Les Diaboliques (page 7)
Mais la capricieuse fillette, qui avait peut-être autant d’envie de l’histoire que madame sa mère, ne fuit pas, mais redressa son maigre corps, palpitant d’intérêt effrayé, et jeta ses yeux noirs et profonds du côté du narrateur, comme si elle se fût penchée sur un abîme.
— Eh bien ! contez, — dit Mlle Sophie de Revistal, en tournant vers lui son grand œil brun baigné de lumière, et qui est si humide encore, quoiqu’il ait pourtant diablement brillé. — Tenez, voyez ! — ajouta-t-elle avec un geste imperceptible, — nous écoutons tous.
Et il raconta ce qui va suivre. Mais pourrai-je rappeler, sans l’affaiblir, ce récit, nuancé par la voix et le geste, et surtout faire ressortir le contre-coup de l’impression qu’il produisit sur toutes les personnes rassemblées dans l’atmosphère sympathique de ce salon ?
« J’ai été élevé en province, — dit le narrateur, mis en demeure de raconter, — et dans la maison paternelle. Mon père habitait une bourgade jetée nonchalamment les pieds dans l’eau, au bas d’une montagne, dans un pays que je ne nommerai pas, et près d’une petite ville qu’on reconnaîtra quand j’aurai dit qu’elle est, ou du moins qu’elle était, dans ce temps, la plus profondément et la plus férocement aristocratique de France. Je n’ai depuis, rien vu de pareil. Ni notre faubourg Saint-Germain, ni la place Bellecour, à Lyon, ni les trois ou quatre grandes villes qu’on cite pour leur esprit d’aristocratie exclusif et hautain, ne pourraient donner une idée de cette petite ville de six mille âmes qui, avant 1789, avait cinquante voitures armoriées, roulant fièrement sur son pavé.
« Il semblait qu’en se retirant de toute la surface du pays, envahi chaque jour par une bourgeoisie insolente, l’aristocratie se fût concentrée là, comme dans le fond d’un creuset, et y jetât, comme un rubis brûlé, le tenace éclat qui tient à la substance même de la pierre, et qui ne disparaîtra qu’avec elle.
« La noblesse de ce nid de nobles, qui mourront ou qui sont morts peut-être dans ces préjugés que j’appelle, moi, de sublimes vérités sociales, était incompatible comme Dieu. Elle ne connaissait pas l’ignominie de toutes les noblesses, la monstruosité des mésalliances.
« Les filles, ruinées par la Révolution, mouraient stoïquement vieilles et vierges, appuyées sur leurs écussons qui leur suffisaient contre tout. Ma puberté s’est embrasée à la réverbération ardente de ces belles et charmantes jeunesses qui savaient leur beauté inutile, qui sentaient que le flot de sang qui battait dans leurs cœurs et teignait d’incarnat leurs joues sérieuses, bouillonnait vainement.
« Mes treize ans ont rêvé les dévoûments les plus romanesques devant ces filles pauvres qui n’avaient plus que la couronne fermée de leurs blasons pour toute fortune, majestueusement tristes, dès leurs premiers pas dans la vie, comme il convient à des condamnées du Destin. Hors de son sein, cette noblesse, pure comme l’eau des roches, ne voyait personne.
« Comment voulez-vous, — disaient-ils, — que nous voyions tous ces bourgeois dont les pères ont donné des assiettes aux nôtres ?
« Ils avaient raison ; c’était impossible, car, pour cette petite ville, c’était vrai. On comprend l’affranchissement, à de grandes distances ; mais, sur un terrain grand comme un mouchoir, les races se séparent par leur rapprochement même. Ils se voyaient donc entre eux, et ne voyaient qu’eux et quelques Anglais.
« Car les Anglais étaient attirés par cette petite ville qui leur rappelait certains endroits de leurs comtés. Ils l’aimaient pour son silence, pour sa tenue rigide, pour l’élévation froide de ses habitudes, pour les quatre pas qui la séparaient de la mer qui les avait apportés, et aussi pour la possibilité d’y doubler, par le bas prix des choses, le revenu insuffisant des fortunes médiocres dans leur pays.
