Homélies et Discours aux jeunes (page 4)

Basile de Césarée · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — Basile de Césarée · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

lui arriver: Simon, Simon, lui avait-il dit, Satan vous a demandé pour vous cribler comme on crible le froment ; mais j'ai prié pour vous afin que votre foi ne s'éteigne pas. Lors donc que vous aurez été converti , ayez soin d'affermir vos frères ( Luc, 22.31 et 32. ). Après avoir ainsi réprimandé

saint Pierre, Jésus-Christ le fortifia par sa sagesse, afin qu'il réprimât tout sentiment de vanité , et qu'il apprît à ménager les faibles, Le Pharisien fier et superbe , qui était plein de confiance en lui-même ( Luc. 18. 11. ) , qui, (levant Dieu, attaquait le Publicain sans ménagement, perdit la gloire de la justice par le crime de l'orgueil : au lieu que le Publicain s'en retourna justifié ( Luc. 18. 14. ), parce qu'il glorifiait le Seigneur; parce que, n'osant lever les yeux au ciel,dans l'extérieur le plus humble, il se frappait la poitrine et se condamnait lui-même. Que cet exemple d'un dommage énorme causé par l'orgueil vous instruise. Le Pharisien orgueilleux a perdit la justice , sa présomption l'a frustré de la récompense; il a été abaissé au-dessous du pécheur humble , parce qu'il s'est élevé au-dessus de lui, et qu'il s'est jugé lui-même sans attendre le jugement de Dieu.

Pour vous, ne Vois élevez au dessus de personne, pas même au-dessus des plus grands pécheurs. Souvent l’humilité sauve ceux qui ont commis les plus grands crimes. Ne vous justifiez donc pas vous-même au préjudice d'un autre , de peur que, justifié par votre propre suffrage , vous ne Soyez condamné par celui de Dieu. Je ne me juge pas

moi-même, dit S. Paul ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas justifié pour cela est le Seigneur qui me juge ( 1. Cor. 4. 3. ).

Croyez-vous avoir fait une bonne action ? rendez-en grâces à Dieu sans vous élever au-dessus de

votre prochain. Que chacun , dit saint Paul, examine ses actions, et alors il trouvera sa gloire en ce qu'il trouvera de bon dans lui-même, et non en se comparant aux autres ( Gal. 6. 4. ). De ce que vous avez confessé la foi, ou souffert l'exil pour le nom de Jésus-Christ, ou soutenu les austérités du jeûne, quelle utilité en est-il revenu à votre prochain ? Ce n'est pas un autre qui en profite , mais vous. Craignez une chute semblable à celle du démon, lequel voulant s'élever au-dessus de l'homme, fut abaissé au-dessous de l'homme et foulé à ses pieds. Telle fut aussi la chute des Israélites. Ils s'élevaient au-dessus des nations qu'ils regardaient comme impures , et ils sont devenus eux-mêmes impurs , tandis que les nations ont été purifiées. Leur justice a été comme le linge le plus souillé (Is. 64. 6.) , tandis que l'iniquité et l'impiété des nations ont été effacées par la foi. En général, rappelez-vous cette belle maxime des Proverbes : Dieu résiste aux superbes, et donne su gave aux humbles (Prov. 3. 34. ). Ayez toujours à la bouche cette parole du Sauveur : Quiconque s’humilie sera exalté ; quiconque s'exalte sera humilié ( Lue. 18. 14. ). Ne soyez pas un juge de vous-même trop bien prévenu, ne vous examinez pas avec trop de faveur , vous tenant compte du Lien que vous croyez être en vous, et oubliant sans peine le mal; vous applaudissant des bonnes actions que vous faites aujourd’hui, et vous pardonnant vos fautes anciennes et récentes. Lorsque le présent vous rend fier , rappelez-vous le passé, et vous réprimerez les vaines enflures de l'orgueil. Si vous voyez votre prochain tomber dans une faute , songez à tout ce qu'il a fait et fait encore de bien , et souvent vous le trouverez supérieur à vous , en examinant toute sa conduite sans vous

arrêter à quelques parties. Dieu n’examine pas l’homme en partie : Je viens, dit-il par son prophète, recueillir leurs œuvres et leurs pensées (Is. 66. 18). En reprenant Josaphat d’une faute qu’il venait de commettre, il n’oublie pas de rappeler ses bonnes actions : Cependant , dit-il, on a trouvé en vous de bonnes oeuvres (2. Paral. 19. 3.).

Répétons-nous sans cesse ces réflexions et d'autres semblables pour combattre l’orgueil, nous abaissant afin d’être exaltés , imitant le Seigneur qui du haut des cieux est descendu dans le plus profond abaissement, et qui de cet abaissement, et qui de cet abaissement a été élevé au plus haut degré de la gloire. Toute sa vie est pour nous une leçon d’humilité. Né dans une caverne,dans une étable, sans avoir même de lit, élevé dans la maison d’un simple artisan et d’un mère pauvre, soumis à son père et à sa mère, il écoutait les instructions qu'on lui donnait, quoiqu'il n'en eût pas besoin, et faisait des questions, qui cependant le faisaient admirer pour sa sagesse. Il voulut bien se soumettre à recevoir le baptême de la main de Jean, c'est-à-dire le maître fut baptisé par le serviteur. Il ne s'opposa à aucun de ceux qui s'élevaient contre lui, et ne leur fit point sentie son infinie puissance. Il leur cédait comme si leur force eut été supérieure à la sienne, et laissait à une autorité passagère tout le pouvoir dont elle était susceptible. Il parut devant les prêtres et devant le gouverneur , comme un criminel qui subit son jugement , souffrant en silence les calomnies, quoiqu'il eût pu confondre les calomniateurs. Après avoir été couvert de crachats par les plus vils esclaves , il fait livré à la mort, et à la mort regardée chez les hommes comme la plus infâme. Telle fut sa vie mortelle depuis le commencement jusqu'à la fin. Apres un tel abaissement, il s'éleva à une gloire sublime

dont il fit part à ceux qui avoient partagé ses humiliations. De ce nombre, les premiers furent les bienheureux disciples , qui , pauvres et nus , seuls, errans, abandonnés, parcourant le monde, la terre et la mer, sans être soutenus de la beauté des discours et du nombre des partisans, furent tourmentés , lapidés, persécutés, enfin mis à mort. Tels sont les exemples anciens et divins que nous avons devant les yeux. Efforçons-nous de les imiter ; afin que l'humilité nous obtienne une gloire éternelle , don parfait et véritable de Jésus-Christ.

