étions que des gentilshommes qui remorquaient les paysans au combat, et rien n’est plus faux. Nous avions avec nous des jeunes gens des villes, dignes de porter l’épée qu’ils maniaient très-bien, et Juste Le Breton était de ceux-là… Il avait été anobli par l’épée des gentilshommes qui l’avaient traité en égal, en croisant le fer avec lui dans plusieurs de ces duels, comme on en avait alors à Valognes, où le duel a été longtemps une tradition… Aussi, quand la chouannerie éclata, il vint à nous, cet anobli par l’épée, et il nous apporta la sienne ! La sienne était au bout d’un bras d’hercule. Juste était fort comme le chevalier Des Touches, mais il ne cachait pas sa force sous les formes sveltes et élancées du chevalier, qui faisait toujours cette foudroyante surprise, quand tout à coup il la montrait ! Non, c’était un homme trapu et carré, blond comme un Celte qu’il était, car son nom de Le Breton disait son origine. C’était un Breton mêlé de Normand. Sa famille avait passé en Normandie, et elle y avait oublié ses rochers de Bretagne pour les pâturages de cette terre qui a des griffes pour retenir qui la touche, car qui la touche ne peut s’en détacher ! Il semblait qu’il aurait fallu, pour tuer ce Juste Le Breton, lui jeter une montagne sur la tête, et il est mort en duel, après la guerre, comme nous avions cru jusqu’à ce soir que Des Touches était mort lui-même, et il est mort d’un misérable coup d’épée dans l’aine, le croira-t-on ? sans profondeur. Je l’ai vu cracher le sang six mois et mourir épuisé comme une fille pulmonique, avec une poitrine qui ressemblait à un tambour ! Juste savait, à n’en pouvoir douter, que Des Touches était pris, mais il ignorait encore comment il avait été pris. Avec un pareil homme, nous dit-il, et nous pensions comme lui, il fallait qu’il y eût eu de la trahison !

Il y en avait eu, en effet, je l’ai su plus tard, et ce fut même là, comme vous le verrez, une bonne occasion pour juger du granit coupant qu’avait dans le ventre ce beau et délicat Des Touches, qui m’avait fait un instant peur pour Aimée, quand, à ses rougeurs incompréhensibles, je m’étais imaginé qu’elle pouvait l’aimer !

— Un homme comme Des Touches, dit M. Jacques, ne peut jamais être pris, tant qu’il y a un chouan debout, avec un fusil et une poire à poudre.

« Il n’en faut pas même tant, fit tranquillement Juste. Avec nos seules mains vides, nous le reprendrions ! »

C’était dans les environs d’Avranches que Des Touches avait été enveloppé et saisi par une troupe tout entière, on disait tout un bataillon, et c’est dans la prison de cette ville qu’il avait été déposé, en attendant son exécution, qui serait certainement bientôt faite, car la République n’y allait jamais de main morte, et ici, il fallait qu’elle y allât de main très-vive, si elle ne voulait pas que cet homme, l’idole de son parti et doué du génie des ressources, échappât à ses bourreaux ! « La chouette a sifflé du côté de Touffedelys ! » ajouta Juste Le Breton, et le soir même, à la tombée, nous vîmes arriver au château, sous des déguisements divers de colporteurs, de mendiants, de rémouleurs et de marchands de parapluies, — car cette guerre de chouans était nocturne et masquée, — une grande quantité de nos gens, qui, au premier bruit de la prise de Des Touches, s’étaient juré de le délivrer ou d’y périr.

Il en vint même trop. Ce fut une folie que ce grand nombre, dirigé sur un point unique et venant aboutir à Touffedelys. Mais cela vous donnera une idée de l’importance du chevalier Des Touches, que les chouans, qui avaient la prudence au même degré que la bravoure, aient pu compromettre un instant, par un zèle trop vif, l’existence d’un quartier général, aussi commode, pour des guérillas comme eux, que le château de Touffedelys.

