Homélies et Discours aux jeunes (page 5)

Basile de Césarée · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — Basile de Césarée · 5 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais parlons de l’envie la plus furieuse et la plus éclatante, que la fureur des Juifs a excitée contre le Sauveur. Pourquoi lui portait-on envie ? à cause de ses miracles. Et quel était le but de ses miracles? le salut des malheureux qui avaient besoin de secours. Les pauvres étaient nourris; et Celui qui les nourrissait était attaqué. Les morts étaient ressuscités ; et celui qui les rendait à la vie était en butte à la haine. Les démons étaient chassés, et celui qui leur commandait était persécuté. Les lépreux étaient guéris, les boiteux marchaient, les sourds entendaient , les aveugles voyaient ; et celui qui opérait ces prodiges de bienfaisance était mis en fuite. Enfin les Juifs livrèrent à la mort l'Auteur de la vie; ils firent battre de verges le Libérateur des hommes ; ils condamnèrent le souverain Juge du monde: tant il est vrai que l'envie ne respecta jamais rien !

C'est la seule arme que le fléau de nos âmes, le démon qui se réjouit de notre perte, a employée dès l'origine du monde , et qu'il emploiera jusqu'à la lin pour percer les hommes et pour les renverser. C'est l'envie qui l'a précipité du ciel; il cherche par la même passion à nous faire tomber avec lui dans le même abîme.

Celui-là donc était sage , qui ne permet pas même de manger avec un envieux (Prov. 23.6. ), voulant entendre tout autre commerce par celui de la table. On a soin d'éloigner du feu les matières inflammables : c'est ainsi qu'il faut nous retirer, autant qu'il est possible, de toute liaison avec les envieux , et nous mettre hors de l'atteinte de leurs traits. Car on ne peut être en butte à l'envie, qu'autant qu'on a avec elle des rapports plus ou moins prochains, selon cette parole de Salomon: La jalousie de l'homme vient de son compagnon (Eccl. 4. 4.). Non, sans doute, le Scythe ne porte pas envie à l'Egyptien, mais à quelqu'un de sa nation, dans la meule nation ; les inconnus ne causent point de jalousie, mais ceux avec qui on a le plus de rapports ; par exemple , les voisins , les personnes de la mime profession et du même fige, les parents proches., les frères, et en général, comme la nielle est la maladie propre du blé, ainsi l'envie est le vice qui altère l'amitié. La seule chose qu'on peut louer dans l'envie, c'est que plus elle est violente, plus elle tourmente celui qu'elle possède. Les traits qu'on lance avec impétuosité sur un corps extrêmement dur, rejaillissent contre celui qui les a poussés : ainsi les mouvements de l'envie , sans nuire à ceux qu'elle attaque , sont des coups portés à l'envieux. Quel est l'homme qui, par sa tristesse, a diminué les avantages de son prochain? mais il se déchire lui-même et se consume.

Combien ne hait-on pas les hommes tourmentés par l'envie ? On les regarde comme plus à craindre que les animaux venimeux. Ces animaux ne répandent leur venin qu'en faisant une plaie, de sorte que la partie mordue se corrompt peu à peu et se dissout. Plusieurs pensent que les envieux blessent par leurs seuls regards ; que les corps les mieux constitués, les corps dans toute la vigueur et toute la fleur de l'âge, sont desséchés par la malignité de l'envie, et que des yeux des personnes envieuses il coule une humeur qui gâte et altère tout ce qu'elle touche (2). Pour moi, en rejetant cette opinion qui a tout l'air d'une fable du peuple et d'un ancien conte, je dis que les démons, ennemis de tout bien, voyant la grande conformité qui est entre eux et l'envie, emploient cette passion pour exécuter leurs mauvais desseins, et vont jusqu'à se servir des yeux de l'envieux comme d'un instrument pour opérer leurs maléfices. Et vous n'avez pas horreur de vous constituer le ministre du malin esprit, d'admettre en vous une passion par laquelle vous deviendrez l'ennemi de ceux qui ne vous ont fait aucun mal, l'ennemi de Dieu même, la bonté par essence et incapable d'envie.

Fuyons le plus odieux des vices, un vice de l'invention du démon , une semence de l'ennemi , le précepte du serpent antique, le gage d'un supplice éternel, la privation du royaume céleste, un obstacle à la piété, une route à l'enfer. Le visage seul de l'envieux décèle le mal intérieur qui le consume. Ses yeux sont desséchés et obscurcis, ses joues pendantes, son sourcil refrogné; son âme agitée et troublée est incapable de discerner la vérité. Il ne sait, ni louer une action vertueuse, ni applaudir une éloquence forte et brillante, ni admirer ce qui est le plus digne de notre admiration. Semblables aux vautours qui, dédaignant les prairies et ces lieux agréables d'où se répand une odeur suave, se portent avec impétuosité vers l'infection et la pourriture; semblables encore à ces mouches qui laissent les parties saines pour se jeter sur un ulcère, les envieux ne regardent pas même ce qu'il y a de beau et d'éclatant dans la vie des hommes; ils s'attachent à ce qu'il y a de faible et de défectueux. Si l'on commet quelques fautes, qui sont inévitables vu la fragilité humaine, ils ont grand soin de les divulguer , et c'est par-là qu'ils veulent que les autres soient connus; comme ces peintres malins et grotesques, qui faisant le portrait d'un homme , le font remarquer par un nez de travers, par une loupe, une bosse, par quelque défectuosité et mutilation qui viennent de la nature ou d'un accident. Ils sont admirables pour mépriser ce qu'il a de plus digne de louanges en le prenant du mauvais côté, et pour décrier une vertu par le vice qui l'avaisine. Le courage à leurs yeux est témérité, la sagesse stupidité, la justice dureté, la prudence artifice; l'homme magnifique est fastueux , le libéral est prodigue, l'économe est avare: en un mot, ils ne manquent jamais de donner à chaque vertu le nom du vice qui lui est opposé.

Quoi donc ? nous arrêterons-nous à attaquer l'envie ? ce ne serait là que la moitié du traitement. Montrer à un malade le danger de sa maladie pour qu'il y apporte une attention convenable, cela n'est pas inutile: mais le laisser là sans essayer de lui rendre la santé, ce serait l'abandonner à lui-même et le livrer à son mal. Que devons-nous donc faire pour empêcher la passion de l'envie de s'emparer de notre coeur, ou pour l'en bannir si elle y est entrée? Premièrement, nous ne devons pas trop estimer les avantages humains, l'opulence, la gloire, la santé: car notre félicité ne consiste pas dans des biens périssables, mais nous sommes appelés à la possession de biens éternels. Ainsi il ne faut porter envie, ni au riche pour ses richesses, ni à l'homme puissant pour l’étendue de son autorité, ni aux personnes robustes pour la bonne constitution de leur corps, ni à l'orateur habile pour son éloquence. Ces avantages, qui sont des instruments de la vertu quand on en use comme il faut, ne font pas par eux-mêmes le bonheur. Celui qui en abuse est à plaindre; il ressemble à un homme qui tournerait volontairement contre lui-même une épée qu'il aurait prise pour se défendre de l'ennemi. Si l'on voit un homme se servir des biens présents selon les règles d'une droite raison, dispenser avec sagesse ce qu'il a recru de Dieu, ne pas amasser pour sa propre jouissance, on doit le louer et l'aimer pour son caractère charitable et libéral envers ses frères. Quelqu'un se distingue par ses grandes connaissances, il est honoré pour la manière dont il parle de Dieu et dont il explique les divines Ecritures: ne lui portez pas envie, et one désirez pas que cet interprète des saints Livres garde le silence, si, par la grâce de l'Esprit Divin, il est admiré et applaudi par des auditeurs. Son talent est votre bien, et c'est à vous, si vous voulez en profiter, qu'a été envoyé le don de l'instruction. On ne bouche pas une source abondante : on ne ferme pas les yeux lorsque le soleil brille; et loin d'être jaloux de son éclat, on s'en souhaite la jouissance à soi-même. Et vous, lorsqu'une éloquence spirituelle jaillit avec abondance dans l'église; lorsqu'un coeur pieux , rempli des dons de l'Esprit-Saint, les répand comme d'une source, vous n'écoutez pas ses discours avec joie, vous ne recevez pas ses instructions avec reconnaissance! mais les applaudissements que lui donnent les auditeurs vous blessent! vous voudriez que personne ne louât ses paroles, que personne n'en profitât! Pourrez-vous justifier de telles disputions devant le souverain Juge de nos coeurs ? Il faut regarder les qualités de l’âme comme des beautés naturelles. Quant à l'homme riche, puissant et robuste, on doit l'aimer et le considérer s'il fait un usage légitime et raisonnable des instruments communs de la vie, s'il fait part libéralement de ses richesses aux pauvres, s'il emploie ses forces à soulager les faibles, et s'il croit que ce qu'il possède appartient plus aux autres qu'à lui-même. Ceux qui n'ont pas ces sentiments sont plus dignes de pitié que d'envie, parce qu'ils n'ont que plus de facilités pour le vice, et qu'ils ne font que se perdre avec plus d'embarras et de faste. Un riche est à plaindre quand il emploie ses richesses à faire des injustices : mais s'il les consacre à de bonnes oeuvres, elles ne doivent point l'ex-poser à l'envie, puisque tout le monde en profite; à moins qu'on ne porte la perversité jusqu'à s'envier à soi-même ses propres biens. En un mot, si l'on s'élève par la pensée au-dessus des choses humaines, si l'on n'envisage que ce qui est vraiment beau et louable, on n'aura garde de croire qu'aucun des biens périssables et terrestres soit capable de rendre heureux. Or, un homme qui est tellement disposé que les grands avantages du monde ne le touchent pas , il est impossible qu'il soit dominé par l'envie.

