Le Mariage de Figaro (page 10)
Suzanne, de sa voix naturelle et lui donnant un soufflet.
La voilà.
Figaro.
Ah ! demonio, quel soufflet !
Suzanne lui en donne un second.
Quel soufflet ! Et celui-ci ?
Figaro.
Et ques-à-quo ? de par le diable, est-ce ici la journée des tapes ?
Suzanne le bat à chaque phrase.
Ah ! ques-à-quo, Suzanne ? et voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons, tes expédients, tes injures et tes projets. C’est-il ça de l’amour ? Dis donc comme ce matin ?
Figaro rit en se relevant.
Santa Barbara ! oui, c’est de l’amour. Ô bonheur ! ô délices ! ô cent fois heureux Figaro ! Frappe, ma bien-aimée, sans te lasser. Mais quand tu m’auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté, Suzon, l’homme le plus fortuné qui fut jamais battu par une femme.
Suzanne.
Le plus fortuné ! Bon fripon, vous n’en séduisiez pas moins la Comtesse, avec un si trompeur babil, que, m’oubliant moi-même, en vérité, c’était pour elle que je cédais.
Figaro.
Ai-je pu me méprendre au son de ta jolie voix ?
Suzanne, en riant.
Tu m’as reconnue ? Ah ! comme je m’en vengerai !
Figaro.
Bien rosser et garder rancune est aussi par trop féminin ! Mais dis-moi donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui ; et comment cet habit qui m’abusait te montre enfin innocente…
Suzanne.
Eh ! c’est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté pour un autre ! Est-ce notre faute, à nous, si voulant museler un renard, nous en attrapons deux ?
Figaro.
Qui donc prend l’autre ?
Suzanne.
Sa femme.
Figaro.
Sa femme ?
Suzanne.
Sa femme.
Figaro, follement.
Ah ! Figaro ! pends-toi : tu n’as pas deviné celui-là. — Sa femme ? Ô douze ou quinze mille fois spirituelles femelles ! — Ainsi les baisers de cette salle ?
Suzanne.
Ont été donnés à madame.
Figaro.
Et celui du page ?
Suzanne, riant.
À monsieur.
Figaro.
Et tantôt, derrière le fauteuil ?
Suzanne.
À personne.
Figaro.
En êtes-vous sûre ?
Suzanne, riant.
Il pleut des soufflets, Figaro.
Figaro lui baise les mains.
Ce sont des bijoux que les tiens. Mais celui du comte était de bonne guerre.
Suzanne.
Allons, superbe, humilie-toi !
Figaro fait tout ce qu’il annonce.
Cela est juste : à genoux, bien courbé, prosterné, ventre à terre.
Suzanne, en riant.
Ah ! ce pauvre comte ! quelle peine il s’est donnée !…
Figaro se relève sur ses genoux.
… Pour faire la conquête de sa femme !
Scène IX
LE COMTE entre par le fond du théâtre, et va droit au pavillon à sa droite ; FIGARO, SUZANNE.
Le Comte, à lui-même.
Je la cherche en vain dans le bois, elle est peut-être entrée ici.
Suzanne, à Figaro, parlant bas.
C’est lui.
Le Comte, ouvrant le pavillon.
Suzon, es-tu là dedans ?
Figaro, bas.
Il la cherche, et moi je croyais…
Suzanne, bas.
Il ne l’a pas reconnue.
Figaro.
Achevons-le, veux-tu ?
(Il lui baise la main.)
Le Comte se retourne.
Un homme aux pieds de la comtesse !… Ah ! je suis sans armes.
(Il s’avance.)
Figaro se relève tout à fait en déguisant sa voix.
Pardon, madame, si je n’ai pas réfléchi que ce rendez-vous ordinaire était destiné pour la noce.
Le Comte, à part.
C’est l’homme du cabinet de ce matin.
(Il se frappe le front.)
Figaro continue.
Mais il ne sera pas dit qu’un obstacle aussi sot aura retardé nos plaisirs.
Le Comte, à part.
Massacre ! mort ! enfer !
Figaro, la conduisant au cabinet.
(Bas.) Il jure. (Haut.) Pressons-nous donc, madame, et réparons le tort qu’on nous a fait tantôt, quand j’ai sauté par la fenêtre.
Le Comte, à part.
Ah ! tout se découvre enfin.
Suzanne, près du pavillon à sa gauche.
Avant d’entrer, voyez si personne n’a suivi.
(Il la baise au front.)
Le Comte s’écrie.
Vengeance !
(Suzanne s’enfuit dans le pavillon où sont entrés Fanchette, Marceline et Chérubin.)
Scène X
LE COMTE, FIGARO.
(Le Comte saisit le bras de Figaro.)
