Un prêtre marié (page 7)
Quand les paroles du fils Herpin apprirent à Néel la profondeur de son sentiment pour Calixte, c’était un samedi, et le dimanche qui tombait le lendemain était une grande fête. L’obstiné rôdeur des environs du Quesnay fut obligé de conduire son père à la grand’messe de la paroisse. Élevé chrétiennement, Néel ne manquait jamais à remplir ses devoirs extérieurs de chrétien : mais le bonhomme Éphrem, goutteux et couvert de blessures, ne venait à l’église de Néhou qu’aux grands jours… Il y venait alors appuyé sur le bras de son fils, beau comme le jour, le portrait vivant de sa mère et qu’il aimait d’un amour paternel, orgueilleux et immense. Il avait pour Néel ce sentiment qu’ont tous les hommes pour leurs enfants ; mais, de plus, il avait l’amour qu’avaient les Nobles autrefois pour leur descendance.
La Féodalité, qui fit les hommes plus grands que nature, avait trouvé moyen d’ajouter au plus beau sentiment qui soit parmi eux — l’amour des enfants. Le dimanche dont il est question, le vicomte Éphrem, venu en char-à-bancs du manoir de Néhou à l’église, parut de bonne heure à la messe dans son banc seigneurial que la Révolution avait fermé, mais que certaines paroisses où tout respect pour les anciennes coutumes n’était pas aboli, avaient rouvert à leurs seigneurs. Innocent privilège qui consolait ces grands cœurs de la perte de tous les autres.
D’ailleurs, qui aurait osé, à Néhou, interdire au vicomte, à celui qui portait le nom de la paroisse, l’entrée de son banc séculaire, ces quatre planches de chêne où, de génération en génération, les Néhou venaient, sur le corps de plusieurs de leurs ancêtres, enterrés là, s’agenouiller humblement devant Dieu ?
Le banc des Néhou, comme presque tous les bancs seigneuriaux, du reste, était placé dans le chœur de l’église, — du côté droit, et posé de manière à ce qu’on vît également sans se retourner et le prêtre qui officiait à l’autel et les fidèles priant dans la nef.
Le vicomte Éphrem, qui s’y trouvait alors, était un noble vieillard, aux traits pleins de majesté, haut comme un homme de guerre, mais qui commençait à se voûter un peu. Il avait été plus grand et plus fort que son fils Néel, et quand il s’appuyait sur son bras, il paraissait maintenant moins grand que le jeune homme. Il était vêtu d’un simple habit de camelot gris, coupé à l’antique, sur lequel était attaché ce ruban de croix de Saint-Louis que l’Empereur, qui se connaissait en héroïsme et qui savait parfois fermer avec génie ses yeux d’aigle, n’empêchait pas de porter, quoiqu’elle eût été gagnée au service de la maison de Bourbon.
Le vicomte Éphrem gardait la coiffure de sa jeunesse. Il avait de la poudre et cette queue allemande qu’il avait portée en émigration, et qui allait si bien aux mâles tournures et aux larges épaules de ces lions de guerre, qui se tressaient ainsi leur crinière pour le combat !
Son fils, debout auprès de lui, dans son habit de chasse vert, à boutons d’argent et à tête de loup en relief, apparaissait comme la branche verdoyante, l’orgueil et l’espérance du vieux tronc. Recueillis et dans des attitudes pieuses, ils écoutaient l’office qui s’ouvrait, quand un mouvement singulier qui se produisit dans les profondeurs de la nef attira leur attention… Ils regardèrent.
Néel sentit passer une palpitation dans son cœur, et presque aussitôt il aperçut Sombreval, dominant la foule de la coupole de son front bronzé et s’avançant résolument dans la nef, fusillé par mille regards de mépris courroucé et de haine, mais n’y prenant seulement pas garde, car il suivait et surveillait sa Calixte, qui s’avançait aussi cherchant un banc, une chaise, une place, et n’en trouvant pas.
