Les Diaboliques (page 2)
— Allons, parle, Mesnil. Justifie-toi. Réponds à Rançonnet, — cria-t-on de tous les coins de la salle.
— Me justifier ! — dit Mesnil, gaîment. — Je n’ai pas à me justifier de faire ce qui me plaît. Vous qui clabaudez à cœur de journée contre l’Inquisition, est-ce que vous êtes des inquisiteurs en sens inverse, à présent ? Je suis entré dans l’église, dimanche soir, parce que cela m’a plu.
— Et pourquoi cela t’a-t-il plu ?… — fit Mautravers, car si le Diable est logicien, un capitaine de cuirassiers peut bien l’être aussi.
— Ah ! voilà ! — dit Mesnilgrand, en riant. — J’y allais… qui sait ? peut-être à confesse. J’ai du moins fait ouvrir la porte d’un confessionnal. Mais tu ne peux pas dire, Rançonnet, que ma confession ait trop duré ?…
Ils voyaient bien qu’il se jouait d’eux… Mais il y avait dans cette jouerie quelque chose de mystérieux qui les agaçait.
— Ta confession ! mille millions de flammes ! Ton plongeon serait donc fait ? — dit tristement Rançonnet, terrassé, qui prenait la chose au tragique. Puis, se rejetant devant sa pensée et se renversant comme un cheval cabré : — Mais non, — cria-t-il, — tonnerre de tonnerres ! c’est impossible ! Voyez-vous, vous autres, le chef d’escadron Mesnilgrand à confesse, comme une vieille bonne femme, à deux genoux sur le strapontin, le nez au guichet, dans la guérite d’un prêtre ? Voilà un spectacle qui ne m’entrera jamais dans le crâne ! Trente mille balles plutôt.
— Tu es bien bon ; je te remercie, — fit Mesnilgrand avec une douceur comique, la douceur d’un agneau.
— Parlons sérieusement, — dit Mautravers. — Je suis comme Rançonnet. Je ne croirai jamais à une capucinade d’un homme de ton calibre, mon brave Mesnil. Même à l’heure de la mort, les gens comme toi ne font pas un saut de grenouille effrayée dans un baquet d’eau bénite.
— À l’heure de la mort, je ne sais pas ce que vous ferez, messieurs, — répondit lentement Mesnilgrand ; — mais quant à moi, avant de partir pour l’autre monde, je veux faire à tout risque mon porte-manteau.
Et, ce mot d’officier de cavalerie fut si gravement dit qu’il y eut un silence, comme celui du pistolet qui tirait, il n’y a qu’une minute, et tapageait, et dont la détente a cassé.
— Laissons cela, du reste, — continua Mesnilgrand. — Vous êtes, à ce qu’il paraît, encore plus abrutis que moi par la guerre et par la vie que nous avons menée tous… Je n’ai rien à dire à l’incrédulité de vos âmes ; mais puisque toi, Rançonnet, tu tiens à toute force à savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu crois aussi athée que toi, est entré l’autre soir à l’église, je veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire là-dessous… Quand elle sera dite, tu comprendras peut-être, même sans croire à Dieu, qu’il y soit entré.
Il fit une pause, comme pour donner plus de solennité à ce qu’il allait raconter, puis il reprit :
— Tu parlais de l’Espagne, Rançonnet. C’est justement en Espagne que mon histoire s’est passée. Plusieurs d’entre vous y ont fait la guerre fatale qui, dès 1808, commença le désastre de l’Empire et tous nos malheurs. Ceux qui l’ont faite, cette guerre-là, ne l’ont pas oubliée, et toi, par parenthèse, moins que personne, commandant Sélune ! Tu en as le souvenir gravé assez avant sur la figure pour que tu ne puisses pas l’effacer.
Le commandant Sélune, assis auprès du vieux M. de Mesnilgrand, faisait face à Mesnil. C’était un homme d’une forte stature militaire et qui méritait de s’appeler le Balafré encore plus que le duc de Guise, car il avait reçu en Espagne, dans une affaire d’avant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqué sur sa figure qu’elle en avait été fendue, nez et tout, en écharpe, de la tempe gauche jusqu’au-dessous de l’oreille droite. À l’état normal, ce n’aurait été qu’une terrible blessure d’un assez noble effet sur le visage d’un soldat ; mais le chirurgien qui avait rapproché les lèvres de cette plaie béante, pressé ou maladroit, les avait mal rejointes, et à la guerre comme à la guerre ! On était en marche, et, pour en finir plus vite, il avait coupé avec des ciseaux le bourrelet de chair qui débordait de deux doigts l’un des côtés de la plaie fermée ; ce qui fit, non pas un sillon dans le visage de Sélune, mais un épouvantable ravin. C’était horrible, mais, après tout, grandiose. Quand le sang montait au visage de Sélune, qui était violent, la blessure rougissait, et c’était comme un large ruban rouge qui lui traversait sa face bronzée. « Tu portes, — lui disait Mesnil au jour de leurs communes ambitions, — ta croix de grand-officier de la Légion-d’honneur sur la figure, avant de l’avoir sur la poitrine ; mais sois tranquille, elle y descendra. »
Elle n’y était pas descendue ; l’Empire avait fini avant. Sélune n’était que chevalier.
— Eh bien, messieurs, — continua Mesnilgrand, — nous avons vu des choses bien atroces en Espagne, n’est-ce pas ? et même nous en avons fait ; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable que ce que je vais avoir l’honneur de vous raconter.
— Pour mon compte, — dit nonchalamment Sélune, avec la fatuité d’un vieil endurci qui n’entend pas qu’on l’émeuve de rien, — pour mon compte, j’ai vu un jour quatre-vingts religieuses jetées l’une sur l’autre, à moitié mortes, dans un puits, après avoir été préalablement très bien violées chacune par deux escadrons.