Figaro, jouant la frayeur excessive.
C’est mon maître !
Le Comte le reconnaît.
Ah ! scélérat, c’est toi ! Holà quelqu’un ? quelqu’un ?
Scène XI
PÉDRILLE, LE COMTE, FIGARO.
Pédrille, botté.
Monseigneur, je vous trouve enfin.
Le Comte.
Bon, c’est Pédrille. Es-tu tout seul ?
Pédrille.
Arrivant de Séville à étripe-cheval.
Le Comte.
Approche-toi de moi, et crie bien fort !
Pédrille, criant à tue-tête.
Pas plus de page que sur ma main. Voilà le paquet.
Le Comte le repousse.
Eh ! l’animal !
Pédrille.
Monseigneur me dit de crier.
Le Comte, tenant toujours Figaro.
Pour appeler. — Holà quelqu’un ! Si l’on m’entend, accourez tous !
Pédrille.
Figaro et moi, nous voilà deux : que peut-il donc vous arriver ?
Scène XII
Les acteurs précédents, BRID’OISON, BARTHOLO, BASILE, ANTONIO, GRIPPE-SOLEIL ; toute la noce accourt avec des flambeaux.
Bartholo, à Figaro.
Tu vois qu’à ton premier signal…
Le Comte, montrant le pavillon à sa gauche.
Pédrille, empare-toi de cette porte.
(Pédrille y va.)
Basile, bas à Figaro.
Tu l’as surpris avec Suzanne ?
Le Comte, montrant Figaro.
Et vous tous, mes vassaux, entourez-moi cet homme, et m’en répondez sur la vie.
Basile.
Ha ! Ha !
Le Comte, furieux.
Taisez-vous donc ! (À Figaro, d’un ton glacé.) Mon cavalier, répondez-vous à mes questions ?
Figaro, froidement.
Eh ! qui pourrait m’en exempter, monseigneur ? Vous commandez à tout ici, hors à vous-même.
Le Comte, se contenant.
Hors à moi-même !
Antonio.
C’est ça parler !
Le Comte reprend sa colère.
Non, si quelque chose pouvait augmenter ma fureur, ce serait l’air calme qu’il affecte.
Figaro.
Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu’ils ignorent ? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche.
Le Comte, hors de lui.
Ô rage ! (Se contenant.) Homme de bien qui feignez d’ignorer, nous ferez-vous au moins la faveur de nous dire quelle est la dame actuellement par vous amenée dans ce pavillon ?
Figaro, montrant l’autre avec malice.
Dans celui-là ?
Le Comte, vite.
Dans celui-ci.
Figaro, froidement.
C’est différent. Une jeune personne qui m’honore de ses bontés particulières.
Basile, étonné.
Ha ! Ha !
Le Comte, vite.
Vous l’entendez, messieurs.
Bartholo, étonné.
Nous l’entendons.
Le Comte, à Figaro.
Et cette jeune personne a-t-elle un autre engagement que vous sachiez ?
Figaro, froidement.
Je sais qu’un grand seigneur s’en est occupé quelque temps : mais, soit qu’il l’ait négligée, ou que je lui plaise mieux qu’un plus aimable, elle me donne aujourd’hui la préférence.
Le Comte, vivement.
La préf… (Se contenant.) Au moins il est naïf : car ce qu’il avoue, messieurs, je l’ai ouï, je vous jure, de la bouche même de sa complice.
Brid’oison, stupéfait.
Sa-a complice !
Le Comte, avec fureur.
Or, quand le déshonneur est public, il faut que la vengeance le soit aussi.
(Il entre dans le pavillon.)
Scène XIII
Tous les acteurs précédents, hors LE COMTE.
Antonio.
C’est juste.
Brid’oison, à Figaro.
Qui-i donc a pris la femme de l’autre ?
Figaro, en riant.
Aucun n’a eu cette joie-là.
Scène XIV
Les acteurs précédents, LE COMTE, CHÉRUBIN.
Le Comte, parlant dans le pavillon, et attirant quelqu’un qu’on ne voit pas encore.
Tous vos efforts sont inutiles ; vous êtes perdue, madame, et votre heure est bien arrivée ! (Il sort sans regarder.) Quel bonheur qu’aucun gage d’une union aussi détestée…
Figaro s’écrie.
Chérubin !
Le Comte.
Mon page ?
Basile.
Ha ! ha !
Le Comte, hors de lui. (À part.)
Et toujours le page endiablé ! (À Chérubin.) Que faisiez-vous dans ce salon ?
Chérubin, timidement.
Je me cachais, comme vous me l’avez ordonné.
Pédrille.
Bien la peine de crever un cheval !
Le Comte.
