Le Mariage de Figaro (page 9)

Beaumarchais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Mariage de Figaro · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Fanchette.

Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien ?

Figaro, cherchant.

C’est qu’il est assez gai de savoir comment monseigneur s’y est pris pour t’en donner la commission.

Fanchette, naïvement.

Pas autrement que vous le dites : Tiens, petite Fanchette, rends cette épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c’est le cachet des grands marronniers.

Figaro.

Des grands…

Fanchette.

Marronniers. Il est vrai qu’il a ajouté : Prends garde que personne ne te voie !

Figaro.

Il faut obéir, ma cousine : heureusement personne ne vous a vue. Faites donc joliment votre commission, et n’en dites pas plus à Suzanne que monseigneur n’a ordonné.

Fanchette.

Et pourquoi lui en dirais-je ? Il me prend pour un enfant, mon cousin.

(Elle sort en sautant.)

Scène XV

FIGARO, MARCELINE.

Figaro.

Eh bien, ma mère ?

Marceline.

Eh bien, mon fils ?

Figaro, comme étouffé.

Pour celui-ci !… Il y a réellement des choses…

Marceline.

Il y a des choses ! Hé ! qu’est-ce qu’il y a ?

Figaro, les mains sur sa poitrine.

Ce que je viens d’entendre, ma mère, je l’ai là comme un plomb.

Marceline

Ce cœur plein d’assurance n’était donc qu’un ballon gonflé ? une épingle a tout fait partir !

Figaro, furieux.

Mais cette épingle, ma mère, est celle qu’il a ramassée !…

Marceline, rappelant ce qu’il a dit.

La jalousie ! Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie… imperturbable ; et si Suzanne m’attrape un jour, je le lui pardonne…

Figaro, vivement.

Oh, ma mère, on parle comme on sent : mettez le plus glacé des juges à plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi ! — Je ne m’étonne plus s’il avait tant d’humeur sur ce feu ! — Pour la mignonne aux fines épingles, elle n’en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses marronniers ! Si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en revanche il ne l’est pas assez pour que je n’en puisse épouser une autre, et l’abandonner…

Marceline.

Bien conclu ! Abîmons tout sur un soupçon. Qui t’a prouvé, dis-moi, que c’est toi qu’elle joue, et non le comte ? L’as-tu étudiée de nouveau, pour la condamner sans appel ? Sais-tu si elle se rendra sous les arbres ? à quelle intention elle y va ? ce qu’elle y dira, ce qu’elle y fera ? Je te croyais plus fort en jugement !

Figaro, lui baisant la main avec respect.

Elle a raison, ma mère : elle a raison, raison, toujours raison ! Mais accordons, maman, quelque chose à la nature : on en vaut mieux après. Examinons en effet avant d’accuser et d’agir. Je sais où est le rendez-vous. Adieu, ma mère.

(Il sort.)

Scène XVI

MARCELINE, seule.

Adieu ; et moi aussi, je le sais. Après l’avoir arrêté, veillons sur les voies de Suzanne, ou plutôt avertissons-la ; elle est si jolie créature ! Ah ! quand l’intérêt personnel ne nous arme point les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé, contre ce fier, ce terrible… (en riant) et pourtant un peu nigaud de sexe masculin.

(Elle sort.)

ACTE CINQUIÈME

Le théâtre représente une salle de marronniers, dans un parc ; deux pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à gauche ; le fond est une clairière ornée, un siége de gazon sur le devant. Le théâtre est obscur.

Scène I

FANCHETTE, seule, tenant d’une main deux biscuits et une orange, et de l’autre une lanterne de papier, allumée.

Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit. C’est celui-ci. S’il allait ne pas venir à présent ! mon petit rôle… Ces vilaines gens de l’office qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux biscuits ! — Pour qui, mademoiselle ? — Eh bien, monsieur, c’est pour quelqu’un. — Oh ! nous savons. — Et quand ça serait ? Parce que monseigneur ne veut pas le voir, faut-il qu’il meure de faim ? — Tout ça pourtant m’a coûté un fier baiser sur la joue !… Que sait-on ? il me le rendra peut-être. (Elle voit Figaro qui vient l’examiner ; elle fait un cri.) Ah !…

(Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.)

Scène II

FIGARO, un grand manteau sur les épaules, un large chapeau rabattu ; BASILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID’OISON, GRIPPE-SOLEIL ; troupe de valets et de travailleurs.

Figaro, d’abord seul.

C’est Fanchette ! (Il parcourt des yeux les autres à mesure qu’ils arrivent, et dit d’un ton farouche :) Bonjour, messieurs, bonsoir ; êtes-vous tous ici ?

Basile.

Ceux que tu as pressés d’y venir.