— Brutalité de soldats ! — fit Mesnilgrand froidement ; — mais voici du raffinement d’officier.
Il trempa sa lèvre dans son verre, et son regard cerclant la table et l’étreignant :
— Y a-t-il quelqu’un d’entre vous, messieurs, — demanda-t-il, — qui ait connu le major Ydow ?
Personne ne répondit, excepté Rançonnet.
— Il y a moi, — dit-il. — Le major Ydow ! si je l’ai connu ! Eh ! parbleu ! il était avec moi au 8e dragons.
— Puisque tu l’as connu, — reprit Mesnilgrand, — tu ne l’as pas connu seul. Il était arrivé au 8e dragons, arboré d’une femme…
— La Rosalba, dite « la Pudica », — fit Rançonnet, — sa fameuse… — Et il dit le mot crûment.
« Oui, — repartit Mesnilgrand, pensivement, — car une pareille femme ne méritait pas le nom de maîtresse, même de celle d’Ydow… Le major l’avait amenée d’Italie, où, avant de venir en Espagne, il servait dans un corps de réserve avec le grade de capitaine. Comme il n’y a ici que toi, Rançonnet, qui l’ait connu, ce major Ydow, tu me permettras bien de le présenter à ces messieurs et de leur donner une idée de ce diable d’homme, dont l’arrivée au 8e dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en sautoir… Il n’était pas Français, à ce qu’il paraît. Ce n’est pas tant pis pour la France. Il était né je ne sais où et de je ne sais qui, en Illyrie ou en Bohême, je ne suis pas bien sûr… Mais, où qu’il fût né, il était étrange, ce qui est une manière d’être étranger partout. On l’aurait cru le produit d’un mélange de plusieurs races. Il disait, lui, qu’il fallait prononcer son nom à la grecque : Άϊδον, pour Ydow, parce qu’il était d’origine grecque ; et sa beauté l’aurait fait croire, car il était beau, et, le Diable m’emporte ! peut-être trop pour un soldat. Qui sait si on ne tient pas moins à se faire casser la figure, quand on l’a aussi belle ? On a pour soi le respect qu’on a pour les chefs-d’œuvre. Tout chef-d’œuvre qu’il fût, cependant, il allait au feu avec les autres ; mais quand on avait dit cela du major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne faisait jamais plus que son devoir. Il n’avait pas ce que l’Empereur appelait le feu sacré. Malgré sa beauté, dont je convenais très bien, d’ailleurs, je lui trouvais au fond une mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que j’ai traîné dans les musées, où vous n’allez jamais, vous autres, j’ai rencontré la ressemblance du major Ydow. Je l’ai rencontrée très frappante dans un des bustes d’Antinoüs… tenez ! de celui-là auquel le caprice ou le mauvais goût du sculpteur a incrusté deux émeraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc les yeux vert de mer du major éclairaient un teint chaudement olivâtre et un angle facial irréprochable ; mais, dans la lueur de ces mélancoliques étoiles du soir, qui étaient ses yeux, ce qui dormait si voluptueusement ce n’était pas Endymion : c’était un tigre… et, un jour, je l’ai vu s’éveiller !… Le major Ydow était, en même temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient très noirs et très serrés autour d’un front petit, aux tempes renflées, tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et presque jaune de la martre zibeline… Signe (dit-on) de trahison ou de perfidie, qu’une chevelure et une barbe de couleur différente. Traître ? le major l’aurait peut-être été plus tard. Il eût peut-être, comme tant d’autres, trahi l’Empereur ; mais il ne devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il n’était probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en avoir l’air, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui s’y connaissait… Fut-ce cet air-là qui commença son impopularité parmi ses camarades ? Toujours est-il qu’il devint, en très peu de temps, la bête noire du régiment. Très fat d’une beauté à laquelle j’aurais préféré, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne semblait être, en somme, comme disent soldatesquement les soldats, qu’un miroir à… à ce que tu viens de nommer, Rançonnet, à propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous comprenez bien qu’avec cette beauté qui plaît à toutes les femmes, même aux plus fières, — c’est leur infirmité, — le major Ydow avait dû être horriblement gâté par elles et chamarré de tous les vices qu’elles donnent ; mais il avait aussi, disait-on, ceux qu’elles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point… Certes, nous n’étions pas, comme tu le dirais, Rançonnet, des capucins dans ce temps-là. Nous étions même d’assez mauvais sujets, joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au besoin, et mangeurs d’argent sous toutes les espèces. Nous n’avions guère le droit d’être difficiles. Eh bien ! tels que nous étions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait des choses, — pas beaucoup ! mais enfin il y en avait bien une ou deux, dont, si démons que nous fussions, nous n’aurions pas été capables. Mais, lui (prétendait-on), il était capable de tout. Je n’étais pas dans le 8e dragons. Seulement, j’en connaissais tous les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils l’accusaient de servilité avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient son caractère. Ils allèrent même jusqu’à le soupçonner d’espionnage, et même il se battit courageusement deux fois pour ce soupçon entre-exprimé ; mais l’opinion n’en fut pas changée. Il est toujours resté sur cet homme une brume qu’il n’a pu dissiper. De même qu’il était brun et blond à la fois, ce qui est assez rare, il était aussi à la fois heureux au jeu et heureux en femmes ; ce qui n’est pas l’usage non plus. On lui faisait payer bien cher ces bonheurs-là, du reste. Ces doubles succès, ses airs à la Lauzun, la jalousie qu’inspirait sa beauté, — car les hommes ont beau faire les forts et les indifférents quand il s’agit de laideur, et répéter le mot consolant qu’ils ont inventé : qu’un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lâchement jaloux que les femmes entre elles, — tout cet ensemble d’avantages était l’explication, sans doute, de l’antipathie dont il était l’objet ; antipathie qui, par haine, affectait les formes du mépris, car le mépris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien !… Que de fois ne l’ai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de la voix, de « dangereuse canaille », quoique, s’il eût fallu prouver clairement qu’il en était une, on ne l’eût certainement pas pu… Et de fait, messieurs, encore au moment où je vous parle, il est incertain pour moi que le major Ydow fût ce qu’on disait qu’il était… Mais, tonnerre ! — ajouta Mesnilgrand avec une énergie mêlée à une horreur étrange, — ce qu’on ne disait pas et ce qu’il a été un jour, je le sais, et cela me suffit !