Entres-y, Antonio ; conduis devant son juge l’infâme qui m’a déshonoré.
Brid’oison.
C’est madame que vous y-y cherchez ?
Antonio.
L’y a, parguenne, une bonne Providence ! vous en avez tant fait dans le pays…
Le Comte, furieux.
Entre donc !
(Antonio entre.)
Scène XV
Les acteurs précédents, excepté ANTONIO.
Le Comte.
Vous allez voir, messieurs, que le page n’y était pas seul.
Chérubin, timidement.
Mon sort eût été trop cruel, si quelque âme sensible n’en eût adouci l’amertume.
Scène XVI
Les acteurs précédents, ANTONIO, FANCHETTE.
Antonio, attirant par le bras quelqu’un qu’on ne voit pas encore.
Allons, madame, il ne faut pas vous faire prier pour en sortir, puisqu’on sait que vous y êtes entrée.
Figaro s’écrie.
La petite cousine !
Basile.
Ha ! ha !
Le Comte.
Fanchette !
Antonio se retourne et s’écrie :
Ah ! palsambleu, monseigneur, il est gaillard de me choisir pour montrer à la compagnie que c’est ma fille qui cause tout ce train-là !
Le Comte, outré.
Qui la savait là-dedans ?
(Il veut rentrer.)
Bartholo, au-devant.
Permettez, monsieur le comte, ceci n’est pas plus clair. Je suis de sang-froid, moi.
(Il entre.)
Brid’oison.
Voilà une affaire au-aussi trop embrouillée.
Scène XVII
Les acteurs précédents, MARCELINE.
Bartholo, parlant en dedans, et sortant.
Ne craignez rien, madame, il ne vous sera fait aucun mal. J’en réponds. (Il se retourne et s’écrie :) Marceline !…
Basile.
Ha ! Ha !
Figaro, riant.
Hé ! quelle folie ! ma mère en est ?
Antonio.
À qui pis fera.
Le Comte, outré.
Que m’importe à moi ? La comtesse…
Scène XVIII
Les acteurs précédents, SUZANNE.
Suzanne, son éventail sur le visage.
Le Comte.
… Ah ! la voici qui sort. (Il la prend violemment par le bras.) Que croyez-vous, messieurs, que mérite une odieuse…
(Suzanne se jette à genoux la tête baissée.)
Le Comte.
Non, non.
(Figaro se jette à genoux de l’autre côté.)
Le Comte, plus fort.
Non, non.
(Marceline se jette à genoux devant lui.)
Le Comte, plus fort.
Non, non.
(Tous se mettent à genoux, excepté Brid’oison.)
Le Comte, hors de lui.
Y fussiez-vous un cent !
Scène XIX
Tous les acteurs précédents, LA COMTESSE sort de l’autre pavillon.
La Comtesse se jette à genoux.
Au moins je ferai nombre.
Le Comte, regardant la Comtesse et Suzanne.
Ah ! qu’est-ce que je vois ?
Brid’oison, riant.
Eh ! pardi, c’è-est madame.
Le Comte veut relever la comtesse.
Quoi ! c’était vous, comtesse ? (D’un ton suppliant.) Il n’y a qu’un pardon bien généreux…
La Comtesse, en riant.
Vous diriez Non, non, à ma place ; et moi, pour la troisième fois d’aujourd’hui, je l’accorde sans condition.
(Elle se relève.)
Suzanne se relève.
Moi aussi.
Marceline se relève.
Moi aussi.
Figaro se relève.
Moi aussi. Il y a de l’écho ici !
(Tous se relèvent.)
Le Comte.
De l’écho ! — J’ai voulu ruser avec eux ; ils m’ont traité comme un enfant !
La Comtesse, en riant.
Ne le regrettez pas, monsieur le comte.
Figaro, s’essuyant les genoux avec son chapeau.
Une petite journée comme celle-ci forme bien un ambassadeur !
Le Comte, à Suzanne.
Ce billet fermé d’une épingle…
Suzanne.
C’est madame qui l’avait dicté.
Le Comte.
La réponse lui en est bien due.
(Il baise la main de la comtesse.)
La Comtesse.
Chacun aura ce qui lui appartient.
(Elle donne la bourse à Figaro, et le diamant à Suzanne.)
Suzanne, à Figaro.
Encore une dot.
Figaro, frappant la bourse dans sa main.
Et de trois. Celle-ci fut rude à arracher !
Suzanne.
Comme notre mariage.
Grippe-Soleil.
Et la jarretière de la mariée, l’aurons-je ?
La Comtesse arrache le ruban qu’elle a tant gardé dans son sein, et le jette à terre.
La jarretière ? Elle était avec ses habits : la voilà.
(Les garçons de la noce veulent la ramasser.)
