Un prêtre marié

Barbey d’Aurevilly · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Un prêtre marié · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

t Néel de Néhou ? fis-je à Rollon Langrune quand il s’arrêta à ce point final de l’histoire de Jean Gourgue, dit Sombreval.

— Néel, reprit-il, tint son serment : il épousa Bernardine ; mais quelques semaines après son mariage, il recevait par l’intermédiaire du préfet de la Manche un brevet qui le nommait lieutenant dans cet héroïque régiment de Chamboran, qui portait le dolman et la pelisse de ce brun mélancolique qu’on appelle froc de capucin, et ces belles tresses poudrées et plombées qui accompagnaient si bien une martiale figure sous le kolback. Je vous l’ai dit, l’Empereur Napoléon, qui était dans ce temps-là au faîte de sa puissance et de sa gloire, ne cessa d’envoyer jusqu’à la création des Gardes d’Honneur, aux jeunes fils des anciennes familles, de ces brevets d’officiers qui prouvaient, du reste, que, pour ce grand politique, l’égalité devant la loi, qu’il avait inscrite dans ses codes, n’avait jamais été qu’un sacrifice fait par son génie aux idées de la Révolution.

Le vicomte Éphrem, toujours fidèle à sa cause, eut la velléité d’opposer à la volonté de l’Empereur la circonstance du mariage de son fils, mais Néel accepta le brevet et dit si péremptoirement qu’il voulait partir, que son vieux père céda. Malheureux, inconsolable, ennuyé de Bernardine et de la bonté plus résignée que reconnaissante dont il accueillait ses tendresses, Néel crut que le meilleur moyen de réaliser la prédiction de la grande Malgaigne s’offrait à lui, et il le saisit avec joie :

— Au moins, — se dit-il, — je mourrai comme on a l’habitude de mourir dans notre Maison.

Et il partit. Son père, qui le vit en uniforme avant de partir, sentit ses vieilles entrailles militaires se remuer en le regardant, et il se réconcilia avec l’idée qu’en servant l’Empereur, son fils Néel servirait la France.

— Bah ! — fit-il gaiement, — il y a encore assez de blanc dans la cocarde tricolore, pour que nous autres, nous puissions très bien la porter !

Bernardine, seule, ne prit pas son parti du départ de Néel. Elle seule savait pourquoi il voulait être soldat. Quand une femme a couché sur le cœur d’un homme, elle sait toujours ce qu’il y a au fond de ce cœur… En vain le vicomte essaya-t-il de consoler Bernardine à sa manière :

— Il reviendra après une campagne, lui dit-il, et avec l’embellissement de quelque beau coup de sabre à travers la figure, et il vous trouvera, ma bru, embellie de quelque gros garçon que vous aurez dans les bras.

Mais tout fut faux dans les prophéties du vicomte : Néel de Néhou ne revint pas. Il se fit tuer dans une des plus célèbres batailles du temps, en poussant son cheval le poitrail sur une pièce de canon, qui coupa en quatre l’homme et le cheval. C’était juste trois mois après la mort de Sombreval et de la Malgaigne.

Bernardine n’eut point d’enfant. Elle aurait pu faire au vieux Éphrem une confidence bien cruelle, mais la noble et pudique femme dévora sans se plaindre son humiliation, comme elle avait dévoré toutes ses larmes. Veuve sans cesser d’être vierge, elle prit le voile aux carmélites de Valognes sous le nom de Sœur Calixte, par un touchant sentiment de reconnaissance pour l’être angélique qui avait voulu la faire heureuse.

— Et le médaillon ? — fis-je encore à Rollon Langrune qui, de cette fois, croyait en avoir fini de son histoire et de mes questions.

— Ah ! le médaillon ! répondit-il. Il est probable qu’il appartenait à Sombreval, car, lorsque plusieurs années après les événements de cette histoire, on vida l’étang du Quesnay, devenu un bourbier fétide et auquel on attribuait les fièvres putrides qui ravageaient le pays, on le retrouva au fond des vases.

