Le Chevalier Des Touches (page 9)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Chevalier Des Touches · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce ne fut pas long, ce silence… Un pizzicato de violon s’entendit, et passa par la porte à moitié ouverte. Maigre et aigre, c’était une chanterelle qui s’éveillait sous une main qui dormait encore… une main de meunier qui a de la farine de son moulin dans les oreilles, et qui pour cela ne s’entend pas !

— « Quel bon air a ce moulin de la trahison ! dit Juste. Je ne suis pas surpris que Des Touches lui-même s’y soit trompé ! »

Cependant le pizzicato continuait, incertain, vague, endormi, et perceptible seulement à cause du profond silence de cette après-midi d’été et de ce moulin, qui semblait tourner dans le vide ! Il y avait vraiment de quoi vous faire partager cette sensation de somnolence dans laquelle évidemment se trouvait plongé ce meunier invisible, qui rêvait de jouer plutôt qu’il ne jouait !

C’est à ce moment d’une sensation unique pour moi, monsieur de Fierdrap, quand je pense à ce qui l’a suivi, que Des Touches, que nous attendions avec impatience, parut seul sur la piètre pelouse de cette hauteur. Il devançait les dix autres des Douze, mais il vit que nous étions là, Juste Le Breton et moi. Il nous fit le signe du silence. Il était sans armes et il avait les mains vides. Depuis que nous l’avions quitté, il n’avait pas arraché dans une haie de quoi se faire seulement un bâton !

Il ouvrit la porte au loquet du moulin et entra… Nous n’entendîmes plus le pizzicato… cela s’arrêtant comme une montre qui faisait, il n’y a qu’une minute, tac, tac, et qui ne va plus…

— Eh bien, ni toi non plus ! dit l’abbé à sa sœur, qui s’était arrêtée, humant l’impression qu’elle produisait, car elle voyait bien qu’elle en produisait une sur M. de Fierdrap et sur son frère. — Va donc, ma sœur. Va donc ! et ne nous brûle pas à petit feu.

— Ce sont nos amis, » fit Juste Le Breton, qui les vit venir, reprit-elle, à cet instant que je puis appeler suprême à présent, mais qui n’était alors rempli que d’une anxiété sans nom.

Quand ils arrivèrent sur la hauteur et qu’ils nous aperçurent :

— Nous venons au rendez-vous, dit La Varesnerie. Où est le chevalier ?

— Le voici ! » lui répondis-je, attendu que depuis qu’il était dans le moulin, mes yeux n’avaient cessé de rester braqués sur la porte laissée ouverte derrière lui.

Il en sortait. Mais pouvait-on dire qu’il était avec quelqu’un ? Il tenait par le cou, dans ses deux mains dont il lui faisait une cravate, le meunier du moulin bleu, grand et pansu, et qu’il traînait ainsi après lui, dans la poussière.

— Diable ! fit Desfontaines, toujours Vinel-Aunis ; le moulin n’est plus bleu tout seul, c’est aussi le meunier ! »

Quand Des Touches parut sur le sol du moulin silencieux, d’où personne ne sortit que lui et ce meunier, qui ne semblait pas peser aux mains qui l’agrafaient, nous crûmes que c’était fini… qu’il l’avait tué, et c’était déjà assez tragique, n’est-ce pas, baron ? Mais, bah ! nous allions avoir tout à l’heure un bien autre tragique sous les yeux !

Le meunier s’était évanoui sous les serres de Des Touches. — Son sang, — c’était comme un tonneau plein jusqu’à la bonde que cet homme apoplectique, — son sang l’étouffait, mais il vivait sans connaissance et le chevalier Des Touches, qui connaissait la proportion de la force de son effort à la force de son ennemi, le chevalier des Touches savait que cet homme immobile vivait…

— Messieurs, dit-il, c’est le traître, c’est le Judas qui m’a livré aux Bleus ! Tout ce qui a été massacré à Avranches, Vinel-Aunis probablement tué, M. Jacques, frappé cette nuit et enterré par vous ce matin, et quinze jours où ils m’ont fait boire l’outrage comme l’eau et dévorer comme du pain les plus infâmes traitements, tout cela doit être mis au compte de cet homme que voilà, et dont le supplice m’appartient… »

Nous écoutions, croyant qu’il allait faire appel à nos carabines, mais il tenait toujours, dans ses mains fermées, le cou de cet homme, dont le corps pendait sur le sol et dont il avait la tête énorme appuyée sur sa cuisse, comme si c’eût été un tambour.