« Fils de la même barque de pirates que les Normands, à leurs yeux c’était une espèce de Continental England que cette ville normande, et ils y faisaient de longs séjours.
« Les petites miss y apprenaient le français en poussant leur cerceau sous les grêles tilleuls de la place d’armes ; mais, vers dix-huit ans, elles s’envolaient en Angleterre, car cette noblesse ruinée ne pouvait guère se permettre le luxe dangereux d’épouser des filles qui n’ont qu’une simple dot, comme les Anglaises. Elles partaient donc, mais d’autres migrations venaient bientôt s’établir dans leurs demeures abandonnées, et les rues silencieuses, où l’herbe poussait comme à Versailles, avaient toujours à peu près le même nombre de promeneuses à voile vert, à robe à carreaux, et à plaid écossais. Excepté ces séjours, en moyenne de sept à dix ans, que faisaient ces familles anglaises, presque toutes renouvelées à de si longs intervalles, rien ne rompait la monotonie d’existence de la petite ville dont il est question. Cette monotonie était effroyable.
« On a souvent parlé — et que n’a-t-on point dit ! — du cercle étroit dans lequel tourne la vie de province ; mais ici cette vie, pauvre partout en événements, l’était d’autant plus que les passions de classe à classe, les antagonismes de vanité, n’existaient pas comme dans une foule de petits endroits, où les jalousies, les haines, les blessures d’amour-propre, entretiennent une fermentation sourde qui éclate parfois dans quelque scandale, dans quelque noirceur, dans une de ces bonnes petites scélératesses sociales pour lesquelles il n’y a pas de tribunaux.
« Ici, la démarcation était si profonde, si épaisse, si infranchissable, entre ce qui était noble et ce qui ne l’était pas, que toute lutte entre la noblesse et la roture était impossible.
« En effet, pour que la lutte existe, il faut un terrain commun et un engagement, et il n’y en avait pas. Le diable, comme on dit, n’y perdait rien, sans doute.
« Dans le fond du cœur de ces bourgeois dont les pères avaient donné des assiettes, dans ces têtes de fils de domestiques, affranchis et enrichis, il y avait des cloaques de haine et d’envie, et ces cloaques élevaient souvent leur vapeur et leur bruit d’égout contre ces nobles, qui les avaient entièrement sortis de l’orbe de leur attention et de leur rayon visuel, depuis qu’ils avaient quitté leurs livrées.
« Mais tout cela n’atteignait pas ces patriciens distraits dans la forteresse de leurs hôtels, qui ne s’ouvraient qu’à leurs égaux, et pour qui la vie finissait à la limite de leur caste. Qu’importait ce qu’on disait d’eux, plus bas qu’eux ?… Ils ne l’entendaient pas. Les jeunes gens qui auraient pu s’insulter, se prendre de querelle, ne se rencontraient point dans les lieux publics, qui sont des arènes chauffées à rouge par la présence et les yeux des femmes.
« Il n’y avait pas de spectacle. La salle manquant, jamais il ne passait de comédiens. Les cafés, ignobles comme des cafés de province, ne voyaient guère autour de leurs billards que ce qu’il y avait de plus abaissé parmi la bourgeoisie, quelques mauvais sujets tapageurs et quelques officiers en retraite, débris fatigués des guerres de l’Empire. D’ailleurs, quoique enragés d’égalité blessée (ce sentiment qui, à lui seul, explique les horreurs de la Révolution), ces bourgeois avaient gardé, malgré eux, la superstition des respects qu’ils n’avaient plus.
