Les Diaboliques (page 6)
« Mais, excepté les pâleurs et les transes réprimées de Savigny, je ne voyais rien du roman qu’ils faisaient entre eux, en attendant le drame et la catastrophe… selon moi inévitables. Où en étaient-ils tous les deux ? C’était là le secret de leur roman, que je voulais arracher. Cela me prenait la pensée comme la griffe de sphinx d’un problème, et cela devint si fort que, de l’observation, je tombai dans l’espionnage, qui n’est que de l’observation à tout prix. Hé ! hé ! un goût vif, bientôt nous déprave… Pour savoir ce que j’ignorais, je me permis bien de petites bassesses, très indignes de moi, et que je jugeais telles, et que je me permis néanmoins. Ah ! l’habitude de la sonde, mon cher ! Je la jetais partout. Lorsque, dans mes visites au château, je mettais mon cheval à l’écurie, je faisais jaser les domestiques sur les maîtres, sans avoir l’air d’y toucher. Je mouchardais (oh ! je ne m’épargne pas le mot) pour le compte de ma propre curiosité. Mais les domestiques étaient tout aussi trompés que la comtesse. Ils prenaient Hauteclaire de très bonne foi pour une des leurs, et j’en aurais été pour mes frais de curiosité sans un hasard qui, comme toujours, en fit plus, en une fois, que toutes mes combinaisons, et m’en apprit plus que tous mes espionnages.
« Il y avait plus de deux mois que j’allais voir la comtesse, dont la santé ne s’améliorait pas et présentait de plus en plus les symptômes de cette débilitation si commune maintenant, et que les médecins de ce temps énervé ont appelée du nom d’anémie. Savigny et Hauteclaire continuaient de jouer, avec la même perfection, la très difficile comédie que mon arrivée et ma présence en ce château n’avaient pas déconcertée. Néanmoins, on eût dit qu’il y avait un peu de fatigue dans les acteurs. Serlon avait maigri, et j’avais entendu dire à V… : « Quel bon mari que ce M. de Savigny ! Il est déjà tout changé de la maladie de sa femme. Quelle belle chose donc que de s’aimer ! » Hauteclaire, à la beauté immobile, avait les yeux battus, pas battus comme on les a quand ils ont pleuré, car ces yeux-là n’ont peut-être jamais pleuré de leur vie ; mais ils l’étaient comme quand on a beaucoup veillé, et n’en brillaient que plus ardents, du fond de leur cercle violâtre. Cette maigreur de Savigny, du reste, et ces yeux cernés de Hauteclaire, pouvaient venir d’autre chose que de la vie compressive qu’ils s’étaient imposée. Ils pouvaient venir de tant de choses, dans ce milieu souterrainement volcanisé ! J’en étais à regarder ces marques trahissantes à leurs visages, m’interrogeant tout bas et ne sachant trop que me répondre, quand un jour, étant allé faire ma tournée de médecin dans les alentours, je revins le soir par Savigny. Mon intention était d’entrer au château, comme à l’ordinaire ; mais un accouchement très laborieux d’une femme de la campagne m’avait retenu fort tard, et, quand je passai par le château, l’heure était beaucoup trop avancée pour que j’y pusse entrer. Je ne savais pas même l’heure qu’il était. Ma montre de chasse s’était arrêtée. Mais la lune, qui avait commencé de descendre de l’autre côté de sa courbe dans le ciel, marquait, à ce vaste cadran bleu, un peu plus de minuit, et touchait presque, de la pointe inférieure de son croissant, la pointe des hauts sapins de Savigny, derrière lesquels elle allait disparaître…
— … « Êtes-vous allé parfois à Savigny ? — fit le docteur, en s’interrompant tout à coup et en se tournant vers moi. — Oui, — reprit-il, à mon signe de tête. — Eh bien ! vous savez qu’on est obligé d’entrer dans ce bois de sapins et de passer le long des murs du château, qu’il faut doubler comme un cap, pour prendre la route qui mène directement à V… Tout à coup, dans l’épaisseur de ce bois noir où je ne voyais goutte de lumière ni n’entendais goutte de bruit, voilà qu’il m’en arriva un à l’oreille que je pris pour celui d’un battoir, — le battoir de quelque pauvre femme, occupée le jour aux champs, et qui profitait du clair de lune pour laver son linge à quelque lavoir ou à quelque fossé… Ce ne fut qu’en avançant vers le château, qu’à ce claquement régulier se mêla un autre bruit qui m’éclaira sur la nature du premier. C’était un cliquetis d’épées qui se croisent, et se frottent, et s’agacent. Vous savez comme on entend tout dans le silence et l’air fin des nuits, comme les moindres bruits y prennent des précisions de distinctibilité singulière ! J’entendais, à ne pouvoir m’y méprendre, le froissement animé du fer. Une idée me passa dans l’esprit ; mais, quand je débouchai du bois de sapins du château, blêmi par la lune, et dont une fenêtre était ouverte :
« — Tiens ! — fis-je, admirant la force des goûts et des habitudes, — voilà donc toujours leur manière de faire l’amour !
