Le Chevalier Des Touches (page 8)
— Armons nos carabines, messieurs, et garde à nous ! dit M. Jacques.
— Et gare les balles ! dit Desfontaines. Ce n’est plus : gare l’eau ! »
Presque au même instant, une autre détonation plus âpre déchira plus cruellement l’air et fit vibrer l’espace.
— Ceci est la carabine de Juste Le Breton ! dit M. Jacques, qui la reconnut avec son oreille militaire.
Il n’avait pas prononcé ces mots, que Juste, lancé comme un tigre, tombait parmi nous, et nous disait de sa voix claire :
— Doublez le pas ! voici les Bleus ! »
Or, sachez ce qui s’était passé, monsieur de Fierdrap ! Le « Téméraire, » qui n’avait pas volé son nom, au lieu de poignarder la sentinelle, ainsi que l’instinct de la guerre l’avait fait croire à M. Jacques, l’avait portée vivante, à bout de bras, sous les arcades de la prison. Sûr de sa force, et aimant à jouer avec elle, il avait eu le dédain généreux de ne pas tuer cet homme, et il l’avait tenu dans l’impossibilité absolue de pousser un cri, tant de sa formidable main il l’avait étreint à la gorge ! et il était resté ainsi, l’étreignant, tout le temps que nous avions mis à enlever Des Touches. Du fond de son arceau et de ces ténèbres, il nous avait vus repasser dans la cour avec le prisonnier, et, pour nous donner le temps de faire sûrement notre retraite, il avait continué de maintenir la sentinelle dans cette situation, terrible pour tous les deux. Quand il nous crut assez loin de la prison pour n’avoir plus rien à craindre, il la lâcha et il pensa l’avoir étouffée. En effet, ruse ou douleur d’avoir senti si longtemps le carcan de cette main de fer, elle était tombée aux pieds de Juste, qui s’en alla. Mais, une fois parti, la sentinelle, fidèle à sa consigne, s’était relevée, avait ramassé son fusil et tiré pour appeler le corps de garde aux armes.
Juste était alors au haut de la rue Monte-à-regret.
— Ah ! pensa-t-il, j’ai fait une faute d’avoir épargné cette canaille, mais elle va la payer ! »
Et il redescendit la rue, et, à soixante pas, malgré le brouillard, il étendit roide mort la sentinelle qui rechargeait son arme, — et il prit sa volée pour nous rejoindre et nous avertir !
Mais le feu était à la poudre ! On entendait des roulements de tambour du côté du quartier de la ville que nous venions de quitter. Nous hâtions le pas.
Derrière nous, à l’extrémité d’une des rues que nous enfilions, nous vîmes une troupe que nous crûmes les gens du corps de garde, et c’étaient eux probablement. Ils s’avançaient avec précaution, car ils ne savaient pas notre nombre… Qui vive ! firent-ils en s’approchant, mais tous, excepté ceux qui portaient Des Touches, nous leur répondîmes par une décharge de carabines, qui leur dit, du reste, avec une clarté suffisante, que nous étions les Chasseurs du Roi !
Eux aussi tirèrent. Nous sentîmes le vent de leurs balles qui ricochèrent contre les murs, mais ne nous tuèrent personne. Il était évident pour nous, à la mollesse de leur poursuite, que ces hommes qui marchaient sur nous attendaient du renfort de la garnison réveillée, et cette circonstance nous donna de l’avance, et probablement nous sauva. Tout en marchant presque à la course, partout où nous apercevions un réverbère, d’un coup de feu il était cassé ! L’obscurité pleuvait donc dans ces rues étroites, où la plus forte troupe n’aurait pu déployer qu’un très-petit front. C’était là pour nous un avantage. Ceux qui portaient Des Touches étaient couverts par les neuf autres, qui de minute en minute se retournaient et tiraient, en se retournant. Nous touchions à la porte du faubourg de la ville, et il était temps ! Au centre de Coutances s’élevait un grand tumulte. On entendait distinctement les cris : Aux armes ! La ville était debout. Ceux qui, derrière nous, avançaient, ne prenaient que le temps de recharger leurs armes. À la dernière décharge qu’ils firent sur nous, fatalité ! M. Jacques s’abattit, après avoir deux fois tourné sur lui-même comme une toupie. J’étais près de lui quand il tomba.
