Le Barbier de Séville (page 2)
Le Comte.
Que veux-tu que j’en fasse ? j’en joue si mal !
Figaro.
Est-ce qu’un homme comme vous ignore quelque chose ? Avec le dos de la main ; from, from, from… Chanter sans guitare à Séville ! vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté.
(Figaro se colle au mur sous le balcon.)
Le Comte chante en se promenant et s’accompagnant sur sa guitare.
Premier couplet.
Vous l’ordonnez, je me ferai connaître ;
Plus inconnu, j’osais vous adorer :
En me nommant, que pourrais-je espérer ?
N’importe, il faut obéir à son maître.
Figaro, bas.
Fort bien, parbleu ! courage, monseigneur !
Le Comte.
Deuxième couplet.
Je suis Lindor, ma naissance est commune ;
Mes vœux sont ceux d’un simple bachelier :
Que n’ai-je, hélas ! d’un brillant chevalier
À vous offrir le rang et la fortune !
Figaro.
Et comment, diable ! je ne ferais pas mieux, moi qui m’en pique.
Le Comte.
Troisième couplet.
Tous les matins, ici, d’une voix tendre,
Je chanterai mon amour sans espoir ;
Je bornerai mes plaisirs à vous voir ;
Et puissiez-vous en trouver à m’entendre !
Figaro.
Oh ! ma foi, pour celui-ci !…
(Il s’approche et baise le bas de l’habit de son maître.)
Le Comte.
Figaro ?
Figaro.
Excellence !
Le Comte.
Crois-tu que l’on m’ait entendu ?
Rosine, en dedans, chante.
Air du Maître en droit.
Tout me dit que Lindor est charmant,
Que je dois l’aimer constamment…
(On entend une croisée qui se ferme avec bruit.)
Figaro.
Croyez-vous qu’on vous ait entendu cette fois ?
Le Comte.
Elle a fermé sa fenêtre ; quelqu’un apparemment est entré chez elle.
Figaro.
Ah ! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant ! Elle est prise, monseigneur.
Le Comte.
Elle se sert du moyen qu’elle-même a indiqué. Tout me dit que Lindor est charmant. Que de grâces ! que d’esprit !
Figaro.
Que de ruse ! que d’amour !
Le Comte.
Crois-tu qu’elle se donne à moi, Figaro ?
Figaro.
Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d’y manquer.
Le Comte.
C’en est fait, je suis à ma Rosine… pour la vie.
Figaro.
Vous oubliez, monseigneur, qu’elle ne vous entend plus.
Le Comte.
Monsieur Figaro, je n’ai qu’un mot à vous dire : elle sera ma femme ; et si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom… tu m’entends, tu me connais…
Figaro.
Je me rends. Allons, Figaro, vole à la fortune, mon fils !
Le Comte.
Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
Figaro, vivement.
Moi, j’entre ici, où, par la force de mon art, je vais, d’un seul coup de baguette, endormir la vigilance, éveiller l’amour, égarer la jalousie, fourvoyer l’intrigue, et renverser tous les obstacles. Vous, monseigneur, chez moi, l’habit de soldat, le billet de logement, et de l’or dans vos poches.
Le Comte.
Pour qui de l’or ?
Figaro, vivement.
De l’or, mon Dieu, de l’or ! c’est le nerf de l’intrigue.
Le Comte.
Ne te fâche pas, Figaro, j’en prendrai beaucoup.
Figaro, s’en allant.
Je vous rejoins dans peu.
Le Comte.
Figaro ?
Figaro.
Qu’est-ce que c’est ?
Le Comte.
Et ta guitare ?
Figaro revient.
J’oublie ma guitare, moi ! je suis donc fou !
(Il s’en va.)
Le Comte.
Et ta demeure, étourdi ?
Figaro revient.
Ah ! réellement, je suis frappé ! — Ma boutique à quatre pas d’ici, peinte en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l’air, l’œil dans la main. Consilio manuque, Figaro.
(Il s’enfuit.)
ACTE DEUXIÈME
(Le théâtre représente l’appartement de Rosine. La croisée dans le fond du théâtre est fermée par une jalousie grillée.)
Scène I
ROSINE, seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la table et se met à écrire.
Marceline est malade ; tous les gens sont occupés ; et personne ne me voit écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon argus a un génie malfaisant qui l’instruit à point nommé ; mais je ne puis dire un mot ni faire un pas, dont il ne devine sur-le-champ l’intention… Ah ! Lindor ! (Elle cachette la lettre.) Fermons toujours ma lettre, quoique j’ignore quand et comment je pourrai la lui faire tenir. Je l’ai vu à travers ma jalousie parler longtemps au barbier Figaro. C’est un bonhomme qui m’a montré quelquefois de la pitié : si je pouvais l’entretenir un moment !