Comment donc parviendrons-nous à étouffer les mouvements nuisibles de l'orgueil , et à prendre les sentiments si avantageux de l'humilité? Ce sera en nous exerçant continuellement dans celle-ci , et en ne négligeant rien de ce qui pourrait nous causer le moindre dommage. L’âme se modèle, pour ainsi dire, et prend telle ou telle forme d’après ses goûts et ses exercices. Que tout votre extérieur, que vos habits , votre démarche, votre nourriture, votre siège, votre lit , votre maison et tous les meubles qu'elle renferme, soient simples et modestes ; que vos propos , vos chants , vos conversations , soient exempts de tout faste. Si vous parlez ou chantez publiquement , ne montrez ni trop de luxe dans vos discours, ni trop de complaisance dans votre voix. Ne disputez jamais avec fierté et opiniâtreté. Retranchez, dans tout, ce qui sent trop la grandeur et l'appareil. Soyez obligeant envers votre ami, doux envers votre serviteur , patient avec les personnes violentes , humain avec les humbles. Consolez les affligés, visitez ceux qui sont dans la tristesse, ne méprisez absolument personne , parlez à tous avec douceur , répondez d'une manière agréable. Soyez poli et affable pour tout le monde: ne parlez point avantageusement

de vous-même , et n'en apostez point d'autres pour le faire. Ne vous permettez point de propos déshonnêtes ; cachez autant qu'il est en vous vos bonnes qualités. Reconnaissez sincèrement vos fautes , sans attendre que d'autres vous les reprochent , afin que vous imitiez le juste qui commence par s'accuser lui-même (Prov. 18. 17.) ; afin que vous ressembliez à Job qui ne craignait pas de publier devant une grande multitude ce qu'il pouvait avoir fait de mal ( Job. 31. 34. ). Que vos réprimandes ne soient ni trop promptes , ni dures , ni chagrines ; car cela annonce de l'arrogance. Ne condamnez pas les autres pour des fautes légères, comme si vous étiez un juste parfait. Traitez avec bonté ceux qui sont tombés dans quelque péché, et relevez-les avec un esprit de douceur, comme vous y exhorte l'Apôtre, faisant réflexion sur vous-même , et craignant d'être tenté aussi bien qu'eux. Apportez autant de soin potin n'être pas glorifié devant les hommes, que les autres en apportent pour l’être. Rappelez-vous les paroles du Sauveur, qui dit que courir après la gloire des hommes et faire le bien pour en être regardé , c'est perdre la récompense qui vient de Dieu. Ils ont reçu leur récompense, dit l'Evangile (Matth. 6. 2. ). Ne vous faites donc pas toit à vous-même en voulant vous faire valoir aux yeux des hommes. Puisque Dieu est le grand témoin de nos actions , ambitionnez la gloire auprès de Dieu qui vous destine une superbe récompense. Si vous êtes placé au-dessus des autres, si les hommes vous glorifient et vous honorent, soyez l'égal de ceux qui sont au-dessous de vous, sans vouloir dominer sur l'héritage du Seigneur ( Pierre. 5. 3. ) ; et sans vous régler sur les princes du siècle. Le Seigneur ordonne à celui qui veut être le premier,

d’être le serviteur de tous ( Marc. 10. 44.). Pour tout dire en un mot , pratiquez l'humilité comme le doit un homme qui l'aime. Aimez cette vertu

et elle vous glorifiera. C'est le moyen de parvenir à la véritable gloire, dans la société des anges et de Dieu. Jésus Christ vous reconnaîtra devant les anges comme son disciple ( Luc. 12. 6. ) , et il vous glorifiera si vous devenez l'imitateur de son humilité. Apprenez de moi, disait-il , que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes (Matth. 11. 29.). A Jésus-Christ soient la gloire et l'empire dans les siècles des siècles.

SAINT Basile expose d'abord assez au long les funestes effets que la colère produit dans ceux qui s'y abandonnent ; comment elle rend furieux et forcenés deux hommes animés l'un contre l'autre. Il montre ensuite les moyens de s'en garantir ; l'humilité et la douceur, l'exemple du Fils de Dieu et du Roi-Prophète, sont fort propres à empêcher cette passion furieuse de naître en nous. La colère cependant sera fort utile, si elle est réglée par la raison et par la vertu. Elle donnera du ressort à l’âme et la remplira d'une sainte indignation contre le vice et contre le crime ; ce qui est prouvé par plusieurs exemples de l'Ancien Testament. L'orateur rappelle à ses auditeurs les principaux moyens de se garantir de la colère, et termine par-là son homélie.

DANS les préceptes de la médecine qui sont dictés à propos et suivant toutes les règles de l'art, c'est l'expérience surtout qui convainc de leur utilité : ainsi, dans les avis spirituels, c'est lorsque les préceptes sont confirmés par les événements, que l'on reconnaît leur sagesse, que l’on voit combien ils sont utiles pour instruire les hommes et pour redresser ceux à qui on les donne. Lorsque nous lisons dans les proverbes cette maxime : La colère perd les sages ( Prov. 15. 1. ) ; lorsque nous entendons l'Apôtre nous donner cet avis : Que toute colère, tout emportement, toute clameur, enfin que toute malice soit bannie d’entre vous ( Eph. 4. 31. ) ; et le Seigneur nous dire que celui qui se met en colère sans raison contre. son frère, mérite d'être condamné par le jugement (Matth. 5. 21. ) ; lorsque ensuite nous venons à connaître par expérience cette passion, je ne dis pas qui naît en nous, mais qui vient de dehors fondre sur nous comme une tempête imprévue, alors surtout nous reconnaissons combien les sentences divines sont admirables. Quand nous-mêmes nous donnons lieu à la colère, et que la laissant passer comme un torrent impétueux, nous examinons tranquillement combien elle trouble et défigure ceux qu'elle possède, nous apprenons par l'usage combien il est vrai de dire qu'un homme emporté se met dans un état indécent (Prov. 11. 25.). Oui, sans doute, lorsqu'une fois la colère, bannissant la raison, s'empare de toutes les facultés de l’âme, elle change l'homme en une bête féroce, ne lui permet plus d'être homme et d'user de son intelligence naturelle. Ce que fait le venin dans les animaux venimeux, la colère le fait dans ceux qu'elle anime. Ils sont enragés comme des chiens, s'élancent comme des scorpions, mordent comme des serpents. L’Ecriture en général a coutume de donner à ceux qu'une passion domine, les noms des bêtes auxquelles ils se rendent semblables par leurs vices. Elle les appelle chiens muets, serpents, race de vipères (Is.

