Un prêtre marié (page 19)

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Et même dès cette vie, à ce qu’il paraît, — dit le vicomte Éphrem avec la légèreté d’un grand seigneur qui plaisante de tout, — car voyez comme les combles du Quesnay brillent ! Votre vieux damné de Sombreval est, pardieu ! bien capable de l’incendier un de ces soirs, s’il continue à se chauffer de ce bois-là.

— Ah ! — fit la Malgaigne, dont la tête se montait toujours vite, dès qu’on parlait de Sombreval, — il vaudrait mieux pour lui qu’il roulât vivant dans les feux qu’il allume que dans ceux qui lui couvent déjà sous les pieds ! Pour ceux-là, rien ne les éteindra, ni prières ni larmes. Non ! quand on en verserait autant qu’il y a de gouttes d’eau dans l’étang du Quesnay ou de feuilles qui y tombent par les ventées d’automne !… Croyez-vous que je n’aie pas prié et pleuré ?… Certes ! mes prières ne pèsent pas devant Dieu le poids de celles de Calixte, la sœur des Saints Innocents, et l’eau croupie de mes vieux yeux ne compte pas devant ses belles larmes, mais Dieu prend tout et ne regarde pas, comme l’avare, au denier qu’on lui donne, et j’ai donné tout ce que j’avais !

J’ai payé bien des messes pour Sombreval avec les sous de ma journée. J’ai fait bien des douzaines de communions et suis allée bien des fois, pieds nus, à la Délivrande du Mont de Rauville, et ç’a été en vain ! Les Voix ont ri de moi et m’ont dit avec ironie : « Tu pleurerais à creuser le caillou du chemin et tu viderais tous les ciboires de leurs hosties que tu ne pourrais pas le sauver ! »

— Taisez-vous ! dit l’abbé Méautis, pour cette fois sévère ; c’est assez de visions comme cela ! Vous êtes ma pénitente, la Malgaigne, et comme votre pasteur et votre confesseur, je vous défends de mêler ces honteuses et sacrilèges folies aux notions que l’Église nous donne de l’inépuisable bonté du Sauveur !

Le ton qui accompagnait ces paroles si peu ordinaires à ce prêtre, aussi doux que l’était son nom, imposa silence à l’enthousiasme de la Malgaigne, qui se tut comme si Dieu lui-même avait parlé. Réprimandée par un homme à qui la réprimande coûtait un effort et était plus amère qu’à la personne qui la méritait, la vieille filandière, confuse et troublée, resta un instant sur la butte après que le vicomte de Néhou et Bernard de Lieusaint furent remontés dans le char-à-bancs où ils donnèrent place au curé. Elle aimait et respectait son pasteur. Elle le regardait avec juste raison comme le plus saint prêtre de la contrée, et ce qu’il lui avait dit avec une voix qu’il n’avait jamais avec elle lui était allé droit au cœur.

Intelligente comme elle l’était, elle avait bien compris tout le sens des paroles du curé, et elle les opposait, dans sa conscience remuée, aux superstitions qui dominaient sa vie et asservissaient sa crédulité. Sa nature donnée, c’était déjà beaucoup pour elle que la Chrétienne eût ployé un instant cette tête hallucinée, car la Visionnaire devait la relever, mais plus tard. Aujourd’hui, toute à l’impression que venait de lui causer l’abbé Méautis, elle descendit la butte Saint-Jean, aussi agitée de voir dans la nuit de son âme deux vérités contraires, en qui elle croyait également, que si elle avait vu, des yeux de son corps, deux soleils !

C’était un tel désordre en elle qu’elle dépassa la grille du Quesnay sans l’apercevoir. — « Si le prêtre avait raison ! se disait-elle. Si tout n’était pas dit et qu’il fût temps encore ! Si mes Voix étaient de fausses Voix !! les menteries des Mauvais Esprits qui déganent les bons dans les airs quand la nuit est tombée, — car le Démon, c’est le Prince des Airs et des Ténèbres ! » — Et rejetée de ce côté par sa pensée, elle revint brusquement sur ses pas et fit ce qu’elle n’avait pas fait depuis que Sombreval était au Quesnay.

