Le Chevalier Des Touches (page 5)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Chevalier Des Touches · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et ils s’en allèrent, mademoiselle de Percy ayant englouti sa vaste personne et son baril oriental sous son coqueluchon de tiretaine. L’abbé, qui avait plus raison que jamais de l’appeler « son gendarme, » lui prit le bras d’autorité, et lui chantonna à demi-voix, en traînant ses sabots par les rues, les premières paroles d’une chanson qu’il avait faite, un jour, pour elle :

Je connais un militaire

Qui va disant son bréviaire

Et qui, dans son régiment,

N’a qu’un soldat, seulement…

C’est une fille un peu fière !

Plan, r’lantanplan ! r’lantanplan, plan, plan !

Le baron avait allumé, comme l’abbé, sa lanterne, et tous les trois ils reconduisirent pompeusement jusqu’à son couvent mademoiselle Aimée, à laquelle, par déférence pour une telle pensionnaire, les Dames Bernardines avaient accordé la permission de rentrer tard. L’abbé, sa sœur et le baron étaient plus ou moins impressionnés par cette histoire d’un des héros de leur jeunesse, mais ils l’étaient moins à coup sûr qu’une autre personne qui était là, et dont je n’ai rien dit encore. Dans l’attention qu’ils donnaient à ce qu’ils disaient, ils l’avaient oubliée et j’ai fait comme eux… Cette autre personne n’était qu’un enfant, auquel ils n’avaient pas pris garde, tant ils étaient à leur histoire ! et lui, tranquille sur son tabouret, au coin de la cheminée, contre le marbre de laquelle il posait une tête bien prématurément pensive. Il avait environ treize ans, l’âge où, si vous êtes sage, on oublie de vous envoyer coucher dans les maisons où l’on vous aime ! Il l’avait été, ce jour-là, par hasard peut-être, et il était resté dans ce salon antique, regardant et gravant dans sa jeune mémoire ces figures comme on n’en voyait que rarement dans ce temps-là et comme maintenant on n’en voit plus ! s’intéressant déjà à ces types dans lesquels la bonhomie, la comédie et le burlesque se mêlaient, avec tant de caractère, à des sentiments hauts et grands ! Or, si elle vous a intéressé, c’est bien heureux pour cette histoire, car sans lui elle serait enterrée dans les cendres du foyer éteint des demoiselles de Touffedelys, dont la famille n’existe plus et dont la maison de la rue des Carmélites, à ces cousines de Tourville, est habitée par des Anglaises en passage à Valognes ; et personne au monde n’aurait pu vous la raconter et vous la finir ! puisque, vous venez de le voir, cette histoire n’était pas finie ! Mademoiselle de Percy ne l’avait pas achevée, et elle ne l’acheva jamais. Elle en était restée à cette rougeur sur laquelle l’abbé avait mis avec un seul mot une lumière qui avait révolté sa sœur. Mademoiselle de Percy avait foi en Aimée, et les sentiments de cette âme robuste ne chancelaient point. Aimée de Spens garda son secret, et mademoiselle de Percy garda son respect pour Aimée. Elle mourut, la croyant la Vierge-Veuve, comme elle l’appelait, digne d’entrer au ciel avec deux palmes, les deux palmes des deux sacrifices accomplis ! L’abbé, qui avait le tact d’un grand esprit, ne fit jamais une réflexion et ne parla jamais du chevalier Des Touches à mademoiselle de Spens, qui, ayant perdu les Touffedelys après mademoiselle de Percy, se cloîtra sans prendre le voile et ne sortit plus de son couvent.

Mais l’enfant dont j’ai parlé grandit, et la vie, la vie passionnée avec ses distractions furieuses et les horribles dégoûts qui les suivent, ne put jamais lui faire oublier cette impression d’enfance, cette histoire faite, comme un thyrse, de deux récits entrelacés, l’un si fier et l’autre si triste ! et tous les deux, comme tout ce qui est beau sur la terre et qui périt sans avoir dit son dernier mot, n’ayant pas eu de dénoûment ! Qu’était devenu le chevalier Des Touches ?… Le lendemain, sur lequel le baron de Fierdrap comptait pour avoir de ses nouvelles, n’en donna point. Nul dans Valognes n’avait connaissance du chevalier Des Touches, et cependant l’abbé n’était pas un rêveur qui voyait à son coude ses rêves comme mesdemoiselles de Touffedelys et Couyart. Il avait vu Des Touches. C’était donc une réalité. Il était donc passé par Valognes, mais il était passé… D’un autre côté, quelle était dans la vie de cette belle et pure Aimée de Spens cet autre mystère qui s’appelait aussi Des Touches ?… Deux questions suspendues éternellement au-dessus de deux images, et auxquelles, après plus de vingt années, vaincue par l’acharnement du souvenir, la circonstance répondit ! Qui sait ? À force de penser à une chose, on crée peut-être le hasard.