56. 10. — Matth. 23. 33. ), et autres nains pareils. Des bonnes prêts à détruire leurs semblables, à nuire à leurs compatriotes, peuvent être mis au nombre des bêtes féroces et des animaux Venimeux, qui, par nature, sont ennemis irréconciliables de l'homme.

Légèreté de la langue, paroles inconsidérées, calomnies, reproches, injures, violences des pieds et des mains : tels sont, sans parler de beaucoup d'autres qu'on ne pourrait détailler, tels sont les effets de la colère. La colère aiguise les épées, elle porte un homme à tremper sa main dans le sang d'un autre homme. Par elle, les frères se méconnaissent, les pères et les enfants étouffent les sentiments de la nature. Une personne irritée ne se connaît plus elle-même ; elle ne connaît plus ceux à qui elle tient de plus près. Et comme un torrent qui se précipite dans une vallée, entraîne tout ce qui s’oppose à son passage : ainsi un homme agité par une colère violente, attaque et renverse tout ce qu’il rencontre. ll ne respecte ni la vieillesse, ni la vertu, ni le sang ; il oublie les bienfaits ; rien de ce qui mérite le plus d'égards ne le touche. La colore est une courte frénésie. Ceux qu'elle transporte négligent leurs propres intérêts pour se venger, et se jettent eux-mêmes dans un mal évident. Le souvenir des injures qu'on leur a faites est comme un aiguillon qui les pique dans les bouillonnements et les agitations dune fureur aveugle ; ils n'ont point de repos qu’ils n'aient fait un grand mal à ceux qui les ont offensés, ou qu'ils ne sen soient fait à eux-mêmes. Ainsi un corps qui en choque violemment un autre qui lui résiste, reçoit souvent plus de dommage qu'il n'en cause. Qui pourrait exprimer les horribles effets de la colère ? qui pourrait dire comment ceux qui s'emportent pour le moindre sujet, crient et s’agitent comme des forcenés, s'élancent avec la même impétuosité que des serpents, et ne cessent point que lorsque, s'étant causé quelque mal affreux, leur colère se rompt comme une bulle d'eau par un choc, et l’enflure se dissipe ? Le fer, la flamme, rien de ce qu'il y a de plus terrible, ne peut retenir, ni celui que la colère transporte, ni celui que le démon possède, dont l'homme irrité ne diffère, ni par la ligure, ni par les dispositions intérieures. Brûle-t-il de se venger, le sang lui bout autour du coeur, bouillonnant et agité comme par la violence du feu. L'effet qui s'en marque au dehors le défigure entièrement, le fait paraître tout autre qu'il n'est pour l'ordinaire, le change comme un masque de théâtre. Ses yeux ne sont plus les mêmes, ils brillent et étincellent. Il aiguise ses dents comme un sanglier qui se prépare à attaquer son adversaire. Son visage est obscurci par une pâleur livide. Tout son corps s'enfle ; ses veines se gonflent par l'agitation du sang et des esprits. Sa voix devient rude et éclatante : ses paroles sont confuses et mal articulées, sans suite et sans ordre. Mais lorsque sa colère est portée aux derniers excès par les objets qui l'excitent, comme la flamme par les aliments qu'on lui fournit, alors il offre un spectacle qu'ont ne peut ni raconter, ni supporter. Il n'épargne personne ; ses pieds, ses mains, toutes les parties de son corps deviennent les instruments de sa fureur : il s'arme de tout ce qui se présente. S'il rencontre un autre homme également irritable, susceptible de la même furie, ils se font tous deux les maux que peuvent se faire des hommes qui s'élancent l'un sur l'autre sous les auspices d’un pareil démon. Ils se déchirent, ils se blessent, souvent même ils se tuent ; et tels sont les prix que ces combattants furieux remportent de leur colère. L'un commence l'attaque, l'autre la repousse ; l’un presse, l’autre résiste : ils se portent les plus rudes coups, dont leur sang échauffé les empêche de sentir la douleur. Ils n'ont pas le loisir de songer aux blessures qu'ils reçoivent, leur âme étant toute entière attachée à la vengeance.

Mes frères, ne guérissez pas un mal par un mal ; ne disputez pas ensemble à qui se portera les plus grands préjudices. Dans des combats aussi blâmables, celui qui triomphe est le plus malheureux, parce qu'il se retire chargé de plus de péchés. Ne vous faites pas gloire de ce qui vous déshonore, et n'acquittez pas criminellement une dette criminelle. Un homme en courroux vous a outragé ; arrêtez le mal par votre silence. Mais que faites-vous ? vous recevez sa colère dans votre coeur, et vous imitez les vents qui renvoient avec violence ce qu'ils ont reçu dans leurs flancs. Devenu le miroir d'un furieux, vous représentez en vous-même tous les traits de sa personne. Son visage se peint en rouge ; le vôtre est il d'une couleur moins vive ? ses yeux pleins de sang étincellent; les vôtres, dites-moi, sont-ils plus calmes et plus tranquilles ? sa voix est rude ; la vôtre est-elle douce ? L écho dans les déserts ne renvoie pas aussi fidèlement les sons qu'il reçoit, que les injures reviennent à celui qui a injurié : ou plutôt l'écho ne renvoie que les mêmes sous, au lieu que l'invective revient avec des accroissements. De quelles injures ne s'accablent pas mutuellement deux hommes animés l'un contre l’autre ? l’un dit à son adversaire qu'il n'est qu'un personnage ignoble, né de gens ignobles ; l’autre, qu'il n'est qu'un vil esclave, sorti de vils esclaves : l'un le traite de pauvre, l'autre de mendiant : l'un lui reproche d'être ignorant, l'autre d'être stupide, jusqu'à ce que les invectives leur manquent comme des flèches dans un carquois. Quand ils se sont épuisés en paroles, ils en viennent aux mains. Car la colère excite une querelle, la querelle engendre les injures, les injures les coups, les coups les blessures, lesquelles occasionnent souvent la mort.