« Il était évident que c’était Serlon et Hauteclaire qui faisaient des armes à cette heure. On entendait les épées comme si on les avait vues. Ce que j’avais pris pour le bruit des battoirs c’étaient les appels du pied des tireurs. La fenêtre ouverte l’était dans le pavillon le plus éloigné, des quatre pavillons, de celui où se trouvait la chambre de la comtesse. Le château endormi, morne et blanc sous la lune, était comme une chose morte… Partout ailleurs que dans ce pavillon, choisi à dessein, et dont la porte-fenêtre, ornée d’un balcon, donnait sous des persiennes à moitié fermées, tout était silence et obscurité ; mais c’était de ces persiennes, à moitié fermées et zébrées de lumière sur le balcon, que venait ce double bruit des appels du pied et du grincement des fleurets. Il était si clair, il arrivait si net à l’oreille, que je préjugeai avec raison, comme vous allez voir, qu’ayant très chaud (on était en juillet), ils avaient ouvert la porte du balcon sous les persiennes. J’avais arrêté mon cheval sur le bord du bois, écoutant leur engagement qui paraissait très vif, intéressé par cet assaut d’armes entre amants qui s’étaient aimés les armes à la main et qui continuaient de s’aimer ainsi, quand, au bout d’un certain temps, le cliquetis des fleurets et le claquement des appels du pied cessèrent. Les persiennes de la porte vitrée du balcon furent poussées et s’ouvrirent, et je n’eus que le temps, pour ne pas être aperçu dans cette nuit claire, de faire reculer mon cheval dans l’ombre du bois de sapins. Serlon et Hauteclaire vinrent s’accouder sur la rampe en fer du balcon. Je les discernais à merveille. La lune tomba derrière le petit bois, mais la lumière d’un candélabre, que je voyais derrière eux dans l’appartement, mettait en relief leur double silhouette. Hauteclaire était vêtue, si cela s’appelle vêtue, comme je l’avais vue tant de fois, donnant ses leçons à V…, lacée dans ce gilet d’armes de peau de chamois qui lui faisait comme une cuirasse, et les jambes moulées par ces chausses en soie qui en prenaient si juste le contour musclé. Savigny portait à peu près le même costume. Sveltes et robustes tous deux, ils apparaissaient sur le fond lumineux, qui les encadrait, comme deux belles statues de la Jeunesse et de la Force. Vous venez tout à l’heure d’admirer dans ce jardin l’orgueilleuse beauté de l’un et de l’autre, que les années n’ont pas détruite encore. Eh bien ! aidez-vous de cela pour vous faire une idée de la magnificence du couple que j’apercevais alors, à ce balcon, dans ces vêtements serrés qui ressemblaient à une nudité. Ils parlaient, appuyés à la rampe, mais trop bas pour que j’entendisse leurs paroles ; mais les attitudes de leurs corps les disaient pour eux. Il y eut un moment où Savigny laissa tomber passionnément son bras autour de cette taille d’amazone qui semblait faite pour toutes les résistances et qui n’en fit pas… Et, la fière Hauteclaire se suspendant presque en même temps au cou de Serlon, ils formèrent, à eux deux, ce fameux et voluptueux groupe de Canova qui est dans toutes les mémoires, et ils restèrent ainsi sculptés bouche à bouche le temps, ma foi, de boire, sans s’interrompre et sans reprendre, au moins une bouteille de baisers ! Cela dura bien soixante pulsations comptées à ce pouls qui allait plus vite qu’à présent, et que ce spectacle fit aller plus vite encore…
« Oh ! oh ! — fis-je, quand je débusquai de mon bois et qu’ils furent rentrés, toujours enlacés l’un à l’autre, dans l’appartement dont ils abaissèrent les rideaux, de grands rideaux sombres. — Il faudra bien qu’un de ces matins ils se confient à moi. Ce n’est pas seulement eux qu’ils auront à cacher. — En voyant ces caresses et cette intimité qui me révélaient tout, j’en tirais, en médecin, les conséquences. Mais leur ardeur devait tromper mes prévisions. Vous savez comme moi que les êtres qui s’aiment trop (le cynique docteur dit un autre mot) ne font pas d’enfants. Le lendemain matin, j’allai à Savigny. Je trouvai Hauteclaire redevenue Eulalie, assise dans l’embrasure d’une des fenêtres du long corridor qui aboutissait à la chambre de sa maîtresse, une masse de linge et de chiffons sur une chaise devant elle, occupée à coudre et à tailler là-dedans, elle, la tireuse d’épée de la nuit ! S’en douterait-on ? pensai-je, en l’apercevant avec son tablier blanc et ces formes que j’avais vues, comme si elles avaient été nues, dans le cadre éclairé du balcon, noyées alors dans les plis d’une jupe qui ne pouvait pas les engloutir… Je passai, mais sans lui parler, car je ne lui parlais que le moins possible, ne voulant pas avoir avec elle l’air de savoir ce que je savais et ce qui aurait peut-être filtré à travers ma voix ou mon regard. Je me sentais bien moins comédien qu’elle, et je me craignais… D’ordinaire, lorsque je passais le long de ce corridor où elle travaillait toujours, quand elle n’était pas de service auprès de la comtesse, elle m’entendait si bien venir, elle était si sûre que c’était moi, qu’elle ne relevait jamais la tête. Elle restait inclinée sous son casque de batiste empesée, ou sous cette autre coiffe normande qu’elle portait aussi à certains jours, et qui ressemble au hennin d’Isabeau de Bavière, les yeux sur son travail et les joues voilées par ces longs tirebouchons d’un noir bleu qui pendaient sur leur ovale pâle, n’offrant à ma vue que la courbe d’une nuque estompée par d’épais frisons, qui s’y tordaient comme les désirs qu’ils faisaient naître. Chez Hauteclaire, c’est surtout l’animal qui est superbe. Nulle femme plus qu’elle n’eut peut-être ce genre de beauté-là… Les hommes, qui, entre eux, se disent tout, l’avaient bien souvent remarquée. À V…, quand elle y donnait des leçons d’armes, les hommes l’appelaient entre eux : Mademoiselle Ésaü… Le Diable apprend aux femmes ce qu’elles sont, ou plutôt elles l’apprendraient au Diable, s’il pouvait l’ignorer… Hauteclaire, si peu coquette pourtant, avait en écoutant, quand on lui parlait, des façons de prendre et d’enrouler autour de ses doigts les longs cheveux frisés et tassés à cette place du cou, ces rebelles au peigne qui avait lissé le chignon, et dont un seul suffit pour troubler l’âme, nous dit la Bible. Elle savait bien les idées que ce jeu faisait naître ! Mais à présent, depuis qu’elle était femme de chambre, je ne l’avais pas vue, une seule fois, se permettre ce geste de la puissance jouant avec la flamme, même en regardant Savigny.
« Mon cher, ma parenthèse est longue ; mais tout ce qui vous fera bien connaître ce qu’était Hauteclaire Stassin importe à mon histoire… Ce jour-là, elle fut bien obligée de se déranger et de venir me montrer son visage, car la comtesse la sonna et lui commanda de me donner de l’encre et du papier dont j’avais besoin pour une ordonnance, et elle vint. Elle vint, le dé d’acier au doigt, qu’elle ne prit pas le temps d’ôter, ayant piqué l’aiguille enfilée sur sa provocante poitrine, où elle en avait piqué une masse d’autres pressées les unes contre les autres et l’embellissant de leur acier. Même l’acier des aiguilles allait bien à cette diablesse de fille, faite pour l’acier, et qui, au Moyen Âge, aurait porté la cuirasse. Elle se tint debout devant moi pendant que j’écrivais, m’offrant l’écritoire avec ce noble et moelleux mouvement dans les avant-bras que l’habitude de faire des armes lui avait donné plus qu’à personne. Quand j’eus fini, je levai les yeux et je la regardai, pour ne rien affecter, et je lui trouvai le visage fatigué de sa nuit. Savigny, qui n’était pas là quand j’étais arrivé, entra tout à coup. Il était bien plus fatigué qu’elle… Il me parla de l’état de la comtesse, qui ne guérissait pas. Il m’en parla comme un homme impatienté qu’elle ne guérît pas. Il avait le ton amer, violent, contracté de l’homme impatienté. Il allait et venait en parlant. Je le regardais froidement, trouvant la chose trop forte pour le coup, et ce ton napoléonien avec moi un peu inconvenant. « Mais si je guérissais ta femme, — pensai-je insolemment, — tu ne ferais pas des armes et l’amour toute la nuit avec ta maîtresse. » J’aurais pu le rappeler au sentiment de la réalité et de la politesse qu’il oubliait, lui planter sous le nez, si cela m’avait plu, les sels anglais d’une bonne réponse. Je me contentai de le regarder. Il devenait plus intéressant pour moi que jamais, car il m’était évident qu’il jouait plus que jamais la comédie. »
Et le docteur s’arrêta de nouveau. Il plongea son large pouce et son index dans sa boîte d’argent guilloché et aspira une prise de macoubac, comme il avait l’habitude d’appeler pompeusement son tabac. Il me parut si intéressant à son tour, que je ne lui fis aucune observation et qu’il reprit, après avoir absorbé sa prise et passé son doigt crochu sur la courbure de son avide nez en bec de corbin :
« Oh ! pour impatienté, il l’était réellement ; mais ce n’était point parce que sa femme ne guérissait pas, cette femme à laquelle il était si déterminément infidèle ! Que diable ! lui qui concubinait avec une servante dans sa propre maison, ne pouvait guère s’encolérer parce que sa femme ne guérissait pas ! Est-ce que, elle guérie, l’adultère n’eût pas été plus difficile ? Mais c’était vrai, pourtant, que la traînerie de ce mal sans bout le lassait, lui portait sur les nerfs. Avait-il pensé que ce serait moins long ? Et, depuis, lorsque j’y ai songé, si l’idée d’en finir vint à lui ou à elle, ou à tous les deux, puisque la maladie ou le médecin n’en finissait pas, c’est peut-être de ce moment-là…
— Quoi ! docteur, ils auraient donc ?… »
Je n’achevai pas, tant cela me coupait la parole, l’idée qu’il me donnait !