Scène II
ROSINE, FIGARO.
Rosine, surprise.
Ah ! monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir !
Figaro.
Votre santé, madame ?
Rosine.
Pas trop bonne, monsieur Figaro. L’ennui me tue.
Figaro.
Je le crois ; il n’engraisse que les sots.
Rosine.
Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement ? Je n’entendais pas : mais…
Figaro.
Avec un jeune bachelier de mes parents, de la plus grande espérance ; plein d’esprit, de sentiments, de talents, et d’une figure fort revenante.
Rosine.
Oh ! tout à fait bien, je vous assure ! il se nomme…
Figaro.
Lindor. Il n’a rien : mais, s’il n’eût pas quitté brusquement Madrid, il pouvait y trouver quelque bonne place.
Rosine, étourdiment.
Il en trouvera, monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que vous le dépeignez n’est pas fait pour rester inconnu.
Figaro, à part.
Fort bien. (Haut.) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son avancement.
Rosine.
Un défaut, monsieur Figaro ! un défaut ! En êtes-vous bien sûr ?
Figaro.
Il est amoureux.
Rosine.
Il est amoureux ! et vous appelez cela un défaut ?
Figaro.
À la vérité, ce n’en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
Rosine.
Ah ! que le sort est injuste ! et nomme-t-il la personne qu’il aime ? Je suis d’une curiosité…
Figaro.
Vous êtes la dernière, madame, à qui je voudrais faire une confidence de cette nature.
Rosine, vivement.
Pourquoi, monsieur Figaro ? je suis discrète ; ce jeune homme vous appartient, il m’intéresse infiniment… dites donc.
Figaro, la regardant finement.
Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et fraîche, agaçant l’appétit ; pied furtif, taille adroite, élancée, bras dodus, bouche rosée, et des mains ! des joues ! des dents ! des yeux !…
Rosine.
Qui reste en cette ville ?
Figaro.
En ce quartier.
Rosine.
Dans cette rue peut-être ?
Figaro.
À deux pas de moi.
Rosine.
Ah ! que c’est charmant… pour monsieur votre parent ! Et cette personne est…
Figaro.
Je ne l’ai pas nommée ?
Rosine, vivement.
C’est la seule chose que vous ayez oubliée, monsieur Figaro. Dites donc, dites donc vite ; si l’on rentrait, je ne pourrais plus savoir…
Figaro.
Vous le voulez absolument, madame ? Eh bien ! cette personne est… la pupille de votre tuteur.
Rosine.
La pupille…
Figaro.
Du docteur Bartholo ; oui, madame.
Rosine, avec émotion.
Ah ! monsieur Figaro !… je ne vous crois pas, je vous assure.
Figaro.
Et c’est ce qu’il brûle de venir vous persuader lui-même.
Rosine.
Vous me faites trembler, monsieur Figaro.
Figaro.
Fi donc, trembler ! mauvais calcul, madame ; quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. D’ailleurs, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants jusqu’à demain.
Rosine.
S’il m’aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
Figaro.
Eh, madame ! amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur ? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd’hui, qu’elle n’a que ce terrible choix : amour sans repos, ou repos sans amour.
Rosine, baissant les yeux.
Repos sans amour… paraît…
Figaro.
Ah ! bien languissant. Il semble, en effet, qu’amour sans repos se présente de meilleure grâce : et pour moi, si j’étais femme…
Rosine, avec embarras.
Il est certain qu’une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme de l’estimer.
Figaro.
Aussi mon parent vous estime-t-il infiniment.
Rosine.
Mais s’il allait faire quelque imprudence, monsieur Figaro, il nous perdrait.
Figaro, à part.
Il nous perdrait ! (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre… Une lettre a bien du pouvoir.
Rosine lui donne la lettre qu’elle vient d’écrire.
Je n’ai pas le temps de recommencer celle-ci ; mais en la lui donnant, dites-lui… dites-lui bien…
(Elle écoute.)
Figaro.
Personne, madame.
Rosine.
Que c’est par pure amitié tout ce que je fais.
Figaro.
Cela parle de soi. Tudieu ! l’amour a bien une autre allure !
Rosine.
Que par pure amitié, entendez-vous ? Je crains seulement que, rebuté par les difficultés…
Figaro.
Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, madame, que le vent qui éteint une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D’en parler seulement, il exhale un tel feu qu’il m’a presque enfiévré de sa passion, moi qui n’y ai que voir !
Rosine.
Dieux ! j’entends mon tuteur. S’il vous trouvait ici… Passez par le cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
Figaro.
Soyez tranquille. (À part, montrant la lettre.) Voici qui vaut mieux que toutes mes observations.
