Les Diaboliques (page 3)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Diaboliques · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« — Qu’est-ce que c’est que cette lettre ?… fit-il, — d’une voix rude.

« — C’est une lettre pour l’Italie, — dit tranquillement la Pudica.

« Il ne fut pas dupe de cette placide réponse.

« — Cela n’est pas vrai ! — dit-il grossièrement, car vous n’aviez pas besoin de gratter beaucoup le Lauzun dans cet homme pour y retrouver le soudard ; et je compris, à ce seul mot, la vie intime de ces deux êtres, qui engloutissaient entre eux deux des scènes de toute espèce, et dont, ce jour-là, j’allais avoir un spécimen. Je l’eus, en effet, du fond de mon placard. Je ne les voyais pas, mais je les entendais ; et les entendre, pour moi, c’était les voir. Il y avait leurs gestes dans leurs paroles et dans les intonations de leurs voix, qui montèrent en quelques instants au diapason de toutes les fureurs. Le major insista pour qu’on lui montrât cette lettre sans adresse, et la Pudica, qui l’avait saisie, refusa opiniâtrement de la donner. C’est alors qu’il voulut la prendre de force. J’entendis les froissements et les piétinements d’une lutte entre eux, mais vous devinez bien que le major fut plus fort que sa femme. Il prit donc la lettre et la lut. C’était un rendez-vous d’amour à un homme, et la lettre disait que cet homme avait été heureux et qu’on lui offrait le bonheur encore… Mais cet homme-là n’était pas nommé. Absurdement curieux comme tous les jaloux, le major chercha en vain le nom de l’homme pour qui on le trompait… Et la Pudica fut vengée de cette prise de lettre, arrachée à sa main meurtrie, et peut-être ensanglantée, car elle avait crié pendant la lutte : « Vous me déchirez la main, misérable ! » Ivre de ne rien savoir, défié et moqué par cette lettre qui ne le renseignait que sur une chose, c’est qu’elle avait un amant, — un amant de plus, — le major Ydow tomba dans une de ces rages qui déshonorent le caractère d’un homme, et cribla la Pudica d’injures ignobles, d’injures de cocher. Je crus qu’il la rouerait de coups. Les coups allaient venir, mais un peu plus tard. Il lui reprocha, — en quels termes ! — d’être… tout ce qu’elle était. Il fut brutal, abject, révoltant ; et elle, à toute cette fureur, répondit en vraie femme qui n’a plus rien à ménager, qui connaît jusqu’à l’axe l’homme à qui elle s’est accouplée, et qui sait que la bataille éternelle est au fond de cette bauge de la vie à deux. Elle fut moins ignoble, mais plus atroce, plus insultante et plus cruelle dans sa froideur, que lui dans sa colère. Elle fut insolente, ironique, riant du rire hystérique de la haine dans son paroxysme le plus aigu, et répondant au torrent d’injures que le major lui vomissait à la face par de ces mots comme les femmes en trouvent, quand elles veulent nous rendre fous, et qui tombent sur nos violences et dans nos soulèvements comme des grenades à feu dans de la poudre. De tous ces mots outrageants à froid qu’elle aiguisait, celui avec lequel elle le dardait le plus, c’est qu’elle ne l’aimait pas — qu’elle ne l’avait jamais aimé : « Jamais ! jamais ! jamais ! » répétait-elle, avec une furie joyeuse, comme si elle lui eût dansé des entrechats sur le cœur ! — Or, cette idée — qu’elle ne l’avait jamais aimé — était ce qu’il y avait de plus féroce, de plus affolant pour ce fat heureux, pour cet homme dont la beauté avait fait ravage, et qui, derrière son amour pour elle, avait encore sa vanité ! Aussi arriva-t-il une minute où, n’y tenant plus, sous le dard de ce mot, impitoyablement répété, qu’elle ne l’avait jamais aimé, et qu’il ne voulait pas croire, et qu’il repoussait toujours :

« — Et notre enfant ? — objecta-t-il, l’insensé ! comme si c’était une preuve, et comme s’il eût invoqué un souvenir !

« — Ah ! notre enfant ! — fit-elle, en éclatant de rire. — Il n’était pas de toi !

« J’imaginai ce qui dut se passer dans les yeux verts du major, en entendant son miaulement étranglé de chat sauvage. Il poussa un juron à fendre le ciel. — Et de qui est-il ? garce maudite ! — demanda-t-il, avec quelque chose qui n’était plus une voix.

« Mais elle continua de rire comme une hyène.

« — Tu ne le sauras pas ! — dit-elle, en le narguant. Et elle le cingla de ce tu ne le sauras pas ! mille fois répété, mille fois infligé à ses oreilles ; et quand elle fut lasse de le dire, — le croiriez-vous ? — elle le lui chanta comme une fanfare ! Puis, quand elle l’eut assez fouetté avec ce mot, assez fait tourner comme une toupie sous le fouet de ce mot, assez roulé avec ce mot dans les spirales de l’anxiété et de l’incertitude, cet homme, hors de lui, et qui n’était plus entre ses mains qu’une marionnette qu’elle allait casser ; quand, cynique à force de haine, elle lui eut dit, en les nommant par tous leurs noms, les amants qu’elle avait eus, et qu’elle eut fait le tour du corps d’officiers tout entier : « Je les ai eus tous, — cria-t-elle, — mais ils ne m’ont pas eue, eux ! Et cet enfant que tu es assez bête pour croire le tien, a été fait par le seul homme que j’aie jamais aimé ! que j’aie jamais idolâtré ! Et tu ne l’as pas deviné ! Et tu ne le devines pas encore ? »

« Elle mentait. Elle n’avait jamais aimé un homme. Mais elle sentait bien que le coup de poignard pour le major était dans ce mensonge, et elle l’en dagua, elle l’en larda, elle l’en hacha, et quand elle en eut assez d’être le bourreau de ce supplice, elle lui enfonça pour en finir, comme on enfonce un couteau jusqu’au manche, son dernier aveu dans le cœur :

« — Eh bien ! — fit-elle, — puisque tu ne devines pas, jette ta langue aux chiens, imbécile ! C’est le capitaine Mesnilgrand.