Si vous désirez vivement la gloire , si vous voulez vous distinguer de tout le monde, sans pouvoir même vous contenter de la seconde place (car c'est-là une autre source d'envie), détournez votre ardeur, comme le cours d'un fleuve , vers la possession de la vertu. Ne soyez jaloux, ni d'amasser de grandes richesses , ni d'acquérir la gloire du monde. Ces avantages ne dépendent pas de vous. Soyez juste, sage, prudent, courageux, patient dans les disgrâces que vous suscite la piété. Par-là , vous vous sauverez vous-même, et vous possèderez une gloire plus solide par de plus solides biens. La vertu dépend de nous; nous pouvons être vertueux si nous voulons nous en donner la peine: mais il n'est pas toujours en notre pouvoir d’être possesseurs d'amples richesses , d'une grande puissance et d'une figure avantageuse. Si donc, de l'avent de tout le monde, la vertu est le plus grand des biens, le plus durable, le plus précieux, nous devons travailler à l'attirer en nous : or nous ne l'y attirerons jamais, si notre âme n'est purgée de toutes les passions, et surtout de l'envie. Ne voyez-vous pas que la dissimulation est un grand vice ? or c'est un fruit de l'envie, qui apprend aux hommes à être doubles et à déguiser, sous une belle apparence d'amitié, la haine secrète qu'ils couvent dans le coeur; semblables à ces écueils dans la mer, qui ne sont couverts que d'un peu d'eau, et qui causent des naufrages imprévus quand on va les heurter imprudemment. Puis donc que de l'envie, comme d'une source funeste, découlent une mort spirituelle, la perte des vrais biens, la séparation de Dieu, le mépris des lois , le renversement de tout ce qu'il y a de meilleur au monde, suivons le précepte de l'Apôtre : Ne nous laissons pas aller au désir d’une vaine gloire, ne nous piquons pas mutuellement, ne soyons pas envieux les uns des autres (Gal. 5. 26.); mais plutôt soyons bienfaisants et charitables , nous pardonnant les uns aux autres, comme Dieu nous a pardonné (Eph. 4. 32.), en Jésus-Christ notre Seigneur, avec qui soit la gloire au Père et à l'Esprit-Saint dans les siècles des siècles.

(1) Il est missi parlé dans Héxamëron, on ouvrage des six Jours, de ce fait des vipères, qui est reconnu pour faux par les naturalistes.

(2) St. Basile va déclarer qu'il rejette cette opinion ; mais il en proposera une autre qui pourvoit lui être contestée.

L'ORATEUR , après avoir loué ceux qui l'écoutent , sur l'empressement qu'ils témoignent pour l'entendre , les avertit d'être en garde contre le démon , leur ennemi, qui cherche à les séduire par l'appât des objets et des plaisirs trompeurs de ce monde : il montre qu'ils ue doivent s'attacher ni à la vie, ni aux richesses, ni à la puissance , ni au plaisir du boire et du manger ; qu'enfin ils doivent s'embarrasser peu de leur corps, s'occuper surtout de leur aune, répandre leurs biens dans le sein des pauvres, au lieu de les retenir et de les dissiper à leur grand préjudice. Il était survenu il y avait quelques jours , près de l'église , un grand incendie qui avait fait assez de ravage , mais sans toucher au temple: saint Basile attribue cet incendie au démon, en disant qu'il a tourné à la confusion de cet esprit impur. Il essaie de consoler ceux que la flamme avait grièvement endommagés, en leur proposant l'exemple de Job , dont il exalte la patience. Il met dans la bouche de ce saint homme un très-beau et long discours , par lequel il le fait répondre aux reproches de sa femme. Il conclut par faire voir comment sa patience fut récompensée.

JE craignais, mes frères, en vous reprenant toujours avec quelque force , de vous être enfin à charge, et de paraître m'expliquer avec plus de liberté qu'il ne convient à un étranger, à un homme sujet aux mêmes imperfections que vous. Mais les réprimandes que je me suis permises n'ont fait que ranimer votre amont pour moi ; les coups que vous ont portés mes discours ont allumé davantage votre ardeur. Et en cela il n'y a rien d'étonnant. Vous êtes sages dans les choses spirituelles : or, dit Salomon dans ses proverbes, reprenez le sage, et il vous aimera ( Prov. 9.

8. ). C'est pour cela, mes frères, que je reviens encore au nième sujet d'instruction, afin de vous arracher des filets du démon autant qu'il sera en moi. Cet ennemi de la vérité nous attaque, tous les jours avec autant de force que d'adresse ; il nous combat, comme vous savez, par nos propres désirs, et se sert pour nous nuire de nos propres faiblesses. Comme le Seigneur a enchaîné une grande partie de sa puissance par des lois indissolubles, et qu'il n'a point permis à sa fureur de détruire entièrement le genre humain, cet esprit envieux s'aide adroitement de notre folie pour remporter sur nous la victoire. Et de même que les malfaiteurs et les brigands dont l'occupation est de s'enrichir des dépouilles d'autrui , ont coutume, sils ne peuvent réussir par la force ouverte, de se placer en embuscades dans les parties des chemins coupés par des vallées profondes ou ombragées d'arbres touffus, pour n’être pas aperçus des voyageurs, et pour les attaquer tout-à-coup en les faisant tomber dans le péril avant qu'ils puissent le voir : ainsi notre plus ancien ennemi , Satan s'enfonce dans les ombres des voluptés mondaines, qui, dans le chemin de la vie, sont fort propres à cacher ce brigand et à nous dérober ses attaques, afin de tomber sur nous à l'improviste, et de semer sous nos pas les piéges de la perdition.

Si donc nous vouions parcourir le chemin de cette vie en fureté, présenter à Jésus-Christ nos corps et nos âmes sans qu’ils soient défigurés d’aucune blessure honteuse : si nous voulons remporter les couronnes de la victoire, nous devons être attentifs, porter de tous côtés les yeux de notre esprit, nous défier de toutes les choses qui nous flattent, passer rapidement sans nous y arrêter, sans y attacher nos pensées et nos désirs, quand même l'or répandu partout serait prêt à venir dans nos mains : Si vous avez des richesses en abondance, dit David, n'y attachez pas votre coeur (Ps. 61. 11. ) ; quand même la terre nous produirait toutes sortes de délices et nous montrerait des tentes somptueuses : Notre vie, dit saint Paul, est dans le ciel, d'où nous attendons le Seigneur Jésus ( Phil. 3. 20. ) ; quand même nous pourrions passer nos jours en festins , en jeux, en danses, en concerts de musique : Vanité des vanités , dit le sage, et tout n'est que vanité ( Eccl. 1. 2. ) ; quand même il se présenterait à nous de beaux corps, dans lesquels habitent de méchantes âmes : Fuyez, dit Salomon, devant le visage de la femme comme devant un serpent ( Eccl. 21. 2.) ; quand même on nous offrirait des principautés, des puissances, des troupes de satellites ou de flatteurs, un trône élevé, éclatant, auquel seraient enchaînées par un esclavage volontaire des nations et des villes : Toute chair, dit le Prophète, n'est que de l'herbe ; toute la gloire de l'homme est comme l'herbe des champs : l'herbe sèche et la fleur tombe (ls. 40. 6. ). C'est sous tous ces objets flatteurs que se cache l'ennemi commun, attendant que, séduits par les choses visibles, nous nous détournions de la voie droite, nous allions nous jeter dans les embûches qu'il nous dresse. Il est fort à craindre que nous ne tombions imprudemment dans ses piéges ; que, nous persuadant que les plaisirs qui se présentent à nous ne sont nullement dangereux, nous n'avalions l'hameçon caché sous un appât trompeur ; qu ensuite , soit librement, soit comme nécessairement , nous soyons enchaînés aux objets sensibles, et qu'enfin la volupté nous entraîne dans la caverne redoutable du brigand, je veux dire à la mort. Ainsi , fines frères, il nous est utile et nécessaire à tous de ceindre nos reins comme des voyageurs ou des coureurs, et, cherchant de toutes parts à rendre nos âmes légères pour cette course, de nous bâter, sans nous détourner d'un instant, d’arriver au terme de notre voie.

Et qu'on ne m'accuse pas d'inventer des mots nouveaux, parce que j'appelle la vie de l’homme une voie ; le prophète David l'appelle ainsi : Heureux, dit-il, ceux qui marchent avec innocence dans la voie et dans la loi du Seigneur ( Ps. 118. 1. ) ! Le même Prophète criant au Seigneur lui disait : Éloignez de moi la voie de l'iniquité , et faites-moi miséricorde suivant votre loi. ( Ps. 118. 29.). Pour remercier Dieu du prompt secours qu'il lui avait donné contre ses ennemis, montant sa harpe sur le ton de l'allégresse : Est-il un autre Dieu que le nôtre , disait-il, le Dieu qui m'a revêtu de force, qui a rendu ma voie pure et innocente ( Ps.

17. 32) ? Enfin, il désigne partout , sous le nom de voie, la vie des hommes, soit quelle soit vertueuse ou criminelle. Et il a raison, sans doute. Ceux qui entreprennent un long voyage qu'ils veulent achever, doublent le pas, remuent les pieds avec beaucoup de vitesse , et vont, sans s'arrêter, d'espace eu espace, jusqu’à ce qu'ils soient parvenus au terme de leur route. Ainsi ceux qui sont introduits dans le monde par le Créateur, entrent d'abord dans les diverses divisions du temps, et, en quittant l'une pour en prendre une autre, ils arrivent au terme de la vie. La vie présente ne vols semble-t-elle pas une longue route continue, distinguée par les différeras âges comme par des stations ? On entre dans cette route en sortant du ventre de sa mère ; elle se termine au tombeau, où tout le monde arrive, les uns plus tôt, les autres plus tard : les uns achèvent leur carrière en passant par tous les intervalles du temps ; les autres disparaissent dès l'entrée, sans s'arrêter même aux premières stations de la vie. Les chemins qui conduisent d'une ville à une autre, on peut n'y point entrer si l'on veut, et n'y point marcher ; mais le chemin de la vie, quand nous voudrions nous arrêter dans notre course, nous saisit malgré nous, il nous entraine vers le terme marqué par le Seigneur. Oui, mes frères, du moment que nous sommes sortis de la porte qui conduit à cette vie, et que nous sommes entrés dans cette route , il nous faut absolument arriver à la fin. Sitôt que chacun de nous e quitté le sein maternel, enchaîné au cours da temps il est entraîné, laissant derrière lui le jour qu’il a vécu, et ne pouvant , quand il le voudrait, revenir au jour d'hier.

Nous nous réjouissons à mesure que nous avançons ; nous sommes ravis d'être transportés d'un âge à un autre , comme si nous acquerrions quelque avantage : nous nous estimons heureux de passer de l'enfance à l'âge viril, de l'âge viril à la vieillesse. Nous ne pensons pas que chaque jour que nous vivons abrége notre vie ; nous ne sentons pas qu'elle se dépense à chaque instant : enfin nous ne la mesurons que par le temps qui s'est écoulé, sans faire attention qu'il est incertain combien le Dieu qui nous a fait entrer dans la carrière de la vie prolongera encore notre course, quand il fermera la lice à chacun de ceux qui y courent ; que nous devons toujours être prêts pour le départ, et attendre, les yeux attentifs, le signal du Seigneur. Que vos reins soient ceints, dit l'Evangile ; ayez dans vos mains des lampes ardentes, et soyez semblables à ceux qui attendent que leur maître revienne des noces ; afin que, lorsqu'il sera venu et qu'il aura frappé à la porte, ils lui ouvrent aussitôt ( Luc.