— Oh ! son pressentiment ! » pensai-je.
Et l’idée d’Aimée me traversa le cœur.
— Est-il mort ? » dis-je à Juste Le Breton, qui l’avait relevé.
— Mort ou non, répondit-il, nous ne le laisserons pas aux Bleus, qui se vengeraient de nous en fusillant son cadavre ; » et, le levant de ses deux bras d’Hercule, il le coucha sur les épaules de ceux-là qui portaient Des Touches, lequel eut ainsi son camarade de pavois !
Vingt minutes après, la ville était déjà loin, noyée dans son brouillard et dans son bruit, et nous, en pleine campagne, avec notre double fardeau. Nous n’avions été ni traqués, ni coupés, mais nous allions l’être, si la rue du faubourg n’avait pas fini. Dans la campagne, le brouillard était encore plus épais que dans la ville. Une fois sortis des rues, les Bleus qui nous poursuivaient, ne pouvaient savoir la direction que nous allions prendre. D’ailleurs la campagne, le hallier, le buisson, les routes perdues, tout cela nous connaissait ! Nous étions des Chouans !
La Varesnerie, qui savait le pays par cœur, nous fit prendre par les terres labourées. Puis nous ouvrîmes une ou deux barrières fermées seulement avec des couronnes de bois tors et nous entrâmes dans des chemins qui ressemblaient à des ornières. Au bout de deux heures de marche à peu près, nous descendîmes dans un bas-fond où coulait une rivière au bord de laquelle était amarré un grand bateau destiné à charrier cet engrais que dans le pays on nomme tangue et qu’on tire au grelin, le long d’un chemin de halage, parallèle à la rivière dans toute sa longueur.
C’est dans ce grand bateau que ceux qui portaient Des Touches et M. Jacques les déposèrent, et c’est là que nous restâmes à attendre le jour, heureux d’avoir délivré l’un, mais le cœur glacé d’avoir perdu l’autre. Quand le jour vint nous prendre, nous pûmes juger de la blessure de M. Jacques. Il avait reçu une balle en plein cœur. Nous l’enterrâmes au bord de cette rivière inconnue, cet inconnu dont nous ne savions rien, sinon qu’il était un héros ! Avant de l’étendre dans la fosse que nous lui creusâmes avec nos couteaux de chasse, je coupai à son bras le bracelet que lui avait tressé Aimée, de ses cheveux plus purs que l’or, et dont le sang qui le couvrait allait faire pour elle une relique sacrée. Sans prêtres, loin de tout, nous lui rendîmes le seul honneur que des soldats puissent rendre à un soldat, en le saluant une dernière fois du feu de nos carabines, et en parfumant le gazon, sous lequel il allait dormir, de cette odeur de la poudre qu’il avait toujours respirée !
— Il n’est pas à plaindre, dit M. de Fierdrap, qui crut répondre à la pensée secrète de mademoiselle de Percy. — Il est mort de la mort d’un Chouan et il a été enterré au pied d’un buisson, comme un Chouan, sa vraie place ! tandis que Des Touches, que l’abbé vient de voir sur la place des Capucins, est probablement fou, errant, misérable, et que Jean Cottreau, le grand Jean Cottreau, qui a nommé la chouannerie et qui est resté seul de six frères et sœurs, tués à la bataille ou à la guillotine, est mort, le cœur brisé par les maîtres qu’il avait servis, auxquels il a vainement demandé, pauvre grand cœur romanesque, le simple droit, ridicule maintenant, de porter l’épée ! L’abbé a raison : ils mourront comme les Stuarts.
Mademoiselle de Percy n’eut pas le courage de protester une seconde fois contre l’opinion de ces blessés de la fidélité atteints au cœur, qui, comme l’abbé et le baron, se plaignaient entre eux des Bourbons, comme on se plaindrait d’une maîtresse, car se plaindre de sa maîtresse est peut-être une manière de plus de l’adorer !