« Elle mentait probablement encore, mais je n’en étais pas si sûr, et mon nom, ainsi prononcé par elle, m’atteignit comme une balle à travers mon placard. Après ce nom, il y eut un silence comme après un égorgement. — L’a-t-il tuée au lieu de lui répondre ? — pensé-je, lorsque j’entendis le bruit d’un cristal, jeté violemment sur le sol, et qui y volait en mille pièces.

« Je vous ai dit que le major Ydow avait eu, pour l’enfant qu’il croyait le sien, un amour paternel immense et, quand il l’avait perdu, un de ces chagrins à folies, dont notre néant voudrait éterniser et matérialiser la durée. Dans l’impossibilité où il était, avec sa vie militaire en campagne, d’élever à son fils un tombeau qu’il aurait visité chaque jour, — cette idolâtrie de la tombe ! — le major Ydow avait fait embaumer le cœur de son fils pour mieux l’emporter avec lui partout, et il l’avait déposé pieusement dans une urne de cristal, habituellement placée sur une encoignure, dans sa chambre à coucher. C’était cette urne qui volait en morceaux.

« — Ah ! il n’était pas à moi, abominable gouge ! — s’écria-t-il. Et j’entendis, sous sa botte de dragon, grincer et s’écraser le cristal de l’urne, et piétiner le cœur de l’enfant qu’il avait cru son fils !

« Sans doute, elle voulut le ramasser, elle ! l’enlever, le lui prendre, car je l’entendis qui se précipita ; et les bruits de la lutte recommencèrent, mais avec un autre, — le bruit des coups.

« — Eh bien ! puisque tu le veux, le voilà, le cœur de ton marmot, catin déhontée ! — dit le major. Et il lui battit la figure de ce cœur qu’il avait adoré, et le lui lança à la tête comme un projectile. L’abîme appelle l’abîme, dit-on. Le sacrilège créa le sacrilège. La Pudica, hors d’elle, fit ce qu’avait fait le major. Elle rejeta à sa tête le cœur de cet enfant, qu’elle aurait peut-être gardé s’il n’avait pas été de lui, l’homme exécré, à qui elle eût voulu rendre torture pour torture, ignominie pour ignominie ! C’est la première fois, certainement, que si hideuse chose se soit vue ! un père et une mère se souffletant tour à tour le visage, avec le cœur mort de leur enfant !

« Cela dura quelques minutes, ce combat impie… Et c’était si étonnamment tragique, que je ne pensai pas tout de suite à peser de l’épaule sur la porte du placard, pour la briser et intervenir… quand un cri comme je n’en ai jamais entendu, ni vous non plus, messieurs, — et nous en avons pourtant entendu d’assez affreux sur les champs de bataille ! — me donna la force d’enfoncer la porte du placard, et je vis… ce que je ne reverrai jamais ! La Pudica, terrassée, était tombée sur la table où elle avait écrit, et le major l’y retenait d’un poignet de fer, tous voiles relevés, son beau corps à nu, tordu, comme un serpent coupé, sous son étreinte. Mais que croyez-vous qu’il faisait de son autre main, messieurs ?… Cette table à écrire, la bougie allumée, la cire à côté, toutes ces circonstances avaient donné au major une idée infernale, — l’idée de cacheter cette femme, comme elle avait cacheté sa lettre, — et il était dans l’acharnement de ce monstrueux cachetage, de cette effroyable vengeance d’amant perversement jaloux !

« — Sois punie par où tu as péché, fille infâme ! — criait-il.

« Il ne me vit pas. Il était penché sur sa victime, qui ne criait plus, et c’était le pommeau de son sabre qu’il enfonçait dans la cire bouillante et qui lui servait de cachet !

« Je bondis sur lui ; je ne lui dis même pas de se défendre, et je lui plongeai mon sabre jusqu’à la garde dans le dos, entre les épaules, et j’aurais voulu, du même coup, lui plonger ma main et mon bras avec mon sabre à travers le corps, pour le tuer mieux !

— Tu as bien fait, Mesnil ! — dit le commandant Sélune ; — il ne méritait pas d’être tué par devant, comme un de nous, ce brigand-là !

— Eh ! mais c’est l’aventure d’Abailard, transposée à Héloïse ! — fit l’abbé Reniant.

— Un beau cas de chirurgie, — dit le docteur Bleny, — et rare ! »

Mais Mesnilgrand, lancé, passa outre :

« Il était, — reprit-il, — tombé mort sur le corps de sa femme évanouie. Je l’en arrachai, le jetai là, et poussai du pied son cadavre. Au cri que la Pudica avait jeté, à ce cri sorti comme d’une vulve de louve, tant il était sauvage ! et qui me vibrait encore dans les entrailles, une femme de chambre était montée. « Allez chercher le chirurgien du 8e dragons ; il y a ici de la besogne pour lui, ce soir ! » Mais je n’eus pas le temps d’attendre le chirurgien. Tout à coup, un boute-selle furieux sonna, appelant aux armes. C’était l’ennemi qui nous surprenait et qui avait égorgé au couteau, silencieusement, nos sentinelles. Il fallait sauter à cheval. Je jetai un dernier regard sur ce corps superbe et mutilé, immobilement pâle pour la première fois sous les yeux d’un homme. Mais, avant de partir, je ramassai ce pauvre cœur, qui gisait à terre dans la poussière, et avec lequel ils auraient voulu se poignarder et se déchiqueter, et je l’emportai, ce cœur d’un enfant qu’elle avait dit le mien, dans ma ceinture de hussard. »

Ici, le chevalier de Mesnilgrand s’arrêta, dans une émotion qu’ils respectèrent, ces matérialistes et ces ribauds.

« Et la Pudica ?… — dit presque timidement Rançonnet, qui ne caressait plus son verre.

— Je n’ai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la Pudica, — répondit Mesnilgrand. — Est-elle morte ? A-t-elle pu vivre encore ? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu’à elle ? Après la surprise d’Alcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant d’autres, et n’avait pas rejoint les débris de notre régiment décimé.