Elle passa son bras entre les barreaux de la grille, qu’elle ouvrit, et bravement entra. La nuit était noire et sans étoiles. Les Herpin dormaient dans leur ferme comme ils dormaient tous au château, excepté Sombreval qui, selon son usage, veillait sous son toit, brillant comme un phare. Et c’était un phare, en effet, allumé, non plus sur l’abîme de la mer, mais sur les abîmes de la science, et pour sauver aussi la vie à un être qui périssait !

Tout était si profondément silencieux dans l’air de cette nuit tranquille qu’on entendait par une des lucarnes, restée ouverte, sans doute à cause de l’extrême chaleur du laboratoire, le ronflement de la flamme, grondant dans le fourneau du chimiste.

— Sombreval ! — cria la fileuse, d’une voix à laquelle son émotion donna de la force, — Sombreval !

Il parut dans l’orbe de flammes, et comme les sens de cet homme complet valaient son intelligence :

— C’est toi, la Malgaigne, qui m’appelles ? dit-il. Attends, ma vieille mère, je descends !

Quelques secondes après, il ouvrait la porte vitrée du perron et descendait, un flambeau à la main.

— Ah ! dit-il joyeusement, car il sortait de faire une expérience dont il était content et il espérait — tu te décides donc à venir au Quesnay, ma vieille entêtée ?

Mais, avec un mot, la Malgaigne souffla sur sa joie :

— J’y viens, mais je n’y entre pas, fit-elle. Et toi, Jean, qui m’appelles entêtée, tu es plus entêté que moi !

— C’est toi qui m’as élevé, — répondit Sombreval avec ironie. — Il n’est plus temps de te plaindre de ton œuvre, la Malgaigne. Molle d’abord, l’argile devient dure, et la main qui l’a pétrie ne l’arrache pas du mur dont elle joint les pierres, une fois qu’elle y a séché.

— Mais les murs, même bâtis à la chaux, se renversent, — fit-elle presque irritée. Et pourquoi ne renverserais-je pas tout cet orgueil que j’ai bâti de mes deux misérables mains ?… Pourquoi, moi qui ai fait le mal et qui m’en repens, ne pourrais-je pas le réparer, en te rendant semblable à moi, comme je suis maintenant, après t’avoir fait d’abord comme j’étais ?… Sombreval, Jean Sombreval, écoute-moi. Je t’adjure de m’écouter encore cette fois. Ce sera la dernière.

Il ne s’agit pas de ta vie ce soir, comme le jour de l’étang. Il ne s’agit pas de Calixte, ni de Néel de Néhou, ni de tes espoirs fous ou des siens. Vous êtes tous perdus ! Vous vous croyez vivants, vous ne l’êtes plus. Vous êtes morts. Je vous vois tous morts, couchés dans vos tombes, aussi clairement que si le dessus en était de verre. Il ne s’agit plus, Jean, de rien de toi que de ton âme, — de ton âme qui ne mourra point parce que tu meurs et qui peut-être, disait tout à l’heure l’abbé Méautis, n’est pas encore condamnée au tribunal de Celui qui doit tout juger ! Ah ! mon pauvre Jean ! est-ce que tu ne feras rien pour ton âme ? Tu n’es pas remonté sur l’étang. Tu ne m’as pas crue, mais tu as donné cette joie à ta fille de ne pas remonter sur cette eau.