— Cela nous suffira aussi, probablement, — dit gaîment Rançonnet ; — mais, sacrebleu ! quel diable de rapport peut-il y avoir entre l’église où je t’ai vu entrer dimanche soir et ce damné major du 8e dragons, qui aurait pillé toutes les églises et toutes les cathédrales d’Espagne et de la chrétienté, pour faire des bijoux à sa coquine de femme avec l’or et les pierres précieuses des Saints-Sacrements ?
— Reste donc dans le rang, Rançonnet ! — fit Mesnil, comme s’il eût commandé un mouvement à son escadron, — et tiens-toi tranquille ! Tu seras donc toujours la même tête chaude, et partout impatient comme devant l’ennemi ? Laisse-moi manœuvrer, comme je l’entends, mon histoire.
— Eh bien, marche ! — fit le bouillant capitaine, qui, pour se calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit :
— Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et qu’on appelait sa femme, quoiqu’elle ne fût que sa maîtresse et qu’elle ne portât pas son nom, le major Ydow eût peu frayé avec les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, qu’on supposait tout ce qu’elle était pour s’être agrafée à un pareil homme, empêcha qu’on ne fît autour du major le désert qu’on aurait fait sans elle. J’ai vu cela dans les régiments. Un homme y tombe en suspicion ou en discrédit, on n’a plus avec lui que de stricts rapports de service ; on ne camarade plus ; on n’a plus pour lui de poignées de main ; au café même, ce caravansérail d’officiers, dans l’atmosphère chaude et familière du café, où toutes les froideurs se fondent, on reste à distance, contraint et poli jusqu’à ce qu’on ne le soit plus et qu’on éclate, s’il vient le moment d’éclater. Vraisemblablement, c’est ce qui serait arrivé au major ; mais une femme, c’est l’aimant du Diable ! Ceux qui ne l’auraient pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui n’aurait pas, au café, offert un verre de schnick au major, dédoublé de sa femme, le lui offrait en pensant à sa moitié, en calculant que c’était là un moyen d’être invité chez lui, où il serait possible de la rencontrer… Il y a une proportion d’arithmétique morale, écrite, avant qu’elle le fût par un philosophe sur du papier, dans la poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du Démon : « c’est qu’il y a plus loin d’une femme à son premier amant, que de son premier au dixième », et c’était, à ce qu’il semblait, plus vrai avec la femme du major qu’avec personne. Puisqu’elle s’était donnée à lui, elle pouvait bien se donner à un autre, et, ma foi ! tout le monde pouvait être cet autre-là ! En un temps fort court, au 8e dragons, on sut combien il y avait peu d’audace dans cette espérance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en respirent la vraie odeur à travers tous les voiles blancs et parfumés de vertu dans lesquels elle s’entortille, la Rosalba fut reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes corrompues, — dans le mal, une perfection !
« Et je ne la calomnie point, n’est-ce pas, Rançonnet ?… Tu l’as eue peut-être, et si tu l’as eue, tu sais maintenant s’il fut jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de tous les vices ! Où le major l’avait-il prise ?… D’où sortait-elle ? Elle était si jeune ! On n’osa pas, tout d’abord, se le demander ; mais ce ne fut pas long, l’hésitation ! L’incendie — car elle n’incendia pas que le 8e dragons, mais mon régiment de hussards à moi, mais aussi, tu t’en souviens, Rançonnet, tous les états-majors du corps d’expédition dont nous faisions partie, — l’incendie qu’elle alluma prit très vite d’étranges proportions… Nous avions vu bien des femmes, maîtresses d’officiers, et suivant les régiments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe d’une femme dans leurs bagages : les colonels fermaient les yeux sur cet abus, et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes à la façon de cette Rosalba, nous n’en avions pas même l’idée. Nous étions accoutumés à de belles filles, si vous voulez, mais presque toujours du même type, décidé, hardi, presque masculin, presque effronté ; le plus souvent de belles brunes plus ou moins passionnées, qui ressemblaient à de jeunes garçons, très piquantes et très voluptueuses sous l’uniforme que la fantaisie de leurs amants leur faisait porter quelquefois… Si les femmes d’officiers, légitimes et honnêtes, se reconnaissent des autres femmes par quelque chose de particulier, commun à elles toutes, et qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce quelque-chose-là est bien autrement marqué dans les maîtresses. Mais, la Rosalba du major Ydow n’avait rien de semblable aux aventurières de troupes et aux suiveuses de régiment dont nous avions l’habitude. Au premier abord, c’était une grande jeune fille pâle, — mais qui ne restait pas longtemps pâle, comme vous allez voir, — avec une forêt de cheveux blonds. Voilà tout. Il n’y avait pas de quoi s’écrier. Sa blancheur de teint n’était pas plus blanche que celle de toutes les femmes à qui un sang frais et sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n’étaient pas de ce blond étincelant, qui a les fulgurances métalliques de l’or ou les teintes molles et endormies de l’ambre gris, que j’ai vu à quelques Suédoises. Elle avait le visage classique qu’on appelle un visage de camée, mais qui ne différait par aucun signe particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les âmes passionnées, avec son invariable correction et son unité. Au prendre ou au laisser, c’était certainement ce qu’on peut appeler une belle fille, dans l’ensemble de sa personne… Mais les philtres qu’elle faisait boire n’étaient point dans sa beauté… Ils étaient ailleurs… Ils étaient où vous ne devineriez jamais qu’ils fussent… dans ce monstre d’impudicité qui osait s’appeler Rosalba, qui osait porter ce nom immaculé de Rosalba, qu’il ne faudrait donner qu’à l’innocence, et qui, non contente d’être la Rosalba, la Rose et Blanche, s’appelait encore la Pudique, la Pudica, par-dessus le marché !
