Le Barbier de Séville (page 6)
Bartholo.
Cette lettre que vous avez écrite au comte Almaviva…
Rosine, étonnée.
Au comte Almaviva ?
Bartholo.
Voyez quel homme affreux est ce comte : aussitôt qu’il l’a reçue, il en a fait trophée ; je la tiens d’une femme à qui il l’a sacrifiée.
Rosine.
Le comte Almaviva !…
Bartholo.
Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L’inexpérience, Rosine, rend votre sexe confiant et crédule ; mais apprenez dans quel piège on vous attirait. Cette femme m’a fait donner avis de tout, apparemment pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J’en frémis ! le plus abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet élève supposé de Basile qui porte un autre nom et n’est que le vil agent du comte, allait vous entraîner dans un abîme dont rien n’eût pu vous tirer.
Rosine, accablée.
Quelle horreur !… quoi ! Lindor !… quoi ! ce jeune homme !…
Bartholo, à part.
Ah ! c’est Lindor !
Rosine.
C’est pour le comte Almaviva… c’est pour un autre…
Bartholo.
Voilà ce qu’on m’a dit, en me remettant votre lettre.
Rosine, outrée.
Ah ! quelle indignité !… Il en sera puni… — Monsieur, vous avez désiré de m’épouser ?
Bartholo.
Tu connais la vivacité de mes sentiments.
Rosine.
S’il peut vous en rester encore, je suis à vous.
Bartholo.
Eh bien ! le notaire viendra cette nuit même.
Rosine.
Ce n’est pas tout (ô ciel ! suis-je assez humiliée !…) : apprenez que dans peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l’art de vous dérober la clef.
Bartholo, regardant au trousseau.
Ah ! les scélérats ! Mon enfant, je ne te quitte plus.
Rosine, avec effroi.
Ah ! monsieur ! et s’ils sont armés ?
Bartholo.
Tu as raison : je perdrais ma vengeance. Monte chez Marceline : enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et l’attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le plaisir d’en être à la fois vengés et délivrés ! Et compte que mon amour te dédommagera…
Rosine, au désespoir.
Oubliez seulement mon erreur. (À part.) Ah ! je m’en punis assez !
Bartholo, s’en allant.
Allons nous embusquer. À la fin, je la tiens.
(Il sort.)
Scène IV
ROSINE, seule.
Son amour me dédommagera !… Malheureuse !… (Elle tire son mouchoir et s’abandonne aux larmes.) Que faire ?… Il va venir. Je veux rester et feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur. La bassesse de son procédé sera mon préservatif… Ah ! j’en ai grand besoin. Figure noble ! air doux ! une voix si tendre !… et ce n’est que le vil agent d’un corrupteur ! Ah ! malheureuse, malheureuse !… Ciel ! on ouvre la jalousie !
(Elle se sauve.)
Scène V
LE COMTE ; FIGARO, enveloppé d’un manteau, paraît à la fenêtre.
Figaro parle en dehors.
Quelqu’un s’enfuit ; entrerai-je ?
Le Comte, en dehors.
Un homme ?
Figaro.
Non.
Le Comte.
C’est Rosine, que ta figure atroce aura mise en fuite.
Figaro saute dans la chambre.
Ma foi, je le crois… Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la foudre et les éclairs.
Le Comte, enveloppé d’un long manteau.
Donne-moi la main. (Il saute à son tour.) À nous la victoire !
Figaro, jette son manteau.
Nous sommes tout percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune ! Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit ?
Le Comte.
Superbe pour un amant.
Figaro.
Oui, mais pour un confident ?… Et si quelqu’un allait nous surprendre ici ?
Le Comte.
N’es-tu pas avec moi ? J’ai bien une autre inquiétude : c’est de la déterminer à quitter sur-le-champ la maison du tuteur.
Figaro.
Vous avez pour vous trois passions toutes-puissantes sur le beau sexe : l’amour, la haine et la crainte.
Le Comte regarde dans l’obscurité.
Comment lui annoncer brusquement que le notaire l’attend chez toi pour nous unir ? Elle trouvera mon projet bien hardi ; elle va me nommer audacieux.