C’était la première fois, depuis qu’ils étaient au Quesnay, que les Sombreval osaient paraître au grand jour, et quoique partout leur vue eût causé un scandale, à l’église où ce prêtre défroqué et marié venait se montrer impudemment avec sa fille, le fruit de son crime, le scandale était encore plus grand… Lorsqu’on les avait aperçus franchissant le portail, l’indignation avait parcouru l’église, frémissante et près d’éclater.
Calixte avait alors senti un peu mieux, sous la bandelette rouge de son front, s’enfoncer son invisible couronne d’épines, mais ses yeux se portèrent sur Celui à qui le bois d’une croix enfonçait la sienne, et elle s’était avancée courageusement, à travers cette foule hostile qui s’écartait d’elle et de son père, les isolant, à force d’horreur. Elle était arrivée ainsi jusqu’à l’entrée du chœur où elle s’arrêta de respect.
L’église de Néhou, comme toutes les églises de village, n’avait que des bancs et quelques chaises, mais en petit nombre. Chacun, en voyant Sombreval et sa fille, avait mis la main sur sa chaise et s’était un peu retiré, comme s’il eût craint le contact de ces pestiférés de l’infamie… Néel, qui avait le regard perçant de la jeunesse et de l’amour, avait vu tout cela. Il fouillait de l’œil le chœur et les chapelles, mais il n’apercevait pas ce qu’il cherchait…
Arrêtés à l’entrée du chœur, Sombreval avait dit tout bas un mot à sa fille, et il l’avait quittée, la laissant seule, sous le crucifix. Puis il était revenu bientôt, tenant deux chaises à bras tendu passant par-dessus la tête de tous. Il les avait arrachées à un de ces paysans malveillants, lequel avait fait mine de les défendre et les avait abandonnées en sentant les muscles de cet homme qui, comme le maréchal de Saxe, aurait rompu un fer à cheval dans sa main. Il les planta devant sa fille en jetant à la foule un regard qui, de même qu’un coup de pompe fait monter l’eau, fit monter le sang aux yeux de Néel.
L’amoureux de Calixte admirait le père de celle qu’il aimait ! Avec sa poitrine soulevée, sa colère gouvernée, son mépris jeté, dans un seul regard, à cette foule, Néel trouvait Sombreval presque beau. Mais sa fille ? Que devenait-il en regardant sa fille ? Calixte s’était agenouillée et mise en prière. Vapeur de l’encensoir qui se détachait de la terre et montait vers Dieu !
Il la revoyait pour la seconde fois, et il la trouvait encore plus belle que quand il l’avait entr’aperçue à la grille du Quesnay — divine de piété et si pâle dans les rayons pourprés du soir ! Elle était en blanc, comme ce jour-là, et son voile relevé et retombant derrière ses épaules permettait d’apercevoir son visage, toujours de la même pâleur, et ses grands yeux de Sainte Thérèse sous leur bandeau de velours ponceau, qui n’était pas le placide bandeau de lin de la Carmélite, et qu’il s’étonna de retrouver à ce front qu’il eût voulu voir. Elle, Calixte, perdue en son Dieu, s’absorba dans la contemplation de l’autel.
Néel et son père, la foule, l’église, tout avait disparu pour cette fille angélique, qui priait avec l’inspiration des cœurs choisis. Elle resta, tout le temps que dura la messe, agenouillée. Sombreval était auprès d’elle, la couvrant de ses fiers regards, tendres et jaloux.
Attiré lui-même par cette beauté adorablement recueillie, le vicomte Éphrem dit à son fils un de ces mots légers qui poignardent, et dont il ne vit pas l’effet dans le tressaillement du pauvre Néel : « Ce sont les acquéreurs du Quesnay, lui fit-il tout bas ; c’est ce prêtre… qui a bien l’air de ce qu’il est, par parenthèse, mais la fille est intéressante ; elle a vraiment de la tenue pour la fille d’un gueux ! »
Lorsque la messe fut finie, Néel reconduisit son père à l’échalier du cimetière où son char-à-bancs l’attendait. Il passa tout près de Calixte encore agenouillée, et, malgré lui, il chercha des yeux la jeune fille, qui avait les siens baissés sur son livre et qui ne les releva pas.