Il baissa la tête en me regardant, aussi tragique que la statue du Commandeur, quand elle accepte de souper.
« Oui ! — souffla-t-il lentement, d’une voix basse, répondant à ma pensée. — Au moins, à quelques jours de là, tout le pays apprit avec terreur que la comtesse était morte empoisonnée…
— Empoisonnée ! — m’écriai-je.
— … Par sa femme de chambre, Eulalie, qui avait pris une fiole l’une pour l’autre et qui, disait-on, avait fait avaler à sa maîtresse une bouteille d’encre double, au lieu d’une médecine que j’avais prescrite. C’était possible, après tout, qu’une pareille méprise. Mais je savais, moi, qu’Eulalie, c’était Hauteclaire ! Mais je les avais vus, tous deux, faire le groupe de Canova, au balcon ! Le monde n’avait pas vu ce que j’avais vu. Le monde n’eut d’abord que l’impression d’un accident terrible. Mais quand, deux ans après cette catastrophe, on apprit que le comte Serlon de Savigny épousait publiquement la fille à Stassin, — car il fallut bien déclancher qui elle était, la fausse Eulalie, — et qu’il allait la coucher dans les draps chauds encore de sa première femme, Mlle Delphine de Cantor, oh ! alors, ce fut un grondement de tonnerre de soupçons à voix basse, comme si on avait eu peur de ce qu’on disait et de ce qu’on pensait. Seulement, au fond, personne ne savait. On ne savait que la monstrueuse mésalliance, qui fit montrer au doigt le comte de Savigny et l’isola comme un pestiféré. Cela suffisait bien, du reste. Vous savez quel déshonneur c’est, ou plutôt c’était, car les choses ont bien changé aussi dans ce pays-là, que de dire d’un homme : Il a épousé sa servante ! Ce déshonneur s’étendit et resta sur Serlon comme une souillure. Quant à l’horrible bourdonnement du crime soupçonné qui avait couru, il s’engourdit bientôt comme celui d’un taon qui tombe lassé dans une ornière. Mais il y avait cependant quelqu’un qui savait et qui était sûr…
— Et ce ne pouvait être que vous, docteur ? — interrompis-je.
— C’était moi, en effet, — reprit-il, — mais pas moi tout seul. Si j’avais été seul pour savoir, je n’aurais jamais eu que de vagues lueurs, pires que l’ignorance… Je n’aurais jamais été sûr, et, — fit-il, en s’appuyant sur les mots avec l’aplomb de la sécurité complète : — je le suis !
« Et, écoutez bien comme je le suis ! » — ajouta-t-il, en me prenant le genou avec ses doigts noueux, comme avec une pince. Or, son histoire me pinçait encore plus que ce système d’articulations de crabe qui formait sa redoutable main.
« Vous vous doutez bien, — continua-t-il, — que je fus le premier à savoir l’empoisonnement de la comtesse. Coupables ou non, il fallait bien qu’ils m’envoyassent chercher, moi qui étais le médecin. On ne prit pas la peine de seller un cheval. Un garçon d’écurie vint à poil et au grand galop me trouver à V…, d’où je le suivis, du même galop, à Savigny. Quand j’arrivai, — cela avait-il été calculé ? — il n’était plus possible d’arrêter les ravages de l’empoisonnement. Serlon, dévasté de physionomie, vint au devant de moi dans la cour et me dit, au dégagé de l’étrier, comme s’il eût eu peur des mots dont il se servait :
« — Une domestique s’est trompée. (Il évitait de dire : Eulalie, que tout le monde nommait le lendemain.) Mais, docteur, ce n’est pas possible ! est-ce que l’encre double serait un poison ?…
« — Cela dépend des substances avec quoi elle est faite, — repartis-je. — Il m’introduisit chez la comtesse, épuisée de douleur, et dont le visage rétracté ressemblait à un peloton de fil blanc tombé dans de la teinture verte… Elle était effrayante ainsi. Elle me sourit affreusement de ses lèvres noires et de ce sourire qui dit à un homme qui se tait : « Je sais bien ce que vous pensez… » D’un tour d’œil je cherchai dans la chambre si Eulalie ne s’y trouvait pas. J’aurais voulu voir sa contenance à pareil moment. Elle n’y était point. Toute brave qu’elle fût, avait-elle eu peur de moi ?… Ah ! je n’avais encore que d’incertaines données…
« La comtesse fit un effort en m’apercevant et s’était soulevée sur son coude.
« — Ah ! vous voilà, docteur, — dit-elle ; — mais vous venez trop tard. Je suis morte. Ce n’est pas le médecin qu’il fallait envoyer chercher, Serlon, c’était le prêtre. Allez ! donnez des ordres pour qu’il vienne, et que tout le monde me laisse seule deux minutes avec le docteur. Je le veux !
« Elle dit ce : Je le veux, comme je ne le lui avais jamais entendu dire, — comme une femme qui avait ce front et ce menton dont je vous ai parlé.
« — Même moi ? — dit Savigny, faiblement.
« — Même vous, — fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante : — Vous savez, mon ami, que les femmes ont surtout des pudeurs pour ceux qu’elles aiment.
« À peine fut-il sorti, qu’un atroce changement se produisit en elle. De douce, elle devint fauve.