Vous ne vous doutez pas, monsieur de Fierdrap, ni vous non plus, mon frère, de ce que, dans l’intérêt de notre cause et de ses défenseurs, nous avions fait de Touffedelys ; et si je ne vous le disais pas, mon histoire serait incomplète. Nous avions transformé ce vieux château démantelé, sans pont-levis et sans herse, qui n’était plus depuis longtemps un château-fort, mais qui était encore une noble demeure, en un château humilié et paisible auquel la République pouvait pardonner. Nous en avions fait combler les fossés, baisser les murs, et si nous n’en avions pas abattu les tourelles, nous les avions du moins découronnées de leurs créneaux, et elles ne semblaient plus que les quatre spectres blancs des anciennes tourelles décapitées ! Partout où elles brillaient autrefois, sur la grande façade du château, dans les coins des plafonds, sur les hautes plaques des cheminées, et jusque sur les girouettes des toits, nous avions fait effacer ces armoiries charmantes et parlantes des Touffedelys, qui portent, comme vous le savez, de sinople à trois touffes de lys d’argent, avec la devise au jeu de mots héroïques : ils ne filent pas. Hélas ! les pauvres lys, ils avaient filé ! Ils s’en étaient allés jusque de ce jardin où, de génération en génération, on en cultivait d’immenses corbeilles qui faisaient de loin ressembler le vaste parterre à une mer couverte de l’albâtre de ses écumes ! Nous avions partout remplacé les lys par des lilas.

Des lilas, c’est peut-être des lis en deuil ? Oui, nous avions accompli tous ces sacriléges, nous avions consommé toutes les petites bassesses de la ruse qui joue la soumission résignée pour conserver à nos amis ce lieu de réunion et d’asile, doux et désarmé comme son nom, qui semblait la maison de l’Innocence, et dans laquelle on voyait moins les hommes et les armes derrière ces robes de femmes qui y flottaient toujours. Excepté les jardiniers, il n’y avait que des femmes à Touffedelys. Nous étions servis par des femmes.

C’est à l’aide de toutes ces précautions, de toutes ces coquetteries de douceur que nous avions pu faire de notre nid de palombes effrayées une aire momentanée pour ces aigles de nuit qui s’y abattaient comme Des Touches et comme M. Jacques. Seulement, vous le comprenez bien, la sécurité de tout cela n’existait qu’à la condition que les chouans qui s’abouchaient là pour comploter leur guerre d’embuscade n’y fussent jamais très-nombreux.

La prise de Des Touches fut l’unique dérogation qui ait été faite à cette règle. Mais les chefs comprirent l’imprudence d’une grande réunion, et ils égaillèrent leurs hommes. Quand un pays tout entier est hostile, les petites troupes valent mieux que les grandes. Elles sont plus résolues, leurs efforts plus ramassés et plus puissants, leur action plus rapide, leur marche plus cachée. Quelques hommes suffisaient pour enlever Des Touches, et ceux qu’on choisit à Touffedelys étaient hommes à aller le reprendre sous le tranchant de la guillotine ou à la gueule de l’enfer… Ce sont ceux-là que depuis on a appelés les Douze, et qui ont perdu dans ce nom collectif des Douze leur nom particulier, que personne ne sait à cette heure.

— Parfaitement vrai ! dit M. de Fierdrap intéressé, qui décroisa ses jambes de cerf, et refit, en sens inverse, l’X qu’elles formaient. Nous n’avons pas entendu dire un seul de leurs noms en Angleterre, n’est-ce pas, l’abbé ? et Sainte-Suzanne lui-même ne les savait pas.

— Et quand celle qui vous raconte cette histoire, au coin du feu, dans cette petite ville endormie, reprit mademoiselle de Percy, sera couchée dans sa bière, sous sa croix, dans le cimetière de Valognes, il n’y aura plus personne pour dire ces noms oubliés à personne… Ceux qui les ont portés étaient trop fiers pour se plaindre de l’injustice ou de la bêtise de la gloire.