Figaro.
Si elle vous nomme audacieux, vous l’appellerez cruelle. Les femmes aiment beaucoup qu’on les appelle cruelles. Au surplus, si son amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes ; elle ne doutera plus de vos sentiments.
Scène VI
LE COMTE, ROSINE, FIGARO.
(Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table.)
Le Comte.
La voici. — Ma belle Rosine !…
Rosine, d’un ton très compassé.
Je commençais, monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.
Le Comte.
Charmante inquiétude !… Mademoiselle, il ne me convient point d’abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d’un infortuné ! mais, quelque asile que vous choisissiez, je jure sur mon honneur…
Rosine.
Monsieur, si le don de ma main n’avait pas dû suivre à l’instant celui de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos yeux ce que cette entrevue a d’irrégulier !
Le Comte.
Vous, Rosine ! la compagne d’un malheureux ! sans fortune, sans naissance !…
Rosine.
La naissance, la fortune ! Laissons là les jeux du hasard ; et si vous m’assurez que vos intentions sont pures…
Le Comte, à ses pieds.
Ah ! Rosine ! je vous adore !…
Rosine, indignée.
Arrêtez, malheureux !… vous osez profaner… Tu m’adores !… va, tu n’es plus dangereux pour moi : j’attendais ce mot pour te détester. Mais, avant de t’abandonner au remords qui t’attend (en pleurant), apprends que je t’aimais, apprends que je faisais mon bonheur de partager ton mauvais sort. Misérable Lindor ! j’allais tout quitter pour te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l’indignité de cet affreux comte Almaviva, à qui tu me vendais, ont fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma faiblesse. Connais-tu cette lettre ?
Le Comte, vivement.
Que votre tuteur vous a remise ?
Rosine, fièrement.
Oui, je lui en ai l’obligation.
Le Comte.
Dieux, que je suis heureux ! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, je m’en suis servi pour arracher sa confiance ; et je n’ai pu trouver l’instant de vous en informer. Ah ! Rosine ! il est donc vrai que vous m’aimez véritablement !
Figaro.
Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même…
Rosine.
Monseigneur !… Que dit-il ?
Le Comte, jetant son large manteau, paraît en habit magnifique.
Ô la plus aimée des femmes ! il n’est plus temps de vous abuser : l’heureux homme que vous voyez à vos pieds n’est point Lindor ; je suis le comte Almaviva, qui meurt d’amour, et vous cherche en vain depuis six mois.
Rosine tombe dans les bras du comte.
Ah !…
Le Comte, effrayé.
Figaro ?
Figaro.
Point d’inquiétude, monseigneur ; la douce émotion de la joie n’a jamais de suites fâcheuses : la voilà, la voilà qui reprend ses sens. Morbleu ! qu’elle est belle !
Rosine.
Ah ! Lindor !… ah ! monsieur ! que je suis coupable ! j’allais me donner cette nuit même à mon tuteur.
Le Comte.
Vous, Rosine !
Rosine.
Ne voyez que ma punition ! J’aurais passé ma vie à vous détester. Ah, Lindor, le plus affreux supplice n’est-il pas de haïr, quand on sent qu’on est faite pour aimer ?
Figaro regarde à la fenêtre.
Monseigneur, le retour est fermé ; l’échelle est enlevée.
Le Comte.
Enlevée !
Rosine, troublée.
Oui, c’est moi… c’est le docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il m’a trompée. J’ai tout avoué, tout trahi : il sait que vous êtes ici, et va venir avec main-forte.
Figaro regarde encore.
Monseigneur, on ouvre la porte de la rue.
Rosine, courant dans les bras du comte avec frayeur.
Ah ! Lindor !…
Le Comte, avec fermeté.
Rosine, vous m’aimez ! Je ne crains personne ; et vous serez ma femme. J’aurai donc le plaisir de punir à mon gré l’odieux vieillard !…
Rosine.
Non, non, grâce pour lui, cher Lindor ! Mon cœur est si plein, que la vengeance ne peut y trouver place.