« — Docteur, — dit-elle d’une voix haineuse, — ce n’est pas un accident que ma mort, c’est un crime. Serlon aime Eulalie, et elle m’a empoisonnée ! Je ne vous ai pas cru quand vous m’avez dit que cette fille était trop belle pour une femme de chambre. J’ai eu tort. Il aime cette scélérate, cette exécrable fille qui m’a tuée. Il est plus coupable qu’elle, puisqu’il l’aime et qu’il m’a trahie pour elle. Depuis quelques jours, les regards qu’ils se jetaient des deux côtés de mon lit m’ont bien avertie. Et encore plus le goût horrible de cette encre avec laquelle ils m’ont empoisonnée !!… Mais j’ai tout bu, j’ai tout pris, malgré cet affreux goût, parce que j’étais bien aise de mourir ! Ne me parlez pas de contre-poison. Je ne veux d’aucun de vos remèdes. Je veux mourir.
« — Alors, pourquoi m’avez-vous fait venir, madame la comtesse ?…
« — Eh bien ! voici pourquoi, — reprit-elle haletante… — C’est pour vous dire qu’ils m’ont empoisonnée, et pour que vous me donniez votre parole d’honneur de le cacher. Tout ceci va faire un éclat terrible. Il ne le faut pas. Vous êtes mon médecin, et on vous croira, vous, quand vous parlerez de cette méprise qu’ils ont inventée, quand vous direz que même je ne serais pas morte, que j’aurais pu être sauvée, si depuis longtemps ma santé n’avait été perdue. Voilà ce qu’il faut me jurer, docteur…
« Et comme je ne répondais pas, elle vit ce qui s’élevait en moi. Je pensais qu’elle aimait son mari au point de vouloir le sauver. C’était l’idée qui m’était venue, l’idée naturelle et vulgaire, car il est des femmes tellement pétries pour l’amour et ses abnégations, qu’elles ne rendent pas le coup dont elles meurent. Mais la comtesse de Savigny ne m’avait jamais produit l’effet d’être une de ces femmes-là !
« — Ah ! ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait vous demander de me jurer cela, docteur ! Oh ! non ! je hais trop Serlon en ce moment pour ne pas, malgré sa trahison, l’aimer encore… Mais je ne suis pas si lâche que de lui pardonner ! Je m’en irai de cette vie, jalouse de lui, et implacable. Mais il ne s’agit pas de Serlon, docteur, — reprit-elle avec énergie, en me découvrant tout un côté de son caractère que j’avais entrevu, mais que je n’avais pas pénétré dans ce qu’il avait de plus profond. — Il s’agit du comte de Savigny. Je ne veux pas, quand je serai morte, que le comte de Savigny passe pour l’assassin de sa femme. Je ne veux pas qu’on le traîne en cour d’assises, qu’on l’accuse de complicité avec une servante adultère et empoisonneuse ! Je ne veux pas que cette tache reste sur ce nom de Savigny, que j’ai porté. Oh ! s’il ne s’agissait que de lui, il est digne de tous les échafauds ! Mais, lui, je lui mangerais le cœur ! Mais il s’agit de nous tous, les gens comme il faut du pays ! Si nous étions encore ce que nous devrions être, j’aurais fait jeter cette Eulalie dans une des oubliettes du château de Savigny, et il n’en aurait plus été question jamais ! Mais, à présent, nous ne sommes plus les maîtres chez nous. Nous n’avons plus notre justice expéditive et muette, et je ne veux pour rien des scandales et des publicités de la vôtre, docteur ; et j’aime mieux les laisser dans les bras l’un de l’autre, heureux et délivrés de moi, et mourir enragée comme je meurs, que de penser, en mourant, que la noblesse de V… aurait l’ignominie de compter un empoisonneur dans ses rangs.
« Elle parlait avec une vibration inouïe, malgré les tremblements saccadés de sa mâchoire qui claquait à briser ses dents. Je la reconnaissais, mais je l’apprenais encore ! C’était bien la fille noble qui n’était que cela, la fille noble plus forte, en mourant, que la femme jalouse. Elle mourait bien comme une fille de V…, la dernière ville noble de France ! Et touché de cela plus peut-être que je n’aurais dû l’être, je lui promis et je lui jurai, si je ne la sauvais pas, de faire ce qu’elle me demandait.
« Et je l’ai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la sauver : elle refusa obstinément tout remède. Je dis ce qu’elle avait voulu, quand elle fut morte, et je persuadai… Il y a bien vingt-cinq ans de cela… À présent, tout est calmé, silencé, oublié, de cette épouvantable aventure. Beaucoup de contemporains sont morts. D’autres générations ignorantes, indifférentes, ont poussé sur leurs tombes ; et la première parole que je dis de cette sinistre histoire, c’est à vous !
« Et encore, il a fallu ce que nous venons de voir pour vous la raconter. Il a fallu ces deux êtres, immuablement beaux malgré le temps, immuablement heureux malgré leur crime, puissants, passionnés, absorbés en eux, passant aussi superbement dans la vie que dans ce jardin, semblables à deux de ces Anges d’autel qui s’enlèvent, unis dans l’ombre d’or de leurs quatre ailes ! »
J’étais épouvanté… — Mais, — fis-je, — si c’est vrai ce que vous me contez là, docteur, c’est un effroyable désordre dans la création que le bonheur de ces gens-là.
« C’est un désordre ou c’est un ordre, comme il vous plaira, — répondit le docteur Torty, cet athée absolu et tranquille aussi, comme ceux dont il parlait, — mais c’est un fait. Ils sont heureux exceptionnellement, et insolemment heureux. Je suis bien vieux, et j’ai vu dans ma vie bien des bonheurs qui n’ont pas duré ; mais je n’ai vu que celui-là qui fût aussi profond, et qui dure toujours !