12. 35. ). Nous n'examinons pas assez attentivement quels sont les fardeaux légers pour notre course, les plus faciles à transporter dans le grand voyage, les plus propres à ceux qui les possèdent , et les plus utiles pour l'autre vie : quels sont , d'un autre côté, les fardeaux pesants liés à la terre , qui par leur nature ne peuvent s'attacher à l'homme pour toujours , qui ne peuvent accompagner leurs maîtres et passer avec eux par la porte étroite. Nous laissons ce qu'il faudrait amasser, et nous amassons ce qu'il faudrait négliger. Ce qui peut s'unir à nous et faire l'ornement de notre âme et de notre corps, nous ne le regardons pas même ; et ce qui nous sera toujours étranger, ce qui ne fait que nous couvrir de déshonneur, nous l'entassons avec empressement, nous livrant à un travail aussi vain, que si quelqu'un, s'abusant lui-même , voulait remplir de liqueurs des tonneaux percés.

Je crois que les moins éclairés savent assez que les objets les plus agréables de cette vie, les objets que les hommes recherchent avec le plus de fureur, ne sont pas de nature à être vraiment à nous; qu'ils sont aussi étrangers à ceux qui croient en jouir, qu'à ceux qui en sont privés absolument. Celui qui a amassé des monceaux d'or n'en sera pas toujours le maître : il a beau le lier de toutes parts à sa personne, ou il lui échappe dès cette vie et passe en des mains plus puissantes ; ou dut moins, à l'instant du trépas, il l’abandonne sans vouloir l'accompagner au-delà de ce terme. Le malheureux dont on sépare malgré lui l’âme du corps, et que l'on contraint de partir pour un autre monde, jette souvent les yeux vers ses richesses, et déplore les peines qu'il s'est données pour les amasser; tandis que ces richesses songent à passer entre d'autres mains , en ne lui laissant que le regret de s'être consumé pour elles en vains travaux, et de s’être souillé du crime de l'avarice. Quand un homme possèderait de vastes domaines, des palais magnifiques, de nombreux troupeaux de toutes espèces, quand il serait environné de toute la puissance humaine, il ne jouira pas éternellement de ces avantages ; mais après qu'ils lui auront fait quelque temps un nom, il sera bientôt obligé de céder tout cela à d'autres, et de se contenter pour son partage de quelques pieds de terre. Souvent même avant le tombeau, avant que de sortir de la vie, il verra toute sa prospérité passer à des étrangers, à ses ennemis peut-être. Que de grands héritages, que de plais, que de villes et de nations n'avons-nous pas vu changer de maîtres du vivant de ceux qui les possédaient ! N'avons-nous pas vu des esclaves monter sur le trône, et leurs maîtres réduits à être les sujets et les serviteurs de leur propres esclaves, les choses humaines changeant tout-à-coup de face comme dans les jeux de hasard ? Quant à ce que nous avons imaginé pour le boire et le manger, quant à tous ces raffinements qu'un faste insolent a inventés pour satisfaire un ventre ingrat, qui ne garde rien de ce qu'on lui confie ; quand nous serions occupés sans cesse à le remplir, ce que nous lui donnons serait-il à nous ?

Les viandes et les liqueurs, après avoir flatté un moment notre goût dans le passage, nous dégoûtent comme étant superflues et incommodes : nous nous empressons de les jeter au-dehors, parce qu'elles exposeraient notre vie au plus grand danger si elles s'arrêtaient dans les entrailles. L'intempérance a causé la mort à un grand nombre d'hommes, ou les a mis hors d'état de rien goûter à l'avenir. Les commerces honteux , les impudicités et les dissolutions , tous !es excès auxquels nous porte la rage de la concupiscence, ne causent-ils pas à notre nature un dommage manifeste ? n'usent-ils pas notre tempérament ? n'épuisent-ils pas nos forces ? n'altèrent-ils pas la vigueur de nos membres, en les privant de la nourriture qui leur est la plus convenable? Après qu'on a assouvi d'infatues désirs , lorsque le crime consommé a ralenti la passion, et que l’âme, revenue à elle-même comme d'une ivresse, réfléchit dans le calme sur l'abîme où elle s'est plongée, elle se repent alors de son incontinence , parce qu'elle sent que le corps est languissant et faible, incapable de remplir ses fonctions ordinaires. Voilà pourquoi les maîtres d'escrime prescrivent aux jeunes athlètes des lois sévères, lesquelles mettent leurs corps à l'abri de la volupté, ne leur permettant pas même de regarder de belles femmes, s'ils sont jaloux de remporter la couronne, parce que, sans doute, l'incontinence ne peut mériter le prix aux combattants, qu'elle ne fait que les exposer au ridicule.

Nous devons négliger et ne pas même daigner regarder tout ce qui est absolument étranger et superflu, ce qui ne peut jamais nous devenir propre, en même temps que nous devons nous occuper avec la plus grande attention de ce qui est vraiment à nous. Et qu'est-ce qui est vraiment à nous ? L'âme par laquelle nous vivons, être spirituel , intelligent, qui n'a besoin d'aucune des choses qui l'appesantissent ; et le corps qui a été donné à l’âme par le Créateur comme un véhicule pour cette vie. Voilà l'homme ; c'est une intelligence liée et attachée à une chair qui a été faite pour elle. C'est-1à ce que le sage Ouvrier de l'univers forme dans le sein maternel ; c'est-là ce qui, au moment de la naissance, sort de cette retraite ténébreuse et parois au jour ; c'est-là ce qui est établi pour commander aux ares terrestres : c'est à cela que les créatures sont soumises pour servir d'exercice à sa vertu ; c'est à cela qu'est imposée la loi d'imiter son Créateur autant qu'il est en lui, et de représenter sur la terre la vie céleste ; c'est-là ce qui sort de ce monde et qui est appelé à un autre ; c'est-là ce qui paraît devant le tribunal du Dieu qui l'a envoyé, qui y paraît pour rendre compte de ses actions et en recevoir le salaire. Le soin à pratiquer les vertus nous les rend comme propres et naturelles : ce sont de fidèles compagnes qui ne nous abandonnent pas dans cette vie laborieuse, pourvu que , volontairement, nous ne les chassions point de force en introduisant chez nous les vices. Elles nous servent de guide pour nous conduire à la vie éternelle ; elles mettent au rang des anges celui qui les possède, et brillent aux yeux du Créateur pendant toute l'éternité. Quant aux richesses, à la puissance , à la gloire, aux délices, à tout ce faste que notre folie cherche à augmenter tous les jours, elles n'entrent pas avec nous dans la vie, elles n'en sortent pas avec nous ; mais ce qui a été dit autrefois par un juste, peut s'appliquer avec vérité à tous les mortels : Je suis sorti nu du sein de ma mère , et je m'en retournerai nu ( Job. 1. 21.).

§Celui qui est sage aura le plus grand soin de sou âme ; il ne négligera aucun moyen pour tâcher de la conserver pure et intacte : mais que le corps souffre la faim ou la soif, le froid ou le chaud ; qu'il soit attaqué de maladie ; que la violence lui fasse essuyer quelque autre mal , il ne s'en mettra guère en peine ; dans tous les malheurs qui l'accableront, il prononcera ces paroles de l'Apôtre : Encore que dans nous l'homme extérieur se détruise, cependant l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour (2. Cor. 4. 16. ). A la vue des périls qui menaceront sa vie, il ne sera pas effrayé; mais il dira avec confiance : Nous savons que si cette maison terrestre, ou nous habitons comme en une tente, vient d se dissoudre, Dieu nous donnera dans le ciel une autre maison , une maison qui ne sera point faite par la main des hommes , et qui durera éternellement (2. Cor. 5. 1. ). Que si l'on veut ménager le corps comme la seule possession nécessaire à l’âme, comme un instrument dont elle a besoin pour vivre sur la terre, on ne s'occupera de ses besoins qu'autant qu'il faut pour le conserver, pour qu'il ait la force de servir l'âme ; on ne lui permettra point des excès qui le rendraient insolent. Si on le voit s'enflammer de désirs immodérés et nuisibles, on lui adressera ce précepte de saint Paul : Nous n'avons rien apporté dans ce inonde ; il est évident que nous n'en pouvons aussi rien remporter. Pourvu que nous ayons de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents ( 1. Tim. 6. 7. ). En répétant sans cesse ces paroles à notre corps, nous le rendrons plus docile, plus loger pour le voyage céleste, plus propre à remplir les fonctions convenables. Mais si nous lui permettons de s emporter insolemment, si nous le remplissons tous les jours comme une bête féroce, entraînés avec lui vers la terre comme par un pesant fardeau, nous resterons étendus, nous gémirons en vain : et lorsque nous paraîtrons devant le Seigneur ; lorsqu'il nous demandera, sans que nous puissions les lui présenter, les fruits du voyage qu'il nous aura accordé sur la terre , nous nous lamenterons, nous habiterons des ténèbres éternelles, accusant les plaisirs qui nous auront séduits, qui nous auront dérobé le temps du salut. Nos pleurs seront alors inutiles. Qui est-ce qui confessera votre nom dans les enfers, dit David (Ps.6.6.)?

Ainsi, évitons avec toute l'attention possible de nous perdre nous-mêmes. Si quelqu'un, ébloui par l'éclat des richesses, a amassé injustement de cette vile poussière ; s'il a assujetti son âme aux inquiétudes qu'elle lui cause ; s'il a souillé sa nature par des infamies dont il ne soit pas aisé d'effacer la tache ; s'il est tombé dans d'autres crimes, qu'il v renonce tandis qu'il est encore temps, qu'il dépose la plus grande partie de ces fardeaux funestes, avant d'être perdu sans ressource; qu'il soulage le navire avant qu'il soit englouti par les flots ; qu'il jette dans la mer ces marchandises dont il n'est pas le maître légitime ; qu'il imite les matelots. Quoique ceux-ci n'aient chargé leur navire que de choses nécessaires, cependant, si la tempête trop violente menace de le submerger, ils lui ôtent une partie de sa charge le plus tôt qu'ils peuvent, la jettent dans la mer sans balancer, afin que, devenu plus léger, il s'élève au-dessus des vagues, et que les hommes au moins , s'il est possible, échappent avec la vie sauve. Voilà comme nous devons penser et agir à bien plus forte raison. Les matelots perdent ce qu'ils jettent dans la mer, et tombent malgré eux dans la pauvreté. Nous, plus nous jetterons de pernicieux fardeaux, plus nous enrichirons nos âmes. En nous déchargeant de nos crimes, ils n'existent plus, ils disparaissent effacés par nos larmes , remplacés par la sainteté et la justice, qui sont trop légères pour être submergées par les flots. Si nous jetons à propos nos richesses, loin d'être perdues, elles passent en quelque sorte dans d'autres vaisseaux plus sûrs , dans les mains des pauvres par-là, elles arrivent sûrement au port, nous sont gardées, et deviennent pour nous un ornement et non un écueil.