Scène VII
Le NOTAIRE, don BAZILE, les acteurs précédents.
Figaro.
Monseigneur, c’est notre notaire.
Le Comte.
Et l’ami Basile avec lui !
Basile.
Ah ! qu’est-ce que j’aperçois ?
Figaro.
Eh ! par quel hasard, notre ami…
Basile.
Par quel accident, messieurs… ?
Le Notaire.
Sont-ce là les futurs conjoints ?
Le Comte.
Oui, monsieur. Vous deviez unir la signora Rosine et moi cette nuit, chez le barbier Figaro ; mais nous avons préféré cette maison, pour des raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat ?
Le Notaire.
J’ai donc l’honneur de parler à Son Excellence monsieur le comte Almaviva ?
Figaro.
Précisément.
Basile, à part.
Si c’est pour cela qu’il m’a donné le passe-partout…
Le Notaire.
C’est que j’ai deux contrats de mariage, monseigneur ; ne confondons point : voici le vôtre ; et c’est ici celui du seigneur Bartholo avec la signora… Rosine aussi. Les demoiselles apparemment sont deux sœurs qui portent le même nom.
Le Comte.
Signons toujours. Don Basile voudra bien nous servir de second témoin.
(Ils signent.)
Basile.
Mais, Votre Excellence… je ne comprends pas…
Le Comte.
Mon maître Basile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.
Basile.
Monseigneur… Mais si le docteur…
Le Comte, lui jetant une bourse.
Vous faites l’enfant ! Signez donc vite.
Basile, étonné.
Ah ! ah !
Figaro.
Où est donc la difficulté de signer ?
Basile, pesant la bourse.
Il n’y en a plus ; mais c’est que moi, quand j’ai donné ma parole une fois, il faut des motifs d’un grand poids…
(Il signe.)
Scène VIII
BARTHOLO, un alcade, des alguazils, des valets avec des flambeaux, et les acteurs précédents.
Bartholo voit le comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui embrasse grotesquement don Basile ; il crie, en prenant le notaire à la gorge.
Rosine avec ces fripons ! Arrêtez tout le monde. J’en tiens un au collet.
Le Notaire.
C’est votre notaire.
Basile.
C’est votre notaire. Vous moquez-vous ?
Bartholo.
Ah ! don Basile ! eh ! comment êtes-vous ici ?
Basile.
Mais plutôt vous, comment n’y êtes-vous pas ?
L’Alcade, montrant Figaro.
Un moment ! je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à des heures indues ?
Figaro.
Heure indue ? Monsieur voit bien qu’il est aussi près du matin que du soir. D’ailleurs, je suis de la compagnie de Son Excellence monseigneur le comte Almaviva.
Bartholo.
Almaviva !
L’Alcade.
Ce ne sont donc pas des voleurs ?
Bartholo.
Laissons cela. — Partout ailleurs, monsieur le comte, je suis le serviteur de Votre Excellence ; mais vous sentez que la supériorité du rang est ici sans force. Ayez, s’il vous plaît, la bonté de vous retirer.
Le Comte.
Oui, le rang doit être ici sans force ; mais ce qui en a beaucoup est la préférence que mademoiselle vient de m’accorder sur vous, en se donnant à moi volontairement.
Bartholo.
Que dit-il, Rosine ?
Rosine.
Il dit vrai. D’où naît votre étonnement ? Ne devais-je pas cette nuit même être vengée d’un trompeur ? Je le suis.
Basile.
Quand je vous disais que c’était le comte lui-même, docteur ?
Bartholo.
Que m’importe à moi ? Plaisant mariage ! Où sont les témoins ?
Le Notaire.
Il n’y manque rien. Je suis assisté de ces deux messieurs.
Bartholo.
Comment, Basile ! vous avez signé ?
Basile.
Que voulez-vous ? ce diable d’homme a toujours ses poches pleines d’arguments irrésistibles.
Bartholo.
Je me moque de ses arguments. J’userai de mon autorité.
Le Comte.
Vous l’avez perdue en en abusant.
Bartholo.
La demoiselle est mineure.
Figaro.