— Est-ce là tout ? — dit Mautravers. — Et si c’est là tout, voilà une fière histoire ! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais à Sélune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de ses quatre-vingts religieuses violées et jetées dans le puits. Seulement, puisque Rançonnet rêve maintenant derrière son assiette, je reprendrai la question où il l’a laissée : Quelle relation a ton histoire avec tes dévotions à l’église, de l’autre jour ?…

« C’est juste, — dit Mesnilgrand. — Tu m’y fais penser. Voici donc ce qui me reste à dire, à Rançonnet et à toi : j’ai porté plusieurs années, et partout, comme une relique, ce cœur d’enfant dont je doutais ; mais quand, après la catastrophe de Waterloo, il m’a fallu ôter cette ceinture d’officier dans laquelle j’avais espéré de mourir, et que je l’eus porté encore quelques années, ce cœur, — et je t’assure, Mautravers, que c’est lourd, quoique cela paraisse bien léger, — la réflexion venant avec l’âge, j’ai craint de profaner un peu plus ce cœur si profané déjà, et je me suis décidé à le déposer en terre chrétienne. Sans entrer dans les détails que je vous donne aujourd’hui, j’en ai parlé à un des prêtres de cette ville, de ce cœur qui pesait depuis si longtemps sur le mien, et je venais de le remettre à lui-même, dans le confessionnal de la chapelle, quand j’ai été pris dans la contre-allée à bras-le-corps par Rançonnet. »

Le capitaine Rançonnet avait probablement son compte. Il ne prononça pas une syllabe, les autres non plus. Nulle réflexion ne fut risquée. Un silence plus expressif que toutes les réflexions leur pesait sur la bouche à tous.

Comprenaient-ils enfin, ces athées, que, quand l’Église n’aurait été instituée que pour recueillir les cœurs — morts ou vivants — dont on ne sait plus que faire, c’eût été assez beau comme cela ?

— Servez donc le café ! — dit, de sa voix de tête, le vieux M. de Mesnilgrand. — S’il est, Mesnil, aussi fort que ton histoire, il sera bon.

LA VENGEANCE d’une femme

Fortiter.

’ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littérature moderne ; mais je n’ai, pour mon compte, jamais cru à cette hardiesse-là. Ce reproche n’est qu’une forfanterie… de moralité. La littérature, qu’on a dit si longtemps l’expression de la société, ne l’exprime pas du tout, — au contraire ; et, quand quelqu’un de plus crâne que les autres a tenté d’être plus hardi, Dieu sait quels cris il a fait pousser ! Certainement, si on veut bien y regarder, la littérature n’exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmantes. Demandez à tous les confesseurs, — qui seraient les plus grands romanciers que le monde aurait eus, s’ils pouvaient raconter les histoires qu’on leur coule dans l’oreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre d’incestes (par exemple) enterrés dans les familles les plus fières et les plus élevées, et voyez si la littérature, qu’on accuse tant d’immorale hardiesse, a osé jamais les raconter, même pour en effrayer ! À cela près du petit souffle, — qui n’est qu’un souffle, — et qui passe — comme un souffle — dans le René de Chateaubriand, — du religieux Chateaubriand, — je ne sache pas de livre où l’inceste, si commun dans nos mœurs, — en haut comme en bas, et peut-être plus en bas qu’en haut, — ait jamais fait le sujet, franchement abordé, d’un récit qui pourrait tirer de ce sujet des effets d’une moralité vraiment tragique. La littérature moderne, à laquelle le bégueulisme jette sa petite pierre, a-t-elle jamais osé les histoires de Myrrha, d’Agrippine et d’Œdipe, qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement vivantes, car je n’ai pas vécu — du moins jusqu’ici — dans un autre enfer que l’enfer social, et j’ai, pour ma part, connu et coudoyé pas mal de Myrrhas, d’Œdipes et d’Agrippines, dans la vie privée et dans le plus beau monde, comme on dit. Parbleu ! cela n’avait jamais lieu comme au théâtre ou dans l’histoire. Mais, à travers les surfaces sociales, les précautions, les peurs et les hypocrisies, cela s’entrevoyait… Je connais — et tout Paris connaît — une Mme Henri III, qui porte en ceinture des chapelets de petites têtes de mort, ciselées dans de l’or, sur des robes de velours bleu, et qui se donne la discipline, mêlant ainsi au ragoût de ses pénitences le ragoût des autres plaisirs de Henri III. Or, qui écrirait l’histoire de cette femme, qui fait des livres de piété, et que les jésuites croient un homme (joli détail plaisant !) et même un saint ?… Il n’y a déjà pas tant d’années que tout Paris a vu une femme, du faubourg Saint-Germain, prendre à sa mère son amant, et, furieuse de voir cet amant retourner à sa mère qui, vieille, savait mieux pourtant se faire aimer qu’elle, voler les lettres très passionnées de cette dernière à cet homme trop aimé, les faire lithographier et les jeter, par milliers, du Paradis (bien nommé pour une action pareille) dans la salle de l’Opéra, un jour de première représentation. Qui a fait l’histoire de cette autre femme-là ?… La pauvre littérature ne saurait même par quel bout prendre de pareilles histoires, pour les raconter.

Et c’est là ce qu’il faudrait faire si on était hardi. L’Histoire a des Tacite et des Suétone ; le Roman n’en a pas, — du moins en restant dans l’ordre élevé et moral du talent et de la littérature. Il est vrai que la langue latine brave l’honnêteté, en païenne qu’elle est, tandis que notre langue, à nous, a été baptisée avec Clovis sur les fonts de Saint-Remy, et y a puisé une impérissable pudeur, car cette vieille rougit encore. Nonobstant, si on osait oser, un Suétone ou un Tacite, romanciers, pourraient exister, car le Roman est spécialement l’histoire des mœurs, mise en récit et en drame, comme l’est souvent l’Histoire elle-même. Et nulle autre différence que celle-ci : c’est que l’un (le Roman) met ses mœurs sous le couvert de personnages d’invention, et que l’autre (l’Histoire) donne les noms et les adresses. Seulement, le Roman creuse bien plus avant que l’Histoire. Il a un idéal, et l’Histoire n’en a pas : elle est bridée par la réalité. Le Roman tient, aussi, bien plus longtemps la scène. Lovelace dure plus, dans Richardson, que Tibère dans Tacite. Mais, si Tibère, dans Tacite, était détaillé comme Lovelace dans Richardson, croyez-vous que l’Histoire y perdrait et que Tacite ne serait pas plus terrible ?… Certes, je n’ai pas peur d’écrire que Tacite, comme peintre, n’est pas au niveau de Tibère comme modèle, et que, malgré tout son génie, il en est resté écrasé.