« Le respect des peuples ressemble un peu à cette sainte Ampoule, dont on s’est moqué avec une bêtise de tant d’esprit. Lorsqu’il n’y en a plus, il y en a encore. Le fils du bimbelotier déclame contre l’inégalité des rangs ; mais, seul, il n’ira point traverser la place publique de sa ville natale, où tout le monde se connaît et où l’on vit depuis l’enfance, pour insulter de gaieté de cœur le fils d’un Clamorgan-Taillefer, par exemple, qui passe donnant le bras à sa sœur. Il aurait la ville contre lui. Comme toutes les choses haïes et enviées, la naissance exerce physiquement sur ceux qui la détestent une action qui est peut-être la meilleure preuve de son droit. Dans les temps de révolution, on réagit contre elle, ce qui est la subir encore ; mais dans les temps calmes, on la subit tout au long.
« Or, on était dans une de ces périodes tranquilles, en 182… Le libéralisme, qui croissait à l’ombre de la Charte constitutionnelle comme les chiens de la lice grandissaient dans leur chenil d’emprunt, n’avait pas encore étouffé un royalisme que le passage des Princes, revenant de l’exil, avait remué dans tous les cœurs jusqu’à l’enthousiasme. Cette époque, quoi qu’on ait dit, fut un moment superbe pour la France, convalescente monarchique, à qui le couperet des révolutions avait tranché les mamelles, mais qui, pleine d’espérance, croyait pouvoir vivre ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystérieux du cancer qui l’avait déjà déchirée, et qui, plus tard, devra la tuer.
« Pour la petite ville que j’essaie de vous faire connaître, ce fut un moment de paix profonde et concentrée. Une mission qui venait de se clore avait, dans la société noble, engourdi le dernier symptôme de la vie, l’agitation et les plaisirs de la jeunesse. On ne dansait plus. Les bals étaient proscrits comme une perdition. Les jeunes filles portaient des croix de mission sur leurs gorgerettes, et formaient des associations religieuses sous la direction d’une présidente. On tendait au grave, à faire mourir de rire, si l’on avait osé. Quand les quatre tables de whist étaient établies pour les douairières et les vieux gentilshommes, et les deux tables d’écarté pour les jeunes gens, ces demoiselles se plaçaient, comme à l’église, dans leurs chapelles où elles étaient séparées des hommes, et elles formaient, dans un angle du salon, un groupe silencieux… pour leur sexe (car tout est relatif), chuchotant au plus quand elles parlaient, mais bâillant en dedans à se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite avec la souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de leurs robes, et la folâtre légèreté de leurs pèlerines de blonde et de leurs rubans. »
II
« La seule chose, — continua le conteur de cette histoire où tout est vrai et réel comme la petite ville où elle s’est passée, et qu’il avait peinte si ressemblante que quelqu’un, moins discret que lui, venait d’en prononcer le nom ; — la seule chose qui eût, je ne dirai pas la physionomie d’une passion, mais enfin qui ressemblât à du mouvement, à du désir, à de l’intensité de sensation, dans cette société singulière où les jeunes filles avaient quatre-vingts ans d’ennui dans leurs âmes limpides et introublées, c’était le jeu, la dernière passion des âmes usées.
« Le jeu, c’était la grande affaire de ces anciens nobles, taillés dans le patron des grands seigneurs, et désœuvrés comme de vieilles femmes aveugles. Ils jouaient comme des Normands, des aïeux d’Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Leur parenté de race avec les Anglais, l’émigration en Angleterre, la dignité de ce jeu, silencieux et contenu comme la grande diplomatie, leur avaient fait adopter le whist. C’était le whist qu’ils avaient jeté, pour le combler, dans l’abîme sans fond de leurs jours vides. Ils le jouaient après leur dîner, tous les soirs, jusqu’à minuit ou une heure du matin, ce qui est une vraie saturnale pour la province. Il y avait la partie du marquis de Saint-Albans, qui était l’événement de chaque journée. Le marquis semblait être le seigneur féodal de tous ces nobles, et ils l’entouraient de cette considération respectueuse qui vaut une auréole, quand ceux qui la témoignent la méritent.