Figaro.

Quelle heure est-il bien à peu près ?

Antonio regarde en l’air.

La lune devrait être levée.

Bartholo.

Eh ! quels noirs apprêts fais-tu donc ? Il a l’air d’un conspirateur !

Figaro, s’agitant.

N’est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château ?

Brid’oison.

Cè-ertainement.

Antonio.

Nous allions là-bas, dans le parc, attendre un signal pour ta fête.

Figaro.

Vous n’irez pas plus loin, messieurs ; c’est ici, sous ces marronniers, que nous devons tous célébrer l’honnête fiancée que j’épouse, et le loyal seigneur qui se l’est destinée.

Basile, se rappelant la journée.

Ah ! vraiment, je sais ce que c’est. Retirons-nous, si vous m’en croyez : il est question d’un rendez-vous ; je vous conterai cela près d’ici.

Brid’oison, à Figaro.

Nou-ous reviendrons.

Figaro.

Quand vous m’entendrez appeler, ne manquez pas d’accourir tous, et dites du mal de Figaro, s’il ne vous fait voir une belle chose.

Bartholo.

Souviens-toi qu’un homme sage ne se fait point d’affaire avec les grands.

Figaro.

Je m’en souviens.

Bartholo.

Qu’ils ont quinze et bisque sur nous par leur état.

Figaro.

Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l’homme qu’on sait timide est dans la dépendance de tous les fripons.

Bartholo.

Fort bien.

Figaro.

Et que j’ai nom de Verte-Allure, du chef honoré de ma mère.

Bartholo.

Il a le diable au corps.

Brid’oison.

I-il l’a.

Basile, à part.

Le comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ? Je ne suis pas fâché de l’algarade.

Figaro, aux valets.

Pour vous autres, coquins, à qui j’ai donné l’ordre, illuminez-moi ces entours ; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j’en saisis un par le bras…

(Il secoue le bras de Grippe-Soleil.)

Grippe-Soleil s’en va en criant et pleurant.

A, a, o, oh ! Damné brutal !

Basile, en s’en allant.

Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié !

(Ils sortent.)

Scène III

FIGARO, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre.

Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !… On vient… c’est elle… ce n’est personne. — La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens ! — Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille : on me supprime, et me voilà derechef sans emploi ! — Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.) On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ? (Il retombe assis.) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile, un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite, et, trop désabusé… Désabusé !… Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments !… J’entends marcher… on vient. Voici l’instant de la crise.

(Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)

Scène IV

FIGARO, LA COMTESSE avec les habits de Suzon, SUZANNE avec ceux de la Comtesse, MARCELINE.

Suzanne, bas à la Comtesse.

Oui, Marceline m’a dit que Figaro y serait.

Marceline.

Il y est aussi ; baisse la voix.

Suzanne.

Ainsi l’un nous écoute, et l’autre va venir me chercher ; commençons.

Marceline.

Pour n’en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon. (Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.)

Scène V

FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.

Suzanne, haut.

Madame tremble ! est-ce qu’elle aurait froid ?

La Comtesse, haut.

La soirée est humide, je vais me retirer.

Suzanne, haut.

Si madame n’avait pas besoin de moi, je prendrais l’air un moment, sous ces arbres.

La Comtesse, haut.

C’est le serein que tu prendras.

Suzanne, haut.

J’y suis toute faite.

Figaro, à part.

Ah ! oui, le serein !

(Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro.)

Scène VI

FIGARO, CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.

(Figaro et Suzanne, retirés de chaque côté sur le devant.)

Chérubin, en habit d’officier, arrive en chantant gaiement la reprise de l’air de la romance.

La, la, la, etc.

J’avais une marraine,

Que toujours adorai.

La Comtesse, à part.

Le petit page !

Chérubin s’arrête.

On se promène ici ; gagnons vite mon asile, où la petite Fanchette… C’est une femme !

La Comtesse écoute.

Ah, grands dieux !

Chérubin se baisse en regardant de loin.

Me trompé-je ? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le crépuscule, il me semble que c’est Suzon.

La Comtesse, à part.

Si le comte arrivait !…

(Le Comte paraît dans le fond.)

Chérubin s’approche et prend la main de la comtesse, qui se défend.

Oui, c’est la charmante fille qu’on nomme Suzanne ! Eh ! pourrais-je m’y méprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l’a saisie, surtout au battement de mon cœur !

(Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse ; elle la retire.)

La Comtesse, bas.

Allez-vous-en.

Chérubin.

Si la compassion t’avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je suis caché depuis tantôt !

La Comtesse.

Figaro va venir.

Le Comte, s’avançant, dit à part.

N’est-ce pas Suzanne que j’aperçois ?