Le hasard m’apprit en effet, parce que je n’avais jamais cessé de penser à cet homme et de m’informer de son destin, qu’il vivait… et que mon grand abbé de Percy ne s’était pas trompé quand il l’avait vu et qu’il l’avait pris pour un fou. De Valognes, qu’il avait traversé, comme le roi Lear, par la pluie et par la tempête, revenant d’Angleterre, échappé à ceux qui le gardaient et le ramenaient dans son pays, il était allé tomber dans une famille qu’il avait épouvantée de la folie furieuse dont il était transporté. L’ambition trahie, les services méconnus, la cruauté du sort, qui prend parfois les mains les plus aimées pour nous frapper, tout cela avait fait de cet homme, froid comme Claverhouse, un fou à camisole de force, dont la vigueur irrésistible offrait le danger d’un fléau. On l’avait ténébreusement interné dans une maison de fous, où il vivait depuis plus de vingt ans. Je sus tout cela peu à peu, par lambeaux, comme on apprend les choses qu’on vous cache, mais quand je le sus, je me jurai de me donner la vue de cet homme, qu’une femme, qui l’avait connu, avait mis sa force d’impression à me peindre comme me l’eût peint un poète. L’état dans lequel je trouverais cet homme héroïque, mort tout entier et pourrissant dans le plus affreux des sépulcres : une maison de fous ! était une raison de plus pour m’en donner le spectacle. C’est si bon de tremper son cœur dans le mépris des choses humaines, et entre toutes, de la gloire qui gasconne avec ceux qui se fient à elle et qui croient qu’elle ne peut tromper !

Il fut donc un jour où je pus le voir, ce chevalier Des Touches, et raccorder dans ma pensée sa forme jeune, svelte et terrible, comme celle de Persée qui coupe la tête à la Gorgone, et la figure d’un vieillard, dégradé par l’âge, la folie, tous les écrasements de la destinée. Ce que je fis pour cela est inutile à dire, mais je pus le voir… Je le trouvai assis sur une pierre, car depuis longtemps il n’était plus fou à lier, dans une cour carrée, très-propre et très-blanche, avec des arceaux à l’entour. Depuis qu’il n’était plus méchant, on l’avait retiré des cabanons et on le laissait vaguer dans cette cour, où des paons tournaient autour d’un bassin, bordé de plates-bandes qui étalaient des nappes de fleurs rouges. Il les regardait, ces fleurs rouges, avec ses yeux d’un bleu de mer, vides de tout, excepté d’une flamme qui brûlait là sans pensée, comme un feu abandonné où personne ne se chauffe plus. La beauté de la belle Hélène, de cet homme qui avait été plus célestement beau que la belle Aimée, avait dit mademoiselle de Percy, était détruite, radicalement détruite, mais non sa force. Il était encore vigoureux, malgré l’épuisement de vingt ans de folie, qui auraient consumé tout homme moins robuste. Il était vêtu tout en molleton bleu, avec des boutons d’os, et un foulard de Jersey au cou, comme un matelot, et c’était bien cela ; il avait l’air d’un vieux matelot, qui attend à terre et qui s’y ennuie. Le médecin me dit que l’âge venant et les furies ayant été remplacées par de la démence, le désordre le plus profond et le plus irrémédiable s’était fait dans ses facultés ; qu’il se croyait gouverneur de ville, âgé de deux mille ans, et que certainement je n’en tirerais pas un éclair de lucidité. Mais je n’y allai point par quatre chemins, et, d’emblée, je lui dis brusquement :

— C’est donc vous, chevalier Des Touches !

Il se leva de son arceau, comme si je l’eusse appelé, et m’ôtant sa casquette de cuir verni, il me montra un crâne chauve et lisse, comme une bille de billard…

— C’est singulier, dit le docteur, je n’aurais jamais pensé qu’il eût répondu à son nom, tant il a perdu la mémoire !

Mais moi que ceci animait :

— Vous souvenez-vous, lui dis-je à bout portant, de votre enlèvement de Coutances, monsieur Des Touches ?…

Il regardait dans l’air comme s’il y voyait quelque chose…

— Oui, dit-il, cherchant un peu. Coutances ! et, ajouta-t-il sans chercher, et le juge qui m’a condamné à mort, le coquin de… !

Il le nomma. C’était encore un nom porté dans la contrée, et son œil bleu de mer darda un rayon de phosphore et de haine implacable !

— Et d’Aimée de Spens, vous en souvenez-vous ? fis-je encore coup sur coup, craignant que le fou ne revînt, et voulant frapper de ce dernier souvenir sur le timbre muet de cette mémoire usée qu’il fallait réveiller ! »

Il tressaillit.

— Oui, encore aussi ! fit-il, et ses yeux avaient comme un afflux de pensées. — Aimée de Spens, qui m’a sauvé la vie ! La belle Aimée ! »

Ah ! je tenais peut-être l’histoire que mademoiselle de Percy n’avait pas finie !… Et cette idée me donna la volonté magnétique qui dompte une minute les fous et les fait obéir.

— Et comment s’y prit-elle pour cela, monsieur Des Touches ? Allons, dites !