Ses beaux cils, brillants et doux comme des pinceaux trempés dans de l’or liquide, estompaient d’une ombre où perlait vaguement la lumière les joues d’opale de ce visage où sous les ferveurs de la prière semblait trembler la lueur mystérieuse qui scintille au front des Anges adorateurs, dans une étoile ou dans une flamme, symbole de l’Amour éternel.
Tout en reconduisant le vicomte, il pensait revenir assez tôt pour retrouver à la même place cette jeune fille, ardemment contemplée et dont il ne pouvait rassasier ses regards, enivrés et altérés dans leur ivresse. Mais, quand il revint, elle sortait de l’église, son livre, blanc comme elle, à la main, ainsi que Marguerite, la première fois qu’elle rencontra Faust. Elle s’en venait, son bras nu et d’une chair de fleur, coulé sous le bras de son père.
Il y avait pour un poétique jeune homme, épris comme l’était Néel, des harmonies charmantes et qui chantaient, entre cet être ravissant, si souffrant et si jeune, et ce cimetière de campagne, ceint d’aubépines en fleurs, semé de pâquerettes, où les pigeons du cimetière, familiers et farouches, s’envolaient, comme des âmes, de l’herbe des tombes.
Tout d’elle aux choses et des choses à elle était paix, pureté, mélodie, sainte tristesse des élus qui sourient à la terre avec leur bonté céleste ; tout devait faire oublier qui elle était, cette fille d’un homme déshonoré, cette fille de prêtre !…
Mais les paysans de ce pays, qui n’étaient pas amoureux comme Néel, ne l’oubliaient pas. À leurs yeux, le prêtre jetait l’ombre de son péché sur cette créature de lumière. Implacables pour lui, ils étaient durs pour elle qu’ils ne connaissaient pas et qu’ils jugeaient à travers son père. Groupés dans le cimetière de Néhou, ils se trouvaient plus libres de manifester leurs sentiments que quand Sombreval et Calixte avaient paru dans l’église. Aussi les murmures, lorsqu’ils en sortirent, firent-ils explosion.
Le peuple est naturellement exécuteur des hautes-œuvres d’une justice dont il a l’instinct et à laquelle, sans ses tribuns, je me fierais. Ici, il n’avait que sa huée pour tout supplice, et ce supplice, il voulait l’appliquer à un grand coupable impuni qu’une législation athée protégeait. Il avait raison.
Dans un coin de terre chrétienne encore, cette poignée de paysans allait châtier, du seul châtiment que la loi n’eût pas enlevé aux mœurs, un homme… déicide autant qu’un homme peut l’être. Ces paysans avaient raison contre Sombreval ! Et quoique sa fille fût une créature à les faire tous tomber à genoux, s’ils l’avaient connue, et à qui ils auraient baisé les pieds sans bassesse, ils avaient raison contre Calixte elle-même, et elle le reconnaissait bien, elle, tant l’esprit de cette enfant avait de clarté et de profondeur !
L’élève de l’abbé Hugon était trop chrétienne pour admettre l’irresponsabilité des enfants dans le crime ou la faute des pères, ce premier coup de hache, donné par une philosophie antisociale, dans la plus vivante des articulations de la famille, le lien inextricable qui unit le père aux enfants.
À l’église, elle avait déjà souffert de l’effet produit par la présence de son père, mais elle n’avait pas murmuré. Lorsqu’elle en sortit et qu’elle aperçut l’air de ces groupes, animés et menaçants, qui semblaient épier son passage, elle appuya doucement la main sur le bras de son père, dont elle avait senti les redoutables muscles se roidir !
— Père ! dit-elle avec cette voix dont elle connaissait la puissance, — rappelez-vous ce que vous m’avez promis !