— Virgile aussi s’appelait « le pudique », et il a écrit le Corydon ardebat Alexim, — insinua Reniant, qui n’avait pas oublié son latin.
— Et ce n’était pas une ironie — continua Mesnilgrand — que ce surnom de Rosalba, qui ne fut point inventé par nous, mais que nous lûmes dès le premier jour sur son front, où la nature l’avait écrit avec toutes les roses de sa création. La Rosalba n’était pas seulement une fille de l’air le plus étonnamment pudique pour ce qu’elle était ; c’était positivement la Pudeur elle-même. Elle eût été pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-être sous le regard des Anges, qu’elle n’eût pas été plus la Pudeur. Qui donc a dit — ce doit être un Anglais — que le monde est l’œuvre du Diable, devenu fou ? C’était sûrement ce Diable-là qui, dans un accès de folie, avait créé la Rosalba, pour se faire le plaisir… du Diable, de fricasser, l’une après l’autre, la volupté dans la pudeur et la pudeur dans la volupté, et de pimenter, avec un condiment céleste, le ragoût infernal des jouissances qu’une femme puisse donner à des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba n’était pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait, celle-là, renversé de fond en comble le système de Lavater. Non, chez elle, la pudeur n’était pas le dessus du panier ; elle était aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu’à la peau. Ce n’était pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba ne rendit cet hommage, pas plus qu’un autre, à la vertu. C’était réellement une vérité. La Rosalba était pudique comme elle était voluptueuse, et le plus extraordinaire, c’est qu’elle l’était en même temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus… osées, elle avait d’adorables manières de dire : « J’ai honte ! » que j’entends encore. Phénomène inouï ! on était toujours au début avec elle, même après le dénoûment. Elle fût sortie d’une orgie de bacchantes, comme l’Innocence de son premier péché. Jusque dans la femme vaincue, pâmée, à demi morte, on retrouvait la vierge confuse, avec la grâce toujours fraîche de ses troubles et le charme auroral de ses rougeurs… Jamais je ne pourrai vous faire comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au cœur ; le langage périrait à exprimer cela ! »
Il s’arrêta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce qu’il venait de dire, il avait, le croira-t-on ? transformé en rêveurs ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines débauchés, ces vieux médecins, tous ces écumeurs de la vie et qui en étaient revenus. L’impétueux Rançonnet, lui-même, ne souffla mot. Il se souvenait.
« Vous sentez bien — reprit Mesnilgrand — que le phénomène ne fut connu que plus tard. Tout d’abord, quand elle arriva au 8e dragons, on ne vit qu’une fille extrêmement jolie quoique belle, dans le genre, par exemple, de la princesse Pauline Borghèse, la sœur de l’Empereur, à qui, du reste, elle ressemblait. La princesse Pauline avait aussi l’air idéalement chaste, et vous savez tous de quoi elle est morte… Mais, Pauline n’avait pas en toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en avait assez dans les veines pour rendre écarlates toutes les places du sien. Le mot naïf et étonné de la Borghèse, quand on lui demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova : « Mais l’atelier était chaud ! il y avait un poêle ! » la Rosalba ne l’eût jamais dit. Si on lui eût adressé la même question, elle se serait enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains divinement rosées. Seulement, soyez bien sûrs qu’en s’en allant, il y aurait eu par derrière à sa robe un pli dans lequel auraient niché toutes les tentations de l’enfer !
« Telle donc elle était, cette Rosalba, dont le visage de vierge nous pipa tous, quand elle arriva au régiment. Le major Ydow aurait pu nous la présenter comme sa femme légitime, et même comme sa fille, que nous l’aurions cru. Quoique ses yeux d’un bleu limpide fussent magnifiques, ils n’étaient jamais plus beaux que quand ils étaient baissés. L’expression des paupières l’emportait sur l’expression du regard. Pour des gens qui avaient roulé la guerre et les femmes, et quelles femmes ! ce fut une sensation nouvelle que cette créature à qui, comme on dit avec une expression vulgaire, mais énergique, « on aurait donné le bon Dieu sans confession ». Quelle sacrée jolie fille ! se soufflaient à l’oreille les anciens, les vieux routiers ; mais quelle mijaurée ! Comment s’y prend-elle pour rendre le major heureux ?… Il le savait, lui, et il ne le disait pas… Il buvait son bonheur en silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne renseignait personne sur la félicité cachée qui le rendait discret et fidèle pour la première fois de sa vie, lui, le Lauzun de garnison, le fat le plus carabiné et le plus fastueux, et qu’à Naples, rapportaient des officiers qui l’y avaient connu, on appelait le tambour-major de la séduction ! Sa beauté, dont il était si vain, aurait fait tomber toutes les filles d’Espagne à ses pieds, qu’il n’en eût pas ramassé une. À cette époque, nous étions sur les frontières de l’Espagne et du Portugal, les Anglais devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de cette guerre d’Espagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne ressemblait à aucune autre, car nous ne nous battions pas ici simplement pour la conquête, mais pour implanter une dynastie et une organisation nouvelle dans un pays qu’il fallait d’abord conquérir. Aucun de vous n’a oublié qu’au milieu de ces acharnements il y avait des pauses, et que, dans l’entre-deux des batailles les plus terribles, au sein de cette contrée envahie dont une partie était à nous, nous nous amusions à donner des fêtes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous occupions. C’est dans ces fêtes que la femme du major Ydow, comme on disait, déjà fort remarquée, passa à l’état de célébrité. Et de fait, elle se mit à briller au milieu de ces filles brunes d’Espagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut là qu’elle commença de produire sur les hommes ces effets d’acharnement qui tenaient, sans doute, à la composition diabolique de son être, et qui faisaient d’elle la plus enragée des courtisanes, avec la figure d’une des plus célestes madones de Raphaël.