« Le marquis était très fort au whist. Il avait soixante-dix-neuf ans. Avec qui n’avait-il pas joué ?… Il avait joué avec Maurepas, avec le comte d’Artois lui-même, habile au whist comme à la paume, avec le prince de Polignac, avec l’évêque Louis de Rohan, avec Cagliostro, avec le prince de la Lippe, avec Fox, avec Dundas, avec Sheridan, avec le prince de Galles, avec Talleyrand, avec le Diable, quand il se donnait à tous les diables, aux plus mauvais jours de l’émigration. Il lui fallait donc des adversaires dignes de lui. D’ordinaire, les Anglais reçus par la noblesse fournissaient leur contingent de forces à cette partie, dont on parlait comme d’une institution et qu’on appelait le whist de M. de Saint-Albans, comme on aurait dit, à la cour, le whist du Roi.
« Un soir, chez Mme de Beaumont, les tables vertes étaient dressées ; on attendait un Anglais, un M. Hartford, pour la partie du grand marquis. Cet Anglais était une espèce d’industriel qui faisait aller une manufacture de coton au Pont-aux-Arches, — par parenthèse, une des premières manufactures qu’on eût vues dans ce pays dur à l’innovation, non par ignorance ou par difficulté de comprendre, mais par cette prudence qui est le caractère distinctif de la race normande. — Permettez-moi encore une parenthèse : Les Normands me font toujours l’effet de ce renard si fort en sorite dans Montaigne. Où ils mettent la patte, on est sûr que la rivière est bien prise, et qu’ils peuvent, de cette puissante patte, appuyer.
« Mais, pour en revenir à notre Anglais, à ce M. Hartford, — que les jeunes gens appelaient Hartford tout court, quoique cinquante ans fussent bien sonnés sur le timbre d’argent de sa tête, que je vois encore avec ses cheveux ras et luisants comme une calotte de soie blanche, — il était un des favoris du marquis. Quoi d’étonnant ? C’était un joueur de la grande espèce, un homme dont la vie (véritable fantasmagorie d’ailleurs) n’avait de signification et de réalité que quand il tenait des cartes, un homme, enfin, qui répétait sans cesse que le premier bonheur était de gagner au jeu, et que le second était d’y perdre : magnifique axiome qu’il avait pris à Sheridan, mais qu’il appliquait de manière à se faire absoudre de l’avoir pris. Du reste, à ce vice du jeu près (en considération duquel le marquis de Saint-Albans lui eût pardonné les plus éminentes vertus), M. Hartford passait pour avoir toutes les qualités pharisaïques et protestantes que les Anglais sous-entendent dans le confortable mot d’honorability. On le considérait comme un parfait gentleman. Le marquis l’amenait passer des huitaines à son château de la Vanillière, mais à la ville il le voyait tous les soirs. Ce soir-là donc, on s’étonnait, et le marquis lui-même, que l’exact et scrupuleux étranger fût en retard…
« On était en août. Les fenêtres étaient ouvertes sur un de ces beaux jardins comme il n’y en a qu’en province, et les jeunes filles, massées dans les embrasures, causaient entre elles, le front penché sur leurs festons. Le marquis, assis devant la table de jeu, fronçait ses longs sourcils blancs. Il avait les coudes appuyés sur la table. Ses mains, d’une beauté sénile, jointes sous son menton, soutenaient son imposante figure étonnée d’attendre, comme celle de Louis XIV, dont il avait la majesté. Un domestique annonça enfin M. Hartford. Il parut, dans sa tenue irréprochable accoutumée, linge éblouissant de blancheur, bagues à tous les doigts, comme nous en avons vu depuis à M. Bulwer, un foulard des Indes à la main, et sur les lèvres (car il venait de dîner) la pastille parfumée qui voilait les vapeurs des essences d’anchois, de l’harvey-sauce et du porto.
