Le Mariage de Figaro (page 2)
(Il s’assied dans le fauteuil.)
Suzanne, vivement.
Je n’écoute rien.
Le Comte lui prend la main.
Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro, je lui donne un excellent poste ; et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…
Suzanne.
Ah ! si j’osais parler !
Le Comte la rapproche de lui.
Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.
Suzanne, effrayée.
Je n’en veux point, monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.
Le Comte.
Mais dis auparavant.
Suzanne, en colère.
Je ne sais plus ce que je disais.
Le Comte.
Sur le devoir des femmes.
Suzanne.
Eh bien ! lorsque monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur…
Le Comte, gaiement.
Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…
Basile parle en dehors.
Il n’est pas chez lui, monseigneur.
Le Comte se lève.
Quelle est cette voix ?
Suzanne.
Que je suis malheureuse !
Le Comte.
Sors, pour qu’on n’entre pas.
Suzanne, troublée.
Que je vous laisse ici ?
Basile crie en dehors.
Monseigneur était chez madame, il en est sorti ; je vais voir.
Le Comte.
Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.
(Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne, et se jette effrayé sur le fauteuil, à genoux, et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.)
Scène IX
Le COMTE et CHÉRUBIN cachés, SUZANNE, BAZILE.
Basile.
N’auriez-vous pas vu monseigneur, mademoiselle ?
Suzanne, brusquement.
Hé ! pourquoi l’aurais-je vu ? Laissez-moi.
Basile s’approche.
Si vous étiez plus raisonnable, il n’y aurait rien d’étonnant à ma question. C’est Figaro qui le cherche.
Suzanne.
Il cherche donc l’homme qui lui veut le plus de mal après vous ?
Le Comte, à part.
Voyons un peu comme il me sert.
Basile.
Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ?
Suzanne.
Non, dans vos affreux principes, agent de corruption !
Basile.
Que vous demande-t-on ici que vous n’alliez prodiguer à un autre ? Grâce à la douce cérémonie, ce qu’on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.
Suzanne.
Indigne !
Basile.
De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j’avais pensé…
Suzanne, outrée.
Des horreurs. Qui vous permet d’entrer ici ?
Basile.
Là, là, mauvaise ! Dieu vous apaise ! il n’en sera que ce que vous voulez. Mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l’obstacle qui nuit à monseigneur ; et, sans le petit page…
Suzanne, timidement.
Don Chérubin ?
Basile la contrefait.
Cherubino di amore, qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer, quand je vous ai quittée. Dites que cela n’est pas vrai ?
Suzanne.
Quelle imposture ! Allez-vous-en, méchant homme !
Basile.
On est un méchant homme parce qu’on y voit clair. N’est-ce pas pour vous aussi cette romance dont il fait mystère ?
Suzanne, en colère.
Ah ! oui, pour moi !
Basile.
À moins qu’il ne l’ait composée pour madame ! En effet, quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux !… Mais, peste, qu’il ne s’y joue pas ; monseigneur est brutal sur l’article.
Suzanne, outrée.
Et vous bien scélérat, d’aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombé dans la disgrâce de son maître.
Basile.
L’ai-je inventé ? Je le dis, parce que tout le monde en parle.
Le Comte se lève.
Comment, tout le monde en parle !
Suzanne.
Ah ! ciel !
Basile.
Ha, ha !
Le Comte.
Courez, Basile, et qu’on le chasse.
Basile.
Ah ! que je suis fâché d’être entré !
Suzanne, troublée.
Mon Dieu ! mon Dieu !
Le Comte, à Basile.
Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.
Suzanne le repousse vivement.
Je ne veux pas m’asseoir. Entrer ainsi librement, c’est indigne !
Le Comte.
Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n’y a plus le moindre danger !
Basile.
Moi je suis désolé de m’être égayé sur le page, puisque vous l’entendiez ; je n’en usais ainsi que pour pénétrer ses sentiments, car au fond…
Le Comte.
Cinquante pistoles, un cheval, et qu’on le renvoie à ses parents.
Basile.
Monseigneur, pour un badinage ?
Le Comte.
Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.
Basile.
Avec Fanchette ?
Le Comte.
Et dans sa chambre.
Suzanne, outrée.
Où monseigneur avait sans doute affaire aussi ?
Le Comte, gaiement.
J’en aime assez la remarque.
Basile.
Elle est d’un bon augure.
Le Comte, gaiement.