Et tenez ! — ajouta-t-il, — voyez ici… à cette tache…, que la couleur a passé sous l’action de l’eau qui s’est infiltrée entre le cristal et l’ivoire…

Quant à Sombreval, on n’en trouva pas un seul os pour le joindre au portrait, — ce qui fit dire aux paysans de la contrée que le Diable, qui a le bras long, l’avait passé à travers les boues de l’étang, pour tirer jusqu’à lui, par les pieds, le prêtre marié !

I

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e château du Quesnay, qu’il faut bien vous faire connaître, dit Rollon, comme un personnage, — puisqu’il est le théâtre de cette histoire, — avait appartenu de temps immémorial à l’ancienne famille de ce nom. Il était situé, car il n’existe plus, — et cette histoire vous dira pourquoi, — dans la partie la plus reculée, la plus basse de la basse Normandie.

Son toit de châteaulin d’un bleu noir d’hirondelle brillait à travers un massif de saules dont les pieds et le flanc trempaient dans une pièce d’eau dormante, laquelle, partant du fond des bois profonds de cette terre boiseuse, s’avançait, — en style de charretier, — raz la route qui passait sous le Quesnay et menait du vieux bourg de B… au vieux bourg de S…, — les bourgs étant encore plus communs que les villes, il y a quarante ans, dans ce coin de pays perdu.

Sans cette pièce d’eau qu’on appelait l’étang du Quesnay, d’une grandeur étrange et d’une forme particulière (elle avait la forme d’un cône dont la base se fût appuyée à la route), la terre et le château dont il est question n’auraient eu rien de plus remarquable que les terres et les châteaux environnants. C’eût été un beau et commode manoir, voilà tout, une noble demeure. Mais cet étang qui se prolongeait bien au-delà de ce château, assis et oublié dans son bouquet de saules, mouillés et entortillés par les crêpes blancs d’un brouillard éternel, cet étang qui s’enfonçait dans l’espace comme une avenue liquide, — à perte de vue ! — frappait le Quesnay de toute une physionomie !

Les mendiants du pays disaient avec mélancolie que cet étang-là était long et triste comme un jour sans pain. Et de fait, avec sa couleur d’un vert mordoré comme le dos de ses grenouilles, ses plaques de nénuphars jaunâtres, sa bordure hérissée de joncs, sa solitude hantée seulement par quelques sarcelles, sa barque à moitié submergée et pourrie, il avait pour tout le monde un aspect sinistre, et même pour moi, qui suis né entre deux marais typhoïdes, par un temps de pluie, et qui tiens du canard sauvage pour l’amour des profondes rivières, au miroir glauque, — des ciels gris — et des petites pluies qui n’en finissent pas, au fond des horizons brumeux.

J’ai vu pas mal d’eau dans ma vie, mais la physionomie qu’avait cette espèce de lac m’est restée, et jamais, depuis que les événements m’ont roulé, ici et là, je n’ai retrouvé, aux endroits les plus terribles d’aspect ou de souvenir pour l’imagination prévenue, l’air qu’avait cet étang obscur, cette place d’eau ignorée, et dont certainement, après moi, personne ne parlera jamais ! Non ! nulle part je n’ai revu place d’eau plus tragique, ni dans la mer où Byron fait jeter, sous un pâle rayon de la lune, le sac cousu dans lequel Leïla palpite et va mourir pour le giaour, ni dans le canal Orfano, à Venise, cette affreuse oubliette, une horreur distinguée entre toutes cependant, pour ceux qui, comme Macbeth, aiment à se rassasier d’horreurs !

Du reste, ainsi que le canal Orfano, l’étang du Quesnay avait ses mystères. On s’y noyait très bien, et très souvent à la brune. Étaient-ce des assassinats, ou des accidents, ou des suicides, que ces morts fréquentes ?… Qui le savait et qui s’en inquiétait ?… L’eau silencieuse et morne venait jusqu’à la route. Y pousser un homme qui passait au bord était aisé. Y tomber, plus facile encore. Avant mon âge de douze ans, j’en avais vu déjà retirer bien des cadavres…

Dans ces campagnes isolées, on en jasait trois jours, et puis on n’en parlait plus. Seulement qui expliquerait une telle apathie, — tragique aussi, n’était l’immobilité du caractère normand, indifférent à tout, quand le gain n’est pas au bout de l’effort qu’il doit faire et qui se soucie de la vie pour la vie, comme d’un pot de cidre vidé ?