Arrêtons le mal dans sa naissance, en cherchant tous les moyens de bannir la colère de nos âmes. Par-là, nous pourrons détourner beaucoup de maux en coupant cette passion qui en est la racine et le principe. On vous a injurié ! répondez des choses honnêtes. On vous a frappé ! endurez-le. On vous méprise, on vous regarde comme un homme de rien ! songez que vous êtes sorti de la terre et que vous vous en retournerez dans la terre ( Gen. 3. 19. ). Si vous vous prémunissez de ces raisons, les reproches les plus injurieux vous paraîtront au-dessous de la vérité. Vous réduirez votre ennemi à l'impuissance de se venger en vous montrant invulnérable aux invectives, et vous vous procurerez a vous-même une grande couronne de patience, en faisant servir la folie d'autrui à votre vertu. Si donc vous m'en croyez, vous renchérirez vous-même sur les injures qu'on vous adresse. On vous reproche d'être d'une naissance basse et obscure, d'être un homme de rien ! dites-vous à vous-même que vous êtes cendre et poussière ( Gen. 18. 07 . ). Vous n'êtes pas plus illustre que notre père Abraham qui s'est traité lui-même de la sorte. On dit que vous n'êtes qu un ignorant, un pauvre, un misérable ! dites comme David que vous n'êtes qu'un ver de terre sorti de la boue ( Ps. 21. 7. ). Imitez la générosité de Moise, qui, attaqué par les discours offensants d’Aaron et de Marie, loin d'implorer contre eux le Seigneur, le pria pour eux ( Nomb. 12. ). De qui voulez-vous être le disciple ? est-ce des amis d’un Dieu de bonté ou des esclaves d’un esprit de malice ? Lorsque vous êtes exposé à la tentation de renvoyer des injures, Croyez qu'on vous éprouve, qu’on veut savoir si vous vous approcherez de Dieu par la patience, ou si vous vous rangerez du côté de son ennemi par la colère. Donnez-vous le temps de délibérer et de choisir le bon parti. Ou vous apaiserez votre ennemi par un exemple de douceur, ou vous vous en vengerez par le mépris de ses outrages. Eh ! qu y aurait-il pour lui de plus chagrinant que de vous voir au-dessus de ses insultes? Ne laissez pas abattre votre courage; rougissez d'être dompté par un homme qui éclate contre vous en invectives. Laissez-le crier en vain, et se livrer à tout son dépit. Quand on frappe un homme qui ne sent rien, on se punit soi-même, parce qu'on ne se venge pas de son ennemi et qu'on persiste dans sa colère. Ainsi, quand on injurie un homme qui est au-dessus des injures, loin de trouver à satisfaire son ressentiment, on sent son dépit s'accroître. La différence de conduite vous attire à vous et à votre adversaire des noms différents. Dans l'esprit de tout le monde, lui est un homme porté à injurier, vous, une âme grande ; lui, un homme violent et emporté, vous, un homme doux et paisible. Il se repentira de ses discours, vous, vous ne vous repentirez jamais de votre vertu. Qu'est-il besoin de s'étendre ? ses injures lui ferment le royaume des cieux ; car les médisants ne participeront point au royaume du ciel (I. Cor. 6. 10.): vous, votre silence vous prépare ce même royaume ; car celui persévèrera jusqu'à la fin sera sera sauvé. (Matth. 10. 21.). Si vous cherchez à vous venger, si vous répondez à des injures ou à d'autres injures, quelle excuse vous restera-t-il ?

Direz-vous qu'un autre vous a irrité en commençant? Cette raison est-elle suffisante ? Le fornicateur qui se rejette sur la courtisane qui l’a excité au crime, n'en est pas moins condamné au jugement de Dieu. Il n'y a ni couronnes, ni défaites, sans adversaires. Ecoutez David: Lorsque les pécheurs, dit-il, s'élevaient contre moi, il ne dit pas, j'ai été irrité, j'ai cherché à me venger ; mais, je me suis tu, je me suis humilié, je n’ai pas même cherché à me défendre par des raisons solides (Ps. 38. 2 ). Vous, vous êtes irrité d'une injure comme si c'était quelque chose de mauvais, et vous l'imitez comme si c'était quelque chose de bon. Vous tombez dans la faute que vous ne pouvez souffrir. N'avez-vous donc des yeux que pour voir les excès des autres, tandis que vous êtes indifférent sur les vôtres propres? L'insolence est un mal ? gardez-vous de l'imiter. Dire qu'un autre a commencé, cela ne suffit pas, je le répète, pour votre excuse. Je crois même que vous serez plus inexcusable, parce que l'autre n'a point eu devant les yeux d'exemple qui pût le rendre sage, tandis que vota, qui voyez l'état ridicule où la colère met un homme, au lieu d'éviter de lui ressembler, vous vous fâchez, vous vous indignez, vous vous irritez, vous justifiez par vos emportements celui qui s'est emporté le premier. Votre conduite le décharge de toute faute et vous condamne vous-même. Si la colère est un mal, pourquoi ne pas éviter ce mal ? si elle est pardonnable, pourquoi vous fâcher contre celui qui s'y livre ? Ainsi, je le répète, dire que vous n'avez pas commencé, que vous n'avez fait que repousser, cela ne vous servira de rien. Dans les luttes des athlètes, ce n'est pas celui qui a commencé le combat, mais celui qui a vaincu son antagoniste, qui est couronne. Dans un sens contraire, ce n'est pas seulement celui qui commence le mal, mais celui encore qui suit un mauvais guide dans le péché, qui est condamné. Si l'on vous reproche outre pauvre et que vous le soyez réellement, ne vous offensez point de la vérité: si vous êtes riche, le reproche ne vous regarde pas. Ne soyez ni enflé des fausses louanges qu'on vous donne, ni irrité des fausses injures qu'on vous adresse. Ne voyez-vous pas que les flèches pénètrent dans les corps fermes et qui résistent, mais qu'elles perdent toute leur activité dans les corps mous et qui cèdent ? Croyez qu'il en est de même de l'invective. Celui qui va au-devant en reçoit l'atteinte ; celui qui cède et se retire détruit toute la force de la méchanceté qui l'attaque avec fureur. Pourquoi vous chagriner tant d’être traité de pauvre ? Souvenez-vous de votre nature; songez que vous êtes entré nu dans le inonde, et que vous en sortirez nu ( Job. 1. 21.). Or, est-il rien de plus pauvre qu'un homme nu ? L'injure n'est offensante qu'autant que vous la prenez pour vous seul. Personne n'a été traîné en prison pour sa pauvreté. Ce n'est pas une chose honteuse que d’être pauvre, mais il est honteux de ne pas supporter la pauvreté généreusement.