— Oh ! dit-il (je lui avais enfin passé mon âme dans la poitrine, à force de volonté !), nous étions seuls à Bois-Frelon, vous savez ?… près d’Avranches… Tout le monde parti… Les Bleus vinrent comme ils venaient souvent, à petits pas… Ils cernèrent la maison… C’était le soir. Je me serais bien fait tuer, risquant tout, tirant par les fenêtres comme à la Faux, mais j’avais mes dépêches. Elles me brûlaient…. Frotté attendait. Ils l’ont tué, Frotté, n’est-ce pas vrai ?… »

Je tremblai que l’idée de Frotté ne l’entraînât trop loin de ce que je voulais qu’il me dît.

— Tué, fusillé ! lui dis-je. Mais Aimée ! »

Et je lui secouai durement le bras !

— Ah ! reprit-il, elle pria Dieu… entr’ouvrit les rideaux pour qu’ils la vissent bien… C’était l’heure de se coucher… Elle se déshabilla. Elle se mit toute nue. Ils n’auraient jamais cru qu’un homme était là, et ils s’en allèrent ! Ils l’avaient vue… Moi aussi… Elle était bien belle… rouge comme les fleurs que voilà ! désignant les fleurs du parterre. »

Et son œil redevint vide et atone, et il se remit à divaguer.

Mais je ne craignais plus sa folie. Je tenais mon histoire ! Ce peu de mots me suffisait. Je reconstituais tout. J’étais un Cuvier ! Il était donc vrai, l’abbé avait tort. Sa sœur avait raison. La veuve de M. Jacques était toujours la Vierge-Veuve. Aimée était pure comme un lis ! Seulement elle avait sauvé la vie à Des Touches, comme jamais femme ne l’avait sauvée à personne… Elle la lui avait sauvée, en outrageant elle-même sa pudeur. Quand, à travers la fenêtre, les Bleus virent, du dehors où ils étaient embusqués, cette chaste femme qui allait dormir et qui ôtait, un à un, ses voiles, comme si elle avait été sous l’œil seul de Dieu, ils n’eurent plus de doute. Personne ne pouvait être là, et ils étaient partis ; Des Touches était sauvé ! Des Touches qui, lui aussi, l’avait vue, comme les Bleus… qui, jeune alors, n’avait peut-être pas eu la force de fermer les yeux pour ne pas voir la beauté de cette fille sublime, qui sacrifiait pour le sauver le velouté immaculé des fleurs de son âme et la divinité de sa pudeur ! Prise entre cette pudeur si délicate et si fière et cette pitié qui fait qu’on veut sauver un homme, elle avait hésité… Oh ! elle avait hésité, mais, enfin, elle avait pris dans sa main pure ce verre de honte et elle l’avait bu. Mademoiselle de Sombreuil n’avait bu qu’un verre de sang pour sauver son père ! Depuis, peut-être, Aimée avait souffert autant qu’elle ? Ces rougeurs, quand Des Touches était là, et qui la couvraient tout entière à son nom seul, qui ne l’avaient jamais inondée d’un flot plus vermeil que le jour où mademoiselle de Percy avait dit, sans le savoir, le mot qui lui rappelait le malheur de sa vie : « Des Touches sera votre témoin ! » ces rougeurs étaient le signe, toujours prêt à reparaître, d’un supplice qui durait toujours dans sa pensée, et qui, à chaque fois que le sang offensé la teignait de son offense, rendait son sacrifice plus beau !

J’avoue que je m’en allai de cette maison de fous, ne pensant plus qu’à Aimée de Spens. J’avais presque oublié Des Touches…. Avant de sortir de sa cour, je me retournai pour le voir… Il s’était rassis sous son arceau, et, de cet œil qui avait percé la brume, la distance, la vague, le rang ennemi, la fumée du combat, il ne regardait plus que ces fleurs rouges auxquelles il venait de comparer Aimée, et dans l’abstraction de sa démence, peut-être ne les voyait-il pas…

fin.

V La première expédition.

e château de Touffedelys, — continua mademoiselle de Percy, après un moment de silence ému, que les personnes qui l’entouraient avaient respecté, — n’était pas à beaucoup plus de trois heures de marche d’Avranches, pour un homme allant d’un bon pas. Entouré du côté de cette ville des masses profondes de ces grands bois, dans lesquels les chouans aimaient à se perdre pour se retrouver dans leurs clairières, et du côté opposé par ces espèces de dunes mouvantes nommées bougues, qui aboutissaient à la mer et à ces falaises dont les hautes et étroites jointures avaient été souvent, pour Des Touches et son esquif, des havres sauveurs ; ce château, qui avait le double avantage des bois et de la mer, fut choisi naturellement par les Douze comme point de retraite ou de refuge dans l’expédition qu’ils projetaient, et il fut convenu parmi eux qu’on y ramènerait le chevalier Des Touches, si on parvenait à l’enlever.

— Mais leurs noms, mademoiselle, leurs noms ! dit M. de Fierdrap qui, de curiosité et d’impatience, piétinait le parquet de son pied guêtré.