Aimée, que vous voyez d’ici, abîmée en elle-même bien plus que dans sa broderie, s’est absorbée dans son M. Jacques, et Sainte et Ursule de Touffedelys ne vous diraient peut-être pas tous les douze noms des Douze, mais moi, je le puis, je les sais ! Et, après ma mort, — ajouta-t-elle, presque belle d’enthousiasme mélancolique, elle, qui n’était qu’un laideron joyeux, — tout le temps que je ne serai pas tout à fait dissoute en poussière, on n’aura qu’à ouvrir mon cercueil pour les savoir, ces noms qui méritaient la gloire et qui ne l’ont pas eue ! On les trouvera dans mon cœur.

IX Histoire d’une rougeur.

ependant, après avoir marché quelque temps encore, continua toujours mademoiselle de Percy, nous arrivâmes à une étoile formée par plusieurs routes qui se croisaient et qui conduisaient aux différentes villes et bourgades de la contrée. C’était là qu’on devait se séparer, après la dernière poignée de main. Les uns prirent la route de Granville et d’Avranches, les autres s’en allèrent du côté de Vire et de Mortain. On convint de se réunir à Touffedelys, s’il devait y avoir bientôt une nouvelle levée d’armes. Des Touches prit, lui, la route qui menait directement à la côte. Juste Le Breton et moi fûmes les seuls d’entre les Douze qui restâmes jusqu’au dernier moment avec cet homme, l’objet pour nous d’un intérêt devenu tragique et d’une curiosité qui n’a jamais été entièrement satisfaite. Nous devions revenir à Touffedelys par les Mielles, comme on appelle ces grèves, et en suivant la mer et sa longue ligne sinueuse. Quand nous sortîmes des terres labourées pour entrer dans les sables, la nuit était tombée et la lune avait eu le temps de se lever. C’était le chevalier qui nous menait, comme quelqu’un qui sait où il va. Avec son expérience de marin il connaissait, à une minute près, l’heure de la marée qui devait le porter en Angleterre. Nous avions pensé, sans avoir eu besoin de nous le dire, qu’il avait à son commandement quelque pêcheur dévoué sur cette côte écartée. Mais quel ne fut pas notre étonnement, quand la dernière dune que nous montâmes avec lui nous permit de découvrir la mer, battant son plein, brillante et calme, sur une ligne immense, mais profondément solitaire. Il n’y avait là ni un être vivant qui attendît Des Touches, ni une barque, couchée à la grève, qu’on pût mettre à flot, et qui pût l’emporter.

— Ah ! dit-il presque joyeusement, aujourd’hui je suis, par Dieu ! bien sûr qu’il n’y a pas d’espions dans la grève ! Depuis ma prison ils ont pu dormir et ils n’ont pas encore eu la nouvelle de ma délivrance, qui va les réveiller du péché de paresse. Ils me croient guillotiné de ce matin, et prennent campos, messieurs les gardes-côtes. »

— Quels veaux marins ! — interrompit M. de Fierdrap, qui, en sa qualité de grand pêcheur, ne pouvait souffrir aucune surveillance maritime, de quelque nature qu’elle pût être ; — ils ont toujours été les mêmes sous tous les régimes, ces soldats amphibies ! Avant la Révolution il fallait, pour obtenir la croix de Saint-Louis, si l’on n’avait pas fait d’action d’éclat, vingt-cinq ans de service comme officier ; mais, dans les gardes-côtes, il en fallait cinquante. Cela les classait.

— Oui, — dit mademoiselle Ursule, assez indifférente pour l’instant à l’honneur militaire, et qui dit oui comme elle aurait dit non ; — mais qu’ils avaient donc un joli uniforme, avec leurs habits blancs à retroussis vert de mer ! ajouta-t-elle, rêveuse. Elle revoyait peut-être cet uniforme-là sur quelque tournure qui lui avait plu dans sa jeunesse, et tout cela passait comme une mouette dans une brume, au fond du brouillard gris de ses pauvres petits souvenirs. »

Mais mademoiselle de Percy se souciait bien des rêves de mademoiselle Ursule et des haines méprisantes du baron de Fierdrap ! elle passa donc outre et reprit :

— Mais comment vous embarquerez-vous, chevalier ? lui dis-je, je ne vois pas une planche sur cette grève, et vous n’avez pas le projet peut-être d’aller de la côte de France à la côte d’Angleterre à la nage ?