« Alors les passions s’allumèrent et allèrent leur train, faisant leur feu dans l’ombre. Au bout d’un certain temps, tous flambèrent, même des vieux, même des officiers généraux qui avaient l’âge d’être sages, tous flambèrent pour « la Pudica », comme on trouva piquant de l’appeler. Partout et autour d’elle les prétentions s’affichèrent ; puis les coquetteries, puis l’éclat des duels, enfin tout le tremblement d’une vie de femme devenue le centre de la galanterie la plus passionnée, au milieu d’hommes indomptables qui avaient toujours le sabre à la main. Elle fut le sultan de ces redoutables odalisques, et elle jeta le mouchoir à qui lui plut, et beaucoup lui plurent. Quant au major Ydow, il laissa faire et laissa dire… Était-il assez fat pour n’être pas jaloux, ou, se sentant haï et méprisé, pour jouir, dans son orgueil de possesseur, des passions qu’inspiraient à ses ennemis la femme dont il était le maître ?… Il n’était guère possible qu’il ne s’aperçût de quelque chose. J’ai vu parfois son œil d’émeraude passer au noir de l’escarboucle, en regardant tel de nous que l’opinion du moment soupçonnait d’être l’amant de sa moitié ; mais il se contenait… Et, comme on pensait toujours de lui ce qu’il y avait de plus insultant, on imputait son calme indifférent ou son aveuglément volontaire à des motifs de la plus abjecte espèce. On pensait que sa femme était encore moins un piédestal à sa vanité qu’une échelle à son ambition. Cela se disait comme ces choses-là se disent, et il ne les entendait pas. Moi qui avais des raisons pour l’observer, et qui trouvais sans justice la haine et le mépris qu’on lui portait, je me demandais s’il y avait plus de faiblesse que de force, ou de force que de faiblesse, dans l’attitude sombrement impassible de cet homme, trahi journellement par sa maîtresse, et qui ne laissait rien paraître des morsures de sa jalousie. Par Dieu ! nous avons tous, messieurs, connu de ces hommes assez fanatisés d’une femme pour croire en elle, quand tout l’accuse, et qui, au lieu de se venger quand la certitude absolue d’une trahison pénètre dans leur âme, préfèrent s’enfoncer dans leur bonheur lâche, et en tirer, comme une couverture par-dessus leur tête, l’ignominie !
« Le major Ydow était-il de ceux-là ? Peut-être. Mais, certes ! la Pudica était bien capable d’avoir soufflé en lui ce fanatisme dégradant. La Circé antique, qui changeait les hommes en bêtes, n’était rien en comparaison de cette Pudica, de cette Messaline-Vierge, avant, pendant et après. Avec les passions qui brûlaient au fond de son être et celles dont elle embrasait tous ces officiers, peu délicats en matière de femmes, elle fut bien vite compromise, mais elle ne se compromit pas. Il faut bien entendre cette nuance. Elle ne donnait pas prise sur elle ouvertement par sa conduite. Si elle avait un amant, c’était un secret entre elle et son alcôve. Extérieurement, le major Ydow n’avait pas l’étoffe du plus petit bout de scène à lui faire. L’aurait-elle aimé, par hasard ?… Elle demeurait avec lui, et elle aurait pu sûrement, si elle avait voulu, s’attacher à la fortune d’un autre. J’ai connu un maréchal de l’Empire assez fou d’elle pour lui tailler un manche d’ombrelle dans son bâton de maréchal. Mais c’est encore ici comme ces hommes dont je vous parlais. Il y a des femmes qui aiment… ce n’est pas leur amant que je veux dire, quoique ce soit leur amant aussi. Les carpes regrettent leur bourbe, disait Mme de Maintenon. La Rosalba ne voulut pas regretter la sienne. Elle n’en sortit pas, et moi j’y entrai.
— Tu coupes les transitions avec ton sabre ! — fit le capitaine Mautravers.
— Parbleu ! — repartit Mesnilgrand, — qu’ai-je à respecter ? Vous savez tous la chanson qu’on chantait au xviiie siècle :
Quand Boufflers parut à la cour,
On crut voir la reine d’amour.
Chacun s’empressait à lui plaire,
Et chacun l’avait… à son tour !