— Leurs noms ! baron ! répondit la conteuse, ah ! n’allez pas croire que je pense à vous les cacher ! Je suis trop heureuse de les dire. Il y a eu assez d’anonymes et de pseudonymes comme cela dans cette guerre de sublimes dupes que nous avons faite, et, par la mort-Dieu ! je n’en veux plus ! Croyez-le bien, vous m’en auriez laissé le temps qu’ils auraient tous trouvé leur place dans l’histoire que je vous raconte, mais puisque vous le désirez, je m’en vais vous les défiler, tous ces noms, tous ces grains d’un chapelet d’honneur qu’après moi ne dira plus personne ! Écoutez-les : C’étaient La Varesnerie, La Bochonnière, Cantilly, Beaumont, Saint-Germain, La Chapelle, Campion, Le Planquais, Desfontaines et Vinel-Royal-Aunis, qui n’était que Vinel, en son nom, mais qui s’appelait Royal-Aunis, du nom du régiment dans lequel il avait été officier. Les voilà tous, avec Juste Le Breton et M. Jacques ! Comme M. Jacques, dont le nom vrai s’est perdu sous le sobriquet de bataille, ils avaient tous aussi leur nom de guerre, pour cacher leur véritable nom et ne pas faire guillotiner leurs mères ou leurs sœurs, restées à la maison, et trop vieilles ou trop faibles pour faire, comme moi, la guerre avec eux.

En entendant ces noms, qui n’étaient pas tous des noms nobles cependant, prononcés par un sentiment si profond qu’il donnait presque à cette vieille fille, coiffée de son baril de soie jaune et violet, la majesté d’une Muse de l’histoire, l’abbé de Percy et M. de Fierdrap eurent, d’instinct de sang, le même mouvement de gentilshommes. Ils ne pouvaient pas se découvrir, puisqu’ils étaient tête nue, mais ils s’inclinèrent à ces noms d’une troupe héroïque, comme s’ils avaient salué leurs pairs.

— Par la pêche miraculeuse ! clama le baron de Fierdrap, il me semble que j’en connais plusieurs, de ces noms-là, mademoiselle ! Et même, — ajouta-t-il, tombant dans la rêverie et comme cherchant dans le fouillis de ses souvenirs, — et même aussi je crois avoir rencontré, je ne sais plus trop où, plusieurs de ceux qui les portèrent. La Varesnerie, Cantilly, Beaumont, je les ai connus. Seulement lorsque je les ai rencontrés, ni allusion, ni mot d’eux ou de personne ne m’a averti une seule fois que j’avais là, devant moi, de ces hardis partisans qui avaient délivré Des Touches !… Mais, mademoiselle, — fit-il encore en se ravisant, — je vous demande pardon, je n’y pensais pas… En fait de héros, les chouans comptaient donc treize à la douzaine, puisque vous n’avez pas dit votre nom parmi le nom des Douze, et que pourtant vous en étiez.

— Non, répondit la vieille historiographe sans plume, et qui ne l’était que de bec, je n’en étais pas, monsieur de Fierdrap. Je ne fus point de la première expédition des Douze ; je n’ai été que de la seconde, et vous saurez pourquoi tout à l’heure, si vous me permettez de continuer.

La première ne parut d’abord douteuse à personne. On ne comptait, pour toute garnison à Avranches, que ce bataillon de Bleus, qui avaient pris Des Touches et l’avaient amené à la prison de cette ville, la plus rapprochée de l’endroit où ils l’avaient surpris et capturé, car, vertu de ma vie ! lorsqu’on parle de ce Des Touches, qui valait bien dans ce moment-là le prix d’un vaisseau de ligne pour le roi de France, on peut bien, ma foi ! dire capturé. Des Touches n’était pas un simple prisonnier, c’était une capture ! Juste Le Breton se cassait la tête pour savoir comment ils avaient pu le prendre, lui, ce Samson sans Dalila ! lui, la Guêpe, lui, le farfadet ! Mais le fait était là… Il avait été pris ! Juste disait l’avoir vu entrer dans Avranches, porté au centre du bataillon des Bleus massés autour de lui, armes chargées. Il l’avait vu ayant aux poings des chaînes en fer au lieu de menottes, bâillonné avec une baïonnette qui lui coupait les coins de la bouche ; durement couché sur une civière de fusils, aux canons desquels on l’avait bouclé avec des ceinturons de sabre, et moins fou de fureur de tous ces supplices que de sentir contre son visage le contact du drapeau exécré de la République, dont, en marchant, ces Bleus insolents souffletaient, pour l’humilier, son front terrible. Certes, de tels gens défendraient avec acharnement le chevalier Des Touches contre ceux qui tenteraient de le leur reprendre ; mais il n’y avait en somme, avec eux, qu’une brigade de gendarmerie et une garde nationale mal armée, qui comptait, disait-on, un grand nombre de royalistes dans ses rangs. Enfin ce qui donnait surtout à nous autres le grand espoir de réussir, c’est qu’il allait y avoir le lendemain, à Avranches, une grande foire de bœufs et de chevaux qui durait trois jours, et que, d’une vingtaine de lieues à l’entour, il viendrait s’emplir et s’accumuler, dans cette petite ville proprette, une masse compacte de bêtes et de gens, qui rendrait la surveillance d’une police bien plus difficile, et qui devait augmenter épouvantablement le désordre à l’aide duquel on voulait exécuter l’enlèvement. Il s’agissait, en effet, de provoquer une de ces rixes qui sont contagieuses, qui finissent par entraîner les plus calmes dans la violence électrique de leur tourbillon. Les Douze eurent bientôt leur plan fait… Ils quittèrent Touffedelys un à un, et gagnèrent Avranches par les bois. Pour n’être pas reconnus, ces hommes suspects, et déconcerter l’œil allumé des espions de la République, ils avaient résolu d’entrer dans la ville par douze côtés différents, habillés en blatiers, vêtus comme eux de vareuses blanches et coiffés de ces grands chapeaux, dits couvertures à cuve, qui engloutissent une figure comme dans l’ombre d’une caverne. Ils les avaient saupoudrés de fleur de farine.