Chérubin, à la Comtesse.

Je ne crains point du tout Figaro, car ce n’est pas lui que tu attends.

La Comtesse.

Qui donc ?

Le Comte, à part.

Elle est avec quelqu’un.

Chérubin.

C’est monseigneur, friponne, qui t’a demandé ce rendez-vous ce matin, quand j’étais derrière le fauteuil.

Le Comte, à part, avec fureur.

C’est encore le page infernal !

Figaro, à part.

On dit qu’il ne faut pas écouter !

Suzanne, à part.

Petit bavard !

La Comtesse, au page.

Obligez-moi de vous retirer.

Chérubin.

Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.

La Comtesse, effrayée.

Vous prétendez…

Chérubin, avec feu.

D’abord vingt baisers pour ton compte, et puis cent pour ta belle maîtresse.

La Comtesse.

Vous oseriez ?

Chérubin.

Oh ! que oui, j’oserai ! Tu prends sa place auprès de monseigneur, moi celle du comte auprès de toi : le plus attrapé, c’est Figaro.

Figaro, à part.

Ce brigandeau !

Suzanne, à part.

Hardi comme un page.

(Chérubin veut embrasser la comtesse ; le comte se met entre deux et reçoit le baiser.)

La Comtesse, se retirant.

Ah ! ciel !

Figaro, à part, entendant le baiser.

J’épousais une jolie mignonne !

(Il écoute.)

Chérubin, tâtant les habits du Comte

(À part.) C’est monseigneur !

(Il s’enfuit dans le pavillon où sont entrées Fanchette et Marceline.)

Scène VII

FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.

Figaro s’approche.

Je vais…

Le Comte, croyant parler au page.

Puisque vous ne redoublez pas le baiser…

(Il croit lui donner un soufflet.)

Figaro, qui est à portée, le reçoit.

Ah !

Le Comte.

… Voilà toujours le premier payé.

Figaro, à part, s’éloigne en se frottant la joue.

Tout n’est pas gain non plus en écoutant.

Suzanne, riant tout haut, de l’autre côté.

Ah, ah, ah, ah !

Le Comte, à la Comtesse, qu’il prend pour Suzanne.

Entend-on quelque chose à ce page ! Il reçoit le plus rude soufflet, et s’enfuit en éclatant de rire.

Figaro, à part.

S’il s’affligeait de celui-ci !…

Le Comte.

Comment ! je ne pourrai faire un pas… (À la Comtesse.) Mais laissons cette bizarrerie ; elle empoisonnerait le plaisir que j’ai de te trouver dans cette salle.

La Comtesse, imitant le parler de Suzanne.

L’espériez-vous ?

Le Comte.

Après ton ingénieux billet ! (Il lui prend la main.) Tu trembles ?

La Comtesse.

J’ai eu peur.

Le Comte.

Ce n’est pas pour te priver du baiser que je l’ai pris.

(Il la baise au front.)

La Comtesse.

Des libertés !

Figaro, à part.

Coquine !

Suzanne, à part.

Charmante !

Le Comte prend la main de sa femme.

Mais quelle peau fine et douce, et qu’il s’en faut que la comtesse ait la main aussi belle !

La Comtesse, à part.

Oh ! la prévention !

Le Comte.

A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grâce et d’espièglerie ?

La Comtesse, de la voix de Suzanne.

Ainsi l’amour…

Le Comte.

L’amour… n’est que le roman du cœur ; c’est le plaisir qui en est l’histoire : il m’amène à tes genoux.

La Comtesse.

Vous ne l’aimez plus ?

Le Comte.

Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union rendent l’hymen si respectable !

La Comtesse.

Que vouliez-vous en elle ?

Le Comte, la caressant.

Ce que je trouve en toi, ma beauté…

La Comtesse.

Mais dites donc.

Le Comte.

Je ne sais : moins d’uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment (quand elles nous aiment !), et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu’on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété où l’on recherchait le bonheur.

La Comtesse, à part.

Ah ! quelle leçon !

Le Comte.

En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c’est qu’elles n’étudient pas assez l’art de soutenir notre goût, de se renouveler à l’amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.

La Comtesse, piquée.

Donc elles doivent tout ?…

Le Comte, riant.

Et l’homme rien. Changerons-nous la marche de la nature ? Notre tâche, à nous, fut de les obtenir, la leur…

La Comtesse.

La leur ?…

Le Comte.

Est de nous retenir : on l’oublie trop.

La Comtesse.

Ce ne sera pas moi.

Le Comte.

Ni moi.

Figaro, à part.

Ni moi.

Suzanne, à part.

Ni moi.

Le Comte prend la main de sa femme.