Elle vient de s’émanciper.
Bartholo.
Qui te parle à toi, maître fripon ?
Le Comte.
Mademoiselle est noble et belle ; je suis homme de qualité, jeune et riche ; elle est ma femme : à ce titre, qui nous honore également, prétend-on me la disputer ?
Bartholo.
Jamais on ne l’ôtera de mes mains.
Le Comte.
Elle n’est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l’autorité des lois ; et monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les soutiens de tous ceux qu’on opprime.
L’Alcade.
Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa pupille, dont il faudra qu’il rende compte.
Le Comte.
Ah ! qu’il consente à tout, et je ne lui demande rien.
Figaro.
Que la quittance de mes cent écus ; ne perdons pas la tête.
Bartholo, irrité.
Ils étaient tous contre moi ; je me suis fourré la tête dans un guêpier.
Basile.
Quel guêpier ? ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l’argent vous reste ; et oui, vous reste !
Bartholo.
Ah ! laissez-moi donc en repos, Basile ! Vous ne songez qu’à l’argent. Je me soucie bien de l’argent, moi ! À la bonne heure, je le garde ; mais croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine ?
(Il signe.)
Figaro, riant.
Ah, ah, ah ! monseigneur, ils sont de la même famille.
Le Notaire.
Mais, messieurs, je n’y comprends plus rien. Est-ce qu’elles ne sont pas deux demoiselles qui portent le même nom ?
Figaro.
Non, monsieur, elles ne sont qu’une.
Bartholo, se désolant.
Et moi qui leur ai enlevé l’échelle, pour que le mariage fût plus sûr ! Ah ! je me suis perdu faute de soins.
Figaro.
Faute de sens. Mais soyons vrais, docteur : quand la jeunesse et l’amour sont d’accord pour tromper un vieillard, tout ce qu’il fait pour l’empêcher peut bien s’appeler à bon droit la Précaution inutile.
FIN DU BARBIER DE SÉVILLE.
LETTRE MODÉRÉE SUR LA CHUTE ET LA CRITIQUE DU BARBIER DE SÉVILLE
(L’auteur, vêtu modestement et courbé, présentant sa pièce au lecteur.)
Monsieur,
J’ai l’honneur de vous offrir un nouvel opuscule de ma façon. Je souhaite vous rencontrer dans un de ces moments heureux où, dégagé de soins, content de votre santé, de vos affaires, de votre maîtresse, de votre dîner, de votre estomac, vous puissiez vous plaire un moment à la lecture de mon Barbier de Séville : car il faut tout cela pour être homme amusable et lecteur indulgent.
Mais si quelque accident a dérangé votre santé ; si votre état est compromis ; si votre belle a forfait à ses serments ; si votre dîner fut mauvais, ou votre digestion laborieuse, ah ! laissez mon Barbier ; ce n’est pas là l’instant : examinez l’état de vos dépenses, étudiez le factum de votre adversaire, relisez ce traître billet surpris à Rose, ou parcourez les chefs-d’œuvre de Tissot sur la tempérance, et faites des réflexions politiques, économiques, diététiques, philosophiques ou morales.
Ou si votre état est tel qu’il vous faille absolument l’oublier, enfoncez-vous dans une bergère, ouvrez le journal établi dans Bouillon avec encyclopédie, approbation et privilège, et dormez vite une heure ou deux.
Quel charme aurait une production légère au milieu des plus noires vapeurs ? Et que vous importe en effet si Figaro le barbier s’est bien moqué de Bartholo le médecin, en aidant un rival à lui souffler sa maîtresse ? On rit peu de la gaieté d’autrui, quand on a de l’humeur pour son propre compte.
Que vous fait encore si ce barbier espagnol, en arrivant dans Paris, essuya quelques traverses, et si la prohibition de ses exercices a donné trop d’importance aux rêveries de mon bonnet ? On ne s’intéresse guère aux affaires des autres que lorsqu’on est sans inquiétude sur les siennes.
Mais enfin tout va-t-il bien pour vous ? Avez-vous à souhait double estomac, bon cuisinier, maîtresse honnête, et repos imperturbable ? Ah ! parlons, parlons : donnez audience à mon Barbier.