Ces morts dans l’étang du Quesnay ne firent jamais élever entre la pièce d’eau et la route, soit par le fermier du château, soit par l’administration de la paroisse, un pauvre bout de mur, en pierres sèches, qui eût à peine demandé une journée d’ouvrage, ni même la simple gaule sur deux fourches, piquées en terre, — le parapet des temps primitifs.

J’ai dit : le fermier, car les maîtres depuis longtemps ne vivaient plus au Quesnay. « Ils n’y tenaient plus leurs assises », ainsi que le disait ma vieille bonne, Jeanne Roussel, — une vraie rhapsode populaire, — à laquelle je dois, après Dieu, le peu de poésie qui ait jamais chauffé ma cervelle ; — et le mot de la vieille rhapsode peignait bien, dans sa solennité antique, le train de châtelain que les seigneurs du Quesnay avaient mené dans leur châtellenie.

Jeanne Roussel avait parfaitement connu la dernière génération de cette famille, tuée par ses vices, comme toutes les vieilles races, qui ne meurent jamais d’autre chose que de leurs péchés. Or, un jour, ou plutôt une nuit de triste mémoire, cette génération avait quitté, sans tambour ni trompette, le vaporeux château, au toit bleu, qui ressemblait à un gros nid de martin-pêcheur dans sa saussaie.

Comme un amas de paille pourrie qui se lève de son fumier sous un coup de vent vigoureux, elle s’était dispersée dans les villes et les bourgs d’alentour — le père ici, avec la mère ; — là, les frères, — les sœurs ailleurs… On ne savait où, pour celles-ci, car elles avaient disparu, emportées par les plus abjects séducteurs. D’abord le scandale avait jeté son cri, mais ce scandale était si grand qu’il devint bientôt silencieux.

La raison, du reste, qui fit abandonner aux maîtres du Quesnay leur ancienne demeure ne fut point leur opprobre. Ils avaient le front assez dur pour le porter. Ce fut la pauvreté, ce fut cette dernière misère qui rompt au-dessus de nos têtes la solive de notre toit ! Des dettes, longtemps cachées, avaient éclaté. Une meute de créanciers s’était levée.

Ayant déjà goûté par l’usure à ce patrimoine déshonoré, ces ignobles chiens, qui avaient au museau du sang de cette belle fortune, dont ils voulaient tout boire, hurlèrent pour qu’on leur en donnât la dernière gorge-chaude et procédèrent à une expropriation qui devait être l’acte final de leur curée.

Retardée autant qu’il fut possible, la vente fut affichée à la fin. Mais un sentiment de répugnance, qui tenait peut-être à une délicatesse de caste, quoique l’esprit de caste fût déjà en poussière, dès ce temps-là, comme tant d’autres liens sociaux, empêcha les gentilshommes de paraître à cette vente aux bougies — espèce de vente dont les formalités sont parfois la grande et sombre image de la ruine qu’elle vient constater.

Les loups ne se mangent pas entre eux, dit un proverbe ; mais le proverbe ne dit vrai que quand les loups sont sur leurs pattes, tandis que, même la faim au ventre, les lions ne touchent pas, de leurs nobles ongles, à un autre lion abattu. Telle, une dernière fois, se montra cette noblesse… En dehors d’elle, personne, non plus, parmi les gros bourgeois de B… et de S…, ne se présenta à la vente de la terre et du château du Quesnay, et on le comprend.

Tous ou presque tous avaient dans l’idée que l’homme qui ne serait pas noble et qui serait assez riche pour acheter la terre et le château, et pour y vivre comme les anciens possesseurs y avaient vécu, devrait être un gars plus que hardi : car, s’il l’osait, on l’y engraisserait d’humiliations, on l’y régalerait d’ignominies. Il pourrait y faire ripaille de mépris. C’était certain !