— On pourrait y aller, me dit-il sérieusement. Qui sait s’il ne s’en sentait pas la force ? — Mais, mademoiselle, s’il n’y a pas de planches sur la grève, il y en a dessous. »

Alors nous connûmes la prudence et l’esprit de ressource de cet homme né pour la guerre de partisan. Il avait cette mémoire des lieux qui fait le pilote, et il ne l’avait pas que sur la mer. Il s’orienta sur le sol où nous étions, et tira de la ceinture de sa jaquette une serpette, qu’il avait prise dans le moulin sans doute, car les Bleus n’auraient pas osé laisser à un pareil homme seulement la pointe d’une lame de couteau, et il se mit avec cette serpette à creuser le sable, comme font les pêcheurs de lançon.

— On ferait mieux de dire les chasseurs, interrompit M. de Fierdrap, sérieux comme un dogme. Je n’ai jamais compris la pêche sans de l’eau. »

En quelques secondes, reprit la conteuse, Des Touches eut déterré une bêche et dix minutes après, il eut déterré son canot. C’est lui-même qui l’avait ensablé à cette place lors de son dernier débarquement. C’était sa coutume, nous dit-il. Il ne se confiait jamais à personne.

Obligé d’entrer dans les terres pour y porter à tel ou tel endroit les dépêches dont il était chargé, il ne pouvait laisser ce canot, qu’il avait fait lui-même, à un amarrage quelconque, où les gardes-côtes l’auraient surpris. Quand il l’eut déterré, il le porta à la mer, et pour cela il n’eut pas besoin de toute sa force. C’était une plume que ce canot. Il sauta sur cette plume, qui se mit à danser mollement sur la vague. Il était déjà redevenu « la Guêpe, » il allait redevenir « le Farfadet ! »

Il maintenait de sa rame, piquée dans le sol, la barque qui s’enlevait sur la vague comme un cheval ardent qui piaffe.

— Adieu, mademoiselle, et vous aussi, monsieur Juste Le Breton ! — nous dit-il, debout sur l’avant de sa barque, et il nous salua de la main.

— Quand nous reverrons-nous ? et même nous reverrons-nous ? Les paysans sont las ; la guerre fléchit ; ne parlent-ils pas là-bas de pacification encore ?… Il faudrait qu’un des Princes vînt ici pour tout rallumer… et il n’en viendra pas ! ajouta-t-il avec une expression méprisante qui me fit mal, et que j’ai bien des fois rencontrée sur les lèvres de serviteurs, pourtant fidèles, — et elle jeta un regard de reproche à son frère. — Je n’en amènerai pas un à cette côte, dans ce canot qui y apporta M. Jacques. Si cette guerre finit, que deviendrons-nous ? Du moins moi, qui ne suis propre qu’à la guerre. J’irai me faire tuer quelque part, et cette côte-ci n’entendra plus parler de Des Touches ! »

Nous lui renvoyâmes son adieu.

— Il est temps de partir, fit-il, voici le reflux. »