(Il entre dans le cabinet.)
Scène III
ROSINE, seule.
Je meurs d’inquiétude jusqu’à ce qu’il soit dehors… Que je l’aime, ce bon Figaro ! c’est un bien honnête homme, un bon parent ! Ah ! voilà mon tyran ; reprenons mon ouvrage.
(Elle souffle la bougie, s’assied, et prend une broderie au tambour.)
Scène IV
BARTHOLO, ROSINE.
Bartholo, en colère.
Ah ! malédiction ! l’enragé, le scélérat corsaire de Figaro ! Là, peut-on sortir un moment de chez soi sans être sûr en rentrant…
Rosine.
Qui vous met donc si fort en colère, monsieur ?
Bartholo.
Ce damné barbier qui vient d’écloper toute ma maison en un tour de main : il donne un narcotique à l’Éveillé, un sternutatoire à la Jeunesse ; il saigne au pied Marceline : il n’y a pas jusqu’à ma mule… Sur les yeux d’une pauvre bête aveugle, un cataplasme ! Parce qu’il me doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah ! qu’il les apporte !… Et personne à l’antichambre ! on arrive à cet appartement comme à la place d’armes.
Rosine.
Et qui peut y pénétrer que vous, monsieur ?
Bartholo.
J’aime mieux craindre sans sujet, que de m’exposer sans précaution ; tout est plein de gens entreprenants, d’audacieux… N’a-t-on pas ce matin encore ramassé lestement votre chanson pendant que j’allais la chercher ? Oh ! je…
Rosine.
C’est bien mettre à plaisir de l’importance à tout ! Le vent peut avoir éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je ?
Bartholo.
Le vent, le premier venu !… Il n’y a point de vent, madame, point de premier venu dans le monde ; et c’est toujours quelqu’un posté là exprès qui ramasse les papiers qu’une femme a l’air de laisser tomber par mégarde.
Rosine.
A l’air, monsieur ?
Bartholo.
Oui, madame, a l’air.
Rosine, à part.
Oh ! le méchant vieillard !
Bartholo.
Mais tout cela n’arrivera plus ; car je vais faire sceller cette grille.
Rosine.
Faites mieux ; murez les fenêtres tout d’un coup : d’une prison à un cachot, la différence est si peu de chose !
Bartholo.
Pour celles qui donnent sur la rue, ce ne serait peut-être pas si mal… Ce barbier n’est pas entré chez vous, au moins ?
Rosine.
Vous donne-t-il aussi de l’inquiétude ?
Bartholo.
Tout comme un autre.
Rosine.
Que vos répliques sont honnêtes !
Bartholo.
Ah ! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler, et de bons valets pour les y aider.
Rosine.
Quoi ! vous n’accordez pas même qu’on ait des principes contre la séduction de monsieur Figaro ?
Bartholo.
Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes ? et combien j’en ai vu de ces vertus à principes…
Rosine, en colère.
Mais, monsieur, s’il suffit d’être homme pour nous plaire, pourquoi donc me déplaisez-vous si fort ?
Bartholo, stupéfait.
Pourquoi ?… pourquoi ?… Vous ne répondez pas à ma question sur ce barbier.
Rosine, outrée.
Eh bien ! oui, cet homme est entré chez moi, je l’ai vu, je lui ai parlé. Je ne vous cache pas même que je l’ai trouvé fort aimable : et puissiez-vous en mourir de dépit !
Scène V
BARTHOLO, seul.
Oh ! les juifs, les chiens de valets ! La Jeunesse ! l’Éveillé ! l’Éveillé maudit !
Scène VI
BARTHOLO, L’ÉVEILLÉ.
L’Éveillé arrive en bâillant, tout endormi.
Aah, aah, ah, ah…
Bartholo.
Où étais-tu, peste d’étourdi, quand ce barbier est entré ici ?
L’Éveillé.
Monsieur, j’étais… ah, aah, ah…
Bartholo.
À machiner quelque espièglerie, sans doute ? Et tu ne l’as pas vu ?
L’Éveillé.
Sûrement je l’ai vu, puisqu’il m’a trouvé tout malade, à ce qu’il dit ; et faut bien que ça soit vrai, car j’ai commencé à me douloir dans tous les membres, rien qu’en l’en-entendant parl… Ah, ah, aah…
Bartholo le contrefait.
Rien qu’en l’en-entendant !… Où donc est ce vaurien de la Jeunesse ? Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance ! Il y a quelque friponnerie là-dessous.
Scène VII
Les acteurs précédents, LA JEUNESSE arrive en vieillard, avec une canne en béquille ; il éternue plusieurs fois.
L’Éveillé, toujours bâillant.
La Jeunesse ?