L’orgueil des nobles circonvoisins brûlerait l’herbe autour de sa demeure, et l’enfermerait dans un désert où la dernière goutte d’eau de la politesse ou de la charité lui serait refusée. Son château se changerait en une Tour de la faim, — de la faim sociale ! Il n’y mourrait pas, mais il y vivrait ! Perspective à effrayer les plus solides de cœur et de reins. Aussi, dans l’opinion de la contrée, sembla-t-il longtemps que le futur acquéreur du Quesnay — s’il s’en trouvait un — serait un homme qui viendrait de fort loin et qui ne connaîtrait pas le pays.

Eh bien ! il s’en trouva un cependant, — lequel vint de fort loin, il est vrai, comme on l’avait toujours dit, — et qui connaissait le pays ; mais ceux qui l’y ont revu, après une si longue absence, ne purent jamais s’expliquer ce téméraire et insolent retour d’un homme monstrueusement taré et qui portait l’Horreur et l’Épouvante, comme en palanquin, sur son nom !

Il est vrai que, quand ce singulier acquéreur, inconnu tout d’abord de visage, grâce au masque que les années avaient moulé sur son angle facial, arriva, un soir que personne n’y pensait, rue aux Lices, dans la modeste étude de maître Tizonnet, notaire au bourg de S…, et lorsque (les renseignements pris sur la terre et le marché débattu) il eut dit nettement qu’il achetait comptant le Quesnay, et qu’il eut prononcé, d’une bouche impassible, toutes les syllabes de son terrible nom, maître Tizonnet, qui était un notaire craignant Dieu et ses Saints, et qui avait senti, en entendant le client que le diable lui envoyait, la chair de poule monter de son dos jusqu’à son petit crâne, sous sa petite perruque, n’objecta rien sur l’atroce isolement dans lequel tout acquéreur du Quesnay se condamnait à vivre, s’il voulait habiter le château.

Il se contenta de gratter du bout de la plume qu’il tenait à la main sa fameuse perruque d’un châtain luisant et verdâtre, que les enfants du bourg de S… comparaient à « une bouse de vache », avec plus d’exactitude que d’honnêteté… Mais il ne souffla mot… Et pourquoi aurait-il parlé ? Maître Tizonnet savait de vieux temps l’histoire attachée, dans les souvenirs du pays, au nom de cet homme assis devant lui, et probablement il se dit que, puisque le malheureux était assez endurci pour revenir là où il n’aurait jamais dû reparaître, n’importe où il voulût habiter dans ce coin de basse Normandie, que ce fût au Lude, à Néhou ou à Sainte-Colombe, partout, les hommes, les châteaux, les pierres même des châteaux environnants se reculeraient de lui et le laisseraient dans une solitude pire que celle du lépreux au Moyen Âge, quand tout, jusqu’à la maladrerie, lui manquait.

En effet, pour ce coin de pays d’où la religion n’était pas déracinée encore (songez que je vous parle d’il y a plus de quarante ans), cet inconnu, qui n’en était plus un pour maître Tizonnet, était plus criminel et plus odieux que l’assassin, — que le bandit qui a tué un homme. Lui, il avait TUÉ DIEU, autant que l’homme, cette méchante petite bête de deux jours, peut tuer l’Éternel, — en le reniant ! C’était un ancien prêtre, — un prêtre marié !

Il s’appelait Sombreval, — Jean Gourgue, dit Sombreval, du nom d’un petit clos qui avait appartenu à son père, un paysan de la vieille roche, mort de la conduite de son fils. Ce paysan, qui avait eu quinze enfants, beaux comme des Absalon et forts comme des Goliath, et qui en avait perdu quatorze, les uns après les autres, ce qu’il appelait dans sa langue maternelle et poignante : « ses quatorze coups de couteau », ne put sauver que le treizième de ses fils, le moins beau, le moins fort et celui de tous qui devait donner le moins d’orgueil à son cœur de paysan.

Jean Sombreval n’avait, lui, de paysan que la race et les apparences extérieures, mais c’était une âme d’un autre ordre que celle de son père. Il appartenait à cette espèce d’organisation que Tacite, dont le mépris a tout simplifié et qui ne voit dans le monde que des maîtres et des esclaves, appelle les âmes faites pour commander.