Eh bien ! ne me crois pas encore, mais donne à cette enfant, mise, par toi, vivante dans le Purgatoire, de te savoir au moins délivré de l’Enfer ! Tiens, je m’en retournais à Taillepied et j’avais déjà dépassé ta demeure ; une idée m’a saisie. Il y a des idées qui sont la main de Dieu dans les cheveux !… C’est cette main-là que j’ai sentie me lever de terre et me porter ici pour te jeter ce dernier cri : « Aie pitié de ton âme, Jean ! »

Tu as renié comme Pierre, mais Pierre a pleuré. N’imite pas Judas, toi qui as été un apôtre : n’aurais-tu donc plus rien d’un homme ? N’y aurait-il donc plus rien, — ce qui s’appelle rien, — que je puisse remuer dans cette poitrine que j’ai tant réchauffée contre la mienne, quand tu étais petit ?…

Et avec l’autorité familière et tendre d’une mère, elle caressait de sa main sèche cette poitrine d’Ésaü qu’il avait à moitié nue, car, à son fourneau, Sombreval se mettait à son aise comme un forgeron. À la voix de la Malgaigne, il était venu tout à coup comme il était là-haut, cette nuit-là, avec sa chemise ouverte, sa cravate rejetée, et ses cheveux balayés de son front jupitéréen par l’ardente main de la Préoccupation.

Mais il n’y avait plus que les foudres de la matière qui pussent pénétrer dans cette poitrine endurcie :

— Si Calixte y a perdu ses larmes, tu me pardonneras de ne pas t’écouter, ma vieille mère, — dit-il avec une bonté calme qui expirait au bord du mépris, mais qui n’y entrait pas.

— Ah ! je ne suis pas ta vieille mère, Jean, et tu me l’as prouvé ce soir, fit-elle désespérée. — Elle sentait amèrement que tout se brisait contre cet homme de bronze, — plus dur que le pied de bronze du flambeau qu’il tenait à la main et qui lui éclairait sa tête nue, forte et impassible, comme un globe qui obéit à sa loi !

— Je crois au sang, — fit-il, le chimiste, — et que rien ne peut le remplacer ! Il fait ce que vous autres appelez l’âme. Il fait les sentiments, la famille, l’amour de l’enfant pour la mère et de la mère pour l’enfant. Mais tu le vois, la Malgaigne, mon sang, ma chair, ma Calixte n’obtient pas plus de moi que toi de son père. N’en parlons plus, — ajouta-t-il, — et entre au lieu de rester à ma porte ! La nuit est épaisse ; Taillepied, loin ! Viens t’asseoir et te chauffer au feu du fourneau de ton fils Jean. Nous nous rappellerons l’ancien temps. J’ai des cordiaux pour ta vieillesse.

Mais pleine d’un ressentiment farouche :

— Moi ! entrer chez toi, Jean ! fit-elle. Tu viens de murer la seule porte par laquelle j’aurais pu passer !

Et son visage, pâle comme un linceul, recula, et disparut du cercle lumineux que formait la lueur du flambeau de Sombreval, au bas du perron, sur le gazon ovale. Sombreval le leva plus haut pour voir plus loin, et il aperçut la grande fileuse qui, le dos tourné, s’en allait muette dans l’ombre… Il ne la rappela pas.

Que lui aurait-il dit ? Il faillit prendre son bâton de houx et la suivre pour la protéger à cette heure de la nuit, dans ces chemins creux que l’on appelle encore présentement dans le pays des Males Rues. Mais il écarta vite cette pensée. Il avait à reprendre sa tâche, — le travail dans lequel il usait ses nuits ; et oubliant tout, comme Newton, dans l’absorption de ce problème, auquel il pensait toujours, il prit le perron et remonta.

XVI

e lendemain du jour où elle eut avec Sombreval cette dernière entrevue au bas du perron du Quesnay, la grande Malgaigne fut vue de bonne heure au bourg de S…, chez le vieux teinturier du bourg.

— Tenez ! — dit-elle en entrant dans la teinturerie et en faisant rouler de son dos un paquet enveloppé dans un de ses tabliers de fil rayé, v’là de la besogne pour vous, père Brantôme ! Teignez-moi tout cela en noir ; et si vous aviez dans votre cuve une couleur plus désolée et plus sombre, ce serait celle-là que je voudrais : mais la seule cuve où il y ait plus noir que le noir, — ajouta-t-elle avec une ardeur sourcilleuse, — c’est le fond de nos cœurs !