Rappelez-vous votre Maître qui étant riche est devenu pauvre a cause de nous (I . Cor. 8. 9. ). Vous traite-t-on de fou et d'ignorant ? rappelez-vous les injures dont les Juifs ont accablé la Sagesse éternelle : Vous êtes un Samaritain, et vous êtes possédé du démon ( Jean.

8. 48. ). Si vous vous irritez, vous confirmez le reproche, car rien de plus insensé que la colère : si vous restez tranquille et pustule, vous couvrez de confusion celui qui vous insulte, parla sagesse que vous faites paraître. On vous a frappé sur la joue; le Seigneur y a été aussi frappé. On vous a couvert de crachats ; notre Maître en a été aussi couvert: Il n'a pas détourné son visage de ceux qui le couvraient de crachats (Is. 50. 6. ). Vous avez été calomnié ; le souverain juge l'a été aussi. On a déchiré votre vêtement les Juifs ont dépouillé mon Sauveur et ont partagé, sa tunique. Alors n'avez pas encore été condamné, vous n'avez pas encore été crucifié. Il vous manque beaucoup de traits pour parvenir à être sa parfaite image. Que toutes ces réflexions entrent dans votre âme et en guérissent l'enflure. Ces sentiments dont vous serez pénétré d'avance, calmeront dans l'occasion les saillies de votre coeur, et le mettront dans une situation tranquille et paisible. C'est là ce que dit David par ces mots : Je me suis préparé et je n'ai pas été troublé. (Ps. 118. 60.). Il faut donc vous représenter les exemples des Saints, pour vous apprendre à réprimer la violence des mouvements de votre âme. Avec quelle douceur le grand David supporta-t-il l'insolence de Seméï ! Sans se laisser emporter à la colère, il prenait cet affront comme de la main de Dieu : C'est le Seigneur, dit-il, qui a commandé à Seméï de maudire David ( 2. Rois. 16. 10.). Aussi, lorsqu'il l'appela homme de sang, homme pervers, il ne se fâcha pas contre lui, mais il s'humilia lui-même comme méritant l'injure qu'on lui adressait. Bannissez de votre âme deux sentiments; n'ayez pas une grande idée de vous-même, et ne croyez pas les autres fort au-dessous de vous. Par-là, votre esprit ne se révoltera jamais lorsqu'on prétendra vous faire un affront. C'est une chose indigne, lorsqu'on a revu un service de quelqu'un et qu'on lui a les obligations les plus essentielles, de joindre l'insulte et l’outrage à l'ingratitude. Oui, cela est indigne ; mais c'est un plus grand mal pour celui qui est l’auteur de l'offense que pour celui qui en est l’objet. Que votre ennemi vous insulte; mais vous, ne soyez pas insulté. Que les injures soient pour vous une excellente école oui vous appreniez la patience. Si vous ne vous piquez pas de ce qu'on vous dit, vous n’avez reçu aucune blessure. Si vous en ressentez de la peine, renfermez du moins cette peine au-dedans de vous-même. Mon cœur a été troublé au-dedans de moi ( Ps. 142. ), dit David. C'est-à-dire j'ai empêché que les mouvements de mon coeur ne parussent au-dehors; ce sont des flots que j'ai retenus, et à qui je n'ai point permis de se répandre hors du rivage. Apaisez votre esprit lorsqu'il se soulève et s'irrite. Que vos affections violentes respectent la présence de votre raison, et rentrent dans l'ordre comme une troupe d'enfants à la vue d'une personne respectable. Comment donc éviterons-nous les suites funestes de la colère ce sera si nous l'empêchons de prévenir la raison; si nous avons soin de la retenir dès que nous en sentons les premières atteintes; si nous nous l'assujettissons connue un cheval fougueux, en la rendant docile à la raison comme à un frein, en ne lui permettant pas de s'écarter des bornes, de s'éloigner du guide qui la conduit.