« J’eus donc mon tour. J’en avais eu, des femmes, et par paquets ! Mais qu’il y en eût une seule comme cette Rosalba, je ne m’en doutais pas. La bourbe fut un paradis. Je ne m’en vais pas vous faire des analyses à la façon des romanciers. J’étais un homme d’action, brutal sur l’article, comme le comte Almaviva, et je n’avais pas d’amour pour elle dans le sens élevé et romanesque qu’on donne à ce mot, moi tout le premier… Ni l’âme, ni l’esprit, ni la vanité, ne furent pour quelque chose dans l’espèce de bonheur qu’elle me prodigua ; mais ce bonheur n’eut pas du tout la légèreté d’une fantaisie. Je ne croyais pas que la sensualité pût être profonde. Ce fut la plus profonde des sensualités. Figurez-vous une de ces belles pêches, à chair rouge, dans lesquelles on mord à belles dents, ou plutôt ne vous figurez rien… Il n’y a pas de figures pour exprimer le plaisir qui jaillissait de cette pêche humaine, rougissant sous le regard le moins appuyé comme si vous l’aviez mordue. Imaginez ce que c’était quand, au lieu du regard, on mettait la lèvre ou la dent de la passion dans cette chair émue et sanguine. Ah ! le corps de cette femme était sa seule âme ! Et c’est avec ce corps-là qu’elle me donna, un soir, une fête qui vous fera juger d’elle mieux que tout ce que je pourrais ajouter. Oui, un soir, n’eut-elle pas l’audace et l’indécence de me recevoir, n’ayant pour tout vêtement qu’une mousseline des Indes transparente, une nuée, une vapeur, à travers laquelle on voyait ce corps, dont la forme était la seule pureté et qui se teignait du double vermillon mobile de la volupté et de la pudeur !… Que le Diable m’emporte si elle ne ressemblait pas, sous sa nuée blanche, à une statue de corail vivant ! Aussi, depuis ce temps, je me suis soucié de la blancheur des autres femmes comme de ça ! »
Et Mesnilgrand envoya d’une chiquenaude une peau d’orange à la corniche, par-dessus la tête du représentant Le Carpentier, qui avait fait tomber celle du roi.
« Notre liaison dura quelque temps, — continua-t-il, — mais ne croyez pas que je me blasai d’elle. On ne s’en blasait pas. Dans la sensation, qui est finie, comme disent les philosophes en leur infâme baragouin, elle transportait l’infini ! Non, si je la quittai, ce fut pour une raison de dégoût moral, de fierté pour moi, de mépris pour elle, pour elle qui, au plus fort des caresses les plus insensées, ne me faisait pas croire qu’elle m’aimât… Quand je lui demandais : M’aimes-tu ? ce mot qu’il est impossible de ne pas dire, même à travers toutes les preuves qu’on vous donne que vous êtes aimé, elle répondait : « Non ! » ou secouait énigmatiquement la tête. Elle se roulait dans ses pudeurs et dans ses hontes, et elle restait là-dessous, au milieu de tous les désordres de sens soulevés, impénétrable comme le sphinx. Seulement, le sphinx était froid, et elle ne l’était pas… Eh bien, cette impénétrabilité qui m’impatientait et m’irritait, puis encore la certitude que j’eus bientôt des fantaisies à la Catherine II qu’elle se permettait, furent la double cause du vigoureux coup de caveçon que j’eus la force de donner pour sortir des bras tout-puissants de cette femme, l’abreuvoir de tous les désirs ! Je la quittai, ou plutôt je ne revins plus à elle. Mais je gardai l’idée qu’une seconde femme comme celle-là n’était pas possible ; et de penser cela me rendit désormais fort tranquille et fort indifférent avec toutes les femmes. Ah ! elle m’a parachevé comme officier. Après elle, je n’ai plus pensé qu’à mon service. Elle m’avait trempé dans le Styx.
— Et tu es devenu tout à fait Achille ! — dit le vieux M. de Mesnilgrand, avec orgueil.
— Je ne sais pas ce que je suis devenu, — reprit Mesnilgrand ; — mais je sais bien qu’après notre rupture, le major Ydow, qui était avec moi dans les mêmes termes qu’avec tous les officiers de la division, nous apprit un jour, au café, que sa femme était enceinte, et qu’il aurait bientôt la joie d’être père. À cette nouvelle inattendue, les uns se regardèrent, les autres sourirent ; mais il ne le vit pas, ou, l’ayant vu, il n’y prit garde, résolu qu’il était, probablement, à ne faire jamais attention qu’à ce qui était une injure directe. Quand il fut sorti : « L’enfant est-il de toi, Mesnil ? » me demanda à l’oreille un de mes camarades ; et, dans ma conscience une voix secrète, une voix plus précise que la sienne, me répéta la même question. Je n’osais me répondre. Elle, la Rosalba, dans nos tête-à-tête les plus abandonnés, ne m’avait jamais dit un mot de cet enfant, qui pouvait être de moi, ou du major, ou même d’un autre…
— L’enfant du drapeau ! — interrompit Mautravers, comme s’il eût donné un coup de pointe avec sa latte de cuirassier.