Bartholo.
Tu éternueras dimanche.
La Jeunesse.
Voilà plus de cinquante… cinquante fois… dans un moment ! (Il éternue.) Je suis brisé.
Bartholo.
Comment ! je vous demande à tous deux s’il est entré quelqu’un chez Rosine, et vous ne me dites pas que ce barbier…
L’Éveillé, continuant de bâiller.
Est-ce que c’est quelqu’un donc, monsieur Figaro ? Aah, ah…
Bartholo.
Je parie que le rusé s’entend avec lui.
L’Éveillé, pleurant comme un sot.
Moi… Je m’entends !…
La Jeunesse., éternuant.
Eh mais, monsieur, y a-t-il… y a-t-il de la justice…
Bartholo.
De la justice ! C’est bon entre vous autres misérables, la justice ! Je suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
La Jeunesse., éternuant.
Mais, pardi, quand une chose est vraie…
Bartholo.
Quand une chose est vraie ! si je ne veux pas qu’elle soit vraie, je prétends bien qu’elle ne soit pas vraie. Il n’y aurait qu’à permettre à tous ces faquins-là d’avoir raison, vous verriez bientôt ce que deviendrait l’autorité.
La Jeunesse., éternuant.
J’aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un train d’enfer !
L’Éveillé, pleurant.
Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.
Bartholo.
Sors donc, pauvre homme de bien ! (Il les contrefait.) Et t’chi, et t’cha ; l’un m’éternue au nez, l’autre m’y bâille.
La Jeunesse.
Ah, monsieur, je vous jure que sans mademoiselle, il n’y aurait… il n’y aurait pas moyen de rester dans la maison.
(Il sort en éternuant.)
Bartholo.
Dans quel état ce Figaro les a mis tous ! Je vois ce que c’est : le maraud voudrait me payer mes cent écus sans bourse délier…
Scène VIII
BARTHOLO, DON BASILE ; FIGARO, caché dans le cabinet, paraît de temps en temps, et les écoute.
Bartholo continue.
Ah ! don Basile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique ?
Basile.
C’est ce qui presse le moins.
Bartholo.
J’ai passé chez vous sans vous trouver.
Basile.
J’étais sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.
Bartholo.
Pour vous ?
Basile.
Non, pour vous. Le comte Almaviva est en cette ville.
Bartholo.
Parlez bas. Celui qui faisait chercher Rosine dans tout Madrid ?
Basile.
Il loge à la grande place, et sort tous les jours déguisé.
Bartholo.
Il n’en faut point douter, cela me regarde. Et que faire ?
Basile.
Si c’était un particulier, on viendrait à bout de l’écarter.
Bartholo.
Oui, en s’embusquant le soir, armé, cuirassé…
Basile.
Bone Deus, se compromettre ! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure ; et pendant la fermentation calomnier à dire d’experts ; concedo.
Bartholo.
Singulier moyen de se défaire d’un homme !
Basile.
La calomnie, monsieur ! vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville en s’y prenant bien : et nous avons ici des gens d’une adresse !… D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et, rinforzando de bouche en bouche, il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil. Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ?
Bartholo.
Mais quel radotage me faites-vous donc là, Basile ? Et quel rapport ce piano-crescendo peut-il avoir à ma situation ?
Basile.
Comment, quel rapport ! Ce qu’on fait partout pour écarter son ennemi, il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d’approcher.
Bartholo.
D’approcher ! Je prétends bien épouser Rosine avant qu’elle apprenne seulement que ce comte existe.
Basile.
En ce cas, vous n’avez pas un instant à perdre.
Bartholo.
Et à qui tient-il, Basile ? Je vous ai chargé de tous les détails de cette affaire.
Basile.
Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais ; et, dans l’harmonie du bon ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, sont des dissonances qu’on doit toujours préparer et sauver par l’accord parfait de l’or.
Bartholo, lui donnant de l’argent.
Il faut en passer par où vous voulez ; mais finissons.
Basile.
Cela s’appelle parler. Demain, tout sera terminé : c’est à vous d’empêcher que personne, aujourd’hui, ne puisse instruire la pupille.
Bartholo.
Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Basile ?
Basile.
N’y comptez pas. Votre mariage seul m’occupera toute la journée ; n’y comptez pas.
Bartholo l’accompagne.
Serviteur.
Basile.
Restez, docteur, restez donc.
Bartholo.
Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.
Scène IX
FIGARO, seul, sortant du cabinet.
Oh ! la bonne précaution ! Ferme, ferme la porte de la rue, et moi je vais la rouvrir au comte en sortant. C’est un grand maraud que ce Basile ! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation dans le monde en calomniant. Mais un Basile ! il médirait qu’on ne le croirait pas.