Ayons donc, mes frères, ayons de l'humanité envers nous-mêmes ; et, si nous voulons que nos richesses nous profitent, distribuons-les à beaucoup d'autres qui les porteront avec joie, et qui les déposeront dans le sein du Seigneur, comme dans un asile inviolable, où elles ne seront ni rongées par les vers, ni déterrées et enlevées par les voleurs (Matth. 6. 20. ). Nos biens voudraient se répandre sur les indigents ; ne les retenons pas, ne dédaignons pas tant de Lazares qui sont encore aujourd'hui sous nos yeux ( Luc. 16. 20. ) ; ne leur envions pas les miettes qui tombent de notre table, et qui suffisent pour les rassasier ; n'imitons pas la cruauté du mauvais riche, de peur que nous ne soyons condamnés comme lui aux flammes éternelles. Nous implorerons alors le secours d'Abraham et de tous les saints , mais ce sera inutilement. Si le frère , dit David ,ne rachète pas son frère , un simple homme le rachètera-t-il ( Ps. 48, 8. ) ? Ils nous rebuteront tous et nous diront ; Ne vous attendez pas à une bonté que vous n'avez pas eue pour les autres ; ne prétendez pas recevoir des biens immenses, lorsque sons avez refusé des biens modiques. Jouissez de ce que vous avez amassé pendant votre vie. Pleurez maintenant, puisque vous n'avez pas eu compassion de votre frère qui pleurait. Voilà ce qu’ils nous diront, et avec beaucoup de justice : je crains même qu'ils ne nous fassent des reproches encore plus sanglants, puisque nous sommes encore plus coupables que le mauvais riche. Non, ce n'est point pour épargner nos richesses que nous dédaignons nos semblables étendus par terre ; ce n'est point pour les laisser à nos enfants où à nos proches, que nous fermons l'oreille aux prières de l’indigent ; mais nous les consumons en dépenses criminelles, et nous excitons au crime, par une libéralité dangereuse , des personnes qui n’y sont déjà que trop portées d'elles-mêmes. Que d'hommes et de femmes n'entourent pas la table de certains riches, soit pour les amuser par des propos libres, soit pour allumer en eux le feu de l'incontinence par des regards et des gestes indécent ! Les uns se font mutuellement des railleries piquantes, pour provoquer à rire celui qui les a invités ; les autres le trompent par de fausses louanges. Un festin magnifique n'est pas le seul avantage qu'ils en retirent , ils rapportent encore leurs mains pleines de riches présents ; ce qui leur fait dire qu'ils trouvent mieux leur compte à flatter les riches qu'à pratiquer la vertu. Un pauvre se présente-t-il à nous, qui ne peut presque parler tant il est abattu par la faim ; nous en avons horreur , quoiqu'il partage notre nature ; il nous cause du dégoût ; nous passons fort vite , comme si nous appréhendions de participer à sa misère en le voyant trop longtemps. La honte de son état misérable lui fait-elle baisser les veux? nous le traitons d’hypocrite : nous parle-t-il arec liberté, parce que la faim le presse ? nous disons que c'est un effronté, un homme violent : se trouve-t-il vêtu d'un bon habit qu'on lui a donné? nous le rebutons comme s'il était insatiable , et nous lui reprochons de contrefaire le pauvre : ses vêtements sont-ils vieux et en lambeaux ?nous l'éloignons encore à cause de la mauvaise odeur qu'il exhale. C'est en vain qu'il mêle le nom du Créateur dans ses supplications ; c'est en vain qu'il conjure le Ciel de nous épargner de pareilles infortunes , il ne peut fléchir notre âme impitoyable. C'est-là ce qui me fait craindre que nous ne soyons plongés dans des flammes plus dévorantes que le mauvais riche.

Si le temps me le permettait, et que j'eusse assez de talent, je vous expliquerais toute l'histoire du riche de l'Evangile, telle que l’historien sacré la rapporte. Mais je vous ai assez fatigués, et il est temps que je vous renvoie. Si la faiblesse de notre esprit et de notre éloquence nous a fait omettre quelque chose, vous y suppléerez par vous-mêmes, et vous appliquerez à vos âmes les remèdes que vous jugerez les plus propres. Faites naître l'occasion au sage, dit l’Ecriture, et il en deviendra encore plus sage ( Prov. 9. 9, ). Dieu est tout puissant, dit saint Paul , pour vous combler de toute grâce , afin qu'ayant en tout temps , et en toutes choses tout ce qui est nécessaire pour votre subsistance temporelle, vous ayez abondamment de quoi exercer toutes sortes de bonnes œuvres (2. Cor. 9. 8. ).

Mais près de finir ce discours, comme voyez, quelques-uns de nos frères m'engagent à parler du miracle qu’opéra hier le Sauveur, à vous de ne point passer sous silence le triomphe qu'il remporta sur le démon, et à vous donner occasion de chanter des hymnes d'allégresse. Le démon nous a fait sentir de nouveau les effets de sa rage ; et, s'armant lui-même de la flamme du feu, il a attaqué l'enceinte de l'église. Mais cette mère commune a triomphé de nouveau d'un ennemi cruel ; elle a tourné contre lui ses artifices, dont il n'a remporté d'autre avantage que de manifester la haine qui le transporte. La grave s'opposant à sa violence a éteint l'incendie par un souille favorable ; le temple n'a souffert aucun dommage, et la tempête soulevée par une esprit impur n'a pu ébranler la pierre sur laquelle Jésus-Christ a fondé la demeure de son troupeau. Celui qui éteignit jadis les flammes de la fournaise de Babylone est venu à notre secours. Combien ne doit pas gémir le démon de voir que tous ses efforts sont inutiles Cet ennemi irréconciliable avait allumé le feu près de l'église : une flamme violente se répandait de toutes parts, et dévorant de proche en proche tout ce que rencontrait sa fureur, elle n'aurait pas épargné la maison sainte, et nous aurait enveloppés dans le désastre commun ; mais le Sauveur a rejeté le feu sur celui qui l’avait allumé, et lui a fait porter la peine de sa folie. Ce cruel adversaire avait déjà tondu son arc, mais on l'a empêché de lancer ses traits ; ou plutôt les traits qu'il a lancés sont retombés sur sa tête, et elles ne sont que pour lui les larmes amères que nous préparait sa rage.

Aggravons nous-mêmes sa blessure, mes frères, redoublons ses chagrins. Je vais vous dire comment il faut vous y prendre; suivez seulement mes conseils. Quelques-uns, par la grave du Seigneur, ont échappé à la violence du feu; mais ils n'ont sauvé que leur vie , ils ont tout perdu, il ne leur reste aucune ressource. Nous qui n'avons eu nulle part au malheur, partageons nos biens avec les malheureux. Embrassons nos frères qui se sont sauvés avec peine, et disons-leur à chacun: Il était mort , et il est ressuscité ; il était perdu , et il a été retrouvé ( Luc. 15. 24. ). Couvrons les corps de nos semblables; consolons ceux qu'a désolés le démon; que personne ne sente les effets de sa malice; qu'il paraisse n'avoir pas fait grand tort à ceux qu'il a endommagés, n'avoir pas triomphé de ceux qu'il a attaqués. il a enlevé les biens de nos frères ; qu'il soit vaincu par nos libéralités envers ceux qu'il a dépouillés. Pour vous, qui avez échappé à la mort, ne vous affligez point avec excès de vos maux , ne vous laissez point abattre par le malheur ; mais dissipez la tristesse qui vous accable , fortifiez vos âmes par des sentiments généreux, et faites de l'affliction une matière de triomphe. Si vous ne perdez point courage , vous serez plus éprouvés par la foi ; vous sortirez plus brillants du feu, connue un or pur; vous confondrez votre ennemi qui sera au désespoir de n avoir pu vous arracher une larme par tous les maux que vous a faits sa malice.

Rappelez-vous la patience de Job, et dites-vous à vous-même ce qu'il se disait : Le Seigneur me l’a donné , le Seigneur me l'a ôté ; il est arrivé ce que le Seigneur a voulu ( Job. I. 21. ). Que vos disgrâces ne vous portent pas à penser et à dire qu'il n'y a point de Providence qui gouverne les affaires de ce monde ; n’accusez pas la conduite et les jugements du Maître suprême, mais jetez les yeux sur le généreux athlète dont nous parlons , et profitez de ses conseils. Considérez tous les combats qu’il a soutenus et dont il est sorti vainqueur, tous les traits que lui a lancés le démon sans pouvoir lui faire une blessure mortelle. Il l'a dépouillé de tous ses biens, et il voulait l’accabler coup sur coup par des nouvelles toujours plus fâcheuses. Au moment où un courrier lui annonçait un malheur, il en arrivait un autre qui lui en annonçait de plus grands encore. Les infortunes se suivaient de près, comme les flots qui se poussent les uns les autres; il n'avait pas essuyé ses larmes, qu'il lui survenait quelque nouveau sujet de pleurer. Mais semblable à un rocher battu par les vagues qui retombent sur lui en écume, le juste demeurait inébranlable, et adressait à Dieu ces paroles pleines de reconnaissance : Le Seigneur me l'a donné , le Seigneur me l'a ôté; il est arrivé ce que le Seigneur a voulu.

Aucune de ses disgrâces ne lui paraissait digne de ses pleurs. Lorsqu'on vint lui annoncer qu'un vent violent avait renversé la maison où ses fils et ses filles célébraient un festin , et qu'ils avaient été écrasés sous les ruines, il se contenta de déchirer ses habits par une sensibilité naturelle, pour montrer qu'il était père et qu'il chérissait ses enfants; mais il mit des bornes à sa douleur , et embellissant son désastre même par des paroles religieuses, il disait : Le Seigneur me l'a donné , le Seigneur me l’a ôté; il est arrivé ce que le Seigneur a voulu. Il semblait dire: J’ai été appelé père tout le temps qu'il a plu à celui qui m'a rendu père; il veut m'ôter la couronne de la paternité, je ne m'oppose pas à ce qu'il prenne son bien. Il est le créateur de la race humaine , le maître suprême des hommes ; je ne suis qu'un faible instrument et un esclave, pourquoi combattrais-je ses ordres absolus ? pourquoi me plaindrais-je de ce que je ne puis empêcher ? C'est par ces paroles, comme par des traits, que le juste a percé le démon. Lorsque cet ennemi mortel vit que Job ne pouvait être ébranlé par aucun de ces maux, et qu’il était toujours vainqueur, il l'attaqua d'une autre manière ; il couvrit tout son corps d'une effroyable plaie , d'où sortaient des vers en abondance comme d'une source inépuisable, et le précipitant du trône oit il était assis, il l'étendit sur un fumier. Toutes ces calamités affreuses ne purent ébranler la constance de Job; et tandis que son corps était déchiré , il gardait le trésor de sa piété au fond de son âme comme dans un asile à l'abri de toute attaque.