« — Puisque nous ne pouvons pas porter l’autre, ce sera toujours une espèce de cocarde blanche, à laquelle nous nous reconnaîtrons dans la foule, avait dit Vinel-Royal-Aunis. »

Il n’y avait pas eu moyen d’emporter des fusils ou des carabines. Mais quelques-uns d’entre eux avaient glissé dans une ceinture, sous leur vareuse blanche, des couteaux et des pistolets… Tous, du reste, tous s’étaient ceints, de l’épaule à la hanche, de ce redoutable fouet des blatiers, lesquels ont presque toujours deux ou trois chevaux chargés de sacs de blé ou de farine à conduire ; arme effroyable, au manche durci au feu, faite de lanières de cuir tressées, avec une mordante courgée de six pouces, dont chaque coup creusait un sillon, et, à la main, ils avaient le pied de frêne familier à toute main normande, le bâton-massue de la Normandie, avec lequel des hommes de ce poignet et de cette vaillance auraient pris, Dieu me damne ! des pièces de canon !

C’est armés ainsi que nous les vîmes partir. Ils s’égrenèrent et disparurent isolément dans les bois, comme s’ils allaient à la pipée. Et ils y allaient en effet, à une pipée sanglante ! M. Jacques partit le dernier. Ses blessures, son amour pour Aimée, la pensée mystérieuse qui semblait lui manger le cœur, — car pourquoi être triste comme il l’était, avec l’amour d’Aimée, avec la possession certaine de cette merveille d’âme et de corps qui lui avait juré d’être sa femme à son retour ? — toutes ces choses avaient-elles énervé l’énergie, prouvée en tant de rencontres par M. Jacques ?… Sa belle fiancée alla le conduire à plus d’une demi-lieue dans les bois, jusqu’à ce vieil abreuvoir, où une source claire bleuissait sur un fond d’ardoises et qu’on appelait « la Fontaine-aux-Biches », parce qu’entre deux battements de cœur et dans le crochet d’une course forcée, les biches venaient en aspirer, en frissonnant, l’eau frissonnante. Quand Aimée revint seule à Touffedelys, ah ! elle fut bien de Spens !… Elle fut bien d’une race où les femmes ne pleurent pas, parce que les hommes sont à la guerre ! Nous ne lui surprîmes pas une larme, mais son front d’aurore était devenu pâle comme l’écorce d’un bouleau. J’en eus plus pitié que les autres. Vous savez, j’étais la chirurgienne-major. Je savais toucher les blessures. Pour donner de la force à ce cœur qui saignait et ne se plaignait pas, je lui dis sans savoir ce que je disais, et comme si j’avais eu le sort dans ma main, mais ce n’est jamais qu’avec des mots insensés qu’on peut apaiser les âmes folles !

« — N’ayez peur, Aimée ! dans quatre jours, ils seront tous ici pour votre mariage, et Des Touches sera votre témoin ! »

Dieu de ma vie ! à ce mot de témoin, de la pâleur de l’ivoire vert son teint passa comme un éclair à la pourpre d’un incendie. Son front, sa joue, son cou, ce qu’on apercevait de ses épaules, jusqu’à la raie nacrée de ses étincelants cheveux d’or, tout s’infusa, s’inonda de ce subit vermillon de flamme ; et c’était à se demander si tout ce qu’on ne voyait pas de sa personne se colorait comme ce qu’on voyait, tant cette rougeur semblait partout ! tant elle en était immergée !

C’était toujours la même question. Pourquoi rougissait-elle ?… Mort de mon âme ! me dis-je en moi-même, je ne suis guère qu’un homme manqué, et on le voit à ma figure ; mais homme manqué ou non, je veux bien que le diable m’emporte sans confession, si je suis assez femme pour comprendre cela.

— Eh ! eh ! dit l’abbé, je suis obligé de t’avertir que tu n’es plus au temps de tes dragonnades au clair de lune, et que tu continues à jurer comme un dragon, mademoiselle ma sœur !