— Après les derniers devoirs rendus à M. Jacques, reprit la conteuse, nous pensâmes à délivrer de ses fers le chevalier Des Touches que nous avions assis et appuyé, dans le bateau à tangue, contre le mât auquel on attache le grelin. Ceux qui l’avaient pris lui avaient fait comme une espèce de camisole de force avec des chaînes croisées et recroisées, et ils les avaient serrées au point de produire l’engourdissement le plus douloureux en cet homme svelte et souple, dans les membres duquel dormait une force qui avait ses réveils, comme le lion. Avec son instinct et son amour du combat, il avait dû furieusement souffrir d’entendre passer les balles autour de lui, sur les épaules de ses compagnons, et de n’en pouvoir cracher une seule à l’ennemi ; mais la marque distinctive du courage de Des Touches, c’était la patience de l’animal ou du sauvage sous la circonstance qui l’écrasait. C’était un Indien que cet homme de Granville ! Il avait jusque-là, dans la marche et dans la nuit, souffert de ses chaînes en silence, mais, depuis qu’il faisait jour et que nous n’avions plus l’ennemi aux talons, il devait avoir hâte d’être délivré du poids écrasant de ses fers ! Tout à l’heure, il faudrait reprendre notre route, et lui, libre, serait un fier soldat de plus, si nous étions attaqués, d’aventure, dans notre retour à Touffedelys. Nous essayâmes donc de forcer et de rompre toute cette ferraille ; mais, n’ayant que nos couteaux de chasse et les chiens de nos carabines, une telle besogne menaçait d’être longue et peut-être impossible, quand un de ces hasards comme il ne s’en rencontre qu’à la guerre nous tira de l’embarras dans lequel nous nous trouvions alors.
— Ah ! c’est l’histoire de Couyart ! dit en se remuant voluptueusement dans sa bergère mademoiselle Sainte de Touffedelys, comme si on lui avait débouché sous le nez un flacon de l’odeur qu’elle eût préférée.
On voyait que cette histoire, dont l’héroïsme n’agitait pas beaucoup son cervelet, tombait enfin dans des proportions qui lui plaisaient. Tout est relatif dans ce monde. Le temps avait croisé le cygne des anciens jours d’une pauvre oie, qui n’eût pas sauvé le Capitole. Mademoiselle de Touffedelys s’était presque animée… Couyart était son horloger.
— Il est venu encore ce matin remonter la pendule, dit profondément cette observatrice ineffable.
Elle portait un vieil et grand intérêt à ce Couyart, qui croyait aux revenants comme elle, et qui l’entretenait perpétuellement, lorsqu’il venait remonter le Bacchus d’or moulu, de tous ceux qu’il voyait partout, car cela lui était habituel, à ce brave homme. Il ne pouvait sortir même dans sa cour pour ce que vous savez, sans en voir ! C’était un homme timide, scrupuleux, au parler doux, qui parlait comme il marchait, dans des chaussons de velours de laine qu’il portait toujours, par respect pour le glacis du parquet des salons dont il remontait les pendules. Il était délicat et nerveux ; blanc de visage comme une vieille femme, et, quoique chauve du front et du crâne, coiffé assez drôlement à la Titus d’un reste de cheveux sur l’occiput et sur les oreilles, qu’il poudrait par l’unique raison que c’était la mode des gens comme il faut, avant cette malheureuse révolution… Il avait, disait-il, toujours été aristocrate. Avec ses pratiques, et c’était toute la noblesse de Valognes, il était de cette timidité qui flatte les princes, quand un homme ne sait plus trouver ses mots devant eux. Exquise flatterie ! Elle lui était naturelle.