Et ce n’est pas tout. À cette défaillance inexplicable, mais frappante, dans la littérature, quand on la compare, dans sa réalité, avec la réputation qu’elle a, ajoutez la physionomie que le crime a pris par ce temps d’ineffables et de délicieux progrès ! L’extrême civilisation enlève au crime son effroyable poésie, et ne permet pas à l’écrivain de la lui restituer. Ce serait par trop horrible, disent les âmes qui veulent qu’on enjolive tout, même l’affreux. Bénéfice de la philanthropie ! d’imbéciles criminalistes diminuent la pénalité, et d’ineptes moralistes le crime, et encore ils ne le diminuent que pour diminuer la pénalité. Cependant, les crimes de l’extrême civilisation sont, certainement, plus atroces que ceux de l’extrême barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption qu’ils supposent, et de leur degré supérieur d’intellectualité. L’Inquisition le savait bien. À une époque où la foi religieuse et les mœurs publiques étaient fortes, l’Inquisition, ce tribunal qui jugeait la pensée, cette grande institution dont l’idée seule tortille nos petits nerfs et escarbouille nos têtes de linottes, l’Inquisition savait bien que les crimes spirituels étaient les plus grands, et elle les châtiait comme tels… Et, de fait, si ces crimes parlent moins aux sens, ils parlent plus à la pensée ; et la pensée, en fin de compte, est ce qu’il y a de plus profond en nous. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu à tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes à la superficialité des vieilles sociétés matérialistes, parce que le sang n’y coule pas et que le massacre ne s’y fait que dans l’ordre des sentiments et des mœurs… C’est ce genre de tragique dont on a voulu donner ici un échantillon, en racontant l’histoire d’une vengeance de la plus épouvantable originalité, dans laquelle le sang n’a pas coulé, et où il n’y a eu ni fer ni poison ; un crime civilisé enfin, dont rien n’appartient à l’invention de celui qui le raconte, si ce n’est la manière de le raconter.

Vers la fin du règne de Louis-Philippe, un jeune homme enfilait, un soir, la rue Basse-du-Rempart qui, dans ce temps-là, méritait bien son nom de rue Basse, car elle était moins élevée que le sol du boulevard, et formait une excavation toujours mal éclairée et noire, dans laquelle on descendait du boulevard par deux escaliers qui se tournaient le dos, si on peut dire cela de deux escaliers. Cette excavation, qui n’existe plus et qui se prolongeait de la rue de la Chaussée-d’Antin à la rue Caumartin, devant laquelle le terrain reprenait son niveau ; cette espèce de ravin sombre, où l’on se risquait à peine le jour, était fort mal hantée quand venait la nuit. Le Diable est le Prince des ténèbres. Il avait là une de ses principautés. Au centre, à peu près, de cette excavation, bordée d’un côté par le boulevard formant terrasse, et, de l’autre, par de grandes maisons silencieuses à portes cochères et quelques magasins de bric-à-brac, il y avait un passage étroit et non couvert où le vent, pour peu qu’il fît du vent, jouait comme dans une flûte, et qui conduisait, le long d’un mur et des maisons en construction, jusqu’à la rue Neuve-des-Mathurins. Le jeune homme en question, et très bien mis du reste, qui venait de prendre ce chemin, lequel ne devait pas être pour lui le droit chemin de la vertu, ne l’avait pris que parce qu’il suivait une femme qui s’était enfoncée, sans hésitation et sans embarras, dans la suspecte noirceur de ce passage. C’était un élégant que ce jeune homme, — un gant jaune, comme on disait des élégants de ce temps-là. — Il avait dîné longuement au Café de Paris, et il était venu, tout en mâchonnant son cure-dents, se placer contre la balustrade à mi-corps de Tortoni (à présent supprimée), et guigner de là les femmes qui passaient le long du boulevard. Celle-là était justement passée plusieurs fois devant lui ; et, quoique cette circonstance, ainsi que la mise trop voyante de cette femme et le tortillement de sa démarche fussent de suffisantes étiquettes ; quoique ce jeune homme, qui s’appelait Robert de Tressignies, fût horriblement blasé et qu’il revînt d’Orient, — où il avait vu l’animal femme dans toutes les variétés de son espèce et de ses races, — à la cinquième passe de cette déambulante du soir, il l’avait suivie… chiennement, comme il disait, en se moquant de lui-même, — car il avait la faculté de se regarder faire et de se juger à mesure qu’il agissait, sans que son jugement, très souvent contraire à son acte, empêchât son acte, ou que son acte nuisît à son jugement : asymptote terrible ! — Tressignies avait plus de trente ans. Il avait vécu cette niaise première jeunesse qui fait de l’homme le Jocrisse de ses sensations, et pour qui la première venue qui passe est un magnétisme. Il n’en était plus là. C’était un libertin déjà froidi et très compliqué de cette époque positive, un libertin fortement intellectualisé, qui avait assez réfléchi sur ses sensations pour ne plus pouvoir en être dupe, et qui n’avait peur ni horreur d’aucune. Ce qu’il venait de voir, ou ce qu’il avait cru voir, lui avait inspiré la curiosité qui veut aller au fond d’une sensation nouvelle. Il avait donc quitté sa balustrade et suivi… très résolu à pousser à fin la très vulgaire aventure qu’il entrevoyait. Pour lui, en effet, cette femme qui s’en allait devant lui, déferlant onduleusement comme une vague, n’était qu’une fille du plus bas étage ; mais elle était d’une telle beauté qu’on pouvait s’étonner que cette beauté ne l’eût pas classée plus haut, et qu’elle n’eût pas trouvé un amateur qui l’eût sauvée de l’abjection de la rue, car, à Paris, lorsque Dieu y plante une jolie femme, le Diable, en réplique, y plante immédiatement un sot pour l’entretenir.