— Influence des temps de guerre civile sur les époques calmes ! — répondit-elle avec une brusquerie comique, en riant dans ses moustaches grises ébouriffées… — Tu es plus sévère que le curé d’Aleaume, l’abbé ! Est-ce que je ne me suis pas battue, assez de temps, en l’honneur de Dieu et de sa sainte Église, pour qu’il ne puisse me passer très-bien de mauvaises habitudes, contractées à son service, et qu’il ne s’en formalise pas ?…

— Vous me rappelez, mademoiselle, dit alors M. de Fierdrap, le mot fameux de Louis XIV après la bataille de Malplaquet : « J’avais, dit-il, rendu à Dieu assez de services pour avoir le droit d’espérer qu’il se conduirait mieux avec moi. »

— Et il ne fut jamais, repartit vivement l’abbé, meilleur chrétien que quand il a dit cela, Louis XIV ! c’est moi qui te le certifie, Fierdrap, moi, qui suis un ancien docteur de Sorbonne ! La foi sincère a souvent de ces familiarités avec Dieu, que des sots prennent pour des irrévérences ridicules, et des âmes de laquais ou de philosophes pour de l’orgueil. Laissons jaboter ces gens-là. Mais entre nous autres gentilshommes, à qui le respect pour le roi n’a jamais ôté, que je sache, l’aisance avec le roi…

— C’est toi qui interromps maintenant ! fit M. de Fierdrap, enchanté de rendre sa petite leçon à l’abbé et de lui couper sa théorie ; laisse donc ta théologie et ta Sorbonne, et vous, mademoiselle, ajouta-t-il avec une déférence flatteuse, puisque c’est pour moi particulièrement que vous racontez cette histoire, je vous écoute de mes deux oreilles, et je regrette de n’en avoir pas quatre à vous offrir ; daignez continuer !

Elle fut flattée et se panacha, et les ciseaux ayant un peu battu aux champs sur le guéridon de vieille laque, elle reprit :

— Aimée rentra bientôt dans sa pâleur d’âme en peine. Elle devait, en effet, plus souffrir que nous pendant les trois jours qui suivirent le départ des Douze. Nous ! nous n’avions pour les Douze, et même pour le chevalier Des Touches, que le genre d’affection et de sympathie qu’on a, quand on est femme et jeune, pour de nobles jeunes hommes dévoués à leur cause, une cause qui représentait l’honneur, la religion, la royauté, cette triple fortune de la France, et qui pour elle s’exposaient journellement à mourir. Nous avions pour ces Douze l’intérêt véhément qu’on se porte entre gens de même parti et de même drapeau ; mais enfin nos cœurs n’étaient pas pris comme celui d’Aimée et le coup de fusil d’un Bleu ne pouvait pas y atteindre à travers un autre cœur ! Nous nous préoccupions sans doute de l’événement qui devait se produire à Avranches, nous en attendions l’issue avec anxiété, moi, surtout, dont le sang a toujours été turbulent dans mes grosses veines, quand il s’est agi de coups à donner et à recevoir !

Mais ce n’étaient pas là, ce ne pouvaient pas être les transes d’Aimée. Elle ne les disait pas. Elle engloutissait ses tortures dans ce cœur qui a tout englouti ; mais je les devinais à la fièvre de ses mains brûlantes, au feu sec de ses regards. Une fois, pendant ces jours d’alarme où nous vivions dans l’ignorance et l’incertitude sur le destin de nos amis, je fus obligée de lui arracher son feston, car elle coupait avec ses ciseaux dans la chair de ses doigts, croyant couper autour de sa broderie, et le sang coulait sur ses genoux sans qu’elle sentît, dans sa préoccupation hagarde, qu’elle se massacrait ses belles mains ! Je finis par ne plus la quitter. Nous ne nous parlions pas, mais nous restions les mains étreintes à nous regarder fixement dans les yeux. Nous y lisions la même pensée, la question éternelle de l’inquiétude : « À présent que font-ils ? » cette question à laquelle on ne répond jamais, car si on pouvait y répondre, on ne la ferait pas, et ce ne serait plus l’inquiétude ! À quel travail de vrille cet horrible sentiment ne se livre-t-il pas dans nos cœurs ? Pour nous soustraire à ce rongement perpétuel, à ce creusement sur place, qu’on croit diminuer en s’agitant, nous allions ensemble sur la route qui passait au pied du château de Touffedelys, espérant y rencontrer quelque roulier, quelque marchand forain, quelque voyageur quelconque qui nous donnerait des nouvelles, qui nous parlerait de cette foire d’Avranches où se jouait un drame qui, pour nous, pouvait être une tragédie ! Mais ce mouvement que nous nous donnions était inutile.