— Messieurs, reprit-il, il avait peut-être, avec la lucidité du sang-froid qu’il gardait au milieu de tout cela, vu quelques-unes de nos mains se crisper sur le canon des carabines, gardez votre poudre pour des soldats… Souvenez-vous, monsieur de La Varesnerie, que je n’ai voulu les Douze de la Délivrance que pour être les témoins de la Justice ! Moi seul, je me charge du châtiment… Pierre le Grand, qui me valait bien, que je sache, a été souvent, dans sa vie, à la même minute, le juge et le bourreau. »

Nul de nous, qui l’entendions et qui le regardions, ne comprenions ce qu’il voulait faire ; mais pour tenter seulement de faire ce à quoi il pensait, il fallait être un miracle de force…, il fallait être ce qu’il était !… Il resta, d’une main tenant cette tête de taureau du meunier et il la plaça entre ses deux genoux, en montant brutalement à cheval sur sa nuque… Nous crûmes qu’il allait la luxer. Mais ce n’était pas cela encore, monsieur de Fierdrap ! Ce meunier avait une ceinture, une de ces ceintures comme en portent encore les paysans de Normandie ; tricots flexibles et forts, qui soutiennent les reins de ces hommes de peine, et nous dîmes : « Il va l’étrangler ! » en lui voyant dénouer cette ceinture de son autre main ; mais à chaque geste, nous nous trompions !

Non, ce fut quelque chose d’inattendu et de stupéfiant ! Il prit, ayant l’homme entre les genoux, une des ailes du moulin qui passait et il l’arrêta net dans son passage ! Ce fut si magnifique de force, que nous nous écriâmes…

Il tenait toujours son aile avec ses deux mains.

— On vous cite, monsieur Juste Le Breton, lui dit-il, comme un des plus forts poignets de tout le Cotentin. Eh bien, seriez-vous homme à me tenir une seule minute cette aile de moulin que je viens d’arrêter ?… »

Juste ne résista pas. Des Touches le saisissait par son amour, son idolâtrie de sa force, par cet enivrement de la Force dont il a été puni plus tard en tombant sous une blessure de rien… Juste prit avec orgueil l’aile du moulin des mains du chevalier, et, sous le coup de cette rivalité qui décuple les forces humaines, il la contint ! Il la contint pendant le temps que Des Touches lia avec sa ceinture le meunier qu’il avait couché sur toute la longueur de cette aile, laquelle, dès qu’elle ne fut plus contenue, reprit son grand mouvement, mesuré et silencieux,

Ah ! c’était là un carcan étrange ! n’est-il pas vrai, baron ? une exposition comme on n’en avait jamais vue que cet homme lié sur son aile de moulin, qui tournait toujours ! Le mouvement, l’air qu’il coupait en décrivant ainsi dans les airs le grand orbe de cette aile, qui l’y faisait monter tout à coup pour en redescendre, et en redescendre pour y monter encore, le firent revenir à lui. Il rouvrit les yeux. Le sang qui menaçait de lui faire éclater la face comme le vin trop violent fait éclater le muid, retomba le long de son corps et il pâlit… Des Touches eut un mot de marin.

— C’est le mal de mer qui commence, fit-il cruellement. »

Le meunier, qui avait d’abord ouvert les yeux, les referma comme s’il eût voulu se soustraire à l’horrible sensation de cet abîme d’air qu’il redescendait sur l’aile, l’implacable aile de ce moulin, remontant éternellement pour redescendre, et redescendant pour remonter… Le soleil qui brillait en face dut mêler la férocité de son éblouissement à la torture de cet étrange supplicié, qui allait ainsi par les airs ! Le malheureux avait commencé par crier comme une orfraie qu’on égorge, quand il avait repris connaissance ; mais bientôt il ne cria plus… Il perdit l’énergie même du cri… l’énergie du lâche ! et il s’affaissa sur cette toile blanche de l’aile du moulin, comme sur un grabat d’agonie. Je crois vraiment que ce qu’il souffrait était inexprimable… Il suait de grosses gouttes que l’on voyait d’en bas reluire au soleil sur ses tempes… Ces messieurs regardaient les yeux secs, la lèvre contractée, impassibles… Mais moi, monsieur de Fierdrap (et mort Dieu ! c’était pour la première fois de ma vie), je sentais que je n’étais pas tout à fait aussi homme que je le croyais ! Ce qu’il y avait de femme cachée en moi s’émut, et je ne pus m’empêcher de dire à ce terrible vengeur de chevalier Des Touches :