Au reste, la vertu irascible nous est fort utile dans la pratique des bonnes oeuvres, lorsque, semblable à un soldat qui marche sous son capitaine, elle est toujours prête à obéir aux ordres qu'on lui donne, et à secourir la raison contre le péché. La colère est comme le ressort de l'âme ; elle lui donne de la force pour entreprendre et soutenir les bonnes actions. Si elle la trouve énervée et amollie par le plaisir, elle la fortifie comme le fer par la trempe; elle la rend ferme et courageuse, de foibie et languissante qu'elle était. Si vous n'êtes animé d'indignation contre le vice, vous n'aurez jamais pour lui la haine qu'il mérite ; car on doit le haïr avec la même ardeur qu'on doit chérir la vertu. La colère nous est infiniment avantageuse, lorsque, assujettie à la raison et soumise à sa voix comme le chien du berger, elle est douce et traitable pour ceux qui en tirent service; elle menace, en quelque sorte, des yeux et de la voix tout étranger qui voudrait la flatter, tandis qu'elle est craintive et obéissante pour celle qu'elle connaît et qui est son amie. Tel est l'excellent secours que la partie irascible de l’âme peut procurer à la partie sage et prudente. Elle nous fait déclarer une guerre irréconciliable à tous ceux qui veulent nous nuire, sans nous permettre de lier jamais avec eux aucun commerce. Elle bannit les plaisirs perfides, et les poursuit comme le chien poursuit le loup. Tels sont les avantages que retirent de la colère ceux qui savent en bien user. Il en est de même des autres puissances de l’âme, qui deviennent bonnes ou mauvaises selon l'usage qu'on en fait. Par exemple, si on se sert de la faculté concupiscible pour se plonger dans les plaisirs des sens, on est infâme et abominable ; si on la tourne vers l'amour du Seigneur et le désir des biens éternels, on est aussi heureux qu'admirable. La partie raisonnable elle-même est susceptible de bien ou de mal. Si on en use légitimement, on est prudent et sage ; si on se sert de son esprit pour nuire à ses frères, on est rusé et dangereux. Prenons donc garde que les facultés qui nous ont été données par le Créateur pour notre salut, ne deviennent entre nos mains des instruments de péché. Ainsi la colère, employée quand il faut et comme il faut, produit la patience, la force et la constance ; elle devient fureur et folie, si elle s'éloigne de la droite raison. C'est pour cela que le psalmiste nous donne cet avertissement : Mettez-vous en colère et ne péchez pas ( Ps. 4. 5. ). Le Seigneur qui menace du jugement celui qui se met en colère sans raison ( Matth. 5. 22. ), ne rejette pas la colère dont on use comme d'une arme. Ces paroles: Je mettrai de l'inimitié entre vous et le serpent (Gen. 3. 15. ); et ces autres: Soyez ennemis des Madianites ( Nomb. 25. 17. ), nous apprennent qu'on peut se servir de la colère comme d'une arme. Aussi Moïse, le plus doux des hommes (Nomb. 12. 3.), voulant punir l'idolâtrie, arma-t-il les mains des lévites pour le meurtre de ses frères. Que chacun de vous, dit-il, s'arme d'une épée, qu'il passe au travers du camp d'une porte à l'autre, et qu'il tue son frère, son parent, celui qui lui est le plus proche ( Exod. 32. 27 et 29. ). L'Ecriture ajoute un peu plus bas : Alors Moïse leur dit: Vous avez consacre aujourd'hui vos mains au Seigneur, en les baignant dans le sang de votre fils et de votre frère, afin que vous receviez la bénédiction. Qu'est-ce qui a justifié Phinées ? N'est-ce point sa juste colère contre les fornicateurs ? Doux et humain par caractère, lorsqu'il vit Zambri s'abandonner publiquement à une Madianite, sans rougir de son crime infâme, sans chercher même à le cacher, il ne put souffrir cette impudence, et obéissant à l’impulsion d'une colère légitime, il perça à la fois les cieux coupables ( Nomb. 25. ). Samuel, transporté d'un juste courroux, n'a-t-il pas égorgé, en présence de tout le monde, Agag, roi d'Amalec que Saül avait épargné contre les ordres de Dieu ( 1. Rois. 15. 33. ) ? Ainsi la colère est souvent un moyen pour faire de bonnes actions. Le prophète Elie, animé d'un saint zèle, d’une colère sage et réfléchie, a fait tuer, pour l'avantage de tout lsraël, quatre cent cinquante prêtres de Baal ; avec quatre cents hommes qui servaient aux sacrifices sur les hauts-lieux, et qui mangeaient à la table de Jézabel ( 3. Rois. 18. 19. et suiv.) Pour vous, vous vous mettez en colère sans sujet contre votre frère. Oui, sans sujet, puisque vous vous fâchez sans cesse contre lui, lorsque c'est le démon qui agit par lui. Vous faites comme les chiens qui mordent la pierre qu'on leur jette, sans toucher à celui qui l'a jetée. Celui qui est poussé par le démon est à plaindre; le démon qui le pousse est seul haïssable. Tournez donc votre colère contre ce cruel assassin des hommes, ce père du mensonge, cet auteur du péché : mais ayez pitié de votre frère, parce que, s'il persiste dans sa faute, il sera livré avec le démon aux flammes éternelles. Quoique la colère et l'indignation soient souvent prises l'une pour l'autre, on peut dire qu'elles diffèrent de nom et d'effet.

L'indignation est un mouvement de l’âme vif et subit: la colère est une douleur permanente, un transport plus durable, qui nous excite à la vengeance et à rendre le mal qu’on nous a fait. Les hommes pèchent en ces deux manières: ou ils se laissent emporter à une fureur soudaine contre ceux qui les irritent, ou ils emploient l'intrigue et l’artifice pour surprendre ceux qui les ont offensés: il faut éviter l’une et l’autre.