Il coupotait ses phrases des hem ! hem ! de l’embarras, et les commençait par des or donc impossibles ; ce qui prouvait que les rouages de la mécanique ne donnent pas les habitudes du raisonnement. Lorsqu’il ne travaillait pas à ses montres, assis, debout, en marchant, il frottait éternellement avec satisfaction l’une contre l’autre ses mains mollettes et pâlottes d’horloger, accoutumées à tenir des choses délicates et fragiles, et il faisait le bonheur des enfants de la rue Siquet et de la rue des Religieuses, quand, en revenant de l’école, ils se groupaient au vitrage de sa boutique pour le voir devant son établi, couvert d’un papier blanc et de verres à pattes sous lesquels il mettait les rouages de ses montres, absorbé tout entier dans sa loupe, et cherchant ce qu’il appelait un échappement.
VIII Le Moulin bleu.
ademoiselle de Percy passa naturellement par-dessus la réflexion de l’ingénue mademoiselle Sainte de Touffedelys, et elle continua :
— Pendant que nous nous efforcions, baron, de délivrer Des Touches de ses chaînes, et je vous jure que cela nous parut un instant plus difficile que son enlèvement, nous vîmes poindre de loin un homme le long du chemin de halage. Saint-Germain, qui avait l’œil d’une vedette, l’avisa le premier qui s’en venait tranquillement de notre côté, et quand je dis tranquillement, je dis trop, il n’était déjà plus tranquille. Ce groupe d’hommes que nous formions de si bon matin, au bord de cette rivière, qui ne voyait pas d’ordinaire grand monde sur ses bords, ce groupe armé dont le soleil qui se levait, en dissipant le brouillard, faisait étinceler les carabines, inquiétait cet homme aux pas circonspects et presque cauteleux, car vous savez comme il marche, Sainte ? Je l’ai toujours vu le même, ce Couyart ! Il était là, au bord de cette rivière, où je le voyais pour la première fois, comme ici dans votre salon, quand il y vient pour la pendule. Oui, notre groupe, dont il ne se rendait pas de loin très-bien compte, l’inquiétait et le fit même se retourner, comme un chat prudent qui voit le danger et qui l’évite, et remonter le chemin de halage.
— On ne s’en va pas comme cela, mon mignon, dit Saint-Germain, quand on a le bonheur de rencontrer des Chasseurs du Roi avant son déjeuner, et je te promets que tu n’iras dire à personne, ce matin, que tu nous as vus. »
Et il arma sa carabine et il l’ajusta.
Il allait lui mettre certainement une balle au beau milieu des deux épaules, quand La Varesnerie, qui travaillait à casser une vis avec le dos de son couteau de chasse, dans un des ferrements de Des Touches, releva de ce couteau le canon de la carabine.
— Laisse cette bécasse ! lui dit-il. Ce n’est pas un espion. C’est Couyart, Couyart de Marchessieux, qui s’en vient de Marchessieux à Coutances, où il est compagnon horloger chez Le Calus, sur la place de la Cathédrale, vis-à-vis de l’hôtel de Crux. Je le connais, c’est un royaliste. Il m’a bien des fois remonté ma montre de chasse. Il arrive comme la marée en carême. C’est peut-être Dieu qui nous l’envoie, car un ouvrier horloger doit toujours avoir quelque outil ou quelque ressort de montre dans sa poche, et il va probablement nous donner le coup de main dont nous avons besoin dans l’endiablée besogne de cette ferraille.
Et comme il voyait que l’homme, craignant quelque encombre, s’était retourné, il éleva la voix et courut à lui :
— Hé ! Couyart, fit-il, hé ! hé ! Couyart ! Ce sont des amis ! »
L’horloger s’arrêta ; et, deux secondes après, nous le vîmes, chapeau bas, devant La Varesnerie, qui l’amena à nous, toujours chapeau bas.
Il n’était pas encore très-rassuré ; mais quand son petit œil d’oiseau pris, que l’on tient dans sa main, eut fait circulairement le tour de notre groupe :
— Eh ! mon Dieu ! dit-il, c’est donc vous aussi, monsieur Lottin de la Bochonnière (qui, de vrai, s’appelait Lottin) et c’est vous aussi monsieur Desfontaines. Or donc, j’ai bien l’honneur de vous présenter mes très-humbles civilités et respects, et je vous prie de croire, or donc, que je… hem ! ne pensais du tout, pas… hem ! hem ! à vous rencontrer de si bon matin.