Il cessa de maintenir la barque mobile sur le flux écumeux du bord, et d’un de ces nerveux coups de rame comme il savait en donner, il la fit monter sur cette mer qui le connaissait, et disparut entre deux vagues pour reparaître comme un oiseau marin, qui plonge en volant et se relève, en secouant ses ailes. C’était à se demander qui des deux reprenait l’autre, si c’était lui qui reprenait la mer ou si la mer le reprenait ! Nous le suivîmes des yeux par ce clair de lune, qui rendait les ondulations de l’eau lumineuses ; mais la houle, qu’il trouva quand il fut au large, finit par nous cacher cette espèce de pirogue de si peu de bois, qu’il montait ; ce mince canot presque fantastique ! Le Farfadet s’était évanoui… Nous nous dirigeâmes vers Touffedelys par les dunes ; il faisait superbe. J’ai vu rarement, dans ma vie de chouanne à la belle étoile, une plus belle nuit. Nous entendions de moins en moins le bruit de la mer, qui s’éloignait et qui commençait à découvrir ses premières roches. Du côté des terres, tout était calme : la brise de la mer mourait à la grève, les arbres étaient immobiles. Sur la hauteur, dans le lointain bleuâtre, achevait de brûler, en silence et sans secours, le moulin à vent solitaire, que l’incendie avait mutilé et qui n’avait plus que trois ailes qui tournaient encore. Placées de manière à être atteintes les dernières par la flamme, elles avaient fini par s’enflammer. L’une d’elles avait brûlé plus vite que les autres, mais les trois autres avaient pris aussi, et elles flambaient, et, en tournant, leur roue faisait pleuvoir des étincelles, comme dans l’après-midi elle avait fait pleuvoir du sang. Quoiqu’il fût déjà loin en mer à cette heure, le terrible brûleur de ce moulin pouvait le voir se consumant dans cet air sans vent, avec sa flamme droite comme celle d’un flambeau, par cette nuit transparente, qui n’avait pas une vapeur, chose rare sur la Manche, cette mer verte comme un herbage, dont les brumes seraient la rosée. Je ne sais quelle tristesse me saisit, moi, la grosse rieuse. La femme, que j’avais sentie en moi, quand j’avais vu Des Touches si cruel, je la ressentis encore qui revenait sous mes habits de chouan… La pitié m’inondait le cœur pour Aimée, à qui j’allais avoir à apprendre la mort de M. Jacques, cette mort que Des Touches avait vengée, ce qui ne la consolerait pas !

Mademoiselle de Percy s’arrêta de cette fois, comme quelqu’un qui a fini son histoire. Elle rejeta les ciseaux dont elle avait gesticulé, dans les tapisseries, empilées avec leur laine sur le guéridon.

— Voilà, baron, dit-elle à M. de Fierdrap, cette histoire de l’enlèvement de Des Touches que mon frère vous avait promise.

— Et que vous avez fort bien narrée, ma chère Percy, — fit mademoiselle Sainte qui, voulant être aimable, lui envoya de sa bouche innocente l’éloge cruel de ce mot déshonorant. »

Mais le baron de Fierdrap, qui avait parlé si légèrement du chagrin d’Aimée, l’antisentimental pêcheur de dards, qui ne se souciait guère de ceux de l’amour, disait l’abbé, quand il était en verve de calembredaines, le baron de Fierdrap était devenu tendre ; il était redevenu le baron Hylas, et il voulut qu’on lui parlât d’Aimée.

— Ce fut moi, lui dit donc mademoiselle de Percy, qui lui appris la mort de son fiancé. Elle pâlit comme si elle allait mourir elle-même et elle s’enferma pour cacher ses larmes. Chez Aimée, vous l’avez vu, baron, tout porte en dedans, et le dehors ne perd jamais son calme. La seule chose extérieure de ce chagrin, renfermé dans son cœur, comme une relique dans une châsse scellée, fut la funèbre fantaisie de faire déterrer celui qu’elle appelait son mari, du pied du buisson où nous l’avions couché, et de le rouler dans cette robe de noces qu’elle avait portée un seul soir et qu’elle lui tailla en linceul.

Plus tard, lorsque les prêtres furent revenus et les églises rouvertes, pieuse comme elle est, ne pouvant supporter l’idée de ne pas reposer un jour près de lui, elle le fit transporter en terre sainte. Tout cela eut lieu, baron, sans éclat, sans retentissement, pour l’apaisement de son cœur, dont elle couvre le navrement sous des sourires qui entr’ouvriraient le ciel à des malheureux moins malheureux qu’elle. Quand, au milieu de son désespoir et de cette pâleur qu’elle a gardée toujours depuis cette époque, car elle n’a jamais repris entièrement cet incarnat de cœur rose-mousse entr’ouverte qui la faisait la rose reine des roses de Valognes, où la moindre des filles des rues éblouit de fraîcheur, quand on lui apprit que Des Touches était sauvé, elle eut encore ce coup de soleil inexplicable qui la faisait devenir une statue de corail vivant.