— Oui, ma fille, — répondit Sombreval, — je serai calme, puisque tu l’exiges. Je n’entendrai rien que ta voix.
Il avait entendu autre chose : une injure avait cinglé son oreille comme une balle et y avait appelé la flamme. Cette injure trouvait mille échos ; des mots cruels, des mots vengeurs se détachaient sur le murmure grossissant des groupes. Indécis d’abord, puis redoublé, ce murmure prit enfin les proportions d’une huée, d’un tonnerre.
Si Sombreval avait été seul, il y avait en lui assez de Cromwell pour braver cette clameur et rester impassible. Mais il avait à côté de lui, à son bras, sa vie, son âme, sa passion, tout ce qu’il valait encore, cet homme tombé, car il ne valait que par elle ! L’injure qui passait par cette fille adorée et qui la déchirait lui atteignait le cœur !… Fort comme il était, il pensait qu’en s’avançant sur ces groupes et en saisissant le plus robuste de ces hommes grossiers pour s’en faire une massue vivante et frapper les autres, il allait dissiper ces insolents ou les dompter par cette foudre humaine, — la force, — que les hommes adorent ; et la tentation l’envahissait : mais il n’y succombait pas. Il avait donné sa parole à sa fille, qui avait tout prévu, le matin même.
— Il faut que ce calice soit bu, mon père ! — lui avait-elle dit avec la tristesse presque fatale de l’Ange des Oliviers ; — et dominé par cette enfant chrétienne, Sombreval avait courbé la tête. Le démon s’était résigné comme le Dieu.
— D’ailleurs, nous serons deux pour le boire ! — ajouta-t-elle avec tendresse. Jésus-Christ but le sien tout seul.
Sombreval avait donc promis. — Seulement, parle-moi, — disait-il pour apaiser le courroux qui lui remuait le cœur, — parle-moi ! que j’entende ta voix et que je n’entende plus ces rustres. Saül a besoin de la musique de son David.
Et disant ceci, il pressait le pas pour sortir de l’enclos et regagner au plus vite le chemin du Quesnay. Mais la huée continuait, opiniâtre. La colère léchait de sa langue de tigre, qui veut du sang, l’intérieur de la poitrine de Sombreval, de cette poitrine qui avait l’énergie ardente et le développement d’un poitrail.
Croyez qu’il souffrait ! et qu’il s’élevait dans l’âme de cet homme, lié par sa parole et si puissamment organisé, quelque chose de semblable à l’effort terrible de Damiens, quand il ramenait et faisait tomber sur leur croupe les quatre chevaux qui le tiraient et qui, sans le rasoir du bourreau, n’auraient pas pu l’écarteler !
C’est à ce moment que Néel de Néhou était rentré au cimetière. Ce qui avait eu lieu dans l’église l’avait-il averti ?… Vous vous le rappelez, la veille, les paroles du fils Herpin lui avaient appris qu’entre lui et ces Sombreval abhorrés la solidarité du plus étrange sentiment était établie.
Eh bien ! cette messe, pendant laquelle il n’avait cessé de contempler l’innocente et virginale Calixte dans le martyre de son isolement, avait mis par la pitié une dernière main à cette solidarité, nouée dans son âme par l’amour. Aussi, quand il rencontra Sombreval et sa fille traversant le cimetière, fut-il frappé d’un éblouissement qui ne venait pas seulement de la beauté nitescente de Calixte, marchant dans l’éclat solaire d’un jour d’été. Il avait vu un grand danger. Il connaissait le peuple de ces campagnes.
Il avait espéré que Sombreval et sa fille ne seraient pas sortis de l’église avant que la foule des paysans se fût écoulée par les routes, et il les trouvait, tous les deux, s’avançant à travers cette foule dont les cris avaient une expression sur laquelle on ne pouvait se méprendre.