Or, le commandement sur les deux bœufs de la charrue de son père ; le pouvoir même absolu sur ce champ de quelques arpents qu’il pouvait tourner et retourner entre ses quatre haies ; sur ce petit clos de Sombreval dans lequel devait s’enclore toute sa destinée, ne parurent pas à Jean Gourgue, lorsqu’il put penser, un empire suffisant pour l’ampleur de son désir ou de sa puissance. Aussi, à peine eut-il douze ans, qu’il supplia, à deux genoux, son père de le laisser aller aux écoles.

Le bonhomme hésita longtemps. Il aimait la terre de cet amour profond qu’ont pour elle ceux qui la labourent, qui entr’ouvrent à toute heure son sein maternel. Il ne lui duisait pas, — disait-il, — de faire un clerc du seul fils qui lui restât et pût lui donner de cette graine à garçons qui avait levé sur son sillon, pour y périr. Mais Jean, persévérant, vainquit les répugnances de son père. Il fut mis en camérie au bourg de B… (être en camérie, c’est avoir sa chambre chez un bourgeois qui vous donne, moyennant un prix de… la soupe sur du pain), et suivit assidûment la classe d’un prêtre qui tenait alors un pensionnat pour les jeunes gens pauvres dont le projet était d’entrer plus tard au séminaire.

Jean se distingua dans ses études. « Il mord dans son latin, — disait le père Sombreval, — comme dans un morceau de pain blanc. » C’était une intelligence robuste comme un chêne, et qui sait si les précoces ambitions qui lui avaient fait jeter sa bêche et sa houe n’étaient pas les premières fermentations de son intelligence ? Gœthe dit quelque part que : « Nos désirs sont les précurseurs des choses que nous sommes capables d’exécuter. »

Cela se pourrait bien !

Du bourg de B…, Jean Sombreval alla à Coutances, et, le temps écoulé des études nécessaires, il y fut sacré prêtre, malgré le noir chagrin de son père, qui voyait « sa race abolie » mais dont l’orgueil religieux finit par l’emporter sur l’autre orgueil, et le consola en lui répétant que ce fils sorti de lui DIRAIT LA MESSE ! Fierté prise à la plus sainte des sources et qu’on pardonne au cœur d’un chrétien !

Lorsque l’abbé Sombreval sortit du séminaire de Coutances avec les honneurs de cette dispense d’âge que l’Église, dans sa prévoyante sagesse, accorde si largement à ceux qui lui paraissent devoir être un jour les Macchabées du saint ministère, il était, par le fait de sa réputation de séminaire, presque un pouvoir parmi le clergé du diocèse. Que dis-je ! il était mieux qu’un pouvoir : il était une grande espérance, — de tous les pouvoirs humains le seul peut-être qu’on ne songe pas à contester !

C’était le temps où l’Église de France inclinait en bas. Elle allait bientôt, sous le genou de bourreau que la Révolution lui appuierait à la poitrine, toucher terre et plus bas que terre, car on enfonce dans du sang, pour se relever, divinement purifiée par ce sang, qui purifie toujours ; mais, il faut bien le dire (car c’est la vérité), à cette époque, l’Église de France n’était ni dans ses mœurs, ni dans son personnel, ni dans sa doctrine, ce que des chrétiens, qui l’aimaient, auraient tant désiré pour elle !

Aux yeux de qui voyait le mal et prévoyait le remède, les jeunes gens, à tête carrée, à capacité forte, comme l’abbé Sombreval, paraissaient, dans le lointain, les colonnes qui soutiendraient le temple ébranlé. Cet abbé, en effet, semblait propre à tout, — au vicariat le plus militant, comme à la science la plus profondément contemplative.