Et puis, encore, il avait, ce Robert de Tressignies, une autre raison pour la suivre que la souveraine beauté que ne voyaient peut-être pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beauté vraie et dont l’esthétique, démocratisée comme le reste, manque particulièrement de hauteur. Cette femme était pour lui une ressemblance. Elle était cet oiseau moqueur qui joue le rossignol, dont parle Byron, dans ses Mémoires, avec tant de mélancolie. Elle lui rappelait une autre femme, vue ailleurs… Il était sûr, absolument sûr, que ce n’était pas elle, mais elle lui ressemblait à s’y méprendre, si se méprendre n’avait pas été impossible… Et il en était, du reste, plus attiré que surpris, car il avait assez d’expérience, comme observateur, pour savoir qu’en fin de compte il y a beaucoup moins de variété qu’on ne croit dans les figures humaines, dont les traits sont soumis à une géométrie étroite et inflexible, et peuvent se ramener à quelques types généraux. La beauté est une. Seule, la laideur est multiple, et encore sa multiplicité est bien vite épuisée. Dieu a voulu qu’il n’y eût d’infini que la physionomie, parce que la physionomie est une immersion de l’âme à travers les lignes correctes ou incorrectes, pures ou tourmentées, du visage. Tressignies se disait confusément tout cela, en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui marchait le long du boulevard, sinueusement, et le coupait comme une faux, plus fière que la reine de Saba du Tintoret lui-même, dans sa robe de satin safran, aux tons d’or, — cette couleur aimée des jeunes Romaines, — et dont elle faisait, en marchant, miroiter et crier les plis glacés et luisants, comme un appel aux armes ! Exagérément cambrée, comme il est rare de l’être en France, elle s’étreignait dans un magnifique châle turc à larges raies blanches, écarlate et or ; et la plume rouge de son chapeau blanc — splendide de mauvais goût — lui vibrait jusque sur l’épaule. On se souvient qu’à cette époque les femmes portaient des plumes penchées sur leurs chapeaux, qu’elles appelaient des plumes en saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme ; et la sienne exprimait bien autre chose que la mélancolie. Tressignies, qui croyait qu’elle allait prendre la rue de la Chaussée-d’Antin, étincelante de ses mille becs de lumière, vit avec surprise tout ce luxe piaffant de courtisane, toute cette fierté impudente de fille enivrée d’elle-même et des soies qu’elle traînait, s’enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de ce temps ! Et l’élégant, aux bottes vernies, moins brave que la femme, hésita avant d’entrer là-dedans… Mais ce ne fut guère qu’une seconde… La robe d’or, perdue un instant dans les ténèbres de ce trou noir, après avoir dépassé l’unique réverbère qui les tatouait d’un point lumineux, reluisit au loin, et il s’élança pour la rejoindre. Il n’eut pas grand-peine : elle l’attendait, sûre qu’il viendrait ; et ce fut, alors, qu’au moment où il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour qu’il pût en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec toute l’effronterie de son métier. Il fut littéralement aveuglé de la magnificence de ce visage empâté de vermillon, mais d’un brun doré comme les ailes de certains insectes, et que la clarté blême, tombant en maigre filet du réverbère, ne pouvait pas pâlir.

— Vous êtes Espagnole ? — fit Tressignies, qui venait de reconnaître un des plus beaux types de cette race.

— Si, — répondit-elle.

Être Espagnole, à cette époque-là, c’était quelque chose ! C’était une valeur sur la place. Les romans d’alors, le théâtre de Clara Gazul, les poésies d’Alfred de Musset, les danses de Mariano Camprubi et de Dolorès Serral, faisaient excessivement priser les femmes orange aux joues de grenade, — et, qui se vantait d’être Espagnole ne l’était pas toujours, mais on s’en vantait. Seulement, elle ne semblait pas plus tenir à sa qualité d’Espagnole qu’à toute autre chose qu’elle aurait fait chatoyer ; et, en français :

— Viens-tu ? — lui dit-elle, à brûle-pourpoint, et avec le tutoiement qu’aurait eu la dernière fille de la rue des Poulies ; existant aussi alors. Vous la rappelez-vous ? Une immondice !

Le ton, la voix déjà rauque, cette familiarité prématurée, ce tutoiement si divin — le ciel ! — sur les lèvres d’une femme qui vous aime, et qui devient la plus sanglante des insolences dans la bouche d’une créature pour qui vous n’êtes qu’un passant, auraient suffi pour dégriser Tressignies par le dégoût, mais le Démon le tenait. La curiosité, pimentée de convoitise, dont il avait été mordu, en voyant cette fille qui était plus pour lui que de la chair superbe, tassée dans du satin, lui aurait fait avaler non pas la pomme d’Ève, mais tous les crapauds d’une crapaudière !

— Par Dieu ! — dit-il, — si je viens ! — Comme si elle pouvait en douter ! Je me mettrai à la lessive demain, — pensa-t-il.

Ils étaient au bout du passage par lequel on gagnait la rue des Mathurins ; ils s’y engagèrent. Au milieu des énormes moellons qui gisaient là et des constructions qui s’y élevaient, une seule maison restée debout sur sa base, sans voisines, étroite, laide, rechignée, tremblante, qui semblait avoir vu bien du vice et bien du crime à tous les étages de ses vieux murs ébranlés, et qui avait peut-être été laissée là pour en voir encore, se dressait, d’un noir plus sombre, dans un ciel déjà noir. Longue perche de maison aveugle, car aucune de ses fenêtres (et les fenêtres sont les yeux des maisons) n’était éclairée, et qui avait l’air de vous raccrocher en tâtonnant dans la nuit ! Cette horrible maison avait la classique porte entrebâillée des mauvais lieux, et, au fond d’une ignoble allée, l’escalier dont on voit quelques marches éclairées d’en haut, par une lumière honteuse et sale… La femme entra dans cette allée étroite, qu’elle emplit de la largeur de ses épaules et de l’ampleur foisonnante et frissonnante de sa robe ; et, d’un pied accoutumé à de pareilles ascensions, elle monta lestement l’escalier en colimaçon, — image juste, car cet escalier en avait la viscosité… Chose inaccoutumée à ces bouges, en montant, cet abominable escalier s’éclairait : ce n’était plus la lueur épaisse du quinquet puant l’huile qui rampait sur les murs du premier étage, mais une lumière qui, au second, s’élargissait et s’épanouissait jusqu’à la splendeur. Deux griffes de bronze, chargées de bougies, incrustées dans le mur, illuminaient avec un faste étrange une porte, commune d’aspect, sur laquelle était collée, pour qu’on sût chez qui on entrait, la carte où ces filles mettent leur nom, pour que, si elles ont quelque réputation et quelque beauté, le pavillon couvre la marchandise. Surpris de ce luxe si déplacé en pareil lieu, Tressignies fit plus attention à ces torchères, d’un style presque grandiose, qu’une puissante main d’artiste avait tordues, qu’à la carte et au nom de la femme, qu’il n’avait pas besoin de savoir, puisqu’il l’accompagnait. En les regardant, — pendant qu’elle faisait tourner une clef dans la serrure de cette porte si bizarrement ornée et inondée de lumière, le souvenir lui revint des surprises des petites maisons du temps de Louis XV. « Cette fille-là aura lu, — pensa-t-il, — quelques romans ou quelques mémoires de ce temps, et elle aura eu la fantaisie de mettre un joli appartement, plein de voluptueuses coquetteries, là où on ne l’aurait jamais soupçonné… » Mais ce qu’il trouva, la porte une fois ouverte, dut redoubler son étonnement, — seulement dans un sens opposé.