« Mais il n’était pas seul. Il alla saluer le marquis et lui présenta, comme un bouclier contre tout reproche, un Écossais de ses amis, M. Marmor de Karkoël, qui lui était tombé à la manière d’une bombe, pendant son dîner, et qui était le meilleur joueur de whist des Trois Royaumes.
« Cette circonstance, d’être le meilleur whisteur de la triple Angleterre, étendit un sourire charmant sur les lèvres pâles du marquis. La partie fut aussitôt constituée. Dans son empressement à se mettre au jeu, M. de Karkoël n’ôta pas ses gants, qui rappelaient par leur perfection ces célèbres gants de Bryan Brummell, coupés par trois ouvriers spéciaux, deux pour la main et un pour le pouce. Il fut le partner de M. de Saint-Albans. La douairière de Hautcardon, qui avait cette place, la lui céda.
« Or, ce Marmor de Karkoël, mesdames, était, pour la tournure, un homme de vingt-huit ans à peu près ; mais un soleil brûlant, des fatigues ignorées, ou des passions peut-être, avaient attaché sur sa face le masque d’un homme de trente-cinq. Il n’était pas beau, mais il était expressif. Ses cheveux étaient noirs, très durs, droits, un peu courts, et sa main les écartait souvent de ses tempes et les rejetait en arrière. Il y avait dans ce mouvement une véritable, mais sinistre éloquence de geste. Il semblait écarter un remords. Cela frappait d’abord, et, comme les choses profondes, cela frappait toujours.
« J’ai connu pendant plusieurs années ce Karkoël, et je puis assurer que ce sombre geste, répété dix fois dans une heure, produisait toujours son effet et faisait venir dans l’esprit de cent personnes la même pensée. Son front régulier, mais bas, avait de l’audace. Sa lèvre rasée (on ne portait pas alors de moustaches comme aujourd’hui) était d’une immobilité à désespérer Lavater, et tous ceux qui croient que le secret de la nature d’un homme est mieux écrit dans les lignes mobiles de sa bouche que dans l’expression de ses yeux. Quand il souriait, son regard ne souriait pas, et il montrait des dents d’un émail de perles, comme ces Anglais, fils de la mer, en ont parfois pour les perdre ou les noircir, à la manière chinoise, dans les flots de leur affreux thé. Son visage était long, creusé aux joues, d’une certaine couleur olive qui lui était naturelle, mais chaudement hâlé, par-dessus, des rayons d’un soleil qui, pour l’avoir si bien mordu, n’avait pas dû être le soleil émoussé de la vaporeuse Angleterre. Un nez long et droit, mais qui dépassait la courbe du front, partageait ses deux yeux noirs à la Macbeth, encore plus sombres que noirs et très rapprochés, ce qui est, dit-on, la marque d’un caractère extravagant ou de quelque insanité intellectuelle. Sa mise avait de la recherche. Assis nonchalamment comme il était là, à cette table de whist, il paraissait plus grand qu’il n’était réellement, par un léger manque de proportion dans son buste, car il était petit ; mais, au défaut près que je viens de signaler, très bien fait et d’une vigueur de souplesse endormie, comme celle du tigre dans sa peau de velours. Parlait-il bien le français ? La voix, ce ciseau d’or avec lequel nous sculptons nos pensées dans l’âme de ceux qui nous écoutent et y gravons la séduction, l’avait-il harmonique à ce geste que je ne puis me rappeler aujourd’hui sans en rêver ? Ce qu’il y a de certain, c’est que, ce soir-là, elle ne fit tressaillir personne. Elle ne prononça, dans un diapason fort ordinaire, que les mots sacramentels de tricks et d’honneurs, les seules expressions qui, au whist, coupent à d’égaux intervalles l’auguste silence au fond duquel on joue enveloppé.