Il y a de l’écho ici, parlons plus bas. Tu n’as nul besoin d’y songer, toi que l’amour a faite et si vive et si jolie ! Avec un grain de caprice, tu seras la plus agaçante maîtresse ! (Il la baise au front.) Ma Suzanne, un Castillan n’a que sa parole. Voici tout l’or promis pour le rachat du droit que je n’ai plus sur le délicieux moment que tu m’accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix, j’y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l’amour de moi.

La Comtesse fait une révérence.

Suzanne accepte tout.

Figaro, à part.

On n’est pas plus coquine que cela.

Suzanne, à part.

Voilà du bon bien qui nous arrive.

Le Comte, à part.

Elle est intéressée ; tant mieux !

La Comtesse regarde au fond.

Je vois des flambeaux.

Le Comte.

Ce sont les apprêts de ta noce. Entrons-nous un moment dans l’un de ces pavillons, pour les laisser passer ?

La Comtesse.

Sans lumière ?

Le Comte l’entraîne doucement.

À quoi bon ? Nous n’avons rien à lire.

Figaro, à part.

Elle y va, ma foi ! Je m’en doutais.

(Il s’avance.)

Le Comte grossit sa voix en se retournant.

Qui passe ici ?

Figaro, en colère.

Passer ! on vient exprès.

Le Comte, bas à la Comtesse.

C’est Figaro !…

(Il s’enfuit.)

La Comtesse.

Je vous suis.

(Elle entre dans le pavillon à sa droite, pendant que le Comte se perd dans le bois au fond.)

Scène VIII

FIGARO, SUZANNE, dans l’obscurité.

Figaro cherche à voir où vont le comte et la comtesse, qu’il prend pour Suzanne.

Je n’entends plus rien ; ils sont entrés ; m’y voilà. (D’un ton altéré.) Vous autres, époux maladroits, qui tenez des espions à gages et tournez des mois entiers autour d’un soupçon, sans l’asseoir, que ne m’imitez-vous ? Dès le premier jour je suis ma femme, et je l’écoute ; en un tour de main on est au fait : c’est charmant ; plus de doutes, on sait à quoi s’en tenir. (Marchant vivement.) Heureusement que je ne m’en soucie guère, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les tiens donc enfin !

Suzanne, qui s’est avancée doucement dans l’obscurité.

(À part.) Tu vas payer tes beaux soupçons. (Du ton de voix de la comtesse.) Qui va là ?

Figaro, extravagant.

Qui va là ? Celui qui voudrait de bon cœur que la peste eût étouffé en naissant…

Suzanne, du ton de la Comtesse.

Eh ! mais, c’est Figaro !

Figaro regarde, et dit vivement.

Madame la comtesse !

Suzanne.

Parlez bas.

Figaro, vite.

Ah ! madame, que le ciel vous amène à propos ! Où croyez-vous qu’est monseigneur ?

Suzanne.

Que m’importe un ingrat ? Dis-moi…

Figaro, plus vite.

Et Suzanne, mon épousée, où croyez-vous qu’elle soit ?

Suzanne.

Mais parlez bas !

Figaro, très-vite.

Cette Suzon qu’on croyait si vertueuse, qui faisait la réservée ! Ils sont enfermés là-dedans. Je vais appeler.

Suzanne, lui fermant la bouche avec sa main, oublie de déguiser sa voix.

N’appelez pas !

Figaro, à part.

Eh, c’est Suzon ! God-dam !

Suzanne, du ton de la comtesse.

Vous paraissez inquiet.

Figaro, à part.

Traîtresse, qui veut me surprendre !

Suzanne.

Il faut nous venger, Figaro.

Figaro.

En sentez-vous le vif désir ?

Suzanne.

Je ne serais donc pas de mon sexe ! Mais les hommes en ont cent moyens.

Figaro, confidemment.

Madame, il n’y a personne ici de trop. Celui des femmes… les vaut tous.

Suzanne, à part.

Comme je le souffletterais !

Figaro, à part.

Il serait bien gai qu’avant la noce…

Suzanne.

Mais qu’est-ce qu’une telle vengeance qu’un peu d’amour n’assaisonne pas ?

Figaro.

Partout où vous n’en voyez point, croyez que le respect dissimule.

Suzanne, piquée.

Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de bonne grâce.

Figaro, avec une chaleur comique, à genoux.

Ah ! madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les circonstances, et que le dépit supplée en vous aux grâces qui manquent à ma prière.

Suzanne, à part.

La main me brûle !

Figaro, à part.

Le cœur me bat.

Suzanne.

Mais, monsieur, avez-vous songé…

Figaro.

Oui, madame, oui, j’ai songé.

Suzanne.

… Que pour la colère et l’amour…

Figaro.

… Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main, madame !

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