Ceux qui, des paroisses circonvoisines, avaient eu affaire à la foire étaient passés et ils n’en revenaient pas encore ! Les routes étaient désertes. On ne voyait poindre personne au bout de leur long ruban blanc solitaire. Nulle âme qui vive n’apparaissait sur cette ligne droite qui s’enfonçait dans le lointain, et ne venait nous dire ce qui se faisait tout là-bas, derrière l’horizon, du côté de cette ville dont on n’apercevait rien dans les fumées de l’éloignement, et d’où nous croyions quelquefois, à l’intensité de notre attention, à l’effort de nos oreilles pour recueillir la moindre des ondes sonores qui agitait l’espace, entendre sonner et bourdonner comme un bruit vague de cloches lointaines ! Illusion de nos sens qui nous trompaient à force de se tendre ! Il n’y avait pas même de cloches en ce temps-là. On les avait descendues de tous les clochers, et on les avait fondues en canons pour la République. On ne sonnait donc pas, ce n’était donc pas le tocsin. Nous rêvions, les oreilles nous tintaient. Et si la générale battait, la générale, ce tocsin du tambour ! il nous était impossible d’en démêler les sons contre le vent, à cette distance, au milieu de tous ces bruissements d’insectes et de ces mille fermentations de la terre qui semble sursurrer, sous nos pieds, à certains jours chauds, et nous étions dans ces jours-là ! Ah ! nous nous dévorions… moi, de curiosité, elle, d’angoisse. Lasses d’écouter à fleur de sol, et de regarder sur cette route abandonnée et muette, allongée platement dans son immobile poussière, nous voulions parfois écouter et voir mieux, écouter de plus haut et voir plus loin, et nous montions alors sur la plate-forme la plus élevée des tourelles, et nous regardions de là, oh ! nous regardions de tous nos yeux ! Mais nous avions beau les allonger et les écarter sur les longs massifs de bois qui s’étendaient indéfiniment du côté d’Avranches, nous ne voyions jamais que des abîmes de feuillage, que des océans de verdure, sur lesquels le regard lassé se perdait… De l’autre côté, entre deux récifs, c’était la mer bleue s’étendant lentement comme une huile lourde sur la grève silencieuse, sans une seule voile qui piquât d’un flocon blanc et animât son azur monotone ! Et ce calme de tout, pendant que nous étions si agitées, redoublait nos agitations, agaçait nos nerfs par cette indifférence des choses, et, par moments, nous jetait dans l’état suraigu qui doit précéder la folie !

La nuit même, nous restions perchées sur le haut de notre tourelle, cet observatoire d’où l’on ne voyait rien, si ce n’est le ciel, que nous ne regardions seulement pas ! genre de supplice auquel nous revenions, parce qu’à chaque instant, nous nous imaginions qu’il allait cesser. Le soir du deuxième jour de cette foire d’Avranches, qu’on appelait, je crois, la Saint-Paterne, et qu’ils ont pu, depuis, appeler la Flambée, nous vîmes, en tressaillant, monter à l’horizon une longue flamme rouge, et des tourbillons de fumée épaisse, apportés par le vent, déferlèrent et s’étagèrent sur la cime des bois que la lune tranquille éclairait.

— Aimée, lui dis-je, c’est le feu ! Nos hommes brûleraient-ils Avranches pour ravoir Des Touches ? Il vaut bien Avranches ! Ce serait beau !

Nous écoutâmes… et, pour cette fois, nous crûmes entendre, mais nous avions la tête montée, des cris indistincts, et comme une masse de sons confus qui seraient sortis d’une ruche immense ! Mon oreille de chouanne exercée, car j’avais déjà fait la guerre et je me connaissais à la musique de la poudre, cherchait à distinguer les coups de fusil sur la basse continue de ce grand tumulte éloigné et assourdi par l’éloignement ; mais, tonnerre de Dieu ! je n’étais sûre de rien… Je ne distinguais pas ! Je m’étais penchée sur la plate-forme ! J’avais mis la tête hors de mon capuchon granvillais, que j’avais pris contre le froid de la nuit pour monter si haut, et tête nue, l’oreille au vent, l’œil à la flamme qui se réverbérait en tons d’incarnat dans les nuées, calculant que si c’était Avranches qui brûlait, dans deux heures, pas une minute de plus, le temps juste pour revenir à Touffedelys, ils y seraient de retour, vainqueurs ou vaincus, je le dis vivement à Aimée…

« J’avais calculé avec une précision militaire. Juste deux heures après…, nous haletions toujours sur notre plate-forme, et nous voyions s’éteindre le feu lointain, ce feu qui n’était pas l’incendie d’Avranches, car Avranches à brûler aurait demandé plus de temps, voilà que tout à coup nous entendîmes sous nos pieds, au bas de la tourelle, le hou-hou mesuré de la chouette, et, magie de l’amour ! Aimée reconnut tout de suite de quelles paumes de mains était parti ce hou-hou, qui me parut sinistre, à moi, tant il était plaintif ! et qui lui parut joyeux et triomphant à elle, parce qu’il lui annonçait l’homme qui était devenu sa vie, et qui lui rapportait la sienne !

— C’est lui ! s’écria-t-elle, et nous descendîmes de la tourelle avec la rapidité de deux hirondelles qui plongent d’un toit vers le sol.