Ce n’était, en effet, que l’appartement trivial et désordonné de ces filles-là… Des robes, jetées çà et là confusément sur tous les meubles, et un lit vaste, — le champ de manœuvres, — avec les immorales glaces au fond et au plafond de l’alcôve, disaient bien chez qui on était… Sur la cheminée, des flacons qu’on n’avait pas pensé à reboucher, avant de repartir pour la campagne du soir, croisaient leurs parfums dans l’atmosphère tiède de cette chambre où l’énergie des hommes devait se dissoudre à la troisième respiration… Deux candélabres allumés, du même style que ceux de la porte, brûlaient des deux côtés de la cheminée. Partout, des peaux de bêtes faisaient tapis par-dessus le tapis. On avait tout prévu. Enfin, une porte ouverte laissait voir, par-dessous ses portières, un mystérieux cabinet de toilette, la sacristie de ces prêtresses.

Mais, tous ces détails, Tressignies ne les vit que plus tard. Tout d’abord, il ne vit que la fille chez laquelle il venait de monter. Sachant où il était, il ne se gêna pas. Il se mit sans façon sur le canapé, attirant entre ses genoux cette femme qui avait ôté son chapeau et son châle, et qui les avait jetés sur le fauteuil. Il la prit à la taille, comme s’il l’eût bouclée entre ses deux mains jointes, et il la regarda ainsi de bas en haut, comme un buveur qui lève au jour, avant de le boire, le verre de vin qu’il va sabler ! Ses impressions du boulevard n’avaient pas menti. Pour un dégustateur de femmes, pour un homme blasé, mais puissant, elle était véritablement splendide. La ressemblance qui l’avait tant frappé dans les lueurs mobiles et coupées d’ombre du boulevard, cette femme l’avait toujours, en pleine lumière fixe. Seulement, celle à qui elle le faisait penser n’avait pas sur son visage, aux traits si semblables qu’ils en paraissaient identiques, cette expression de fierté résolue et presque terrible que le Diable, ce père joyeux de toutes les anarchies, avait refusée à une duchesse et avait donnée — pour quoi en faire ? — à une demoiselle du boulevard. Quand elle eut la tête nue, avec ses cheveux noirs, sa robe jaune, ses larges épaules dont ses hanches dépassaient encore la largeur, elle rappelait la Judith de Vernet (un tableau de ce temps), mais par le corps plus fait pour l’amour et par le visage plus féroce encore. Cette férocité sombre venait peut-être d’un pli qui se creusait entre ses deux beaux sourcils, qui se prolongeaient jusque dans les tempes, comme Tressignies en avait vu à quelques Asiatiques, en Turquie, et elle les rapprochait, dans une préoccupation si continue qu’on aurait dit qu’ils étaient barrés. Souffletant contraste ! cette fille avait la taille de son métier ; elle n’en avait pas la figure. Ce corps de courtisane, qui disait si éloquemment : Prends ! — cette coupe d’amour aux flancs arrondis qui invitait la main et les lèvres, étaient surmontés d’un visage qui aurait arrêté le désir par la hauteur de sa physionomie, et pétrifié dans le respect la volupté la plus brûlante… Heureusement, le sourire volontairement assoupli de la courtisane, et dont elle savait profaner la courbure idéalement dédaigneuse de ses lèvres, ralliait bientôt à elle ceux que la fierté cruelle de son visage aurait épouvantés. Au boulevard, elle promenait ce raccrochant sourire, étalé impudiquement sur ses lèvres rouges ; mais, au moment où Tressignies la tenait debout entre ses genoux, elle était sérieuse, et sa tête respirait quelque chose de si étrangement implacable, qu’il ne lui manquait que le sabre recourbé aux mains pour que ce dandy de Tressignies pût, sans fatuité, se croire Holopherne.

Il lui prit ses mains désarmées, et il s’en attesta la beauté suzeraine. Elle lui laissait faire silencieusement tout cet examen de sa personne, et elle le regardait aussi, non pas avec la curiosité futile ou sordidement intéressée de ses pareilles, qui, en vous regardant, vous soupèsent comme de l’or suspect… Évidemment, elle avait une autre pensée que celle du gain qu’elle allait faire ou du plaisir qu’elle allait donner. Il y avait dans les ailes ouvertes de ce nez, aussi expressives que des yeux et par où la passion, comme par les yeux, devait jeter des flammes, une décision suprême comme celle d’un crime qu’on va accomplir. — « Si l’implacabilité de ce visage était, par hasard, l’implacabilité de l’amour et des sens, quelle bonne fortune pour elle et pour moi, dans ce temps d’épuisement ! » — pensa Tressignies, qui, avant de s’en passer la fantaisie, la détaillait comme un cheval anglais… Lui, l’expérimenté, le fort critique en fait de femmes, qui avait marchandé les plus belles filles sur le marché d’Andrinople et qui savait le prix de la chair humaine, quand elle avait cette couleur et cette densité, jeta, pour deux heures de celle-ci, une poignée de louis dans une coupe de cristal bleu, posée à niveau de main sur une console, et qui, probablement, n’avait jamais reçu tant d’or.