— Oui, c’est un peu jour pour nous, qui sommes les chevaliers de la Belle-Étoile, dit La Varesnerie, mais avant tout le service du Roi ! C’est le service du Roi qui nous a fait passer la nuit à Coutances, et voilà pourquoi nous ne sommes pas encore rentrés quand le soleil qui se lève marque l’heure de notre couvre-feu, à nous. Vous êtes un bon royaliste, Couyart, et vous apprendrez avec plaisir que nous avons fait de la besogne cette nuit à Coutances ; mais, mon brave Couyart, nous avons besoin de vous ce matin pour l’achever.
— De moi, monsieur ? — fit l’horloger, cette créature de douceur et de paix, qui se voyait au milieu de nous tous, appuyés sur des carabines, — je ne vois pas, hem ! très-bien, hem ! hem ! comment je… pourrais… Est-ce pour l’heure ? fit-il en se ravisant. Or, donc, j’ai l’heure, — et il lança la plaisanterie inféodée à l’horlogerie depuis la fabrication de la première horloge : Je règle le soleil.
— Tenez, Couyart ! dit La Varesnerie ; écartez-vous un peu, messieurs, car nous lui cachions le bateau à tangue et Des Touches ; et il montra alors à l’horloger ébahi, dont les yeux devinrent ronds ainsi que la bouche, le chevalier comme emmailloté dans ses fers, Tenez, voilà notre besogne, et la vôtre ! Vous devez certainement avoir des outils de votre état sur vous, quelque lime ou un ressort de montre, ce qui vaudrait encore mieux ! Eh bien, mon fils, limez-nous toute cette enragée ferraille-là, et vous pourrez vous vanter, quand le roi reviendra, d’avoir été l’un des libérateurs de Des Touches ! »
Et voilà, baron, comme il le fut à sa manière, ce Couyart, comme nous, nous l’avions été à la nôtre. La Varesnerie avait prévu juste. Couyart, il nous le dit, avait toujours un tas d’outils dans ses poches.
— Travaillez donc, mon brave garçon, fit La Varesnerie, et soyez tranquille ; je vous jure par Dieu et par tous les saints du calendrier que personne ne vous donnera de distraction, pendant que vous travaillerez. Vous ne serez pas interrompu, allez ! Ceci nous regarde de vous préserver des importuns. »
Et nous battîmes un peu l’estrade autour de lui pendant qu’il travaillait. Ce travail, que nous n’aurions jamais pu faire sans lui, dura une moitié de journée. Jamais montre ou horloge, prétendit-il, ne lui avait donné plus de tablature et de tintouin que ces maudites chaînes ; mais il y mit la patience d’un homme patient, qui m’étonne toujours beaucoup, moi, et il y ajouta celle d’un horloger, qui m’est, pour celle-là, tout à fait incompréhensible ! Ce fut dur, mais il y parvint. Il s’en tira à son honneur. Mais la peine que cela lui coûta marqua tellement dans sa vie, à ce pauvre diable de Couyart, que depuis ce temps-là quand il voulait parler ou d’un raccommodage compliqué dans ses horlogeries, ou de quelque chose de prodigieusement difficile en soi, il disait invariablement toujours : « C’est difficile, ça, comme de scier les fers de Des Touches ! »
Tout cela est à présent bien loin de nous, monsieur de Fierdrap, et le temps, qui a mis son éteignoir sur nos jeunesses, a si bien éteint l’éclat que nous avons eu et le bruit que nous avons fait dans les jours lointains d’autrefois, que cette locution de Couyart « difficile comme de scier les fers de Des Touches, » cette locution qui passe pour un tic de langage du pauvre homme, personne ne sait plus ce qu’elle veut dire ; mais nous trois, Ursule, Sainte et moi, nous le savons !