— Jamais, — reprit Mesnilgrand, — elle n’avait fait la moindre allusion à sa grossesse ; mais quoi d’étonnant ? C’était, je vous l’ai dit, un sphinx que la Pudica, un sphinx qui dévorait le plaisir silencieusement et gardait son secret. Rien du cœur ne traversait les cloisons physiques de cette femme, ouverte au plaisir seul… et chez qui la pudeur était sans doute la première peur, le premier frisson, le premier embrasement du plaisir ! Cela me fit un effet singulier de la savoir enceinte. Convenons-en, messieurs, à présent que nous sommes sortis de la vie bestiale des passions : ce qu’il y a de plus affreux dans les amours partagées, — cette gamelle ! — ce n’est pas seulement la malpropreté du partage, mais c’est de plus l’égarement du sentiment paternel ; c’est cette anxiété terrible qui vous empêche d’écouter la voix de la nature, et qui l’étouffe dans un doute dont il est impossible de sortir. On se dit : Est-ce à moi, cet enfant ?… Incertitude qui vous poursuit comme la punition du partage, de l’indigne partage auquel on s’est honteusement soumis ! Si on pensait longtemps à cela, quand on a du cœur, on deviendrait fou ; mais la vie, la vie puissante et légère, vous reprend de son flot et vous emporte, comme le bouchon en liège d’une ligne rompue. — Après cette déclaration faite à nous tous par le major Ydow, le petit tressaillement paternel que j’avais cru sentir dans mes entrailles s’apaisa. Rien ne bougea plus… Il est vrai qu’à quelques jours plus tard j’avais bien autre chose à penser qu’au bambin de la Pudica. Nous nous battions à Talavera, où le commandant Titan, du 9e hussards, fut tué à la première charge, et où je fus obligé de prendre le commandement de l’escadron.
« Cette rude peignée de Talavera exaspéra la guerre que nous faisions. Nous nous trouvâmes plus souvent en marche, plus serrés, plus inquiétés par l’ennemi, et forcément il fut moins question de la Pudica entre nous. Elle suivait le régiment en char-à-bancs, et ce fut là, dit-on, qu’elle accoucha d’un enfant que le major Ydow, qui croyait en sa paternité, se mit à aimer comme si réellement cet enfant avait été le sien. Du moins, quand cet enfant mourut, car il mourut quelques mois après sa naissance, le major eut un chagrin très exalté, un chagrin à folies, et on n’en rit pas dans le régiment. Pour la première fois, l’antipathie dont il était l’objet se tut. On le plaignit beaucoup plus que la mère qui, si elle pleura sa géniture, n’en continua pas moins d’être la Rosalba que nous connaissions tous, cette singulière catin arrosée de pudeur par le Diable, qui avait, malgré ses mœurs, conservé la faculté, qui tenait du prodige, de rougir jusqu’à l’épine dorsale deux cents fois par jour ! Sa beauté ne diminua pas. Elle résistait à toutes les avaries. Et, cependant, la vie qu’elle menait devait faire très vite d’elle ce qu’on appelle entre cavaliers une vieille chabraque, si cette vie de perdition avait duré.
— Elle n’a donc pas duré ? Tu sais donc, toi, ce que cette chienne de femme-là est devenue ? — fit Rançonnet, haletant d’intérêt excité, et oubliant pour une minute cette visite à l’église qui le tenait si dru.
— Oui, — dit Mesnilgrand, — concentrant sa voix comme s’il avait touché au point le plus profond de son histoire. — Tu as cru, comme tout le monde, qu’elle avait sombré avec Ydow dans le tourbillon de guerre et d’événements qui nous a enveloppés et, pour la plupart de nous, dispersés et fait disparaître. Mais je vais aujourd’hui te révéler le destin de cette Rosalba. »
Le capitaine Rançonnet s’accouda sur la table en prenant dans sa large main son verre, qu’il y laissa, et qu’il serra comme la poignée d’un sabre, tout en écoutant.
« La guerre ne cessait pas, — reprit Mesnilgrand. — Ces patients dans la fureur, qui ont mis cinq cents ans à chasser les Maures, auraient mis, s’il l’avait fallu, autant de temps à nous chasser. Nous n’avancions dans le pays qu’à la condition de surveiller chaque pas que nous y faisions. Les villages envahis étaient immédiatement fortifiés par nous, et nous les retournions contre l’ennemi. Le petit bourg d’Alcudia, dont nous nous emparâmes, fut notre garnison assez de temps. Un vaste couvent y fut transformé en caserne ; mais l’état-major se répartit dans les maisons du bourg, et le major Ydow eut celle de l’alcade. Or, comme cette maison était la plus spacieuse, le major Ydow y recevait quelquefois le soir le corps des officiers, car nous ne voyions plus que nous. Nous avions rompu avec les afrancesados, nous défiant d’eux, tant la haine pour les Français gagnait du terrain ! Dans ces réunions entre nous, quelquefois interrompues par les coups de feu de l’ennemi à nos avant-postes, la Rosalba nous faisait les honneurs de quelque punch, avec cet air incomparablement chaste que j’ai toujours pris pour une plaisanterie du Démon. Elle y choisissait ses victimes ; mais je ne regardais pas à mes successeurs. J’avais ôté mon âme de cette liaison, et, d’ailleurs, je ne traînais après moi, comme l’a dit je ne sais plus qui, la chaîne rompue d’aucune espérance trompée. Je n’avais ni dépit, ni jalousie, ni ressentiment. Je regardais vivre et agir cette femme, qui m’intéressait comme spectateur, et qui cachait les déportements du vice le plus impudent sous les déconcertements les plus charmants de l’innocence. J’allais donc chez elle, et devant le monde elle m’y parlait avec la simplicité presque timide d’une jeune fille, rencontrée par hasard à la fontaine ou dans le fond du bois. L’ivresse, le tournoiement de tête, la rage des sens qu’elle avait allumée en moi, toutes ces choses terribles n’étaient plus. Je les tenais pour dissipées, évanouies, impossibles ! Seulement, lorsque je retrouvais inépuisable cette nuance d’incarnat qui lui teignait le front pour un mot ou pour un regard, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver la sensation de l’homme qui regarde dans son verre vidé la dernière goutte du champagne rosé qu’il vient de boire, et qui est tenté de faire rubis sur l’ongle, avec cette dernière goutte oubliée.
« Je le lui dis, un soir. Ce soir-là, j’étais seul chez elle.