Le démon ne sachant plus quelles mesures prendre , se rappela son ancien stratagème: il inspira à la femme de Job des pensées impies ; et la portant à blasphémer contre Dieu, il se servit d elle pour essayer d'ébranler un athlète toujours invincible. Après avoir longtemps balancé , elle se présenta enfin devant son époux, et se prosternant en terre, se battant les mains à la vue vie son étai malheureux , elle le fit souvenir de son ancienne prospérité à laquelle elle opposa ses infortunes présentes ; elle lui fit un tableau des tristes changements qui il avait éprouvés , et lui demanda quelle récompense il avait reçue du Seigneur pour toutes ses offrandes et ses sacrifices ; enfin elle lui adressa des discours dignes de la faiblesse d'une femme , mais qui étaient capables d'émouvoir l'homme le plus généreux, de renverser son courage. J'erre maintenant, lui disait-elle, comme une vagabonde et comme une esclave , moi qui me suis vue adorée comme une reine : je dépends du caprice de mes serviteurs , je suis abandonnée à leurs seins et à leurs libéralités, moi qui étais assez riche pour nourrir une multitude d'hommes. Il vaudrait mieux, lui disait-elle encore, t'arracher à la vie en te plaignant amèrement au Seigneur et en irritant son courroux par tes blasphèmes, que de prolonger par ta patience les peines de tes combats pour toi et pour ton épouse. Ces paroles aigrirent Job plus que tous les maux qu'il avait soufferts. Ses yeux se remplirent d'indignation, et se tournant vers sa femme comme vers une ennemie : Pourquoi, lui dit-il , as-tu parlé en femme insensée ? renonce à me donner de pareils conseils ( Job. 2. 10. ). Jusques à quand outrageras-tu par tes discours notre union étroite ? tes propos peu mesurés retombent sur moi et me couvrent de honte. Il me semble que je suis de moitié dans tes impiétés , parce que le mariage a fait de nous deux un seul corps. Tu es tombée dans le blasphème: Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en souffrirons-nous pas les maux ( Job. 2. 10.)? Souviens-toi de la prospérité dont tu as joui. Compense le bonheur par le malheur. Est-il un homme dont la vie soit constamment heureuse ? il n'y a que Dieu dont la félicité soit inaltérable. Si tes disgrâces présentes t'affligent , console-toi par les avantages qui ont précédé. Tu pleures maintenant : tu as été auparavant dans la joie ; tu es pauvre : tu as été riche ; tu as puisé le plaisir dans une source claire et limpide : aie le courage de puiser la peine dans une eau trouble et bourbeuse. Le cours des fleuves n'est pas toujours pur. Notre vie ressemble à un fleuve qui coule sans interruption, et dont les flots se pressent mutuellement. Une partie de ces flots est déjà écoulée, l'autre coule encore; une partie est sortie de la source, l'autre va en sortir; et nous nous précipitons tous vers une mer commune, vers la mort. Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrons-nous pas les maux ? Forcerons-nous le souverain Juge à nous dispenser toujours également le bonheur? lui apprendrons-nous à régler le cours de notre vie ? Il est le maître de ses volontés, il nous gouverne comme il lui plaît; infiniment sage, il mesure à ses serviteurs ce qui leur est utile. N'examine point trop curieusement les jugements de Dieu : soumets-toi aux dispositions de sa sagesse. Reçois avec joie tout ce qu'il t'envoie. Montre dans les afflictions que tu étais digne de ta félicité précédente. C'est ainsi que Job re-poussa la dernière attaque du démon, et que, par une nouvelle victoire , il acheva de le couvrir d'opprobre.

Qu'arriva-t-il ensuite? la maladie se retira comme étant venue inutilement et n'ayant pu ébranler sa constance. Son corps reprit la fleur de la jeunesse; il se revit comblé de biens , et de doubles richesses affluèrent de toutes parts dans sa maison, les unes pour remplacer ses pertes , les autres pour récompenser sa patience. Mais pourquoi ses chevaux, ses mulets , ses chameaux, ses brebis , ses terres, enfin toute son opulence, furent-ils pour lui doublés, tandis que le nombre de ses nouveaux enfants ne fut qu'égal à ceux qu'il avait perdus ? c'est que ses animaux domestiques et toutes les richesses passagères avaient péri pour lui entièrement; au lieu que ses enfants morts vivaient dans la meilleure partie d'eux-mêmes. Ayant donc reçu du Créateur d'autres fils et d'autres filles, cette possession fut aussi doublée pour lui. Les uns , qui vivaient , faisaient la joie des auteurs de leurs jours; les autres, qui avaient pris les devants , attendaient leur père pour l'environner et l'embrasser tous, lorsque le grand juge des mortels rassemblerait tout le genre humain devant son tribunal; lorsque la trompette annonçant la présence du Roi suprême, retentirait avec force sur les sépulcres, et les obligerait à rendre leurs dépôts. Alors , sans doute , les morts paraîtront aussi promptement que les vivants devant le grand Ouvrier de l'univers. C'est pour cela , je pense , que Dieu, qui multiplia les biens de Job, se contenta de lui redonner autant d'enfants qu'il en avait eu d'abord.

Vous voyez quels grands avantages le bienheureux Job a retirés de sa patience. Que ceux aussi d'entre vous qui ont souffert quelque dommage par l’incendie que le démon vient d’allumer dans notre ville, souffrent patiemment leurs pertes , qu'ils assoupissent leurs chagrins par des pensées consolantes, d'après ces paroles de David : Jetez vos inquiétudes dans le sein du Seigneur, et il vous nourrira ( Ps. 54. 23. ). C'est à lui qu'appartient la gloire dans les siècles des siècles.

HOMÉLIE CONTRE LES RICHES.

SOMMAIRE.

CETTE homélie renferme de très belles instructions données aux riches. L'orateur commence par montrer assez au long combien le jeune homme qui avait demandé à Jésus-Christ ce qu'il devint l'aire pour obtenir la vie éternelle, et qui en avait reçu cette réponse : Vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres, avait tort d'être affligé du précepte que lui donnait le Sauveur du monde. Il expose en détail les divers usages que la vanité et le luxe font faire aux riches de leurs richesses ; il s'élève avec véhémence contre les avares qui enferment un or dont ils devraient faire part à leurs frères indigents. Il rapporte et réfute les divers prétextes qu'emploient les riches pour ne pas faire l'aumône. Il peint des traits les plus forts et menace des plus grandes peines l'homme cupide qui amasse toujours sans dire jamais : C'est assez; qui commet mille injustices pour envahir le bien d'autrui. Il fait voir la folie de ceux qui grossissent leur fortune, et qui veulent, disent-ils, laisser un riche héritage à leurs unaus. Il finit par attaquer les riches qui ne donnent rien aux pauvres pendant leur vie, et qui les constituent héritiers dans leurs testaments. Il montre tout le vice et souvent l'inutilité de ces dernières dispositions.

Nous avons parlé dernièrement du jeune homme dont il est question aujourd'hui, et l'auditeur attentif se rappelle les observations que nous avons faites. D'abord, que ce n’était pas le même que le docteur de la loi dont il est fait mention dans saint Luc (Lc. 10. 28). Car l'un n'interrogeait Jésus-Christ que pour le tenter, et lui faisait des questions captieuses. L'autre le questionne de bonne foi, mais ne sait pas profiter des avis qu'il lui donne. En effet, s'il l'eût interrogé par mépris, il n'eût pas été si affligé de ses réponses. L'Écriture nous le représente avec un caractère moitié bon, moitié mauvais; louable d'un côté, malheureux et désespéré de l'autre. Reconnaître Jésus-Christ pour vraiment maître; et, dédaignant le faste des Pharisiens, l'orgueil des docteurs de la loi, la foule des scribes, ne donner le nom de maître qu'à celui qui est le seul vrai et bon Maître, voilà ce qui méritait d'être loué dans le jeune homme. Le désir qu'il témoigne d'apprendre par quels moyens il pourra obtenir la vie éternelle, est également digne de louanges. Mais ce qui annonce la disposition d'un cœur qui recherchait moins le véritable bien que ce qui plaît à la multitude, c'est qu'après avoir reçu du vrai Maître des conseils salutaires, au lieu de les graver dans son âme et de les mettre en pratique, il s'est retiré fort triste, aveuglé par l'amour des richesses. Voilà ce qui décèle un caractère équivoque et point d'accord avec lui-même. Quoi ! vous l'appelez maître, et vous ne remplissez pas le devoir de disciple ! vous convenez qu'il est bon, et vous négligez ce qu'il vous offre ! toutefois, un être bon ne peut donner que de bonnes choses. Vous l'interrogez sur la vie éternelle, et vous montrez que vous êtes livré tout entier aux avantages de la vie présente !

Les conseils du Maître vous paraissent-ils exagérés, trop durs et trop difficiles ? Vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres (Mt. 19. 1).