Il y avait plus. Cette foule commençait de s’entasser contre la barrière de l’enclos, et elle allait s’opposer peut-être au passage des Sombreval, afin de prolonger leur supplice. Cette idée, qui fut une intuition, éleva en lui comme le cri de l’amour frappé, qui l’appelait, qui lui sonnait la fanfare suprême du cor de Roland à Roncevaux ! Chevaleresque et généreux comme il était, dans tous les cas, la pitié l’eût rangé du côté d’une femme insultée, mais il s’agissait de Calixte ! Il n’hésita pas. Il alla droit à Sombreval, dont les yeux disaient suffisamment la colère intérieure et l’angoisse, et, découvrant respectueusement sa tête blonde :
— Monsieur, dit-il, je les connais. Ils ne sont pas dix contre un ; ils sont deux cents, cinq cents, mille peut-être. Tout courageux que vous êtes, vous n’y pourriez rien, et il faut éviter à une femme des spectacles qui seraient indignes d’elle. Que mademoiselle votre fille quitte votre bras et prenne le mien, et je réponds qu’ils se tairont et nous livreront le passage. — Voulez-vous, ajouta-t-il en se tournant un peu vers Calixte, et la voix plus émue, me faire l’honneur d’accepter mon bras, mademoiselle ?
— Le voici, monsieur ! — dit Sombreval, qui passa lui-même le bras de Calixte sur le bras de Néel, et qui fut touché de l’accent et de l’air du jeune homme. Vous venez d’effacer la trace de votre injure de l’autre jour.
Le cœur bondissait à Néel de Néhou de sentir le bras de Calixte sur son bras. Il avait bien deviné ce qui devait suivre. Néel était aimé de ces paysans parmi lesquels il avait vécu dès l’enfance. Quand ils l’aperçurent parler, tête nue, aux Sombreval, l’étonnement, — un étonnement sans bornes, — leur coupa la parole ; ils se turent. Ils ne comprenaient pas que leur monsieur Néel pût frayer avec des Sombreval !!!
Un autre que Néel aurait perdu sa popularité, ce jour-là. Mais il avait les dons irrésistibles qui plaisent à l’imagination des foules. Il avait la jeunesse. Il avait la beauté fière, dégagée, ouverte et souriante. Il marcha, avec l’aisance et l’assurance qui enlèvent tout, sur ces paysans étonnés qui obstruaient la porte du cimetière.
Ils s’étaient tus, ils s’écartèrent, ôtant leurs chapeaux devant Néel et devant cette fille qu’ils venaient d’insulter ; — n’en croyant pas leurs yeux — stupéfaits, confondus !
Néel n’avait pas même eu besoin de leur parler. Sombreval marchait derrière les jeunes gens comme un énorme molosse ; et tous les trois, après avoir franchi la porte de l’enclos sans encombre, ils se perdirent sous les chemins couverts qui conduisaient de ce côté-là au Quesnay.
VIII
ependant, en remontant avec Calixte les routes par lesquelles, depuis qu’il l’aimait, il avait tant de fois passé seul, Néel se taisait, délicieusement opprimé par ce bras nu qui lui appuyait sur tout son être un bonheur difficile à porter. Sombreval et Calixte pouvaient croire que le silence de ce jeune homme si résolu, il n’y avait qu’un moment, cachait une délicatesse, et qu’il avait l’embarras généreux de la scène à laquelle il avait mis fin. Pour lui encore plus que pour eux, ils évitaient donc toute allusion à cette scène douloureuse.
Mais qu’est-il besoin de paroles quand le cœur est plein ? La reconnaissance infusait son accent profond dans tous les mots prononcés par le père et la fille, en causant des choses les plus indifférentes — de la splendeur du jour ou de la beauté du paysage — avec ce jeune homme inconnu encore, leur ennemi naguère, comme cette foule à laquelle il venait de si noblement s’imposer.