Chérubin, plus alerte, court la prendre, et dit :
Que celui qui la veut vienne me la disputer.
Le Comte, en riant, au page.
Pour un monsieur si chatouilleux, qu’avez-vous trouvé de gai à certain soufflet de tantôt ?
Chérubin, recule en tirant à moitié son épée.
À moi, mon colonel ?
Figaro, avec une colère comique.
C’est sur ma joue qu’il l’a reçu : voilà comme les grands font justice !
Le Comte, riant.
C’est sur ta joue ? Ah ! ah ! ah ! qu’en dites-vous donc, ma chère comtesse ?
La Comtesse, absorbée, revient à elle et dit avec sensibilité :
Ah ! oui, cher comte, et pour la vie, sans distraction, je vous le jure.
Le Comte, frappant sur l’épaule du juge.
Et vous, don Brid’oison, votre avis maintenant ?
Brid’oison.
Su-ur tout ce que je vois, monsieur Le comte ?… Ma-a foi, pour moi, je-e ne sais que vous dire : voilà ma façon de penser.
Tous ensemble.
Bien jugé !
Figaro.
J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine est accourue. Une jolie femme et de la fortune…
Bartholo, en riant.
Les cœurs vont te revenir en foule.
Figaro.
Est-il possible ?
Bartholo.
Je les connais.
Figaro, saluant les spectateurs.
Ma femme et mon bien mis à part, tous me feront honneur et plaisir.
(On joue la ritournelle du vaudeville.
VAUDEVILLE
Basile.
Premier couplet.
Triple dot, femme superbe,
Que de biens pour un époux !
D’un seigneur, d’un page imberbe,
Quelque sot serait jaloux.
Du latin d’un vieux proverbe,
L’homme adroit fait son parti.
Figaro.
Je le sais…
(Il chante.)
Gaudeant bene nati !
Basile.
Non…
(Il chante :)
Gaudeant bene nanti !
Suzanne.
Deuxième couplet.
Qu’un mari sa foi trahisse,
Il s’en vante, et chacun rit ;
Que sa femme ait un caprice,
S’il l’accuse, on la punit.
De cette absurde injustice
Faut-il dire le pourquoi ?
Les plus forts ont fait la loi. (Bis.)
Figaro.
Troisième couplet.
Jean Jeannot, jaloux risible,
Veut unir femme et repos ;
Il achète un chien terrible,
Et le lâche en son enclos.
La nuit, quel vacarme horrible !
Le chien court, tout est mordu,
Hors l’amant qui l’a vendu. (Bis.)
La Comtesse.
Quatrième couplet.
Telle est fière et répond d’elle,
Qui n’aime plus son mari ;
Telle autre, presque infidèle,
Jure de n’aimer que lui.
La moins folle, hélas ! est celle
Qui se veille en son lien,
Sans oser jurer de rien. (Bis.)
Le Comte.
Cinquième couplet.
D’une femme de province,
À qui ses devoirs sont chers,
Le succès est assez mince :
Vive la femme aux bons airs !
Semblable à l’écu du prince,
Sous le coin d’un seul époux,
Elle sert au bien de tous. (Bis)
Marceline.
Sixième couplet.
Chacun sait la tendre mère
Dont il a reçu le jour ;
Tout le reste est un mystère,
C’est le secret de l’amour.
Figaro continue l’air.
Ce secret met en lumière
Comment le fils d’un butor
Vaut souvent son pesant d’or. (Bis.)
Septième couplet.
Par le sort de la naissance,
L’un est roi, l’autre est berger ;
Le hasard fit leur distance ;
L’esprit seul peut tout changer.
De vingt rois que l’on encense,
Le trépas brise l’autel ;
Et Voltaire est immortel. (Bis.)
Chérubin.
Huitième couplet.
Sexe aimé, sexe volage,
Qui tourmentez nos beaux jours
Si de vous chacun dit rage,
Chacun vous revient toujours.
Le parterre est votre image :
Tel paraît le dédaigner,
Qui fait tout pour le gagner. (Bis.)
Suzanne.
Neuvième couplet.
Si ce gai, ce fol ouvrage,
Renfermait quelque leçon,
En faveur du badinage
Faites grâce à la raison.
Ainsi la nature sage
Nous conduit, dans nos désirs,
À son but par les plaisirs. (Bis.)
Brid’oison.
Dixième couplet.
Or, messieurs, la co-omédie,
Que l’on juge en cè-et instant,
Sauf erreur, nous pein-eint la vie
Du bon peuple qui l’entend.
Qu’on l’opprime, il peste, il crie,
Il s’agite en cent fa-açons :
Tout fini-it par des chansons. (Bis.)
(Ballet général.)