Et inexplicable elle est restée, monsieur de Fierdrap, cette rougeur inouïe ! Les années sont venues, le temps a marché, la vie n’est plus pour elle qu’un grand silence dans une seule pensée ; la surdité, l’isolante surdité, a bâti son mur entre elle et les autres, et l’a renfermée dans sa tour, comme elle dit. Eh bien, que le nom de Des Touches dont on parle bien peu maintenant, soit dit par hasard devant elle, et que ce jour-là soit aussi un jour où elle entende, la rougeur reparaîtra brûlante sur ces tempes d’une pureté de fille morte vierge, et où les cheveux blancs, si elle n’était pas blonde, auraient commencé à glisser leurs pointes argentées. C’est incroyable, baron, mais cela est. Tenez, je ne voudrais jamais lui faire volontairement la moindre peine, à cette noble fille, mais si je n’étais pas retenue par cette crainte, et que, me levant de ma place, j’allasse jusqu’à elle qui travaille à son feston sous cette lampe depuis trois heures sans avoir entendu un seul mot de ce que nous avons dit, et que je lui criasse à l’oreille :

— Aimée, le chevalier Des Touches n’est pas mort ! L’abbé vient de le rencontrer sur la place ! »

Parions, baron, que la rougeur, l’inexplicable rougeur reparaîtrait sur le visage de la fiancée de M. Jacques, qui n’a jamais aimé que lui…

— Je ne dis pas non, dit l’abbé profondément. Cela est sûr qu’elle aimait M. Jacques. Mais qui sait, fit-il en baissant la voix, précaution inutile pour elle, mais comme s’il avait craint pour lui-même ce qu’il disait… si, par impossible, elle n’était pas aussi pure… »

… Et il s’arrêta, n’osant pas achever, ayant, cet abbé grand seigneur, non plus peur seulement de sa parole, mais de sa pensée.

— Oh ! mon frère ! dit mademoiselle de Percy avec un cri mélangé du sentiment de l’horreur et de l’impossibilité de la chose, en frappant le parquet d’un pied de reine Berthe, indigné… »

Et les deux Touffedelys elles-mêmes devenues des sensitives, car la bêtise a parfois de ces moments-là où elle devient sensible, avaient reculé leurs fauteuils avec une énergie de croupe vertueuse, qui disait combien la pensée de l’abbé les scandalisait.

L’abbé n’acheva pas… Il en avait assez dit. Le prêtre est toujours le plus profond des moralistes. Le regard, aiguisé par la confession, va toujours plus avant que celui des autres hommes. Le Zahuri, dit-on, voit le cadavre à travers les gazons qui le couvrent. Le prêtre, c’est le Zahuri de nos cœurs.

Il regarda le baron de Fierdrap, qui cligna, mais qui, lui aussi n’ajouta pas une syllabe. Ce fut un point d’orgue singulier. Le tonneau de Bacchus sonna deux heures. Les chiens de M. Mesnilhouseau ne hurlaient plus. Le silence, que ne fouettait plus la pluie, s’entassait au dehors et tombait dans ce salon, dont le feu était éteint et dont le grillon, cette cigale de l’âtre, que mademoiselle Sainte appelait un criquet, s’était endormi.

— Tiens ! dit le baron de Fierdrap, je n’ai pas pris mon thé, de toute cette histoire ! Il ouvrit sa théière et y plongea son nez. L’eau, à force de bouillir, s’était évaporée.

— Image de tout ! fit l’abbé très-grave. Allons-nous-en, Fierdrap ! laissons ces demoiselles se coucher. Nous avons fait une vraie débauche de causerie, ce soir.

— Il n’est pas tous les jours fête, dit le baron. Seulement, j’ai une diable d’envie d’être à demain. Puisque tu es sûr de l’avoir vu ce soir sur la place des Capucins, nous aurons peut-être demain des nouvelles du chevalier Des Touches. »

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