Le père Brantôme, comme elle l’appelait, regardait de tous ses petits yeux cette exaltée qui ne faisait rien comme une autre. — Est-ce que vous avez quelqu’un de mort ?… lui dit-il. Mais il se mordit la langue pour se punir d’avoir dit une bêtise. La Malgaigne n’avait pas de famille, et dans un pays si profondément familial, c’était là un malheur qui avait sa honte. Cette étonnante Octogénaire avait toujours vécu isolée dans la vie, aux yeux des générations qui l’entouraient. Elle était de ceux-là qui n’ont pas d’origine connue, et dont on dit dans la contrée : « On les a trouvés sous un chou. »

— Vère ! — dit-elle en s’en allant, — je suis en deuil pour le reste de ma vie, — jusqu’à ce qu’ils jettent sur ma vieille tête le drap mortuaire qui doit nous couvrir tous !

Elle imposait tellement, cette grande Malgaigne, grande comme les superstitions du pays, que Brantôme, le teinturier, la laissa partir sans autre observation, — mais du seuil de la porte ouverte, il avisa le boulanger Vigo, qui passait, en manches de chemise, un mousquetaire sous chaque bras.

— Psitt, Vigo ! — fit-il, — de qui peut-elle être en deuil, la Malgaigne, qui n’a jamais eu ni père, ni mère, ni mari, ni enfants, ni oncles, ni tantes, ni cousins, ni cousines ?…

Vigo était ce que l’on appelle « un luron » de cinquante à cinquante-cinq ans, au large dos, élargi encore par l’habitude de porter au four la pâte de tous les pétrins du bourg de S…, et qui, en souvenir des succès et des bonnes fortunes de sa jeunesse, avait gardé un énorme catogan qu’il n’avait pas besoin de poudrer avec la fleur de farine dont il était ordinairement couvert ; joyeux compagnon, gris comme une ardoise, mais faraud ; accoutumé à rire et à jocqueter avec toutes les commères de son four, et plus commère qu’elles, le compère !

— Ni enfants ! ni enfants ! — dit-il de sa basse-taille mordante au teinturier qui suspendait, avec une longue fourche, une pièce de laine bleue au clou de sa porte, pour la faire sécher. Vous n’en savez rien, ni moi non plus, père Brantôme ! Elle a dû être un fier brin de fille dans son temps et elle allait filer dans les plus grandes maisons du pays ! Une déchirure est bientôt faite au tour-de-gorge ou à l’honneur d’une garce, et qui sait ? celle-là, n’est mort-Dieu ! pas comme les autres. Elle aura gardé son secret.

— Mais personne n’est mort dans la paroisse, ni à Taillepied, — dit le logicien aux mains vertes.

— Et sac à farine ! quelle pâte d’homme êtes-vous ? — fit le boulanger au catogan. Ne peut-on tourner l’œil qu’ici ou à Taillepied, vieux père la Potasse ?… Qui a jamais mis le nez ès affaires de c’te Malgaigne, fière à toute époque comme les paons de Lude sur leurs toits et qui en se reprenant au diable pour se donner à Dieu, a aplati du coup tous les becs qui ne demandaient qu’à jaser ? Dans son temps, p’t-être que les belles filles embarrassées et qui ne pouvaient plus nouer les cordons de leur tablier allaient déjà, comme maintenant, à Cherbourg. Et pourquoi n’y serait-elle pas allée, comme tant d’autres que nous connaissons vous et moi, et qui ne sont pas restées écloppées pour y avoir été, père Brantôme ?

Le populo sera devenu un homme, et même un vieux homme, comme nous v’là, et sera mort — queque part, — au loin — car Cherbourg, ce nid aux populos de toutes les filles du Cotentin, est un port ouvert sur les quatre parties du monde. C’t’après-midi, quand j’irai porter le pain chez la demoiselle de la poste, j’demanderai à la grosse Eulalie Le Dran, sa servante, s’il n’est rien venu pour la Malgaigne. V’là tout ce que je puis faire pour vous, père Brantôme, car qu’est-ce que ça me fait à moi que le droguet de la Malgaigne soit noir ou bleu sur sa carcasse ?… ou qu’elle… vous m’entendez…

Il siffla doucement : manière d’indiquer musicalement une chose délicate. Puis il montra son dos enfariné au père Brantôme et s’en alla, tricotant des hanches et chantonnant, son gros catogan battant la mesure entre ses deux épaules :

« La belle bourgeoise a passé trente ans,

« Votre serviteur très humble !