« Ainsi, dans ce vaste salon plein de gens pour qui l’arrivée d’un Anglais était une circonstance peu exceptionnelle, personne, excepté la table du marquis, ne prit garde à ce whisteur inconnu, remorqué par Hartford. Les jeunes filles ne retournèrent pas seulement la tête par-dessus l’épaule pour le voir. Elles étaient à discuter (on commençait à discuter dès ce temps-là) la composition du bureau de leur congrégation et la démission d’une des vice-présidentes qui n’était pas ce jour-là chez Mme de Beaumont. C’était un peu plus important que de regarder un Anglais ou un Écossais. Elles étaient un peu blasées sur ces éternelles importations d’Anglais et d’Écossais. Un homme qui, comme les autres, ne s’occuperait que des dames de carreau et de trèfle ! Un protestant, d’ailleurs ! un hérétique ! Encore, si ç’eût été un lord catholique d’Irlande ! Quant aux personnes âgées, qui jouaient déjà aux autres tables lorsqu’on annonça M. Hartford, elles jetèrent un regard distrait sur l’étranger qui le suivait et se replongèrent, de toute leur attention, dans leurs cartes, comme des cygnes plongent dans l’eau de toute la longueur de leurs cous.
« M. de Karkoël ayant été choisi pour le partner du marquis de Saint-Albans la personne qui jouait en face de M. Hartford était la comtesse du Tremblay de Stasseville, dont la fille Herminie, la plus suave fleur de cette jeunesse qui s’épanouissait dans les embrasures du salon, parlait alors à Mlle Ernestine de Beaumont. Par hasard, les yeux de Mlle Herminie se trouvaient dans la direction de la table où jouait sa mère.
« — Regardez, Ernestine, — fit-elle à demi-voix, — comme cet Écossais donne !
« M. de Karkoël venait de se déganter. Il avait tiré de leur étui de chamois parfumé, des mains blanches et bien sculptées, à faire la religion d’une petite maîtresse qui les aurait eues, et il donnait les cartes comme on les donne au whist, une à une, mais avec un mouvement circulaire d’une rapidité si prodigieuse, que cela étonnait comme le doigté de Liszt. L’homme qui maniait les cartes ainsi devait être leur maître… Il y avait dix ans de tripot dans cette foudroyante et augurale manière de donner.
« — C’est la difficulté vaincue dans le mauvais ton, — dit la hautaine Ernestine, de sa lèvre la plus dédaigneuse, — mais le mauvais ton est vainqueur !
« Dur jugement pour une si jeune demoiselle ; mais, avoir bon ton était plus pour cette jolie tête-là que d’avoir l’esprit de Voltaire. Elle a manqué sa destinée, Mlle Ernestine de Beaumont, et elle a dû mourir de chagrin de n’être pas la camerera major d’une reine d’Espagne.
« La manière de jouer de Marmor de Karkoël fit équation avec cette donne merveilleuse. Il montra une supériorité qui enivra de plaisir le vieux marquis, car il éleva la manière de jouer de l’ancien partner de Fox, et l’enleva jusqu’à la sienne. Toute supériorité quelconque est une séduction irrésistible, qui procède par rapt et vous emporte dans son orbite. Mais ce n’est pas tout. Elle vous féconde en vous emportant. Voyez les grands causeurs ! ils donnent la réplique, et ils l’inspirent. Quand ils ne causent plus, les sots, privés du rayon qui les dora, reviennent, ternes, à fleur d’eau de conversation, comme des poissons morts retournés qui montrent un ventre sans écailles. M. de Karkoël fit bien plus que d’apporter une sensation nouvelle à un homme qui les avait épuisées : il augmenta l’idée que le marquis avait de lui-même, il couronna d’une pierre de plus l’obélisque, depuis longtemps mesuré, que ce roi du whist s’était élevé dans les discrètes solitudes de son orgueil.