Ce n’était pas la première fois qu’une note mélancolique vibrait dans l’histoire de cette noble vieille fille, d’ordinaire si peu mélancolique ; mais ce n’était là jamais qu’une note qui passait vite dans ce récit, animé par la gaieté d’un cœur si vaillant.
— Quant au chevalier Des Touches, reprit-elle après le temps d’étouffer seulement un soupir, dès qu’il fut rentré dans sa liberté et dans sa force, il nous remercia avec courtoisie. Il nous serra la main à tous. Quand il prit la mienne, comme à l’un des Douze, il me reconnut sous ces habits d’homme que j’avais déjà portés dans d’autres circonstances, mais sous lesquels il ne m’avait pas vue encore. Il ne s’en étonna pas. Qui s’étonnait de quelque chose dans ce temps ? Il savait que j’aimais les fusils plus que les fuseaux. Et quelle meilleure occasion, pour satisfaire ce goût-là, que la nécessité de vivre de cette vie armée de partisans, qui était alors notre vie ?
— Messieurs, nous dit-il, le Roi vous doit un serviteur qui va recommencer son service. Ce soir, j’aurai repris la mer. Le soleil va bientôt décliner ; mais il est trop haut encore pour que nous puissions nous montrer sur les chemins réunis et en armes. Il faut nous égailler. Seulement dans deux heures nous pouvons nous rejoindre à ce moulin à vent qui est ici à votre droite, sur une hauteur et qui la couronne, et je vous y donne rendez-vous.
— C’est le Moulin bleu, dit La Varesnerie.
— Bleu, en effet, reprit sombrement Des Touches, car c’est dans ce moulin-là, messieurs, que les Bleus m’ont pris par trahison et vous ont donné la peine de me reprendre. J’ai juré dans mon cœur que je leur payerais, argent comptant, cette peine qu’ils vous ont donnée. J’ai juré, — fit-il d’une voix éclatante comme un cuivre, — que je vengerais la mort de M. Jacques. Vous verrez si je tiendrai mon serment ! Avant que ce soleil, qui dit trois heures d’après-midi, ait disparu sous l’horizon, et moi dans la brume des côtes d’Angleterre, je vous donne ma parole de Chouan que le Moulin bleu sera devenu le Moulin rouge, et que, dans la mémoire des gens de ces parages, il ne portera plus d’autre nom ! »
Je le regardais pendant qu’il parlait, et jamais, avec sa taille étreinte dans la ceinture de sa jaquette de pilote, il n’avait été plus l’homme de son nom de guerre, la Guêpe ; la guêpe qui tirait son dard et qui veut du sang ! Il me rappelait aussi ces lions passant de blason, au râble étroit et nerveux, comme celui des plus fines panthères, et onglé, à ce qu’il semble, pour tout déchirer. Sa figure de femme, que je n’aimais pas, mais que je ne pouvais m’empêcher de trouver belle, respirait, soufflait, aspirait avec une telle férocité la vengeance, qu’elle était cent fois plus terrible que si elle avait été de la plus crâne virilité.
Tous les Douze, nous tombâmes sous l’action de ce visage de Némésis. Mais La Varesnerie eut probablement la prévision de quelque chose d’épouvantable, qui devait amener d’abominables représailles et noircir un peu davantage la noire réputation des Chouans, qui l’était bien assez comme cela.
— Et si nous n’allions pas à votre rendez-vous, monsieur ? demanda La Varesnerie, qu’en arriverait-il ?
— Rien, monsieur ! fit fièrement Des Touches, et dans le gonflement de ses narines je vis passer comme le vent de l’épée. Je vous voulais comme témoins d’une justice, mais je n’ai besoin de personne pour faire moi-même ce que j’ai résolu. »
La Varesnerie réfléchit un instant. Il y avait du chef dans cette tête de La Varesnerie. Il était jeune. Quelque temps après cette époque, M. de Frotté le nomma major.