Je sens trop, monsieur, que ce n’est plus le temps où, tenant mon manuscrit en réserve, et semblable à la coquette qui refuse souvent ce qu’elle brûle toujours d’accorder, j’en faisais quelque avare lecture à des gens préférés, qui croyaient devoir payer ma complaisance par un éloge pompeux de mon ouvrage.
Ô jours heureux ! Le lieu, le temps, l’auditoire à ma dévotion, et la magie d’une lecture adroite assurant mon succès, je glissais sur le morceau faible en appuyant sur les bons endroits : puis, recueillant les suffrages du coin de l’œil, avec une orgueilleuse modestie je jouissais d’un triomphe d’autant plus doux que le jeu d’un fripon d’acteur ne m’en dérobait pas les trois quarts pour son compte.
Que reste-t-il, hélas ! de toute cette gibecière ? À l’instant qu’il faudrait des miracles pour vous subjuguer, quand la verge de Moïse y suffirait à peine, je n’ai plus même la ressource du bâton de Jacob ; plus d’escamotage, de tricherie, de coquetterie, d’inflexions de voix, d’illusion théâtrale, rien. C’est ma vertu toute nue que vous allez juger.
Ne trouvez donc pas étrange, monsieur, si, mesurant mon style à ma situation, je ne fais pas comme ces écrivains qui se donnent le ton de vous appeler négligemment : lecteur, ami lecteur, cher lecteur, bénin ou benoist lecteur ou de telle autre dénomination cavalière, je dirais même indécente, par laquelle ces imprudents essayent de se mettre au pair avec leur juge, et qui ne fait bien souvent que leur en attirer l’animadversion. J’ai toujours vu que les airs ne séduisaient personne, et que le ton modeste d’un auteur pouvait seul inspirer un peu d’indulgence à son fier lecteur.
Eh ! quel écrivain en eut jamais plus besoin que moi ? Je voudrais le cacher en vain : j’eus la faiblesse autrefois, monsieur, de vous présenter, en différents temps, deux tristes drames : productions monstrueuses, comme on sait ! car, entre la tragédie et la comédie, on n’ignore plus qu’il n’existe rien ; c’est un point décidé, le maître l’a dit, l’école en retentit, et pour moi j’en suis tellement convaincu, que, si je voulais aujourd’hui mettre au théâtre une mère éplorée, une épouse trahie, une sœur éperdue, un fils déshérité ; pour les présenter décemment au public, je commencerais par leur supposer un beau royaume où ils auraient régné de leur mieux, vers l’un des archipels, ou dans tel autre coin du monde : certain après cela que l’invraisemblance du roman, l’énormité des faits, l’enflure des caractères, le gigantesque des idées et la bouffissure du langage, loin de m’être imputés à reproche, assureraient encore mon succès.
Présenter des hommes d’une condition moyenne accablés et dans le malheur ! Fi donc ! on ne doit jamais les montrer que bafoués. Les citoyens ridicules, et les rois malheureux, voilà tout le théâtre existant et possible ; et je me le tiens pour dit, c’est fait ; je ne veux plus quereller avec personne.
J’ai eu la faiblesse autrefois, monsieur, de faire des drames qui n’étaient pas du bon genre ; et je m’en repens beaucoup.
Pressé depuis par les événements, j’ai hasardé de malheureux Mémoires, que mes ennemis n’ont pas trouvés du bon style ; et j’en ai le remords cruel.
Aujourd’hui je fais glisser sous vos yeux une comédie fort gaie, que certains maîtres de goût n’estiment pas du bon ton ; et je ne m’en console point.
Peut-être un jour oserai-je affliger votre oreille d’un opéra, dont les jeunes gens d’autrefois diront que la musique n’est pas du bon français ; et j’en suis tout honteux d’avance.
Ainsi, de fautes en pardons, et d’erreurs en excuses, je passerai ma vie à mériter votre indulgence, par la bonne foi naïve avec laquelle je reconnaîtrai les unes en vous présentant les autres.