« Et croyez que je l’ai bien étudié, bien scruté, bien perscruté ! Croyez que j’ai bien cherché la petite bête dans ce bonheur-là ! Je vous demande pardon de l’expression, mais je puis dire que je l’ai pouillé… J’ai mis les deux pieds et les deux yeux aussi avant que j’ai pu dans la vie de ces deux êtres, pour voir s’il n’y avait pas à leur étonnant et révoltant bonheur un défaut, une cassure, si petite qu’elle fût, à quelque endroit caché ; mais je n’ai jamais rien trouvé qu’une félicité à faire envie, et qui serait une excellente et triomphante plaisanterie du Diable contre Dieu, s’il y avait un Dieu et un Diable ! Après la mort de la comtesse, je demeurai, comme vous le pensez bien, en bons termes avec Savigny. Puisque j’avais fait tant que de prêter l’appui de mon affirmation à la fable imaginée par eux pour expliquer l’empoisonnement, ils n’avaient pas d’intérêt à m’écarter, et moi j’en avais un très grand à connaître ce qui allait suivre, ce qu’ils allaient faire, ce qu’ils allaient devenir. J’étais horripilé, mais je bravais mes horripilations… Ce qui suivit, ce fut d’abord le deuil de Savigny, lequel dura les deux ans d’usage, et que Savigny porta de manière à confirmer l’idée publique qu’il était le plus excellent des maris, passés, présents et futurs… Pendant ces deux ans, il ne vit absolument personne. Il s’enterra dans son château avec une telle rigueur de solitude, que personne ne sut qu’il avait gardé à Savigny Eulalie, la cause involontaire de la mort de la comtesse et qu’il aurait dû, par convenance seule, mettre à la porte, même dans la certitude de son innocence. Cette imprudence de garder chez soi une telle fille, après une telle catastrophe, me prouvait la passion insensée que j’avais toujours soupçonnée dans Serlon. Aussi ne fus-je nullement surpris quand un jour, en revenant d’une de mes tournées de médecin, je rencontrai un domestique sur la route de Savigny, à qui je demandai des nouvelles de ce qui se passait au château, et qui m’apprit qu’Eulalie y était toujours… À l’indifférence avec laquelle il me dit cela, je vis que personne, parmi les gens du comte, ne se doutait qu’Eulalie fût sa maîtresse. « Ils jouent toujours serré, — me dis-je. — Mais pourquoi ne s’en vont-ils pas du pays ? Le comte est riche. Il peut vivre grandement partout. Pourquoi ne pas filer avec cette belle diablesse (en fait de diablesse, je croyais à celle-là) qui, pour le mieux crocheter, a préféré vivre dans la maison de son amant, au péril de tout, que d’être sa maîtresse à V…, dans quelque logement retiré où il serait allé bien tranquillement la voir en cachette ? « Il y avait là un dessous que je ne comprenais pas. Leur délire, leur dévorement d’eux-mêmes étaient-ils donc si grands qu’ils ne voyaient plus rien des prudences et des précautions de la vie ?… Hauteclaire, que je supposais plus forte de caractère que Serlon, Hauteclaire, que je croyais l’homme des deux dans leurs rapports d’amants, voulait-elle rester dans ce château où on l’avait vue servante et où l’on devait la voir maîtresse, et en restant, si on l’apprenait et si cela faisait un scandale, préparer l’opinion à un autre scandale bien plus épouvantable, son mariage avec le comte de Savigny ? Cette idée ne m’était pas venue à moi, si elle lui était venue à elle, en cet instant de mon histoire. Hauteclaire Stassin, fille de ce vieux pilier de salle d’armes, La Pointe-au-corps, — que nous avions tous vue, à V…, donner des leçons et se fendre à fond en pantalon collant, — comtesse de Savigny ! Allons donc ! Qui aurait cru à ce renversement, à cette fin du monde ? Oh ! pardieu, je croyais très bien, pour ma part, in petto, que le concubinage continuerait d’aller son train entre ces deux fiers animaux, qui avaient, au premier coup d’œil, reconnu qu’ils étaient de la même espèce et qui avaient osé l’adultère sous les yeux mêmes de la comtesse. Mais le mariage, le mariage effrontément accompli au nez de Dieu et des hommes, mais ce défi jeté à l’opinion de toute une contrée outragée dans ses sentiments et dans ses mœurs, j’en étais, d’honneur ! à mille lieues, et si loin que quand, au bout des deux ans du deuil de Serlon, la chose se fit brusquement, le coup de foudre de la surprise me tomba sur la tête comme si j’avais été un de ces imbéciles qui ne s’attendent jamais à rien de ce qui arrive, et qui, dans le pays, se mirent alors à piauler comme les chiens, fouettés dans la nuit, piaulent aux carrefours.
« Du reste, en ces deux ans du deuil de Serlon, si strictement observé et qui fut, quand on en vit la fin, si furieusement taxé d’hypocrisie et de bassesse, je n’allai pas beaucoup au château de Savigny… Qu’y serais-je allé faire ?… On s’y portait très bien, et jusqu’au moment peu éloigné peut-être où l’on m’enverrait chercher nuitamment, pour quelque accouchement qu’il faudrait bien cacher encore, on n’y avait pas besoin de mes services. Néanmoins, entre temps, je risquais une visite au comte. Politesse doublée de curiosité éternelle. Serlon me recevait ici ou là, selon l’occurrence et où il était, quand j’arrivais. Il n’avait pas le moindre embarras avec moi. Il avait repris sa bienveillance. Il était grave. J’avais déjà remarqué que les êtres heureux sont graves. Ils portent en eux attentivement leur cœur, comme un verre plein, que le moindre mouvement peut faire déborder ou briser… Malgré sa gravité et ses vêtements noirs, Serlon avait dans les yeux l’incoercible expression d’une immense félicité. Ce n’était plus l’expression du soulagement et de la délivrance qui y brillait, comme le jour où, chez sa femme, il s’était aperçu que je reconnaissais Hauteclaire, mais que j’avais pris le parti de ne pas la reconnaître. Non, parbleu ! c’était bel et bien du bonheur ! Quoique, en ces visites cérémonieuses et rapides, nous ne nous entretinssions que de choses superficielles et extérieures, la voix du comte de Savigny, pour les dire, n’était pas la même voix qu’au temps de sa femme. Elle révélait à présent, par la plénitude presque chaude de ses intonations, qu’il avait peine à contenir des sentiments qui ne demandaient qu’à lui sortir de la poitrine. Quant à Hauteclaire (toujours Eulalie, et au château, ainsi que me l’avait dit le domestique), je fus assez longtemps sans la rencontrer. Elle n’était plus, quand je passais, dans le corridor où elle se tenait du temps de la comtesse, travaillant dans son embrasure. Et, pourtant, la pile de linge à la même place, et les ciseaux, et l’étui, et le dé sur le bord de la fenêtre, disaient qu’elle devait toujours travailler là, sur cette chaise vide et tiède peut-être, qu’elle avait quittée, m’entendant venir. Vous vous rappelez que j’avais la fatuité de croire qu’elle redoutait la pénétration de mon regard ; mais, à présent, elle n’avait plus à la craindre. Elle ignorait que j’eusse reçu la terrible confidence de la comtesse. Avec la nature audacieuse et altière que je lui connaissais, elle devait même être contente de pouvoir braver la sagacité qui l’avait devinée. Et, de fait, ce que je présumais était la vérité, car le jour où je la rencontrai enfin, elle avait son bonheur écrit sur son front d’une si radieuse manière, qu’en y répandant toute la bouteille d’encre double avec laquelle elle avait empoisonné la comtesse, on n’aurait pas pu l’effacer !