Comment donc empêcher que la colère ne se porte à des excès blâmables ? c'est en se prémunissant de l'humilité, que le Seigneur nous a enseignée par ses préceptes et par son exemple. D’une part il nous dit : Celui qui veut être le premier parmi vous, doit être le dernier de tous ( Marc. 9. 34.) ; de l'autre, il a supporté avec un esprit doux et tranquille celui qui le frappait ( Jean. 18. 23. ). Le Créateur et le maître du Ciel et de la terre, celui qui est adoré par toutes les créatures spirituelles et visibles, qui soutient tout par la puissance de sa parole, n'a point ouvert les abîmes de la terre pour engloutir dans l'enfer, tout vivant, l’impie qui l’avait frappé; mais il lui donne un avis et une leçon : Si j’ai mal parlé, faites voir le mal que j’ai dit ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? Si, d'après le commandement du Seigneur, vous vous accoutumez à être le dernier de tous, serez-vous jamais indigné comme ayant été outragé sans respect pour votre mérite ? Si un petit enfant vous dit des injures, vous ne faites qu'en rire; si un frénétique vous fait des reproches diffamants, vous le regardez comme plus digne de compassion que de haine : ce ne sont donc pas les paroles qui nous blessent; ce qui nous révolte, c'est le mépris que nous paraît faire de nous celui qui nous invective, et la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes. Si donc nous bannissons de notre amie ce double sentiment, toute injure ne sera pour nous qu'un vain son qui se perd dans l'air. Ainsi calmez les mouvements de votre colère et de votre indignation ( Ps. 36. 8.), si vous voulez vous mettre à l'abri de la colère de Dieu, qui éclate du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes (Rom. 1. 18.). Si par votre sagesse vous venez à bout d'arracher la colère, cette racine amère, vous détruirez à la fois beaucoup d'affections perverses dont elle est le principe. Car les tromperies, les ronrons, les perfidies, les méchancetés, les embûches, l'audace, et mille autres vices pareils, sont les rejetons de cette racine funeste. Prenons donc garde d'introduire en nous un si grand mal, qui altère la bonne constitution de notre âme, obscurcit les lumières de notre raison, nous éloigne de Dieu, étouffe les sentiments de la nature, allume la guerre, met le comble à tous les maux, ouvre l'entrée au-dedans de nous à un démon dangereux, à un étranger impudent, et la ferma à l’Esprit-Saint. Car l’esprit de douceur n'habite point partout ou règnent les inimitiés, les contentions, les querelles, les emportements, les divisions, qui causent des troubles éternels. D'après l'avis de saint Paul, bannissons d'entre nous toute colère, tout emportement, toute clameur, enfin toute malice ( Eph. 4.

31. ). Soyons bons et charitables les uns à l'égard des autres. Bienheureux ceux qui sont doux, dit l'Évangile, parce qu'ils possèderont la terre (Matth. 5. 4.). Attendons la félicité promise aux âmes douces, en Jésus-Christ notre Seigneur, à qui soient la gloire et l'empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

ENVIE, passion diabolique, funeste surtout à celui qu'elle tourmente ; mal incurable , mal pernicieux dont on a vu les tristes effets dès l'origine du monde; attaque et persécute ceux qu'elle devrait chérir davantage; exemple de Saül à l'égard de David , des fils de Jacob à l'égard de Joseph leur frère, des Juifs à l'égard du Sauveur : fuir celui que l'envie possède comme un animal venimeux : manège de l'envieux pour décrier les autres : on peut se garantir de cette passion en apprenant à dédaigner les richesses et la gloire , et à n'estimer que la vertu, avec laquelle l'envie est incompatible. L'envie est peinte dans toute l'homélie avec les traits les plus véritables et les plus naturels; l'orateur la fait parler et agir comme elle parle et agit dans le monde.

DIEU est la bonté par essence, il se plaît à combler de biens tous ceux qui en sont dignes; le démon est plein de malice et l'inventeur de toutes sortes de méchancetés. L'Etre bon est incapable de ressentir l'envie; l'envie accompagne toujours le démon. Garantissons-nous, mes frères, de cette passion funeste; ne participons pas aux crimes de notre plus terrible adversaire, de peur que nous ne soyons enveloppés dans la sentence qui le condamne. Eh! si les superbes sont condamnés comme lui, les envieux pourront-ils éviter les supplices qui leur sont préparés ?

Il n'est point de passion plus pernicieuse que l'envie. Elle nuit moins à ceux qu'elle attaque, qu’à celui qui l’éprouve et qui trouve en elle un bourreau domestique. L’envie mine et consume ceux dont elle s'empare, comme la rouille ronge le fer. On dit que les vipères ne sortent du ventre de leur mère qu'en le déchirant (1);

c'est ainsi que l'envie dévore l’âme qui lui donne entrée. L'envie est une douleur que l’on conçoit de la prospérité d'autrui : voilà pourquoi l’envieux n'est jamais exempt de peine et de tristesse. Le champ d'un voisin est-il fertile, sa maison regorge-t-elle de biens, mène-t-il une vie douce et commode! tous ces avantages désolent l'envieux et entretiennent sa maladie. Il ressemble à un corps nu sur lequel on lance des traits de toutes parts. Un homme a-t-il du courage ou de l'embonpoint, cela blesse l'envieux. Un autre est-il recommandable par sa bonne mine ? c'est pour lui un nouveau coup. Un autre se distingue-t-il par les qualités de l’âme, est-il considéré et admiré pour ses lumières et pour son éloquence ? un autre a-t-il de grandes richesses, aime-t-il à se signaler par ses libéralités, se Malt-il à faire part de ses biens aux pauvres, est-il comblé de louanges par ceux qu’il comble de bienfaits? ce sont là autant de traits qui pénètrent et qui percerait; coeur de l'envieux. Ce qu'il y a de fâcheux dans sa maladie, c'est qu’il ne peut la déclarer il marche les yeux baissés en terre, triste et confus, en proie au mal intérieur qui le dévore. Si on lui demande ce qui le chagrine, il rougit de l'avouer; il n'oserait dire : Je suis rempli d'envie et de fiel; le bonheur de mon ami m'afflige; je m'attriste de la joie de mon frère ; je ne puis souffrir le spectacle de la prospérité d’autrui ; la bonne fortune de mon prochain fait mon infortune. Voilà ce qu'il dirait, s'il voulait convenir de la vérité; mais n'osant découvrir une plaie aussi honteuse, il renferme au dedans de lui-même le mal qui déchire et ronge ses entrailles.