— Ah ! je te plais donc ?… — s’écria-t-elle audacieusement et prête à tout, sous l’action du geste qu’il venait de faire ; peut-être impatientée de cet examen dans lequel la curiosité semblait plus forte que le désir, ce qui, pour elle, était une perte de temps ou une insolence. — Laisse-moi ôter tout cela, — ajouta-t-elle, comme si sa robe lui eût pesé, et en faisant sauter les deux premiers boutons de son corsage…

Et elle s’arracha de ses genoux pour aller dans le cabinet de toilette d’à côté… Prosaïque détail ! voulait-elle ménager sa robe ? La robe, c’est l’outil de ces travailleuses… Tressignies, qui rêvait devant ce visage l’inassouvissement de Messaline, retomba dans la plate banalité. Il se sentit de nouveau chez la fille — la fille de Paris, malgré la sublimité d’une physionomie qui jurait cruellement avec le destin de celle qui l’avait. « Bah ! — pensa-t-il encore, — la poésie n’est jamais qu’à la peau avec ces drôlesses, et il ne faut la prendre que là où elle est. »

Et il se promit de l’y prendre, mais il la trouva aussi ailleurs, — et là où, certes, il ne se doutait pas qu’elle fût, la poésie ! Jusque-là, en suivant cette femme, il n’avait obéi qu’à une irrésistible curiosité et à une fantaisie sans noblesse ; mais, quand celle qui les lui avait si vite inspirées sortit du cabinet de toilette, où elle était allée se défaire de tous ses caparaçons du soir, et qu’elle revint vers lui, dans le costume, qui n’en était pas un, de gladiatrice qui va combattre, il fut littéralement foudroyé d’une beauté que son œil exercé, cet œil de sculpteur qu’ont les hommes à femmes, n’avait pas, au boulevard, devinée tout entière, à travers les souffles révélateurs de la robe et de la démarche. Le tonnerre entrant tout à coup, au lieu d’elle, par cette porte, ne l’aurait pas mieux foudroyé… Elle n’était pas entièrement nue ; mais c’était pis ! Elle était bien plus indécente, — bien plus révoltamment indécente que si elle eût été franchement nue. Les marbres sont nus, et la nudité est chaste. C’est même la bravoure de la chasteté. Mais cette fille, scélératement impudique, qui se serait allumée elle-même, comme une des torches vivantes des jardins de Néron, pour mieux incendier les sens des hommes, et à qui son métier avait sans doute appris les plus basses rubriques de la corruption, avait combiné la transparence insidieuse des voiles et l’osé de la chair, avec le génie et le mauvais goût d’un libertinage atroce, car, qui ne le sait ? en libertinage, le mauvais goût est une puissance… Par le détail de cette toilette, monstrueusement provocante, elle rappelait à Tressignies cette statuette indescriptible devant laquelle il s’était parfois arrêté, exposée qu’elle était chez tous les marchands de bronze du Paris d’alors, et sur le socle de laquelle on ne lisait que ce mot mystérieux : « Madame Husson ». Dangereux rêve obscène ! Le rêve était ici une réalité. Devant cette irritante réalité, devant cette beauté absolue, mais qui n’avait pas la froideur qu’a trop souvent la beauté absolue, Tressignies, retour de Turquie, aurait été le plus blasé des pachas à trois queues qu’il eût retrouvé les sens d’un chrétien, et même d’un anachorète. Aussi, quand, très sûre des bouleversements qu’elle était accoutumée à produire, elle vint impétueusement à lui, et qu’elle lui poussa, à hauteur de la bouche, l’éventaire des magnificences savoureuses de son corsage, avec le mouvement retrouvé de la courtisane qui tente le Saint dans le tableau de Paul Véronèse, Robert de Tressignies, qui n’était pas un saint, eut la fringale… de ce qu’elle lui offrait, et il la prit dans ses bras, cette brutale tentatrice, avec une fougue qu’elle partagea, car elle s’y était jetée. Se jetait-elle ainsi dans tous les bras qui se fermaient sur elle ? Si supérieure qu’elle fût dans son métier ou dans son art de courtisane, elle fut, ce soir-là, d’une si furieuse et si hennissante ardeur, que même l’emportement de sens exceptionnels ou malades n’aurait pas suffi pour l’expliquer. Était-elle au début de cette horrible vie de fille, pour la faire avec une semblable furie ? Mais, vraiment, c’était quelque chose de si fauve et de si acharné, qu’on aurait dit qu’elle voulait laisser sa vie ou prendre celle d’un autre dans chacune de ses caresses. En ce temps-là, ses pareilles à Paris, qui ne trouvaient pas assez sérieux le joli nom de « lorettes » que la littérature leur avait donné et qu’a immortalisé Gavarni, se faisaient appeler orientalement des « panthères ». Eh bien ! aucune d’elles n’aurait mieux justifié ce nom de panthère… Elle en eut, ce soir-là, la souplesse, les enroulements, les bonds, les égratignements et les morsures. Tressignies put s’attester qu’aucune des femmes qui lui étaient jusque-là passées par les bras ne lui avait donné les sensations inouïes que lui donna cette créature, folle de son corps à rendre la folie contagieuse, et pourtant il avait aimé, Tressignies. Mais, faut-il le dire à la gloire ou à la honte de la nature humaine ? il y a dans ce qu’on appelle le plaisir, avec trop de mépris peut-être, des abîmes tout aussi profonds que dans l’amour. Était-ce dans ces abîmes qu’elle le roula, comme la mer roule un fort nageur dans les siens ? Elle dépassa, et bien au delà, ses plus coupables souvenirs de mauvais sujet, et même jusqu’aux rêves d’une imagination comme la sienne, tout à la fois violente et corrompue. Il oublia tout, — et ce qu’elle était, et ce pour quoi il était venu, et cette maison, et cet appartement dont il avait eu presque, en y entrant, la nausée. Positivement, elle lui soutira son âme, à lui, dans son corps, à elle… Elle lui enivra jusqu’au délire, des sens difficiles à griser. Elle le combla enfin de telles voluptés, qu’il arriva un moment où l’athée à l’amour, le sceptique à tout, eut la pensée folle d’une fantaisie éclose tout à coup dans cette femme, qui faisait marchandise de son corps. Oui, Robert de Tressignies, qui avait presque dans la trempe la froideur d’acier de son patron Robert Lovelace, crut avoir inspiré au moins un caprice à cette prostituée, qui ne pouvait être ainsi avec tous les autres, sous peine de bientôt périr consumée. Il le crut deux minutes, comme un imbécile, cet homme si fort ! Mais la vanité qu’elle avait allumée, au feu d’un plaisir cuisant comme l’amour, eut soudainement, entre deux caresses, le petit frisson d’un doute subit… Une voix lui cria du fond de son être : « Ce n’est pas toi qu’elle aime en toi ! » car il venait de la surprendre, dans le temps où elle était le plus panthère et le plus souplement nouée à lui, distraite de lui et toute perdue dans l’absorbante contemplation d’un bracelet qu’elle avait au bras, et sur lequel Tressignies avisa le portrait d’un homme. Quelques mots en langue espagnole, que Tressignies, qui ne savait pas cette langue, ne comprit pas, mêlés à ses cris de bacchante, lui semblèrent à l’adresse de ce portrait. Alors, l’idée qu’il posait pour un autre, — qu’il était là pour le compte d’un autre, — ce fait, malheureusement si commun dans nos misérables mœurs, avec l’état surchauffé et dépravé de nos imaginations, ce dédommagement de l’impossible dans les âmes enragées qui ne peuvent avoir l’objet de leur désir, et qui se jettent sur l’apparence, se saisit violemment de son esprit et le glaça de férocité. Dans un de ces accès de jalousie absurde et de vanité tigre dont l’homme n’est pas maître, il lui saisit le bras durement, et voulut voir ce bracelet qu’elle regardait avec une flamme qui, certainement, n’était pas pour lui, quand tout, de cette femme, devait être à lui dans un pareil moment.