« Malgré l’émotion qui le rajeunissait, le marquis observa l’étranger pendant la partie, du fond de cette patte d’oie (comme nous disons de la griffe du Temps, pour lui payer son insolence de nous la mettre sur la figure) qui bridait ses yeux spirituels. L’Écossais ne pouvait être goûté, apprécié, dégusté, que par un joueur d’une très grande force. Il avait cette attention profonde, réfléchie, qui se creuse en combinaisons sous les rencontres du jeu, et il la voilait d’une impassibilité superbe. À côté de lui, les sphinx accroupis dans la lave de leur basalte auraient semblé les statues des Génies de la confiance et de l’expansion. Il jouait comme s’il eût joué avec trois paires de mains qui eussent tenu les cartes, sans s’inquiéter de savoir à qui ces mains appartenaient. Les dernières brises de cette soirée d’août déferlaient en vagues de souffles et de parfums sur ces trente chevelures de jeunes filles, nu-tête, pour arriver chargées de nouveaux parfums et d’effluves virginales, prises à ce champ de têtes radieuses, et se briser contre ce front cuivré, large et bas, écueil de marbre humain qui ne faisait pas un seul pli. Il ne s’en apercevait même pas. Ses nerfs étaient muets. En cet instant, il faut l’avouer, il portait bien son nom de Marmor ! Inutile de dire qu’il gagna.
« Le marquis se retirait toujours vers minuit. Il fut reconduit par l’obséquieux Hartford, qui lui donna le bras jusqu’à sa voiture.
« — C’est le dieu du chelem (slam) que ce Karkoël ! — lui dit-il, avec la surprise de l’enchantement ; — arrangez-vous pour qu’il ne nous quitte pas de sitôt.
« Hartford le promit et le vieux marquis, malgré son âge et son sexe, se prépara à jouer le rôle d’une sirène d’hospitalité.
« Je me suis arrêté sur cette première soirée d’un séjour qui dura plusieurs années. Je n’y étais pas ; mais elle m’a été racontée par un de mes parents plus âgé que moi, et qui, joueur comme tous les jeunes gens de cette petite ville où le jeu était l’unique ressource qu’on eût, dans cette famine de toutes les passions, se prit de goût pour le dieu du chelem. Revue en se retournant et avec des impressions rétrospectives qui ont leur magie, cette soirée, d’une prose commune et si connue, une partie de whist gagnée, prendra des proportions qui pourront peut-être vous étonner. — La quatrième personne de cette partie, la comtesse de Stasseville, ajoutait mon parent, perdit son argent avec l’indifférence aristocratique qu’elle mettait à tout. Peut-être fut-ce de cette partie de whist que son sort fut décidé, là où se font les destinées. Qui comprend un seul mot à ce mystère de la vie ?… Personne n’avait alors d’intérêt à observer la comtesse. Le salon ne fermentait que du bruit des jetons et des fiches… Il aurait été curieux de surprendre dans cette femme, jugée alors et rejugée un glaçon poli et coupant, si ce qu’on a cru depuis et répété tout bas avec épouvante, a daté de ce moment-là.
« La comtesse du Tremblay de Stasseville était une femme de quarante ans, d’une très faible santé, pâle et mince, mais d’un mince et d’un pâle que je n’ai vus qu’à elle. Son nez bourbonien, un peu pincé, ses cheveux châtain clair, ses lèvres très fines, annonçaient une femme de race, mais chez qui la fierté peut devenir aisément cruelle. Sa pâleur teintée de soufre était maladive.
« Elle se fût nommée Constance, — disait Mlle Ernestine de Beaumont, qui ramassait des épigrammes jusque dans Gibbon, — qu’on eût pu l’appeler Constance Chlore.