« J’avais quitté le café de bonne heure, et j’y avais laissé le corps d’officiers engagé dans des parties de cartes et de billard, et jouant un jeu très vif. C’était le soir, mais un soir d’Espagne où le soleil torride avait peine à s’arracher du ciel. Je la trouvai à peine vêtue, les épaules au vent, embrasées par une chaleur africaine, les bras nus, ces beaux bras dans lesquels j’avais tant mordu et qui, dans de certains moments d’émotion que j’avais si souvent fait naître, devenaient, comme disent les peintres, du ton de l’intérieur des fraises. Ses cheveux, appesantis par la chaleur, croulaient lourdement sur sa nuque dorée, et elle était belle ainsi, déchevelée, négligée, languissante à tenter Satan et à venger Ève ! À moitié couchée sur un guéridon, elle écrivait… Or, si elle écrivait, la Pudica, c’était, pas de doute ! à quelque amant, pour quelque rendez-vous, pour quelque infidélité nouvelle au major Ydow, qui les dévorait toutes, comme elle dévorait le plaisir, en silence. Lorsque j’entrai, sa lettre était écrite, et elle faisait fondre pour la cacheter, à la flamme d’une bougie, de la cire bleue pailletée d’argent, que je vois encore, et vous allez savoir, tout à l’heure, pourquoi le souvenir de cette cire bleue pailletée d’argent m’est resté si clair.
« — Où est le major ? — me dit-elle, me voyant entrer, troublée déjà, — mais elle était toujours troublée, cette femme qui faisait croire à l’orgueil et aux sens des hommes qu’elle était émue devant eux !
« — Il joue frénétiquement ce soir, — lui répondis-je, en riant et en regardant avec convoitise cette friandise de flocon rose qui venait de lui monter au front ; — et moi, j’ai ce soir une autre frénésie.
« Elle me comprit. Rien ne l’étonnait. Elle était faite aux désirs qu’elle allumait chez les hommes, qu’elle aurait ramenés en face d’elle de tous les horizons.
« — Bah ! — fit-elle lentement, quoique la teinte d’incarnat que je voulais boire sur son adorable et exécrable visage se fût foncée à la pensée que je lui donnais. — Bah ! vos frénésies à vous sont finies. — Et elle mit le cachet sur la cire bouillante de la lettre, qui s’éteignit et se figea.
« — Tenez ! — dit-elle, insolemment provocante, — voilà votre image ! C’était brûlant il n’y a qu’une seconde, et c’est froid.
« Et, tout en disant cela, elle retourna la lettre et se pencha pour en écrire l’adresse.
« Faut-il que je le répète jusqu’à satiété ? Certes ! je n’étais pas jaloux de cette femme : mais nous sommes tous les mêmes. Malgré moi, je voulus voir à qui elle écrivait, et, pour cela, ne m’étant pas assis encore, je m’inclinai par-dessus sa tête ; mais mon regard fut intercepté par l’entre-deux de ses épaules, par cette fente enivrante et duvetée où j’avais fait ruisseler tant de baisers, et, ma foi ! magnétisé par cette vue, j’en fis tomber un de plus dans ce ruisseau d’amour, et cette sensation l’empêcha d’écrire… Elle releva sa tête de la table où elle était penchée, comme si on lui eût piqué les reins d’une pointe de feu, se cambrant sur le dossier de son fauteuil, la tête renversée ; elle me regardait, dans ce mélange de désir et de confusion qui était son charme, les yeux en l’air et tournés vers moi, qui étais derrière elle, et qui fis descendre dans la rose mouillée de sa bouche entr’ouverte ce que je venais de faire tomber dans l’entre-deux de ses épaules.
« Cette sensitive avait des nerfs de tigre. Tout à coup, elle bondit : — Voilà le major qui monte, — me dit-elle. — Il aura perdu, il est jaloux quand il a perdu. Il va me faire une scène affreuse. Voyons ! mettez-vous là… je vais le faire partir. — Et, se levant, elle ouvrit un grand placard dans lequel elle pendait ses robes, et elle m’y poussa. Je crois qu’il y a bien peu d’hommes qui n’aient été mis dans quelque placard, à l’arrivée du mari ou du possesseur en titre…
— Je te trouve heureux avec ton placard ! — dit Sélune ; — je suis entré un jour dans un sac à charbon, moi ! C’était, bien entendu, avant ma sacrée blessure. J’étais dans les hussards blancs alors. Je vous demande dans quel état je suis sorti de mon sac à charbon !
— Oui, — reprit amèrement Mesnilgrand, — c’est encore là un des revenants-bons de l’adultère et du partage ! En ces moments-là, les plus fendants ne sont pas fiers, et, par générosité pour une femme épouvantée, ils deviennent aussi lâches qu’elle, et font cette lâcheté de se cacher. J’en ai, je crois, mal au cœur encore d’être entré dans ce placard, en uniforme et le sabre au côté, et, comble de ridicule ! pour une femme qui n’avait pas d’honneur à perdre et que je n’aimais pas !
« Mais je n’eus pas le temps de m’appesantir sur cette bassesse d’être là, comme un écolier dans les ténèbres de mon placard et les frôlements sur mon visage de ses robes, qui sentaient son corps à me griser. Seulement, ce que j’entendis me tira bientôt de ma sensation voluptueuse. Le major était entré. Elle l’avait deviné, il était d’une humeur massacrante, et, comme elle l’avait dit, dans un accès de jalousie, et d’une jalousie d’autant plus explosive qu’avec nous tous il la cachait. Disposé au soupçon et à la colère comme il l’était, son regard alla probablement à cette lettre restée sur la table, et à laquelle mes deux baisers avaient empêché la Pudica de mettre l’adresse.