Il avait, ce fils de paysan, une force de travail comparable à celle des bœufs de son père, et des facultés aussi intuitives que s’il eût été un génie assez grand pour se permettre d’être paresseux. Homme (disait-on) qui devait servir l’Église plus par le cerveau que par le cœur, un docteur plutôt qu’un apôtre. On comptait sur lui ; on y comptait beaucoup, mais il ne plaisait pas. Il n’inspirait point de sympathie. Ses deux mains ouvertes n’avaient pas de rayons, comme ceux qui pleuvent (symbole spirituel et charmant !) des mains de la Vierge Marie.

Il faut ajouter aussi qu’il manquait de ces agréments extérieurs, lesquels seront toujours d’un irrésistible ascendant sur ces femmes qu’on appelle les hommes.

Il était laid et il aurait été vulgaire, sans l’ombre majestueuse de toute une forêt de pensées qui semblaient ombrager et offusquer son grand front, coupé comme un dôme. Il était haut de taille, vaste d’épaules, doué d’une vigueur physique inférieure à celle de ses frères (des Goliath !), mais assez redoutable encore pour qu’il pût, sans appeler à son aide, relever une charrette versée sur la route et la replacer droit dans l’ornière ; mais ses épaules, un peu voûtées, touchaient ses oreilles, et il n’était pas fait au tour, comme dit l’expression proverbiale, mais à la hache ; dégrossi à grands coups, inachevé.

Il avait les bras longs comme Rob-Roy, et comme lui, il eût pu, sans se baisser, renouer sa jarretière. C’était vraiment plutôt un énorme orang-outan qu’un homme. Il en avait les larges oreilles, la nuque fortement animale, les pommettes saillantes, les mains velues, le rictus, l’aspect noir et cynique, mais son œil et ses sourcils, dignes d’un Jupiter Olympien, le vengeaient et disaient, en traits de flamme, que le Satyre, dans sa peau de bête, avait l’intelligence d’un Dieu.

Sa voix un peu caverneuse roulait des accents qui devaient trouver de l’écho dans le diaphragme de la foule, soit qu’elle vînt de l’autel, cette voix, soit qu’elle tombât de la chaire sur les fronts, en l’entendant, devenus pensifs. Il n’était pas orateur. Il n’avait pas cette main qui prend le cœur de l’éloquence, mais sa logique vous dévidait une doctrine comme une machine dévide un homme, accroché à son engrenage, et n’en laisse pas un morceau.

Tel il était et tel on le vit pendant les premières années de son ministère. Il était régulier dans ses mœurs, sobre de monde, et, sa messe dite, au bourg de S…, il travaillait comme un Mabillon, retiré dans la petite maison où il vivait avec son père. Il se communiquait fort peu et, pour cette raison, personne, alors ou depuis, ne put dire ce qui passait dans cette tête de grand travailleur, et ce qu’il serait plus tard devenu, s’il était resté là entre ses livres et son clos de Sombreval ; mais le Crime comme la Science a sa pomme d’Adam ou de Newton. Il est un grain de sable qui fait choir et rouler l’édifice le mieux équilibré d’une destinée.

En 1789, l’abbé Sombreval fut chargé par son évêque d’une mission secrète. Il partit pour Paris, et, le croira-t-on ? il n’en revint pas. Paris, ce gouffre de corruption, de science et d’athéisme, l’avait dévoré. Il s’était jeté tout vivant, comme Empédocle, dans le cratère qui allait vomir la Révolution française, et ses sandales de prêtre, on ne les retrouva même pas au bord du cratère, tiède et menaçant. Il n’écrivit pas à son père ; il oublia son évêque ; il garda enfin avec tous ceux qui le connaissaient un silence qui les fit trembler.

On sut, — comme on sait tout en province par les gens de province qui viennent à Paris, — que l’abbé Sombreval ne vivait plus que pour la science, et une science qui ne le conduirait pas en Sorbonne, car c’était la chimie dont il s’était affolé. Sa passion avait presque les caractères d’un empoisonnement. On disait qu’on le rencontrait dans Paris ne portant plus ses habits de prêtre. Il a jeté, disait-on, le froc aux orties. On ajoutait des choses affreuses, d’autres immondes… Mais on ne savait pas, mais personne ne pouvait savoir si la science volait seule à Dieu cette tête de prêtre, ou si d’autres passions lui arrachaient aussi le cœur.

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