— Pour Dieu, chevalier, abrégez un pareil supplice. »

Et je lui tendis ma carabine, à lui qui était désarmé !

— Pour Dieu donc et pour vous, mademoiselle ! répondit-il. Vous avez fait assez cette nuit même, pour que je ne puisse vous rien refuser. »

Et, se plaçant bien en face, à trente pas, avec l’adresse d’un homme qui tuait au vol les hirondelles de mer dans un canot que la vague balançait comme une escarpolette, il tira son coup de carabine si juste, quand l’aile du moulin passa devant lui, que l’homme étendu sur cette cible mobile fut percé d’outre en outre, dans la poitrine.

Le sang ruissela sur la blanche aile qu’il empourpra et un jet furieux qui jaillit comme l’eau d’une pompe, de ce corps puissamment sanguin, tacha la muraille d’une plaque rouge. Il n’avait pas menti, le chevalier Des Touches ! Il venait de changer ce riant et calme Moulin bleu en un effrayant moulin rouge. S’il existe encore, ce moulin qui fut le théâtre du supplice d’un traître, dont la trahison dut avoir des détails que nous n’avons jamais sus, mais bien horribles pour rendre un homme si implacable, on doit l’appeler encore le Moulin du Sang… On ne sait plus probablement la main qui l’a versé ; on ne sait plus pourquoi il fut versé, ce sang qui tache ce mur sinistre, mais il doit y être, visible toujours, et il y parlera encore longtemps, dans un vague terrible, d’une chose affreuse qui se sera passée là, quand il n’y aura plus personne de vivant pour la raconter !

— C’était décidément un rude homme que la belle Hélène ! fit pensivement l’abbé.

— Le rude homme, mon frère, n’était pas encore apaisé après cette vengeance et ce supplice, continua mademoiselle de Percy. Nous crûmes qu’il l’était… il nous détrompa quelques instants après. Nous quittâmes ensemble cette hauteur pour retourner, les uns à Touffedelys, les autres où ils voudraient, puisque nous avions réussi dans notre seconde expédition. C’étaient les derniers pas que nous faisions en troupe. Comme l’avait dit cet exact chevalier Des Touches, le soleil n’était pas encore tombé sous l’horizon. Déjà loin sur les routes d’en bas, moi, qui marchais à côté de Juste Le Breton, je me retournai et je jetai un dernier regard sur la hauteur abandonnée. Le soleil, qui rougissait comme s’il eût été humilié de se baisser vers la terre, envoyait comme un regard de sang à ce moulin de sang… Le vent qui venait de la mer, de cette mer qu’allait tout à l’heure reprendre Des Touches, faisait tourner plus vite dans le lointain les ailes de ce moulin à vent qui roulait dans l’air assombri son cadavre, quand je crus voir de son toit pointu se lever des colonnettes de fumée. Je le dis dans les rangs.

— Il n’y a que le feu qui purifie, » dit Des Touches.

Et il nous apprit qu’il avait mis le feu dans l’intérieur du moulin, et le chouan, qui ne défaillait jamais en lui, ajouta avec le joyeux accent de la guerre :

— Ce sera de la farine de moins pour le dîner des patriotes ! »

Le feu avait couvé depuis que nous étions partis, et quand la flamme s’élança de l’amoncellement de fumée qui s’était fait tout à coup sur la hauteur et qui l’avait cachée :

— « On allume des cierges pour les morts, dit Des Touches, voici le mien pour M. Jacques ! Cette nuit dans les brumes de la Manche, j’aimerai à en suivre longtemps la lueur. »

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