« Pour qui connaissait le genre d’esprit de Mlle de Beaumont, on était libre de mettre une atroce intention dans ce mot. Malgré sa pâleur, cependant, malgré la couleur hortensia passé des lèvres de la comtesse du Tremblay de Stasseville, il y avait pour l’observateur avisé, précisément dans ces lèvres à peine marquées, ténues et vibrantes comme la cordelette d’un arc, une effrayante physionomie de fougue réprimée et de volonté. La société de province ne le voyait pas. Elle ne voyait, elle, dans la rigidité de cette lèvre étroite et meurtrière, que le fil d’acier sur lequel dansait incessamment la flèche barbelée de l’épigramme. Des yeux pers (car la comtesse portait de sinople, étincelé d’or, dans son regard comme dans ses armes) couronnaient, comme deux étoiles fixes, ce visage sans le réchauffer. Ces deux émeraudes, striées de jaune, enchâssées sous les sourcils blonds et fades de ce front busqué, étaient aussi froides que si on les avait retirées du ventre et du frai du poisson de Polycrate. L’esprit seul, un esprit brillant, damasquiné et affilé comme une épée, allumait parfois dans ce regard vitrifié les éclairs de ce glaive qui tourne dont parle la Bible. Les femmes haïssaient cet esprit dans la comtesse du Tremblay, comme s’il avait été de la beauté. Et, en effet, c’était la sienne ! Comme Mlle de Retz, dont le cardinal a laissé un portrait d’amant qui s’est débarbouillé les yeux des dernières badauderies de sa jeunesse, elle avait un défaut à la taille, qui pouvait à la rigueur passer pour un vice. Sa fortune était considérable. Son mari, mourant, l’avait laissée très peu chargée de deux enfants : un petit garçon, bête à ravir, confié aux soins très paternels et très inutiles d’un vieil abbé qui ne lui apprenait rien, et sa fille Herminie, dont la beauté aurait été admirée dans les cercles les plus difficiles et les plus artistes de Paris. Quant à sa fille, elle l’avait élevée irréprochablement, au point de vue de l’éducation officielle. L’irréprochable de Mme de Stasseville ressemblait toujours un peu à de l’impertinence. Elle en faisait une jusque de sa vertu, et qui sait si ce n’était pas son unique raison pour y tenir ? Toujours est-il qu’elle était vertueuse ; sa réputation défiait la calomnie. Aucune dent de serpent ne s’était usée sur cette lime. Aussi, de regret forcené de n’avoir pu l’entamer, on s’épuisait à l’accuser de froideur. Cela tenait, sans nul doute, disait-on (on raisonnait, on faisait de la science !), à la décoloration de son sang. Pour peu qu’on eût poussé ses meilleures amies, elles lui auraient découvert dans le cœur la certaine barre historique qu’on avait inventée contre une femme bien charmante et bien célèbre du siècle dernier, afin d’expliquer qu’elle eût laissé toute l’Europe élégante à ses pieds, pendant dix ans, sans la faire monter d’un cran plus haut. »
Le conteur sauva par la gaieté de son accent le vif de ces dernières paroles, qui causèrent comme un joli petit mouvement de pruderie offensée. Et, je dis, pruderie sans humeur, car la pruderie des femmes bien nées, qui n’affectent rien, est quelque chose de très gracieux. Le jour était si tombé, d’ailleurs, qu’on sentit plutôt ce mouvement qu’on ne le vit.
— Sur ma parole, c’était bien ce que vous dites, cette comtesse de Stasseville, — fit, en bégayant, selon son usage, le vieux vicomte de Rassy, bossu et bègue, et spirituel comme s’il avait été boiteux par-dessus le marché. Qui ne connaît pas à Paris le vicomte de Rassy, ce memorandum encore vivant des petites corruptions du dix-huitième siècle ? Beau de visage dans sa jeunesse comme le maréchal de Luxembourg, il avait, comme lui, son revers de médaille, mais le revers seul de la médaille lui était resté. Quant à l’effigie, où l’avait-il laissée ?… Lorsque les jeunes gens de ce temps le surprenaient dans quelque anachronisme de conduite, il disait que, du moins, il ne souillait pas ses cheveux blancs, car il portait une perruque châtain à la Ninon, avec une raie de chair factice, et les plus incroyables et indescriptibles tire-bouchons !