« Votre serviteur !

« Votre serviteur !

« Votre serviteur très humblement ! »

Seulement, il n’apprit rien de la grosse Eulalie. Aucune lettre n’était venue à l’adresse de la Malgaigne, qui ne savait pas lire et qui, de sa vie, n’en avait reçu, et les deux flâneurs, — pas plus que le reste de la contrée, — ne surent pourquoi la vieille Malgaigne ne portait plus que du noir sur elle et ne marchait plus que la cape de son mantelet rabattue par-dessus sa coiffe jouxte les yeux, comme si elle eût suivi un enterrement.

Sombreval, lui, sut pourquoi ce changement de costume et de tenue, dans une femme qui fixait plus l’attention que les châtelaines du pays dans leurs châtellenies. Il la revit quelque temps après la scène du perron. Ils ne se cherchaient ni l’un ni l’autre, mais ils se rencontrèrent dans un de ces nombreux chemins qui mènent du Quesnay à Néhou. Elle était appuyée contre un arbre, debout, arrêtée pour respirer, les mains jointes sur son haut bâton, et sa cape tellement rabattue qu’on ne découvrait que le bas de son visage, et qu’elle ne pouvait voir, elle, que le bout de ses sabots et la place où, en marchant, elle mettait les pieds. La Malgaigne ressemblait ainsi à une de ces figures voilées, mystérieuses et sinistres, comme on en trouve de sculptées dans le chêne des portails gothiques. Lorsque Sombreval s’approcha, elle priait ou parlait ses méditations en elle-même, car ses lèvres blanches remuaient d’un mouvement lent et doux.

Il la regarda quelque temps, et brusquement :

— De qui es-tu en deuil, la mère ? lui dit-il, arrêté devant elle.

— De toi et de ton âme ! répondit-elle sans surprise, aussi brusque que lui.

Il sourit comme doit sourire l’intelligence qui a pitié de la folie, mais elle lui tua bien son sourire :

— Et aussi, reprit-elle, de ces deux enfants qui sont là-bas sur la berge, et dont tu es l’assassin, Sombreval !

Ils y étaient en effet. Calixte et Néel venaient de s’asseoir sur le gazon en talus d’un de ces fossés qui ressemblent à des fortifications en Normandie, lassés tous deux d’une promenade que Sombreval leur avait conseillée. Ils étaient là, épaule contre épaule, et ils paraissaient, ce jour-là, plus que jamais le frère et la sœur.

Calixte était toujours la charmante Débile, épuisée, que l’effroyable chute de Néel et ses suites pleines d’émotions et de dangers avaient épuisée un peu plus, et Néel, qui était rentré dans la vie, il est vrai, s’y traînait, terriblement pâle et languissant encore de sa convalescence.

Échappé par miracle à la tragique mort d’Hippolyte, chantée par les poètes, ce jeune homme n’avait, le croira-t-on ? gardé de toutes ses blessures qu’une cicatrice visible et profonde au visage ; un sillon qui coupait en deux un de ses purs sourcils ; mais cette cicatrice, il ne l’eût pas donnée pour une couronne. Il s’en parait avec orgueil. Dans cet ardent besoin de s’identifier avec ce qu’on aime, qui est le caractère le plus impérieux de l’amour, il était heureux d’avoir son signe au front comme Calixte, mais lui, comme Calixte, il ne le cachait pas.

Il lui disait avec la coquetterie passionnée d’un cœur insatiable : « Vous ne pourrez jamais me regarder sans penser que j’ai voulu mourir pour être aimé de vous, et vous ne pourrez même pas me voir venir de loin vers vous sans avoir cette pensée, » car il boitait maintenant, le beau et fringant Néel ! Le médecin avait formellement déclaré qu’il resterait boiteux toute sa vie.