« C’est dans le grand escalier du château que je la rencontrai cette première fois. Elle le descendait et je le montais. Elle le descendait un peu vite ; mais quand elle me vit, elle ralentit son mouvement, tenant sans doute à me montrer fastueusement son visage, et à me mettre bien au fond des yeux ses yeux qui peuvent faire fermer ceux des panthères, mais qui ne firent pas fermer les miens. En descendant les marches de son escalier, ses jupes flottant en arrière sous les souffles d’un mouvement rapide, elle semblait descendre du ciel. Elle était sublime d’air heureux. Ah ! son air était à quinze mille lieues au-dessus de l’air de Serlon ! Je n’en passai pas moins sans lui donner signe de politesse, car si Louis XIV saluait les femmes de chambre dans les escaliers, ce n’étaient pas des empoisonneuses ! Femme de chambre, elle l’était encore ce jour-là, de tenue, de mise, de tablier blanc ; mais l’air heureux de la plus triomphante et despotique maîtresse avait remplacé l’impassibilité de l’esclave. Cet air-là ne l’a point quittée. Je viens de le revoir, et vous avez pu en juger. Il est plus frappant que la beauté même du visage sur lequel il resplendit. Cet air surhumain de la fierté dans l’amour heureux, qu’elle a dû donner à Serlon, qui d’abord, lui, ne l’avait pas, elle continue, après vingt ans, de l’avoir encore, et je ne l’ai vu ni diminuer, ni se voiler un instant sur la face de ces deux étranges Privilégiés de la vie. C’est par cet air-là qu’ils ont toujours répondu victorieusement à tout, à l’abandon, aux mauvais propos, aux mépris de l’opinion indignée, et qu’ils ont fait croire à qui les rencontre que le crime dont ils ont été accusés quelques jours n’était qu’une atroce calomnie.
— Mais vous, docteur, — interrompis-je, — après tout ce que vous savez, vous ne pouvez pas vous laisser imposer par cet air-là ? Vous ne les avez pas suivis partout ? Vous ne les voyez pas à toute heure ?
— Excepté dans leur chambre à coucher, le soir, et ce n’est pas là qu’ils le perdent, — fit le docteur Torty, gaillard, mais profond, — je les ai vus, je crois bien, à tous les moments de leur vie depuis leur mariage, qu’ils allèrent faire je ne sais où, pour éviter le charivari que la populace de V…, aussi furieuse à sa façon que la Noblesse à la sienne, se promettait de leur donner. Quand ils revinrent mariés, elle, authentiquement comtesse de Savigny, et lui, absolument déshonoré par un mariage avec une servante, on les planta là, dans leur château de Savigny. On leur tourna le dos. On les laissa se repaître d’eux tant qu’ils voulurent… Seulement, ils ne s’en sont jamais repus, à ce qu’il paraît ; encore tout à l’heure, leur faim d’eux-mêmes n’est pas assouvie. Pour moi, qui ne veux pas mourir, en ma qualité de médecin, sans avoir écrit un traité de tératologie, et qu’ils intéressaient… comme des monstres, je ne me mis point à la queue de ceux qui les fuirent. Lorsque je vis la fausse Eulalie parfaitement comtesse, elle me reçut comme si elle l’avait été toute sa vie. Elle se souciait bien que j’eusse dans la mémoire le souvenir de son tablier blanc et de son plateau ! « Je ne suis plus Eulalie, — me dit-elle ; — je suis Hauteclaire, Hauteclaire heureuse d’avoir été servante pour lui… » Je pensais qu’elle avait été bien autre chose ; mais comme j’étais le seul du pays qui fût allé à Savigny, quand ils y revinrent, j’avais toute honte bue, et je finis par y aller beaucoup. Je puis dire que je continuai de m’acharner à regarder et à percer dans l’intimité de ces deux êtres, si complètement heureux par l’amour. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, mon cher, la pureté de ce bonheur, souillé par un crime dont j’étais sûr, je ne l’ai pas vue, je ne dirai pas ternie, mais assombrie une seule minute dans un seul jour. Cette boue d’un crime lâche qui n’avait pas eu le courage d’être sanglant, je n’en ai pas une seule fois aperçu la tache sur l’azur de leur bonheur ! C’est à terrasser, n’est-il pas vrai ? tous les moralistes de la terre, qui ont inventé le bel axiome du vice puni et de la vertu récompensée ! Abandonnés et solitaires comme ils l’étaient, ne voyant que moi, avec lequel ils ne se gênaient pas plus qu’avec un médecin devenu presque un ami, à force de hantises, ils ne se surveillaient point. Ils m’oubliaient et vivaient très bien, moi présent, dans l’enivrement d’une passion à laquelle je n’ai rien à comparer, voyez-vous, dans tous les souvenirs de ma vie… Vous venez d’en être le témoin il n’y a qu’un moment : ils sont passés là, et ils ne m’ont pas même aperçu, et j’étais à leur coude ! Une partie de ma vie avec eux, ils ne m’ont pas vu davantage… Polis, aimables, mais le plus souvent distraits, leur manière d’être avec moi était telle, que je ne serais pas revenu à Savigny si je n’avais tenu à étudier microscopiquement leur incroyable bonheur, et à y surprendre, pour mon édification personnelle, le grain de sable d’une lassitude, d’une souffrance, et, disons le grand mot : d’un remords. Mais rien ! rien ! L’amour prenait tout, emplissait tout, bouchait tout en eux, le sens moral et la conscience, — comme vous dites, vous autres ; et c’est en les regardant, ces heureux, que j’ai compris le sérieux de la plaisanterie de mon vieux camarade Broussais, quand il disait de la conscience : « Voilà trente ans que je dissèque, et je n’ai pas seulement découvert une oreille de ce petit animal-là ! »
« Et ne vous imaginez point, — continua ce vieux diable de docteur Torty, comme s’il eût lu dans ma pensée, — que ce que je vous dis là, c’est une thèse… la preuve d’une doctrine que je crois vraie, et qui nie carrément la conscience comme la niait Broussais. Il n’y a pas de thèse ici. Je ne prétends point entamer vos opinions… Il n’y a que des faits, qui m’ont étonné autant que vous. Il y a le phénomène d’un bonheur continu, d’une bulle de savon qui grandit toujours et qui ne crève jamais ! Quand le bonheur est continu, c’est déjà une surprise ; mais ce bonheur dans le crime, c’est une stupéfaction, et voilà vingt ans que je ne reviens pas de cette stupéfaction-là. Le vieux médecin, le vieux observateur, le vieux moraliste… ou immoraliste — (reprit-il, voyant mon sourire), — est déconcerté par le spectacle auquel il assiste depuis tant d’années, et qu’il ne peut pas vous faire voir en détail, car s’il y a un mot traînaillé partout, tant il est vrai ! c’est