Mais cette reconnaissance devait être inutile… du moins pour le bonheur de ce jour-là. La passion de Calixte n’était pas finie. Avant de rentrer au Quesnay, elle devait, sur cette voie où elle marchait délivrée, entre son jeune sauveur et son père, essuyer encore une injure — plus sanglante que les autres — un de ces outrages aussi impossibles à punir qu’à éviter !
Il était à peu près midi, lorsque Néel, Calixte et Sombreval débouchèrent, par une montée douce, du chemin couvert, sur une espèce de butte qu’on appelle le mont Saint-Jean dans le pays, et d’où l’on embrassait, un peu plus bas dans la vallée, le Quesnay, avec ses bois et son étang conique qui, de loin, sous sa mousse et son fucus verdâtre, ressemblait plus à une pièce de gazon qu’à une pièce d’eau. Moi qui vous raconte cette histoire, que de fois j’ai passé par là, mais j’y ai cherché en vain le Quesnay, au toit d’ardoise, et ses bois tombés ! Tout cela n’existe plus ! Il n’y reste que le long étang qui n’a plus figure d’eau ni de gazon, mais de marécage — immonde lagune où veillent les crapauds !
Quand les Sombreval atteignirent cette butte aride et poussiéreuse, il faisait redoutablement chaud sur son sommet, calciné par le soleil depuis le matin. La chaleur était lourde. Le soleil, au plus haut point de sa course, dardait d’aplomb sur cette butte chauve, toute semblable à l’écaille rugueuse d’une vieille tortue. L’air embrasé paraissait blanc. La terre bouillait. Le silence du dimanche planait sur ces campagnes accablées ; et dans cette somnolence du midi, où les bœufs dorment dans l’ombre raccourcie des haies, on n’entendait que le bourdonnement aigu de la vêpe (comme ils nomment la guêpe en Normandie), ou le cri strident de la cigale, dans le sillon.
— Il faut se hâter de descendre cette butte — dit Sombreval, qui venait d’étendre une ombrelle sur la tête de sa fille et qui lui épargnait ainsi la peine de la porter — nous retrouverons de l’ombre en bas. Hâtons-nous, mon enfant. Ce soleil à rendre fou pourrait te faire mal.
Néel pressa le pas, mais Sombreval n’avait pas achevé de parler qu’un spectacle, qui devait remuer toutes les pitiés du cœur de Calixte, les arrêta court tous les trois, malgré la chaleur.
Au point le plus élevé et le plus pelé du mont Saint-Jean, tombée plutôt qu’assise sur une pierre, comme si le soleil lui avait donné ce coup terrible dont parlait Sombreval, et qui peut produire la folie ou l’apoplexie foudroyante, une femme, une mendiante, une masse humaine gisait terrassée, n’ayant, sans doute, pas eu la force de faire dix pas de plus pour gagner le chemin couvert. Cette mendiante, d’une vieillesse qu’il n’était plus possible d’apprécier (Jeanne Roussel disait d’elle : « Je l’ai vue toujours vieille, et je ne suis pas d’hier non plus ! »), était une des pauvresses du bourg de S… lesquelles allaient tracher leur vie (comme elles parlaient) dans les campagnes voisines du bourg. Elle s’appelait Julie la Gamase.
La fatigue, la chaleur, la poussière, l’accablement, surajoutés à sa décrépitude et à sa misère, la rendaient affreuse et lamentable. La sueur trempait, comme si on l’eût retiré du puits, son pauvre bonnet en lambeaux, plaqué de travers sur sa tête branlante. Assise, ou plutôt couchée, le dos appuyé à son bissac, assez plein ce jour-là pour la soutenir contre un repli de terrain, elle figurait, dans ses haillons enflés par sa chute autour d’elle, un monceau de guenilles, que le premier vent, qui se mettrait à souffler, emporterait. Quand elle était debout, sa taille était courbée comme une faucille, et le temps, qui bouffonne avec ses ravages et nos infirmités, avait pris plaisir à la tordre en un Z bizarre. Elle était si déjetée que, sans sa béquille, elle aurait pu choir en avant et se serait brisé le visage.