— Seul contre plusieurs peut-être, murmura-t-il. Non, monsieur, nous vous avons sauvé et nous vous devons au Roi. Nous irons tous ; n’est-ce pas, messieurs ? »
Nous en convînmes, baron, et nous nous quittâmes, en prenant des sentiers différents. Je m’en allai, moi, avec ce Juste Le Breton, que vous appelez mon favori, mon frère. Vous avez raison ; il l’était, et je n’ai pas besoin d’ajouter le honni soit qui mal y pense, car avec les grâces de ma personne, qui pouvait mal penser de moi ? Juste me disait en marchant :
— Que va-t-il faire, le chevalier Des Touches ? Il a les outrages de deux emprisonnements accumulés sur un cœur diablement altier. »
Juste, comme moi, s’intéressait à Des Touches, parce qu’il ne voyait en lui que ce que j’y voyais uniquement, l’homme de guerre, indifférent à tout ce qui n’était pas la guerre et ses farouches ambitions !
— Ils l’ont pris par trahison, continuait Juste. Il a été livré aux Bleus, mais quand ? et comment ? et à quel moment ? Car Des Touches, c’est la vigilance et c’est l’insomnie ! »
Nous étions si préoccupés de ce qui allait suivre, que nous remontâmes, sans nous apercevoir de la longueur du chemin, les pentes de la hauteur où se trouvait perché le Moulin bleu, comme on l’appelait dans le pays. En proie au magnétisme de la curiosité, de l’idée fixe, du lieu qu’on n’a pas vu et qu’on veut voir, attirés par ce lieu, presque aspirés, comme un enfant qui tombe dans la vague du bord est aspiré par la mer, nous arrivâmes les premiers au lieu du rendez-vous, et nous nous tînmes, à quelque distance du moulin à vent en question, attendant nos compagnons, et probablement avant eux, Des Touches !
C’était un endroit bien tranquille. Sa hauteur était le résultat d’un mouvement de terrain très-doux, mais très-continu, qui, par conséquent, ne semblait rien pour les pieds une fois qu’on l’avait atteinte, mais qui était beaucoup pour les yeux, quand, en se retournant, on regardait derrière soi la route par laquelle on était venu. La surface de toute cette hauteur était revêtue d’une herbe courte, mais assez verte. Il y paissait chichement deux ou trois brebis. Il n’y avait là ni un arbre ni un arbuste, ni une haie, ni un fossé, ni une butte, ni quoi que ce soit qui pût faire obstacle au vent, qui était roi là, qui jouait là parfaitement à son aise et faisait tourner son moulin avec un mouvement d’une lenteur silencieuse. Rien ne craquait, ni ne grinçait, dans ce moulin, aux vastes ailes, dont les toiles tendues palpitaient parfois, à certains souffles plus forts, comme des voiles de navires ! C’était donc là le Moulin bleu. Pourquoi l’appelait-on bleu ?… Était-ce parce que la porte, les volets, la roue qui fait tourner le toit, et jusqu’à la girouette, tout était de ce bleu qu’on a nommé longtemps bleu de perruquier, par la raison que les perruquiers, depuis saint Louis, dit-on, en badigeonnaient leurs boutiques ?
Tout ce qui n’était pas la muraille du moulin et ses ailes était de ce bleu pimpant et joyeux, qui paraissait plus clair dans le bleu plus foncé du ciel et dans cette chaude lumière que lui envoyait un soleil de cinq heures du soir qui ne le dorait pas encore. Pourquoi tout ce bleu inconnu aux moulins à vent de la Normandie ? Était-ce pour justifier le jeu de mots, recherché de tous les populaires ? C’était le Moulin bleu, c’est-à-dire le moulin qui n’était pas blanc ! Le moulin patriote ! La porte coupée faisait en même temps porte et fenêtre, et la partie qui faisait fenêtre était ouverte. Du reste, personne ! ni meunier, ni meunière ; rien que le moulin dans son large tournoiement solitaire, dont la rotation semblait s’accomplir au fond d’un sac d’ouate, tant elle glissait dans le silence ! et dont les ailes, courant, comme les heures, les unes après les autres dans ce tournoiement placide et mesuré, ne tremblaient même pas !