— Montre-moi ce portrait ! — lui dit-il, avec une voix encore plus dure que sa main.

Elle avait compris ; mais, sans orgueil :

— Tu ne peux pas être jaloux d’une fille comme moi, — lui dit-elle. Seulement, ce ne fut pas le mot de fille qu’elle employa. Non, à la stupéfaction de Tressignies, elle se rima elle-même en tain, comme un crocheteur qui l’aurait insultée. — Tu veux le voir ! — ajouta-t-elle. — Eh bien ! regarde.

Et elle lui coula près des yeux son beau bras, fumant encore de la sueur enivrante du plaisir auquel ils venaient de se livrer.

C’était le portrait d’un homme laid, chétif, au teint olive, aux yeux noirs jaunes, très sombre, mais non pas sans noblesse ; l’air d’un bandit ou d’un grand d’Espagne. Et il fallait bien que ce fût un grand d’Espagne, car il avait au cou le collier de la Toison-d’Or.

— Où as-tu pris cela ? — fit Tressignies, qui pensa : Elle va me faire un conte. Elle va me débiter la séduction d’usage, le roman du premier, l’histoire connue qu’elles débitent toutes…

— Pris ! — repartit-elle, révoltée. — C’est bien lui, por dios, qui me l’a donné !

— Qui, lui ? ton amant, sans doute ? — dit Tressignies. — Tu l’auras trahi. Il t’aura chassée, et tu auras roulé jusqu’ici.

— Ce n’est pas mon amant, — fit-elle froidement, avec l’insensibilité du bronze, à l’outrage de cette supposition.

— Peut-être ne l’est-il plus, — dit Tressignies. — Mais tu l’aimes encore : je l’ai vu tout à l’heure dans tes yeux.

Elle se mit à rire amèrement.

— Ah ! tu ne connais donc rien ni à l’amour, ni à la haine ? — s’écria-t-elle. — Aimer cet homme ! mais je l’exècre ! C’est mon mari.

— Ton mari !

— Oui, mon mari, — fit-elle, — le plus grand seigneur des Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte, grand d’Espagne à plusieurs grandesses, Toison-d’Or. Je suis la duchesse d’Arcos de Sierra-Leone.

Tressignies, presque terrassé par ces incroyables paroles, n’eut pas le moindre doute sur la vérité de cette renversante affirmation. Il était sûr que cette fille n’avait pas menti. Il venait de la reconnaître. La ressemblance qui l’avait tant frappé au boulevard était justifiée.

Il l’avait rencontrée déjà, et il n’y avait pas si longtemps ! C’était à Saint-Jean-de-Luz, où il était allé passer la saison des bains une année. Précisément, cette année-là, la plus haute société espagnole s’était donné rendez-vous sur la côte de France, dans cette petite ville, qui est si près de l’Espagne qu’on s’y rêverait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus épris de leur Péninsule peuvent y venir en villégiature, sans croire faire une infidélité à leur pays. La duchesse de Sierra-Leone avait habité tout un été cette bourgade, si profondément espagnole par les mœurs, le caractère, la physionomie, les souvenirs historiques ; car on se rappelle que c’était là que furent célébrées les fêtes du mariage de Louis XIV, le seul roi de France qui, par parenthèse, ait ressemblé à un roi d’Espagne, et que c’est là aussi que vint échouer, après son naufrage, la grande fortune démâtée de la princesse des Ursins. La duchesse de Sierra-Leone était alors — disait-on — dans la lune de miel de son mariage avec le plus grand et le plus opulent seigneur de l’Espagne. Quand, de son côté, Tressignies arriva dans ce nid de pêcheurs qui a donné les plus terribles flibustiers au monde, elle y étalait un faste qu’on n’y connaissait plus, depuis Louis XIV, et, parmi ces Basquaises qui, en fait de beauté, ne craignent la rivalité de personne, avec leurs tailles de canéphores antiques et leurs yeux d’aigue-marine, si pâlement pers, une beauté qui pourtant terrassait la leur. Attiré par cette beauté, et d’ailleurs d’une naissance et d’une fortune à pouvoir pénétrer dans tous les mondes, Robert de Tressignies s’efforça d’aller jusqu’à elle, mais le groupe de société espagnole dont la duchesse était la souveraine, strictement fermé cette année-là, ne s’ouvrit à aucun des Français qui passèrent la saison à Saint-Jean-de-Luz. La duchesse, entrevue de loin, ou sur les dunes du rivage, ou à l’église, repartit sans qu’il pût la connaître, et, pour cette raison, elle lui était restée dans le souvenir comme un de ces météores, d’autant plus brillants dans notre mémoire qu’ils ont passé et que nous ne les reverrons jamais ! Il parcourut la Grèce et une partie de l’Asie ; mais aucune des créatures les plus admirables de ces pays, où la beauté tient tant de place qu’on ne conçoit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et flamboyante image de la duchesse.

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