Il n'y a ni médecin, ni remède qui puissent guérir cette maladie, quoique les écritures soient pleines de recettes pour toutes sortes de maux. Rien ne peut soulager l'envieux, s'il ne voit tomber dans le dernier malheur celui auquel il porte envie. Il ne cesse de haïr un homme heureux, que quand il devient malheureux et qu'il n'est plus qu'un objet de pitié. Il ne se rapproche de lui et ne se déclare son ami que quand il le voit répandre des larmes et déplorer ses disgrâces. Il n'a point partagé sa joie, et il partage ses pleurs. Il plaint le renversement de sa fortune et vante sa prospérité passée, non par un sentiment d'humanité et de compassion, mais pour aigrir sa douleur par le souvenir de ce qu’il a perdu. Il relève le mérite d'un enfant qui vient de mourir, il en fait de grands éloges. Qu'il était beau! dit-il ; qu'il avait d’esprit! qu’il était propre à tout ! S’il vivait encore, il ne daignerait pas même le gratifier d'un souhait favorable. Cependant s'il remarque que plusieurs parlent avantageusement du mort, il change de manière et reprend ses sentiments d'envie. Il admire les richesses d'autrui, quand elles ont été enlevées par un accident: c'est quand elles ont été ruinées par la maladie qu’il loue la beauté, la force, la santé. En un mot, il est aussi ennemi du bonheur qui existe, qu'ami de celui qui n'est plus.

Est-il une passion plus dangereuse que celle dont nous parlons? c’est le poison de la vie, le fléau de la nature, l'ennemi de Dieu et de ses graves. N’est-ce pas l’envie qui a poussé le démon à déclarer la guerre à l’homme! guerre par laquelle il s'est attaqué à Dieu même. Ne pouvant souffrir les grands avantages dont Dieu avait comblé l’homme, il s'est tourné contre l'homme, parce qu'il ne pouvait se venger sur Dieu. Caïn a suivi la même conduite. C'est le premier disciple du démon, duquel il a appris l'envie et le meurtre, ces deux attentats dont l’un est une suite de l'autre, et que S. Paul réunit en disant : Ces hommes qui ne respirent que l'envie et le meurtre (Rom. 1. 29. ). Qu'a donc fait Caïn ? s'étant aperçu que Dieu comblait Abel de races particulières, il en conçut de la jalousie, et potin se venger de l'Auteur des grâces, il fit périr celui qui en était l'objet. Comme il ne pouvoir s'attaquer à Dieu personnellement, il s'en prit à son frère et le tua. Mes frères, fuyons l'envie, ce maître d'impiété, ce père de l'homicide , ce destructeur de la nature, cet ennemi du sang et de la parenté, ce vice le plus absurde et le plus déraisonnable.

O homme, pourquoi t'affliger, puisque tu ne souffres aucun mal? pourquoi faire la guerre à celui qui possède quelques avantages sans ravoir causé aucun tort ? Que si tu es animé contre lui, quoique tu en aies reçu des services, ne vois-tu pas que tu t'opposes lui-même à ton propre bien. Tel était Saül, pour qui les services importants qu'il avait reçus de David ne furent qu'une occasion de lui déclarer une guerre implacable. Quoiqu’il eût été délivré de ses fureurs par les sous harmonieux et divins de sa harpe, il lui jeta sa lance et voulut percer l'auteur de ce bienfait. Ce n'est pas tout: le même David l'avait sauvé avec son armée des mains de l'ennemi ; il avait effacé la honte que Goliath imprimait à tout son peuple; cependant, parce que de jeunes filles avaient loué plus que lui le jeune vainqueur, parce, qu'elles avaient dit dans leurs chansons : Saül a tué mille Philistins , mais David en a tué dix mille (1. Rois. l 8. 7.) ; ces seules paroles et ce témoignage rendu à la vérité, lui inspirent contre David une haine mortelle. Après avoir tout tenté pour le faire périr dans son palais, il le bannit de sa cour : et sa haine ne s'arrêtant pas là, il arme trois mille hommes et se met à leur tête pour le chercher dans les déserts où il se cachait. Si on lui eût demandé la cause de la guerre qu'il avoir déclarée à David, il n'en eût pu alléguer d'autre que les services qu'il lui avait rendus , et sa modération à son égard. Dans le temps même où il le persécutait, surpris pendant le sommeil, et pouvant être facilement tué par un ennemi dont il poursuivait la mort, il fut sauvé de nouveau par l'homme juste, qui craignit de mettre la main sur sa personne. Loin d'être adouci par un tel bienfait, il se mit derechef à la tête d'un corps de troupes, et continua de poursuivre le conservateur de ses jours, jusqu'à ce que, pris une seconde fois dans une caverne, il manifesta toute sa perversité, et fit éclater davantage la vertu de son ennemi.

L'envie, sans doute, est l'espèce d'inimitié la plus implacable. Les bienfaits adoucissent les autres ennemis; ils ne font qu'irriter les envieux, qui sont plus indignés, plus affligés, plus désoles, à proportion qu'ils reçoivent de plus grands services. ils savent moins de gré des bienfaits , qu ils ne sont fâchés de la puissance du bienfaiteur. Sur quelle bête farouche, sur quel animal sauvage, ne l'emportent-ils pas en cruauté et en férocité Ou apprivoise les chiens en les nourrissant, on rend les lions traitables en les flattant ; les bons offices et les égards aigrissent de plus en plus les envieux.

Qu'est-ce qui a réduit Joseph en servitude ? n'est-ce pas l’envie de ses frères ? Et ici admirons la robe de cette passion. Pour détourner l'effet de certains songes, ils firent leur frère esclave, espérant que par là il ne serait jamais adoré par eux. Toutefois, si les songes annoncent la vérité, quel moyen d'en arrêter l'effet ? si ce ne sont que de fausses visions, pourquoi porter envie à un homme qui est dans l’erreur? Mais la Providence divine disposait les choses de la sorte pour confondre leur malice. Les voies mêmes qu'ils employaient pour empêcher l'exécution des desseins de Dieu, c’est ce qui les fit parvenir à leur fin. Si Joseph n'eût pas été vendu, il ne serait pas venu en Egypte; il n'aurait pas été, pour sa sagesse, victime de la perfidie d'une femme impudique; il n’aurait pas été mis en prison; il n’aurait pas lié commerce avec des officiers de Pharaon; il n'aurait pas expliqué des songes, ce qui fut l'origine de la grande puissance qu'il acquit en Egypte ; enfin il n’aurait as été adoré par ses frères, que la famine amena devant lui.

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