Avec cette beauté délicate, cette beauté de cristal que sa chute n’avait pas brisée, et cette claudication légère qui attendrissait sa démarche, il avait l’air « de cet ange qui s’est heurté contre une étoile, » dont Byron parlait un jour en parlant d’un boiteux comme lui. Néel avait quitté le Quesnay et il était revenu à Néhou, où il avait retrouvé son père, très heureux de l’y revoir, ce fils unique, mais aussi très fidèle à son idée et aux engagements pris avec son compère Bernard de Lieusaint.

— Chevalier, — lui avait-il dit, un soir, au dessert d’un de leurs repas, tête à tête, — tu te tiens maintenant assez bien debout pour y rester le temps de passer un anneau à la main d’une femme, sous la perche du Crucifix.

Néel, qui avait résolu d’opposer la force d’inertie à son père, répondit par une plaisanterie, cette fois-là ; — mais un autre jour, il fallut bien en découdre, — comme aurait dit Bernard de Lieusaint, — quand le vicomte lui porta cette autre botte :

— Monte donc à cheval, chevalier ! Tu perds l’habitude de la selle, et va donc à Lieusaint rendre à ta fiancée la visite qu’elle t’a faite au Quesnay et que tu lui dois.

— Je n’ai plus de fiancée, mon père, dit Néel acculé, avec une fermeté douce. Mademoiselle de Lieusaint m’a rendu les joyaux de ma mère, et me présenter chez elle… actuellement du moins… l’offenserait.

— Ah ! c’est de là que souffle le vent ! fit le vicomte Éphrem de bonne humeur et sans colère. Pure jalousie de jeune fille ! Bernardine t’a vu au Quesnay avec une garde-malade bien capable, ma foi ! de mettre martel en tête aux plus jolies. Mais ce n’est ni les jalousies d’une fillette qui t’adore, après tout, chevalier, ni tes galanteries avec la petite châtelaine de là-bas, qui peuvent empêcher nos arrangements de famille, à Bernard et à moi, et rompre la parole que nous nous sommes donnée en émigration, de marier un jour nos enfants, si nous en avions. Il s’agit de faire souche aux Néhou, et, avant que je parte pour l’autre monde, d’être bien sûr que tu as ajouté un Néel XXIII aux autres Néel de notre maison.

La sécurité de son père attristait Néel. Il voyait bien que cette sécurité se changerait un jour en impatience ; et le ton imperturbablement léger avec lequel l’incorrigible vieillard faisait allusion à Calixte le blessait toujours. Il se tut, mais il n’alla pas davantage à Lieusaint. Il n’alla qu’au Quesnay, et Bernard, piqué pour sa Bernardine, ne revint pas à Néhou. Voilà la vie ! L’intimité de deux hommes forts, qui avaient souffert l’exil, la guerre, la misère, toutes les peines, gaiement ensemble, cette intimité si robuste allait se dissoudre parce que leurs enfants (deux enfants !) ne s’entendaient plus !

Cependant Sombreval était resté sans répondre un seul mot aux brèves paroles de la Malgaigne. Cavant sa hanche sur le bâton de houx où il appuyait la paume de sa main, pensif, attentif, les pieds dans l’argile, il regardait, comme s’il eût été un médecin, cette folle, comme il l’appelait souvent, effrayante de concentration et de solennité sous sa cape noire, et il se sentait troublé…

Fort contre tout, mais faible comme ceux qui aiment le sont pour ceux qu’ils aiment, il était figé par ce qu’elle lui avait dit de Calixte et de Néel dont elle portait le deuil, eux, en vie !! Involontairement, il s’était retourné et il les avait vus tranquilles, toujours assis sur leur berge verte, occupés d’eux seuls et des bouquets de fleurs sauvages qu’ils avaient cueillis dans leur promenade, et dont Calixte, élève de son père dans la science, expliquait à Néel les propriétés.

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