que le bonheur n’a pas d’histoire. Il n’a pas plus de description. On ne peint pas plus le bonheur, cette infusion d’une vie supérieure dans la vie, qu’on ne saurait peindre la circulation du sang dans les veines. On s’atteste, aux battements des artères, qu’il y circule, et c’est ainsi que je m’atteste le bonheur de ces deux êtres que vous venez de voir, ce bonheur incompréhensible auquel je tâte le pouls depuis si longtemps. Le comte et la comtesse de Savigny refont tous les jours, sans y penser, le magnifique chapitre de l’amour dans le mariage de Mme de Staël, ou les vers plus magnifiques encore du Paradis perdu dans Milton. Pour mon compte, à moi, je n’ai jamais été bien sentimental ni bien poétique ; mais ils m’ont, avec cet idéal réalisé par eux, et que je croyais impossible, dégoûté des meilleurs mariages que j’aie connus, et que le monde appelle charmants. Je les ai toujours trouvés si inférieurs au leur, si décolorés et si froids ! La destinée, leur étoile, le hasard, qu’est-ce que je sais ? a fait qu’ils ont pu vivre pour eux-mêmes. Riches, ils ont eu ce don de l’oisiveté sans laquelle il n’y a pas d’amour, mais qui tue aussi souvent l’amour qu’elle est nécessaire pour qu’il naisse… Par exception, l’oisiveté n’a pas tué le leur. L’amour, qui simplifie tout, a fait de leur vie une simplification sublime. Il n’y a point de ces grosses choses qu’on appelle des événements dans l’existence de ces deux mariés, qui ont vécu, en apparence, comme tous les châtelains de la terre, loin du monde auquel ils n’ont rien à demander, se souciant aussi peu de son estime que de son mépris. Ils ne se sont jamais quittés. Où l’un va, l’autre l’accompagne. Les routes des environs de V… revoient Hauteclaire à cheval, comme du temps du vieux La Pointe-au-corps ; mais c’est le comte de Savigny qui est avec elle, et les femmes du pays, qui, comme autrefois, passent en voiture, la dévisagent plus encore peut-être que quand elle était la grande et mystérieuse jeune fille au voile bleu sombre, et qu’on ne voyait pas. Maintenant, elle lève son voile, et leur montre hardiment le visage de servante qui a su se faire épouser, et elles rentrent indignées, mais rêveuses… Le comte et la comtesse de Savigny ne voyagent point ; ils viennent quelquefois à Paris, mais ils n’y restent que quelques jours. Leur vie se concentre donc tout entière dans ce château de Savigny, qui fut le théâtre d’un crime dont ils ont peut-être perdu le souvenir, dans l’abîme sans fond de leurs cœurs…
— Et ils n’ont jamais eu d’enfants, docteur ? — lui dis-je.
— Ah ! — fit le docteur Torty, — vous croyez que c’est là qu’est la fêlure, la revanche du Sort, et ce que vous appelez la vengeance ou la justice de Dieu ? Non, ils n’ont jamais eu d’enfants. Souvenez-vous ! Une fois, j’avais eu l’idée qu’ils n’en auraient pas. Ils s’aiment trop… Le feu, — qui dévore, — consume et ne produit pas. Un jour, je le dis à Hauteclaire :
« — Vous n’êtes donc pas triste de n’avoir pas d’enfant, madame la comtesse ?
« — Je n’en veux pas ! — fit-elle impérieusement. J’aimerais moins Serlon. Les enfants, — ajouta-t-elle avec une espèce de mépris, — sont bons pour les femmes malheureuses ! »
Et le docteur Torty finit brusquement son histoire sur ce mot, qu’il croyait profond.
Il m’avait intéressé, et je le lui dis : — Toute criminelle qu’elle soit, — fis-je, — on s’intéresse à cette Hauteclaire. Sans son crime, je comprendrais l’amour de Serlon.
— Et peut-être même avec son crime ! — dit le docteur. — Et moi aussi ! — ajouta-t-il, le hardi bonhomme.
LE DESSOUS DE CARTES d’une partie de whist
— Vous moquez-vous de nous, monsieur, avec une pareille histoire ? — Est-ce qu’il n’y a pas, madame, une espèce de tulle qu’on appelle du tulle illusion ?…
(À une soirée chez le prince T…)
I
’étais, un soir de l’été dernier, chez la baronne de Mascranny, une des femmes de Paris qui aiment le plus l’esprit comme on en avait autrefois, et qui ouvre les deux battants de son salon — un seul suffirait — au peu qui en reste parmi nous. Est-ce que dernièrement l’Esprit ne s’est pas changé en une bête à prétention qu’on appelle l’Intelligence ?… La baronne de Mascranny est, par son mari, d’une ancienne et très illustre famille, originaire des Grisons. Elle porte, comme tout le monde le sait, de gueules à trois fasces, vivrées de gueules à l’aigle éployée d’argent, addextrée d’une clef d’argent, senestrée d’un casque de même, l’écu chargé, en cœur, d’un écusson d’azur à une fleur de lys d’or ; et ce chef, ainsi que les pièces qui le couvrent, ont été octroyées par plusieurs souverains de l’Europe à la famille de Mascranny, en récompense des services qu’elle leur a rendus à différentes époques de l’histoire. Si les souverains de l’Europe n’avaient pas aujourd’hui de bien autres affaires à démêler, ils pourraient charger de quelque pièce nouvelle un écu déjà si noblement compliqué, pour le soin véritablement héroïque que la baronne prend de la conversation, cette fille expirante des aristocraties oisives et des monarchies absolues. Avec l’esprit et les manières de son nom, la baronne de Mascranny a fait de son salon une espèce de Coblentz délicieux où s’est réfugiée la conversation d’autrefois, la dernière gloire de l’esprit français, forcé d’émigrer devant les mœurs utilitaires et occupées de notre temps. C’est là que chaque soir, jusqu’à ce qu’il se taise tout à fait, il chante divinement son chant du cygne. Là, comme dans les rares maisons de Paris où l’on a conservé les grandes traditions de la causerie, on ne carre guère de phrases, et le monologue est à peu près inconnu. Rien n’y rappelle l’article du journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée, au dix-neuvième siècle. L’esprit se contente d’y briller en mots charmants ou profonds, mais bientôt dits ; quelquefois même en de simples intonations, et moins que cela encore, en quelque petit geste de génie. Grâce à ce bienheureux salon, j’ai mieux reconnu une puissance dont je n’avais jamais douté, la puissance du monosyllabe. Que de fois j’en ai entendu lancer ou laisser tomber avec un talent bien supérieur à celui de Mlle Mars, la reine du monosyllabe à la scène, mais qu’on eût lestement détrônée au faubourg Saint-Germain, si elle avait pu y paraître ; car les femmes y sont trop grandes dames pour, quand elles sont fines, y raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux.