Mais non ; j’allais chercher ton oncle Antonio, mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m’ouvrir ; ta cousine a l’air empêtré, je prends un soupçon, je lui parle, et, tout en causant, j’examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de porte-manteau, de je ne sais pas quoi, qui couvrait des hardes ; sans faire semblant de rien, je vais doucement, doucement lever ce rideau (pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil), et je vois… (Il aperçoit le page.) Ah !…
Basile.
Ha, ha !
Le Comte.
Ce tour-ci vaut l’autre.
Basile.
Encore mieux.
Le Comte, à Suzanne.
À merveille, mademoiselle : à peine fiancée, vous faites de ces apprêts ? C’était pour recevoir mon page que vous désiriez d’être seule ? Et vous, monsieur, qui ne changez point de conduite, il vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camériste, à la femme de votre ami ! Mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu’un homme que j’estime et que j’aime, soit victime d’une pareille tromperie. Était-il avec vous, Basile ?
Suzanne, outrée.
Il n’y a tromperie ni victime ; il était là lorsque vous me parliez.
Le Comte, emporté.
Puisses-tu mentir en le disant ! son plus cruel ennemi n’oserait lui souhaiter ce malheur.
Suzanne.
Il me priait d’engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l’a si fort troublé, qu’il s’est masqué de ce fauteuil.
Le Comte, en colère.
Ruse d’enfer ! je m’y suis assis en entrant.
Chérubin.
Hélas, monseigneur, j’étais tremblant derrière.
Le Comte.
Autre fourberie ! je viens de m’y placer moi-même.
Chérubin.
Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.
Le Comte, plus outré.
C’est donc une couleuvre que ce petit… serpent-là ! il nous écoutait !
Chérubin.
Au contraire, monseigneur, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne rien entendre.
Le Comte.
Ô perfidie ! (À Suzanne.) Tu n’épouseras pas Figaro.
Basile.
Contenez-vous, on vient.
Le Comte, tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds.
Il resterait là devant toute la terre !
Scène X
CHÉRUBIN, SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FANCHETTE, BASILE.
(Beaucoup de valets, paysannes, paysans vêtus de blanc.)
Figaro, tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de rubans blancs, parle à la comtesse.
Il n’y a que vous, madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.
La Comtesse.
Vous les voyez, monsieur le comte, ils me supposent un crédit que je n’ai point ; mais comme leur demande n’est pas déraisonnable…
Le Comte, embarrassé.
Il faudrait qu’elle le fût beaucoup…
Figaro, bas à Suzanne.
Soutiens bien mes efforts.
Suzanne, bas à Figaro.
Qui ne mèneront à rien.
Figaro, bas.
Va toujours.
Le Comte, à Figaro.
Que voulez-vous ?
Figaro.
Monseigneur, vos vassaux, touchés de l’abolition d’un certain droit fâcheux que votre amour pour madame…
Le Comte.
Hé bien, ce droit n’existe plus : que veux-tu dire ?
Figaro, malignement.
Qu’il est bien temps que la vertu d’un si bon maître éclate ! Elle m’est d’un tel avantage aujourd’hui, que je désire être le premier à la célébrer à mes noces.
Le Comte, plus embarrassé.
Tu te moques, ami ! l’abolition d’un droit honteux n’est que l’acquit d’une dette envers l’honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la beauté par des soins ; mais en exiger le premier, le plus doux emploi, comme une servile redevance : ah ! c’est la tyrannie d’un Vandale, et non le droit avoué d’un noble Castillan.
Figaro, tenant Suzanne par la main.
Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l’honneur, reçoive de votre main publiquement la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions : adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu’un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir…
Le Comte, embarrassé.
Si je ne savais pas qu’amoureux, poëte et musicien, sont trois titres d’indulgence pour toutes les folies…
Figaro.
Joignez-vous à moi, mes amis !
Tous ensemble
Monseigneur ! monseigneur !
Suzanne, au Comte.
Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien ?
Le Comte, à part.
La perfide !
Figaro.
Regardez-la donc, monseigneur ; jamais plus jolie fiancée ne montrera mieux la grandeur de votre sacrifice.
Suzanne.
Laisse là ma figure, et ne vantons que sa vertu.
Le Comte, à part.
C’est un jeu que tout ceci.
La Comtesse.
Je me joins à eux, monsieur le comte ; et cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu’elle doit son motif à l’amour charmant que vous aviez pour moi.