S'il vous condamnait aux fatigues de ceux qui labourent la terre, ou à courir les périls auxquels s'exposent les commerçons, ou à toutes les peines que se donnent ceux qui ont envie de s'enrichir, vous auriez raison d'être attristé et rebuté de la difficulté des conseils : mais si le chemin qu'il vous montre pour arriver à la vie éternelle est aisé, s'il n'est point semé de ronces et d'épines, et que cette facilité de faire votre salut, au lieu de vous inspirer de la joie, vous attriste et vous afflige, vous perdez tout le mérite de vos bonnes œuvres. En effet, si, comme vous dites, vous n'avez tué personne, si vous n'avez ni commis d'adultère, ni dérobé le bien d'autrui, ni porté de faux témoignage, vous rendez inutile le soin que vous avez pris de pratiquer la loi, faute d'ajouter ce qui reste et ce qui seul peut vous ouvrir l'entrée du royaume de Dieu. Si un médecin s'engageait à redresser quelqu'un de vos membres qui serait estropié par nature ou par accident, vous seriez satisfait sans doute : et lorsque le grand Médecin des âmes veut vous rendre parfait en ajoutant ce qui vous manque d'essentiel, vous êtes triste et mécontent. Il est clair que vous êtes bien éloigné du précepte de l'amour du prochain, et que vous vous êtes rendu faussement le témoignage de l’aimer comme vous-même. La proposition que vous fait le Sauveur, est une preuve convaincante que vous manquez de la vraie charité. Car s'il était vrai, comme vous l'avez assuré, que vous avez rempli dès votre jeunesse le précepte de l'amour du prochain, et que vous avez donné à chacun autant qu' à vous-même, comment auriez-vous une pareille abondance de richesses ? Le soin des pauvres entraîne de grandes dépenses, pour que chacun ait ce qui est nécessaire, pour que tous les hommes partagent également les biens de la terre et puissent fournir à leurs besoins. Celui donc qui aime son prochain comme lui-même, ne doit rien avoir plus que son prochain : or, il est constant que vous avez des possessions très étendues. D’où vient cette inégalité, si ce n'est de ce que vous préférez vos propres jouissances au soulagement des autres. Ainsi, plus vous abondez en richesses, plus vous manquez de charité. Si vous aviez aimé votre prochain, il y a long temps que vous auriez songé à lui faire pari de vos biens. Mais vous êtes attaché à ces biens comme à une partie de vous-même, et leur privation vous causerait autant de douleur que la perte d'un membre essentiel. Si vous vous étiez fait un devoir de vêtir celui qui est lia, de donner du pain à celai qui a faim, d’ouvrir votre maison aux étrangers; si vous étiez le père des orphelins, si vous aviez compassion de tous les misérables, auriez-vous tant de peine à vous défaire de vos richesses ? Si vous vous étiez occupé il y a longtemps à distribuer aux pauvres ce que vous avez, il ne vous en coûterait pas d'abandonner ce qui vous reste. Les commerçants ne font nulle difficulté de donner leurs effets pour en avoir d'autres ; et moins ils donnent pour recevoir en échange des choses d'un grand prix, plus ils se réjouissent comme ayant fait une bonne affaire : et vous, vous vous affligez lorsque vous donnez de l'or, de l'argent, des possessions terrestres, c'est-à-dire, des pierres et de la boue, pour acheter un bonheur éternel. A quoi vous serviront vos richesses ? vous en porterez des vêtements plus magnifiques ? mais une robe de deux coudées peut suffire et vous servir autant que les habits les plus somptueux. Vous chargerez votre table de mets plus succulents ? mais du pain suffit pour vous rassasier. De quoi donc vous affligez-vous ? qu’est-ce qu'on vous enlève ? la gloire que procurent les richesses ? mais si vous méprisez la gloire d'ici-bas, vous en trouverez une véritable et éclatante qui vous accompagnera dans le royaume des cieux. Mais, dira-t-on, il est agréable de posséder des richesses, quand nième on n'en tirerait aucun avantage. Outre que tout le monde conviendra qu'il y a de la folie à aimer un argent inutile, ce que je vais dire surprendra peut-être, quoiqu'il soit très véritable et conforme aux maximes du Fils de Dieu. On conserve ses richesses en les répandant, on les perd en les retenant. Si vous les gardez, elles vous échapperont ; si vous les répandez, elles vous resteront. Il a répandu ses biens avec libéralité sur le pauvre, dit David ; sa justice demeure dans tous les siècles (Ps. III. 9). Ce n'est, dit-on, ni pour se nourrir plus délicatement, ni pour se vêtir plus superbement, que la plupart souhaitent d'être riches ; et cependant le démon, leur suggère mille moyens de faire des dépenses : il emploie mille artifices pour leur persuader que les choses inutiles et superflues sont absolument nécessaires, et que leur fortune n'est jamais suffisante. Ils destinent leurs biens aux besoins présents et à venir : ils en réservent une partie pour eux et une partie pour leurs enfants. Ensuite ils les partagent en mille dépenses diverses. Écoutez quelles sont leurs destinations différentes. Il faut, disent-ils, qu'une partie de nos richesses soit pour notre usage, et que l'autre soit mise en réserve. On ne se tient point dans les bornes de la pure nécessité. Cette partie est pour la magnificence du dedans, cette autre est pour le faste du dehors. L'une est pour l'appareil des voyages, l'autre pour l'éclat et la splendeur de la maison. Rien de plus surprenant que de voir toutes les inventions du luxe. C'est une multitude de chars enrichis d'argent et d'airain pour traîner les hommes ou les bagages. C'est un nombre infini de chevaux, dont on apprécie les races comme celles des hommes. Les uns sont destinés à traîner pompeusement par la ville les personnes délicates, les autres sont gardés pour la chasse, les autres pour les voyages : leurs mors et leurs brides sont d'or et d'argent, leurs housses sont de la plus belle pourpre ; on les pare plus magnifiquement que de jeunes époux. C'est une foule de mulets distingués par la couleur, qui ont devant et derrière eux des hommes pour les conduire. Quels essaims de valets de toutes les espèces étalent partout la grandeur du maître, servent à ses besoins ou à ses plaisirs ! intendants, officiers de bouche, échansons, chasseurs, peintres, et mille autres. On voit des troupes de chameaux, dont les uns voyagent, les autres restent dans les champs. On voit des haras de chevaux, des troupeaux de tous genres, des hommes qui. les conduisent et qui les gouvernent. Les terres sont suffisantes pour les nourrir et pour augmenter les revenus. Nos riches fastueux ont des bains à la ville, des bains à la campagne. Le marbre brille dans toutes leurs maisons : on l'apporte de Phrygie, de Lacédémone, de Thessalie. Telle est l'exposition de leurs divers domiciles, que les uns sent chauds en hiver, les autres frais en été. Les planchers inférieurs sont parquetés diversement : des lambris dorés décorent les planchers supérieurs. Toutes les surfaces qui ne sont pas ornées clé reliefs offrent les plus belles peintures.

Lorsqu'ils ont consumé leurs revenus par tant de dépenses inutiles, ils enfouissent le reste et le mettent en lieu sûr. L’avenir est incertain, disent-ils, il faut se précautionner contre les nécessités imprévues. Il est incertain si vous aurez besoin de l'argent que vous enfouissez, mais il est certain que vous serez puni de votre cruauté envers les pauvres. Quoi ! parce que vous n avez pu, malgré tant de moyens, épuiser votre or, vous allez cacher ce qui vous reste dans la terre ? Quelle folie ! vous creusez ses entrailles pour en tirer l’or ; et vous allez l'y remettre après l'en avoir arraché. De-là il arrive que vous enterrez votre cœur avec votre argent. Où est votre trésor, dit Jésus-Christ, là est votre cœur (Mt. 6. 21. ). Voilà pourquoi les commandements de Dieu paraissent si durs aux riches. La vie leur semblerait odieuse s'ils n'étaient pas occupés de dépenses superflues. Le jeune homme de notre évangile et ceux qui lui ressemblent sont précisément dans le cas d'un homme qui voyagerait par curiosité pour voir une ville, et qui, après avoir fait courageusement le chemin, arrivé au pied des murs, s'arrêterait dans une hôtellerie, aurait la paresse de ne pas aller plus loin, perdrait par-là tout le fruit de ses peines, et se priverait du plaisir de connaître les raretés de la ville. C’est-là le tableau fidèle de ceux qui observent tous les commandements, et qui refusent de se dépouiller en faveur des misérables. J'en ai vu plusieurs qui jeûnaient, qui priaient, qui gémissaient, qui pratiquaient toutes les œuvres de piété où l'on ne débourse rien, et qui n’auraient pas donné une obole aux pauvres. A quoi leur servent toutes leurs vertus qui ne peuvent leur ouvrir le royaume des cieux ? Un câble, dit Jésus-Christ, entrerait plus facilement par le trou d'une aiguille, qu’un riche par la porte du ciel (Lc. 18. 25). La sentence est claire, celui qui la prononcée est incapable de mentir ; mais qu’il est peu de gens à qui elle fasse impression ! Comment vivrai-je, dira le riche, si j'abandonne tout ce que j'ai ? et que deviendra la ligure de ce Inonde, si tous les hommes vendent leurs biens et les abandonnent ? Ne me demandez pas l'explication des commandements du Seigneur. Celui qui a porté la loi saura l'adapter à ce qui paraît impossible. Votre cœur est comme en balance ; il ne sait s'il doit s'attacher aux vains amusements de la vie présente, ou aux avantages solides de la vie future. Les humilies raisonnables doivent croire qu' ils possèdent des biens pour les dispenser avec sagesse, et non pour en jouir dans le sein des délices ; et lorsqu'ils sen dépouillent en faveur des pauvres, ils doivent se réjouir comme s'ils abandonnaient un bien d’autrui, et non s'attrister comme s’ils perdaient un bien propre. Pourquoi vous affliger et vous laisser abattre parce qu’on vous dit : Vendez ce que vous avez ? Quand même vos richesses vous suivraient dans l'autre inonde, vous ne devriez pas vous attacher à des biens qui seront effacés par d'autres infiniment plus précieux. Mais si elles doivent nécessairement rester ici-bas, pourquoi ne les vendrions-nous point, pour en tirer un gain immense ? Lorsque vous donnez de l'or pour avoir un cheval, vous n’en ressentez aucune peine : et lorsque vous abandonnez des biens corruptibles pour acquérir le royaume des cieux vous pleurez, vous rebutez le pauvre qui vous demande, vous refusez de donner, vous qui imaginez mille sujets de vaines dépenses ! Que répondrez-vous à votre Juge ? Quoi ! vous revêtez des murailles, et vous n'habillez pas un homme ? vous décorez des chevaux, et vous ne Nous embarrassez pas que votre frère soit couvert de baillons ? vous laissez pourrir votre blé, et vous ne nourrisses pas des malheureux qui périssent de faim ? vous enfouissez votre or, et vous dédaignez un misérable qui est pressé par l'indigence ? Si vous avez une femme vaine et fastueuse, ce sera bien pis encore. Elle enflammera votre goût pour les plaisirs et pour les délices ; elle excitera vos désirs insensés ; elle ne s'occupera que de perles, de diamants, de pierres précieuses, de l’or qui brillera sur ses habits et dans ses bijoux : en un mot, elle augmentera votre maladie par l'amour de mille superfluités. Elle ne se contentera pas d'y songer en passant ; les jours et les nuits seront sacrifiés à ces soins frivoles. Mille flatteurs qui s'étudient à entretenir ses passions lui amènent des marchands et des artisans de toutes les espèces. Elle ne laisse pas respirer un moment son époux par les continuels sacrifices qu'elle exige de lui. Les plus grandes richesses, des fleuves d'or ne pourraient satisfaire les désirs d'une femme qui fait acheter les parfums des contrées les plus lointaines, comme si c'était l'aile qu'on vend au marché. Les pourpres les plus brillantes que les mers puissent fournir, sont aussi communes chez elle que si c'étaient de simples étoffes tissues de la laine de brebis. Elle fait enchâsser dans l'or les pierres précieuses qu'elle recueille de toutes parts. Les unes ornent son liront, les autres entourent son cou, d'autres enrichissent sa ceinture, d'autres lui lient les pieds et les mains : les femmes somptueuses se plaisent à être enchaînées, pourvu que leurs chaînes soient d'or. Un mari esclave de tous les caprices de sa femme, pourra-t-il avoir soin de son salut ? Comme les ondes, pendant la tempête, engloutissent aisément des vaisseaux mal radoubés : ainsi les inclinations vicieuses des femmes viennent aisément à bout d'entraîner les âmes folles de leurs maris. Or des richesses dissipées de la sorte par un mari et une femme qui cherchent mutuellement à se surpasser par l'invention de folles dépenses, ne doivent trouver aucune voie pour soulager les misères d'autrui. On vous attriste quand on vous dit : Vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres, afin de pouvoir acquérir la vie éternelle; et quand on vous dit : Donnez de l'argent pour fournir au faste de votre épouse, pour payer des ouvriers et des artistes de toutes les professions, vous vous réjouissez comme si pour votre or on devait vous donner en échange des effets plus précieux. Ne voyez-vous pas que les murailles de Césarée, minées par le temps, sont tombées en ruine ? on n'en voit plus que des restes, comme des écueils qui dominent sur toute la ville. Que de pauvres l'empressement d'élever ces murailles n'a-t-il pas fait négliger par les riches d'alors ? que sont devenus tous ces superbes ouvrages ? où est celui qui les a ordonnés et dont on admirait la puissance ? Les ouvrages ont disparu comme ces châteaux que les enfants élèvent sur le sable: leur auteur est enseveli dans les enfers, où il expie l'orgueil qui lui a fait construire de vains édifices.