Or, ce soir-là, par exception, le vent n’était pas au monosyllabe. Quand j’entrai chez la baronne de Mascranny, il s’y trouvait assez du monde qu’elle appelle ses intimes, et la conversation y était animée de cet entrain qu’elle y a toujours. Comme les fleurs exotiques qui ornent les vases de jaspe de ses consoles, les intimes de la baronne sont un peu de tous les pays. Il y a parmi eux des Anglais, des Polonais, des Russes ; mais ce sont tous des Français pour le langage et par ce tour d’esprit et de manières qui est le même partout, à une certaine hauteur de société. Je ne sais pas de quel point on était parti pour arriver là ; mais, quand j’entrai, on parlait romans. Parler romans, c’est comme si chacun avait parlé de sa vie. Est-il nécessaire d’observer que, dans cette réunion d’hommes et de femmes du monde, on n’avait pas le pédantisme d’agiter la question littéraire ? Le fond des choses, et non la forme, préoccupait. Chacun de ces moralistes supérieurs, de ces praticiens, à divers degrés, de la passion et de la vie, qui cachaient de sérieuses expériences sous des propos légers et des airs détachés, ne voyait alors dans le roman qu’une question de nature humaine, de mœurs et d’histoire. Rien de plus. Mais n’est-ce donc pas tout ?… Du reste, il fallait qu’on eût déjà beaucoup causé sur ce sujet, car les visages avaient cette intensité de physionomie qui dénote un intérêt pendant longtemps excité. Délicatement fouettés les uns par les autres, tous ces esprits avaient leur mousse. Seulement, quelques âmes vives — j’en pouvais compter trois ou quatre dans ce salon — se tenaient en silence, les unes le front baissé, les autres l’œil fixé rêveusement aux bagues d’une main étendue sur leurs genoux. Elles cherchaient peut-être à corporiser leurs rêveries, ce qui est aussi difficile que de spiritualiser ses sensations. Protégé par la discussion, je me glissai sans être vu derrière le dos éclatant et velouté de la belle comtesse de Damnaglia, qui mordait du bout de sa lèvre l’extrémité de son éventail replié, tout en écoutant, comme ils écoutaient tous, dans ce monde où savoir écouter est un charme. Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de noir, comme les vies heureuses. On était rangé en cercle et on dessinait, dans la pénombre crépusculaire du salon, comme une guirlande d’hommes et de femmes, dans des poses diverses, négligemment attentives. C’était une espèce de bracelet vivant dont la maîtresse de la maison, avec son profil égyptien, et le lit de repos sur lequel elle est éternellement couchée, comme Cléopâtre, formait l’agrafe. Une croisée ouverte laissait voir un pan du ciel et le balcon où se tenaient quelques personnes. Et l’air était si pur et le quai d’Orsay si profondément silencieux, à ce moment-là, qu’elles ne perdaient pas une syllabe de la voix qu’on entendait dans le salon, malgré les draperies en vénitienne de la fenêtre, qui devaient amortir cette voix sonore et en retenir les ondulations dans leurs plis. Quand j’eus reconnu celui qui parlait, je ne m’étonnai ni de cette attention, — qui n’était plus seulement une grâce octroyée par la grâce,… — ni de l’audace de qui gardait ainsi la parole plus longtemps qu’on n’avait coutume de le faire, dans ce salon d’un ton si exquis.
En effet, c’était le plus étincelant causeur de ce royaume de la causerie. Si ce n’est pas son nom, voilà son titre ! Pardon. Il en avait encore un autre… La médisance ou la calomnie, ces Ménechmes qui se ressemblent tant qu’on ne peut les reconnaître, et qui écrivent leur gazette à rebours, comme si c’était de l’hébreu (n’en est-ce pas souvent ?), écrivaient en égratignures qu’il avait été le héros de plus d’une aventure qu’il n’eût pas certainement, ce soir-là, voulu raconter.
« … Les plus beaux romans de la vie — disait-il, quand je m’établis sur mes coussins de canapé, à l’abri des épaules de la comtesse de Damnaglia, — sont des réalités qu’on a touchées du coude, ou même du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le roman est plus commun que l’histoire. Je ne parle pas de ceux-là qui furent des catastrophes éclatantes, des drames joués par l’audace des sentiments les plus exaltés à la majestueuse barbe de l’Opinion ; mais à part ces clameurs très rares, faisant scandale dans une société comme la nôtre, qui était hypocrite hier, et qui n’est plus que lâche aujourd’hui, il n’est personne de nous qui n’ait été témoin de ces faits mystérieux de sentiment ou de passion qui perdent toute une destinée, de ces brisements de cœur qui ne rendent qu’un bruit sourd, comme celui d’un corps tombant dans l’abîme caché d’une oubliette, et par-dessus lequel le monde met ses mille voix ou son silence. On peut dire souvent du roman ce que Molière disait de la vertu : « Où diable va-t-il se nicher ?… » Là où on le croit le moins, on le trouve ! Moi qui vous parle, j’ai vu dans mon enfance… non, vu n’est pas le mot ! j’ai deviné, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous les jours ; une de ces sanglantes comédies, comme disait Pascal, mais représentées à huis clos, derrière une toile de manœuvre, le rideau de la vie privée et de l’intimité. Ce qui sort de ces drames cachés, étouffés, que j’appellerai presque à transpiration rentrée, est plus sinistre, et d’un effet plus poignant sur l’imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s’était déroulé sous vos yeux. Ce qu’on ne sait pas centuple l’impression de ce qu’on sait. Me trompé-je ? Mais je me figure que l’enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier. »
Ici, il fit une légère pause. Il exprimait un fait tellement humain, d’une telle expérience d’imagination pour ceux qui en ont un peu, que pas un contradicteur ne s’éleva. Tous les visages peignaient la curiosité la plus vive. La jeune Sibylle, qui était pliée en deux aux pieds du lit de repos où s’étendait sa mère, se rapprocha d’elle avec une crispation de terreur, comme si l’on eût glissé un aspic entre sa plate poitrine d’enfant et son corset.
— Empêche-le, maman, — dit-elle, avec la familiarité d’une enfant gâtée, élevée pour être une despote, — de nous dire ces atroces histoires qui font frémir.
— Je me tairai, si vous le voulez, mademoiselle Sibylle, — répondit celui qu’elle n’avait pas nommé, dans sa familiarité naïve et presque tendre.
Lui, qui vivait si près de cette jeune âme, en connaissait les curiosités et les peurs ; car, pour toutes choses, elle avait l’espèce d’émotion que l’on a quand on plonge les pieds dans un bain plus froid que la température, et qui coupe l’haleine à mesure qu’on entre dans la saisissante fraîcheur de son eau.
— Sibylle n’a pas la prétention, que je sache, d’imposer silence à mes amis, — fit la baronne en caressant la tête de sa fille, si prématurément pensive. — Si elle a peur, elle a la ressource de ceux qui ont peur : elle a la fuite ; elle peut s’en aller.