Le Comte.
Que j’ai toujours, madame ; et c’est à ce titre que je me rends.
Tous ensemble
Vivat !
Le Comte, à part.
Je suis pris. (Haut.) Pour que la cérémonie eût un peu plus d’éclat, je voudrais seulement qu’on la remît à tantôt. (À part.) Faisons vite chercher Marceline.
Figaro, à Chérubin.
Eh bien ! espiègle, vous n’applaudissez pas ?
Suzanne.
Il est au désespoir ; monseigneur le renvoie.
La Comtesse.
Ah ! monsieur, je demande sa grâce.
Le Comte.
Il ne la mérite point.
La Comtesse.
Hélas ! il est si jeune !
Le Comte.
Pas tant que vous le croyez.
Chérubin, tremblant.
Pardonner généreusement n’est pas le droit du seigneur auquel vous avez renoncé en épousant madame.
La Comtesse.
Il n’a renoncé qu’à celui qui vous affligeait tous.
Suzanne.
Si monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait sûrement le premier qu’il voudrait racheter en secret.
Le Comte, embarrassé.
Sans doute.
La Comtesse.
Et pourquoi le racheter ?
Chérubin, au comte.
Je fus léger dans ma conduite, il est vrai, monseigneur ; mais jamais la moindre indiscrétion dans mes paroles…
Le Comte, embarrassé.
Eh bien ! c’est assez…
Figaro.
Qu’entend-il ?
Le Comte, vivement.
C’est assez, c’est assez ; tout le monde exige son pardon, je l’accorde, et j’irai plus loin : je lui donne une compagnie dans ma légion.
Tous ensemble.
Vivat !
Le Comte.
Mais c’est à condition qu’il partira sur-le-champ, pour joindre en Catalogne.
Figaro.
Ah ! monseigneur, demain.
Le Comte insiste.
Je le veux.
Chérubin.
J’obéis.
Le Comte.
Saluez votre marraine, et demandez sa protection.
(Chérubin met un genou en terre devant la comtesse, et ne peut parler.)
La Comtesse, émue.
Puisqu’on ne peut vous garder seulement aujourd’hui, partez, jeune homme. Un nouvel état vous appelle ; allez le remplir dignement. Honorez votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, où votre jeunesse a trouvé tant d’indulgence. Soyez soumis, honnête et brave ; nous prendrons part à vos succès.
(Chérubin se relève, et retourne à sa place.)
Le Comte.
Vous êtes bien émue, madame !
La Comtesse.
Je ne m’en défends pas. Qui sait le sort d’un enfant jeté dans une carrière aussi dangereuse ! Il est allié de mes parents ; et, de plus, il est mon filleul.
Le Comte, à part.
Je vois que Basile avait raison. (Haut.) Jeune homme, embrassez Suzanne… pour la dernière fois.
Figaro.
Pourquoi cela, monseigneur ? Il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc aussi, capitaine ! (Il l’embrasse.) Adieu, mon petit Chérubin. Tu vas mener un train de vie bien différent, mon enfant : dame ! tu ne rôderas plus tout le jour au quartier des femmes ; plus d’échaudés, de goûtés à la crème ; plus de main-chaude ou de colin-maillard. De bons soldats, morbleu ! basanés, mal vêtus ; un grand fusil bien lourd ; tourne à droite, tourne à gauche, en avant, marche à la gloire ; et ne va pas broncher en chemin, à moins qu’un bon coup de feu…
Suzanne.
Fi donc, l’horreur !
La Comtesse.
Quel pronostic ?
Le Comte.
Où donc est Marceline ? Il est bien singulier qu’elle ne soit pas des vôtres !
Fanchette Monseigneur, elle a pris le chemin du bourg, par le petit sentier de la ferme.
Le Comte.
Et elle en reviendra…
Basile.
Quand il plaira à Dieu.
Figaro.
S’il lui plaisait qu’il ne lui plût jamais !…
Fanchette Monsieur le docteur lui donnait le bras.
Le Comte, vivement.
Le docteur est ici ?
Basile.
Elle s’en est d’abord emparée…
Le Comte, à part.
Il ne pouvait venir plus à propos.
Fanchette Elle avait l’air bien échauffée ; elle parlait tout haut en marchant, puis elle s’arrêtait, et faisait comme ça de grands bras… ; et monsieur le docteur lui faisait comme ça de la main, en l’apaisant. Elle paraissait si courroucée ! elle nommait mon cousin Figaro.