Ayez une grande âme ; et des murs grands ou petits seront pour vous la même chose. Lorsque passant devant la maison d'un homme opulent et fastueux à l'excès, je vois les ornements divers qu'elle étale de tous cotés, je suis persuadé que le maître n'a rien de mieux que ce qui frappe mes regards, et qu'il décore des objets inanimés tandis qu'il néglige la parure de son âme. Quel plus grand service, dites-moi, tirez-vous de sièges d'ivoire, de lits et de tables d'argent, pour que vos richesses employées à ces frivolités ne puissent passer dans les mains des pauvres? Votre porte est assiégée de misérables qui réclament votre pitié du ton le plus pathétique. Vous les rebutez, vous dites que votre bien ne pourrait suffire à ceux qui vous demandent : votre bouche le proteste en jurant, mais votre main dans son silence vous confond. Oui, la bague précieuse qui brille sur votre doigt publie votre parjure. Combien pourrait-on payer de dettes du prix de votre diamant? combien pourrait-on rétablir de familles ruinées ? votre seule garde-robe suffirait à vêtir tout un peuple qui meurt de froid. Cependant vous avez la barbarie de renvoyer le pauvre sans lui faire la plus modique aumône. Vous ne craignez pas le courroux de votre Juge, ni le châtiment dont il doit punir votre dureté. Vous n'avez pas eu compassion des autres ; on n'aura point compassion de vous. Vous avez fermé votre porte ; la porte du ciel ne vous sera pas ouverte. Vous avez refusé du pain ; vous n'obtiendrez pas la vie éternelle. Vous dites que vous êtes pauvre ; j'en conviens avec vous. Celui-là est pauvre qui a beaucoup de besoins: or vous avez beaucoup de besoins, parce que vos désirs sont insatiables. Vous voulez ajouter dix talents à dix autres que vous avez déjà: quand vous en aurez vingt, vous voudrez en avoir encore un pareil nombre ; et votre bien qui grossit ne fait qu'allumer votre convoitise loin de l'éteindre. Plus un homme ivre boit, plus il veut boire: ainsi plus un homme nouvellement enrichi amasse de biens, plus il désire d en amasser, et sa maladie augmente avec ses trésors. L'amour des richesses produit dans le cœur des riche s des effets contraires à leurs désirs. Ils ne sont pas aussi réjouis de ce qu'ils possèdent, qu’affligés de ce qui leur manque, ou plutôt de ce qu'ils croient leur manquer. Leur esprit est déchiré par mille inquiétudes, parce qu'ils sont jaloux de surpasser toujours ce qui est au-dessus d’eux. Ils devraient se réjouir et remercier le Seigneur de ce qu'ils sont plus à l'aise que tant d'autres: ils s'affligent et se désespèrent d'être moins riches que deux ou trois personnes. Quand ils sont parvenus à atteindre un homme qui était plus riche, ils font aussitôt de nouveaux efforts pour égaler la fortune d'un autre qui les surpasse. Quand ils ont égalé celui-ci, leur émulation se porte vers un troisième. Et comme ceux qui montent les degrés d'une échelle vont toujours d'échelons en échelons jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au dernier: ainsi les hommes cupides ne s'arrêtent dans leur folle passion que lorsque, montés au plus haut degré de la fortune, ils s'exposent eux-mêmes à une chute plus fâcheuse. Le Créateur de l'univers a rendu l'oiseau seleucis [39] insatiable pour l'utilité des hommes: et vous, vous vous rendez vous même insatiable pour le malheur des autres. L'homme avide dévore des yeux tout ce qu'il voit: il ne se lasse point de prendre, comme l'œil ne se lasse point de regarder (Ec. 1. 8.); semblable à la mort, il ne dit jamais: C'est assez (Prov. 27.20. — 30. 16.). Malheureux, quand vous servirez-vous de ce que vous avez acquis? quand jouirez-vous enfin sans vous tourmenter continuellement pour faire de nouvelles acquisitions ?

Malheur, dit le Prophète, malheur à ceux qui, pour faire tort à leur prochain, joignent maison à maison et champ à champ (Is. 5. 8). Que faites-vous autre chose, vous qui inventez mille prétextes pour envahir ce qui appartient à votre prochain? La maison de ce voisin, dites-vous, offusque la mienne ; c'est une maison de bruit et de tumulte; c'est un refuge de vagabonds. Quel prétexte n'alléguez-vous pas pour inquiéter un voisin qui vous gêne? vous ne lui donnez aucun repos, vous le persécutez sans relâche, vous ne cessez pas de le tourmenter et de le vexer jusqu'à ce que vous l'avez contraint de chercher une autre retraite. Qu'est-ce qui a fait périr Naboth (3. Rois. 21) ? N'est-ce point l'avidité d'Achab qui voulait, s'emparer de la vigne de cet infortuné Israélite ? L'homme cupide est un mauvais voisin à la ville comme à la campagne. La mer respecte les bornes qui lui ont été assignées; la nuit observe toujours les mêmes règles: l'homme cupide ne connaît ni temps, ni mesure ; incapable de suivre des degrés, il ressemble au feu qui saisit et dévore tout. Les fleuves qui n'ont que de petits commencements, croissent peu à peu, se débordent enfin avec impétuosité, et entraînent tout ce qui s'oppose à leur passage. C'est ainsi que ceux qui ont établi leur puissance sur les ruines de plusieurs qu'ils ont opprimés, s'enhardissent à des injustices nouvelles, et se servent des premières victimes de leur cupidité comme d'un instrument pour en accabler d'autres. C'est des excès même de leurs crimes qu'ils tirent les moyens d'augmenter leur puissance. Les premiers qu'ils ont rendus malheureux, ils les contraignent de les seconder dans leurs injustes projets, de leur prêter du secours pour faire à d'autres tout le mal qu'ils pourront. Est-il un voisin, est-il un ami, est-il un associé qui soit à l'abri de leurs fureurs? Rien ne résiste à la violence des richesses; tout cède à leur tyrannie, tout redoute cette puissance énorme. Quand on a souffert: d'un riche, on est moins occupé à s'en venger qu'à prendre des mesures pour n'en pas souffrir de nouveau. Ln riche inique accouple ses bœufs; il laboure, sème, recueille ce qui ne lui appartient pas. Si vous lui résistez, il vous charge de coups: si vous vous plaignez, vous serez accusé de l'avoir insulté, vous serez traîné devant les tribunaux, jeté en prison. On trouvera des faux témoins qui mettront votre vie en péril. Vous serez trop heureux de donner encore de l'argent pour vous délivrer de cette persécution.

Suspendez un peu, ô riche, le cours de vos iniquités, prenez quelque temps pour réfléchir, considérez à quoi aboutira enfin tout cet empressement de grossir votre fortune. Vous avez tant d'arpents de terre propres au labour, tant d'autres plantés d'arbres : vous avez des collines, des plaines, des prés, des fontaines, des fleuves. Quel sera le terme de tout cela ? Trois coudées de terre seulement vous attendent; un tombeau de quelques pierres suffira pour garder votre misérable cadavre. Pourquoi donc prenez-vous tant de peines ? pour qui commettez-vous tant d'injustices ? pourquoi recueillez-vous des fruits inutiles ? que dis-je ? inutiles; ils seront l'aliment d'un feu éternel. Ne reviendrez-vous jamais de cette ivresse ? ne reprendrez-vous pas de meilleurs sentiments ? ne rentrerez-vous pas en vous-même ? ne vous représenterez-vous pas le tribunal du Fils de Dieu ? Que pourrez-vous répondre lorsque vous serez environné des anciennes victimes de vos injustices qui solliciteront la vengeance du Juge suprême ? Que ferez-vous alors quels défenseurs payerez-vous ? Quels témoins subornerez-vous ? comment corromprez-vous un Juge qu’on ne peut séduire ? Il n'y aura pas là d’orateur habile, de discours artificieux propres à faire illusion au Juge et à lui dérober la vérité. Vos flatteurs, votre argent, vos dignités, ne vous suivront point. Sans amis, sans secours, sans défenseur, sans défense, confus, honteux, triste, abattu, timide, vous serez laissé seul avec vos crimes. De quelque côté que vous portiez les yeux, vous verrez les témoignages évidents de ces crimes, les larmes de l'orphelin, les gémissements de la veuve, les pauvres que vous aurez outrages, les serviteurs que vous aurez maltraités, les voisins que vous aurez irrités. Tout s'élèvera contre vous. Vos mauvaises actions, triste compagnie, vous entoureront. L'ombre suit le corps; les péchés suivent les âmes et se montrent sans cesse à elles. Aussi ne pourra-t-on nier alors ce qu'on aura fait; les plus impudents ne pourront ouvrir la bouche. Les actions de chacun déposeront contre lui, non en élevant la voix, mais eu se montrant telles qu'elles ont été faites. Comment puis-je vous décrire toutes les circonstances d'un jugement terrible ? Si vous écoutez nies paroles, si elles vous touchent, pensez à ce jour où éclatera du haut des cieux la colère du Seigneur (Rom. 1. 18). Songez au glorieux avènement de Jésus-Christ, où les bons ressusciteront pour la vie éternelle, et les méchais pour entendre l’arrêt de leur condamnation (Jn. 1. 29).

Alors les pécheurs seront couverts d'une confusion éternelle; alors une flamme ardente dévorera les ennemis de Dieu (Hb. 10. 27). Cumulent vous ferai-je impression ? que vous dirai-je? Si vous ne désirez pas le royaume céleste, si vous ne redoutez pas l'enfer, où trouver un remède pour guérir votre âme ? Si les punitions les plus humbles ne vous effraient pas, si les récompenses les plus magnifiques ne vous invitent pas, nous parlons à un cœur de pierre.