Et en effet, c’était M. Jacques ! M. Jacques, le visage noirci, les cheveux brûlés, l’air d’un démon ou plutôt d’un damné, échappé de l’enfer, car les démons y restent…

— Ah ! lui dis-je, incorrigible, toujours prête à rire, même dans les malheurs ! parti blanc comme un sac de farine, revenu noir comme un sac de charbon !

— Oui, répondit-il en mordant sa lèvre, noir de deuil ! Le deuil de la défaite ! Le coup a manqué, mademoiselle… Il faut recommencer demain.

Le coup était manqué, et pourtant, — reprit la vieille chouanne animée de plus en plus et montrant une verve qui fit prendre à l’abbé son frère voluptueusement une prise de tabac, — pourtant l’affaire n’avait pas été mal menée, comme vous allez pouvoir en juger, monsieur de Fierdrap…

… C’est midi sonnant, au plus fort du tohu-bohu de la foire, que les Douze entrèrent dans Avranches. Ils y marchèrent d’abord vers le champ de foire, éparpillés, nonchalants, flânant, les bras ballants, guignant les sacs de blé ou de farine mis à cul sur le sol, déficelés et ouverts, pour que l’acheteur jugeât la marchandise, jouant leur rôle de blatiers qui ont le temps d’acheter, qui ne se pressent pas, qui attendent en vrais Normands que les prix fléchissent ; mais du fond de leurs grands chapeaux rabattus qui leur tombaient sur les épaules, se reconnaissant, se comptant, se coudoyant, et sentant le coude ami qui frémissait contre leur coude. Ils nous dirent plus tard ces détails et ces sensations… Il y avait, et cela leur parut de bon augure, un monde fou à la foire de cette année-là ! La ville encombrée était pleine de gens, d’animaux et de voitures de toute forme et de toute grandeur. Les auberges et les cabarets regorgeaient d’Augerons, de bouviers, de porchers qui amenaient leurs bêtes pour la foire, et dont les troupeaux s’amoncelaient dans les rues, rendant le passage impossible, bouchant la porte des maisons, menaçant les fenêtres des rez-de-chaussée, qu’on avait, dans beaucoup d’endroits, calfeutrées de leurs contrevents, par peur d’enfoncement des vitrages sous la corne de quelque bœuf en courroux ou la croupe reculante de quelque cheval effaré. Un instant retardées par leur accumulation aux angles des rues, au resserrement des venelles et aux tourniquets des carrefours, ces puissantes troupes de bœufs et de chevaux reprenaient bientôt leur marche lente sous les pieds de frêne de leurs conducteurs, et s’avançaient serrés si dru les unes contre les autres, qu’on eût dit un fleuve qui coulait. Le mouvement de ces masses de bêtes et de gens se faisait surtout dans un sens, dans la direction du champ de foire, qui était la place du marché, à l’un des angles de laquelle s’élevait la prison où était renfermé Des Touches.

Il semblait que ce fût là une circonstance menaçante pour le dessein des Douze, que cette foule épaisse qui, ceignant la prison de tous les côtés, augmentait naturellement la difficulté d’y pénétrer ou d’en sortir ; mais cela leur parut, au contraire, un heureux hasard, à ces énergiques cœurs, tournés à l’espérance ! Avec le génie des petites troupes résolues, n’avaient-ils pas toujours compté, pour faire leur coup, sur l’entremêlement du grand nombre, dont il est aisé de faire un chaos ? D’ailleurs, il y avait cela d’absolument bon dans cette circonstance de la situation de la prison sur le champ de foire, que le bataillon de Bleus qui y avait conduit Des Touches, et qui, tout à côté, s’y était bâti avec des planches un corps-de-garde, avait été obligé de transporter ce corps-de-garde à l’autre extrémité de la place et de dégager un endroit spécialement réservé aux chevaux de la foire, qu’on rangeait contre la longue muraille de la prison, dans toute sa longueur, et qu’on attachait par de gros anneaux en fer, scellés entre les fortes pierres… D’abord ces Bleus avaient fait des façons, vous vous en doutez bien, quand on leur avait signifié d’aller planter ailleurs leur corps-de-garde. Ils n’avaient qu’une idée, eux, c’est que Des Touches pouvait s’échapper ! Mais les tranquilles Normands qui, dans toute autre circonstance, pourraient s’en laisser imposer par répugnance pour le dérangement, conséquence de toute lutte, ne s’en laissent plus conter et ne craignent plus leur peine quand le moindre intérêt est en jeu, et sur-le-champ, voilà qu’ils redeviennent les âpres contendants connus, les chicaneurs terribles dont le cri de guerre sera jusqu’à leur dernier soupir : Gaignaige ! L’écurie en plein vent rapportait de l’argent à la ville. Puis c’était là une coutume autant qu’un péage. Coutume et péage, toute la Normandie tient dans ces deux mots ! Les Bleus virent qu’ils ne seraient pas les plus forts…. Ils avaient dégagé la prison.

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