Le Comte lui prend le menton.
Cousin… futur.
Fanchette, montrant Chérubin.
Monseigneur, nous avez-vous pardonné d’hier ?
Le Comte interrompt.
Bonjour, bonjour, petite.
Figaro.
C’est son chien d’amour qui la berce ; elle aurait troublé notre fête.
Le Comte, à part.
Elle la troublera, je t’en réponds. (Haut.) Allons, madame, entrons. Basile, vous passerez chez moi.
Suzanne, à Figaro.
Tu me rejoindras, mon fils ?
Figaro, bas à Suzanne.
Est-il bien enfilé ?
Suzanne, bas.
Charmant garçon !
(Ils sortent tous.)
Scène XI
CHÉRUBIN, FIGARO, BASILE.
(Pendant qu’on sort, Figaro les arrête tous deux et les ramène.)
Figaro.
Ah çà, vous autres, la cérémonie adoptée, ma fête de ce soir en est la suite ; il faut bravement nous recorder : ne faisons point comme ces acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le plus éveillée. Nous n’avons point de lendemain qui nous excuse, nous. Sachons bien nos rôles aujourd’hui.
Basile, malignement.
Le mien est plus difficile que tu ne crois.
Figaro, faisant, sans qu’il le voie, le geste de le rosser.
Tu es loin aussi de savoir tout le succès qu’il te vaudra.
Chérubin.
Mon ami, tu oublies que je pars.
Figaro.
Et toi, tu voudrais bien rester !
Chérubin.
Ah ! si je le voudrais !
Figaro.
Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à l’épaule ; arrange ouvertement ta trousse, et qu’on voie ton cheval à la grille ; un temps de galop jusqu’à la ferme ; reviens à pied par les derrières ; monseigneur te croira parti ; tiens-toi seulement hors de sa vue ; je me charge de l’apaiser après la fête.
Chérubin.
Mais Fanchette qui ne sait pas son rôle !
Basile.
Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la quittez pas ?
Figaro.
Tu n’as rien à faire aujourd’hui, donne-lui par grâce une leçon.
Basile.
Prenez garde, jeune homme, prenez garde ! le père n’est pas satisfait ; la fille a été souffletée ; elle n’étudie pas avec vous. Chérubin ! Chérubin ! vous lui causerez des chagrins ! Tant va la cruche à l’eau…
Figaro.
Ah ! voilà notre imbécile avec ses vieux proverbes ! Eh bien, pédant ! que dit la sagesse des nations ? Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin…
Basile.
Elle s’emplit.
Figaro, en s’en allant.
Pas si bête, pourtant, pas si bête !
ACTE DEUXIÈME
Le théâtre représente une chambre à coucher superbe, un grand lit en alcôve, une estrade au-devant. La porte pour entrer s’ouvre et se ferme à la troisième coulisse à droite ; celle d’un cabinet, à la première coulisse à gauche. Une porte, dans le fond, va chez les femmes. Une fenêtre s’ouvre de l’autre côté.
Scène I
SUZANNE ; LA COMTESSE entre par la porte à droite.
La Comtesse se jette dans une bergère.
Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.
Suzanne.
Je n’ai rien caché à madame.
La Comtesse.
Quoi ! Suzon, il voulait te séduire ?
Suzanne.
Oh ! que non ! monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m’acheter.
La Comtesse.
Et le petit page était présent ?
Suzanne.
C’est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.
La Comtesse.
Hé ! pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? Est-ce que je l’aurais refusé, Suzon ?
Suzanne.
C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !
La Comtesse.
Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l’ai toujours protégé.
Suzanne.
Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais ; il s’est jeté dessus…
La Comtesse, souriant.
Mon ruban ?… Quelle enfance !
Suzanne.
J’ai voulu le lui ôter ; madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient… Tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.
La Comtesse, rêvant.
Eh bien, Suzon ?
Suzanne.
Eh bien, madame, est-ce qu’on peut faire finir ce petit démon-là ? Ma marraine par-ci ; je voudrais bien par l’autre : et parce qu’il n’oserait seulement baiser la robe de madame, il voudrait toujours m’embrasser, moi.
La Comtesse, rêvant.
Laissons… laissons ces folies… Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire…
Suzanne.
Que si je ne voulais pas l’entendre, il allait protéger Marceline.
La Comtesse se lève et se promène, en se servant fortement de l’éventail.