Considérez, ô homme, quelle est la nature clos richesses. Pourquoi l'éclat de l'or vous éblouit-il de la sorte ? L’or, l'argent, le jaspe, l'agate, l’hyacinthe, l’améthyste, en un mot, les pierres les plus précieuses ne sont réellement que des pierres. Voilà ce que les richesses ont de plus brillant. Vous renfermez une partie de ces pierres, et vous condamnez leur éclat aux ténèbres. Vous en portez quelques-unes aux doigts, vous vous glorifiez de leur splendeur et de leur prix. A quoi vous sert, je vous le demande, de montrer votre main, parce qu'un beau diamant y brille ? Ne rougissez-vous pas d'avoir tant d'empressement pour une pierre, et de faire paraître la même faiblesse qu'une femme enceinte, qui par un goût bizarre ronge quelquefois des cailloux ? n'avez-vous pas honte de ramasser avec tarit de soin des pierres et des diamants de toutes les espèces? Quel homme fier de sa parure a pu prolonger sa vie d'au jour ? quel est celui dont la mort ait respecté les richesses ? quel est celui que les maladies aient épargné à cause de son argent ? Jusques à quand l’or sera-t-il le piège des âmes, l'hameçon de la mort, l'appât du péché? Jusques à quand les richesses seront-elles une source de guerres ? jusques à quand forgera-t-on pour elles des armes, aiguisera-t-on des glaives ? C'est pour les richesses que lus pareras foulent aux pieds la nature, que les frères. se regardent d'un œil qui respire le meurtre ; c’est pour les richesses que les déserts sont remplis d'assassins, les mers couvertes de pirates, les villes pleines de calomniateurs. Quel est le père du parjure et du mensonge ? quel est l'artisan des plus fausses accusations ? n'est-ce pas l'or et le désir d'avoir de l'or? Que les hommes sont malheureux de faire de leurs biens l'instrument de leurs maux ? L'argent vous a été donné pour subvenir aux besoins de votre vie, et non pour vous porter au crime; pour être la rançon de votre âme, et non l'occasion de votre perte.

Il faut, dites-vous, que je conserve mes biens pour mes enfants. Tel est le prétexte spécieux de la cupidité. Vous objectez des enfants, et vous satisfaites votre cœur. e vous en prenez pas a celui qui n'est pas cause de votre passion. Il a un autre père, un autre maître que vous. C'est de Dieu qu'in a recru la vie, c'est de Dieu qu'il en attend le soutien. Est-ce que cette maxime de l'Évangile ne regarde point les gens mariés : Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres. Lorsque vous demandiez à pieu de bénir votre mariage et de vous donner des enfants, avez-vous ajouté à votre prière ces mots : Donnez-moi des enfants, afin que je désobéisse à vos préceptes ; donnez-moi des enfants afin que je n’arrive pas au royaume des cieux? Avez-vous une caution de la vertu de vos enfants? avez-vous quelqu'un qui vous assure qu'ils feront un bon usage des biens que vous leur laisserez ? Les richesses sont pour bien des jeunes gens un moyen de débauches et d’infâmes désordres.

N'entendez-vous pas l'Ecclésiaste qui dit : J'ai vu une jolie prodigieuse, des richesses amassées pour un enfant dont elles ont fait le malheur (Ec. 5. 12) ; et ailleurs encore : Je laisse à un homme après moi des biens amasses avec de grandes peines ; qui peut savoir s'il sera sage ou insensé (Ec. 2. 18) ? Prenez donc garde que ces richesses amassées par vous avec de si grandes peines ne deviennent un jour la matière des crimes de vos enfants, et que vous ne soyez puni pour vos péchés personnels, et pour ceux que vous aurez fait commettre à un autre. Votre âme vous est plus proche que vos enfants, vous tenez à elle par un lien plus étroit: elle a le droit d'aînesse ; il faut quelle soit la première partagée. Procurez-lui d'abord une vie abondante, une vie éternelle; après cela vous distribuerez à vos enfants leur subsistance. Des enfants qui n'ont rien reçu de leur père se sont fait souvent une fortune par leur propre industrie ; mais si vous abandonnez le soin de votre ante, qui en aura compassion ? Ce discours s'adresse à ceux qui ont des enfants ; ceux qui n'en ont pas, comment pourront-ils justifier leur avarice ?

Je ne vends pas ce que j'ai, dit un avare, et je ne le donne pas aux pauvres, parce qu'on a mille besoins dans la vie. Ce n'est donc pas du Seigneur que vous recevez des leçons, ce n'est pas l’Évangile qui doit régler votre conduite? mais vous êtes à vous-même votre législateur et votre maître. Voyez à quel péril vous vous exposez en raisonnant de la sorte. Si vous rejetez comme impossibles les commandements que Dieu vous donne comme nécessaires, vous présumez d'eue plus sage que le Législateur suprême. Mais, dites-vous, je jouirai de nies biens pendant ma vie, et, après ma mort, je ferai les pauvres mes héritiers par mou testament. C'est-à-dire, que vous deviendrez charitable envers les hommes quand vous ne serez plus parmi les hommes: c'est lorsque je vous verrai parmi les morts que je vous dirai ami de vos frères. On vous saura beaucoup de gré d'être devenu libéral et magnifique quand vous serez couché dans le tombeau et réduit en poussière. Pour quel temps, dites-moi, demanderez-vous à être récompensé ? est-ce pour celui de votre vie, ou pour celui qui a suivi votre mort? Pendant que vous viviez, livré aux plaisirs et plongé dans les délices, vous ne daigniez point jeter un regard sur le pauvre. Après le trépas, quelles actions peut-on faire ? de quelles actions peut-on demander le prix ? Faites paraître de bonnes œuvres, et demandez-en la récompense. On ne négocie plus après que le marché est fermé; on ne couronne point celui qui n'entre dans la lice qu'après les combats ; on n'attend point la fin de la guerre pour signaler son courage: ainsi, après la vie, on ne fait plus d'actions méritoires. Vous promettez d'être bienfaisant par écrit et sur une tablette! Qui donc vous annoncera le moment de votre départ? qui vous répondra du genre de votre mort ? combien ont été enlevés subitement; par un accident imprévu, sans pouvoir prononcer une parole avant de mourir? à combien la fièvre n'a-t-elle pas causé un délire total ? pourquoi donc attendez-vous le temps où vous ne serez plus à vous-même, où vous serez plongé dans une nuit profonde, accablé par le mal, où personne ne viendra à votre secours, où vous aurez à vos côtés un héritier avide qui ne songera qu`à pourvoir à ses intérêts et à rendre inutiles vos bonnes résolutions ? Regardant autour de vous et vous voyant abandonné, vous reconnaîtrez alors votre imprudence, vous déplorerez votre folie, d’avoir attendu à accomplir le précepte du Seigneur que l'usage de la voix vous fût presque ôté; que votre main tremblante ne pût former aucun caractère ; que vous ne pussiez manifester vos intentions, ni par la parole, ni par l'écriture. Mais je suppose que vous avez fait un testament bien clair, où tous les articles soient bien nettement énoncés : une seule lettre transposée suffira pour détruire tous vos projets ; il ne faudra qu'un seul nom falsifié, que deux ou trois témoins subornés, pour faire passer votre héritage à d'autres. Pourquoi vous abuser vous-même, en vous servant de vos richesses pour vivre dans le luxe, et en promettant polir l'avenir de donner ce dont vous ne serez plus le maître ? Votre conduite, comme nous l'avons démontré, est aussi absurde que criminelle. Je jouirai pendant ma vie des plaisirs, j'accomplirai les commandements après ma mort. Abraham vous dira: Vous avez reçu vos biens pendant votre vie (Lc. 16. 25). Le chemin qui mène à la vie éternelle est étroit; vous n'y pouvez passer si vous n'avez déposé le fardeau de vos richesses. Vous êtes sorti du monde avec ce fardeau; vous avez négligé de vous en défaire comme vous l'ordonnait le Seigneur. Lorsque vous viviez, vous vous êtes préféré vous-même à ses préceptes: ce n'est qu'après votre mort et votre dissolution que vous les avez préférés à vos ennemis. Que le Seigneur, dites-vous, reçoive mes biens, afin qu’un tel ne les ait pas. N'est-ce point là vous venger de vos ennemis plutôt que témoigner de la bienveillance à vos frères ? Lisez votre testament. Je voudrais vivre encore, dites-vous à-peu-près, et jouir de mes biens. C'est à la mort qu’on a obligation de ce que vous donnez, et non pas à vous. Si vous eussiez été immortel, vous n'auriez guère songé aux préceptes du Seigneur. Ne vous trompez pas, on ne se moque point de Dieu (Gal. 6. 7). On ne conduit pas à l’autel un être mort: offrez une victime vivante. Celui qui n'offre que les choses dont il n'a plus besoin, ne saurait être agréé. Eh quoi ! vous n'offrez au Bienfaiteur suprême que ce que la mort va vous arracher malgré vous. Vous n'oseriez pas recevoir des hôtes illustres avec les restes de votre table; et vous prétendez apaiser Dieu avec les restes de votre fortune !

Voyez, ô riches, le terme de l'attachement aux biens de ce mande, et cessez enfin de sous passionner pour eux. Plus vous aimez vos richesses, plus vous devez être jaloux de ne rien laisser de ce qui vous appartient. Prenez tout pour vous ; emportez tout : ne laissez pas votre fortune à d'autres. Peut-être que vos serviteurs vous refuseront jusqu'à la dernière parure [40], et que, pour plaire désormais à vos héritiers, ils ne se mettront guère en peine de vous faire d'honorables funérailles. Peut-être même qu'ils se permettront contre vous ces raisonnements philosophiques : C'est une folie, diront-ils, de parer un mort, d'inhumer avec tant de faste un cadavre insensible. N’est-il pas plus à propos de laisser aux vivants cet habit précieux et magnifique que de l'enterrer et de le laisser pourrir avec un mort ? à quoi bon cette riche sépulture, ce monument si superbe, et tous ces frais inutiles ? ceux qui survivent feront un meilleur usage de cet argent. Voilà ce qu'ils diront pour satisfaire à vos dépens d'avides héritiers. Prenez les devins, et construisez-vous vous-même un tombeau. La piété est une belle sépulture. Sortez de ce monde revêtu de tous vos biens. Faites-vous une parure de vos richesses; ayez-les avec vous. Suivez les avis d'un excellent conseiller, de Jésus-Christ qui vous aime, qui s'est rendu pauvre à cause de nous, afin que nous nous enrichissions par sa pauvreté (Cor. 8. 9), qui s'est livré lui-même pour être le prix de notre rédemption (1. Tim. 6). Obéissons-lui comme à un être souverainement sage, qui voit mieux que nous ce qui nous est utile ; écoutons-le comme un être bon qui nous aime ; témoignons-lui notre reconnaissance comme à notre bienfaiteur. Observons fidèlement les préceptes qu'il nous donne, afin que nous soyons héritiers de la vie éternelle en Jésus-Christ lui-même, à qui soient la gloire et l'empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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