Le Mariage de Figaro (page 7)
Figaro.
En quoi superbe ?
Antonio.
En ce que tu n’es plus mon neveu. Grand merci, monseigneur !
L’Huissier, glapissant.
Passez, messieurs.
(Le peuple sort.)
Antonio.
Je m’en vais tout conter à ma nièce
(Il sort.)
Scène XVI
LE COMTE, allant de côté et d’autre ; MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO, BRID’OISON.
Marceline s’assied.
Ah ! je respire.
Figaro.
Et moi, j’étouffe.
Le Comte, à part.
Au moins je suis vengé, cela soulage.
Figaro, à part.
Et ce Basile qui devait s’opposer au mariage de Marceline, voyez comme il revient ! — (Au Comte qui sort.) Monseigneur, vous nous quittez ?
Le Comte.
Tout est jugé.
Figaro, à Brid’oison.
C’est ce gros enflé de conseiller…
Brid’oison.
Moi, gros-os enflé !
Figaro.
Sans doute. Et je ne l’épouserai pas : je suis gentilhomme une fois.
(Le Comte s’arrête.)
Bartholo.
Vous l’épouserez.
Figaro.
Sans l’aveu de mes nobles parents ?
Bartholo.
Nommez-les, montrez-les.
Figaro.
Qu’on me donne un peu de temps ; je suis bien près de les revoir : il y a quinze ans que je les cherche.
Bartholo.
Le fat ! c’est quelque enfant trouvé !
Figaro.
Enfant perdu, docteur ; ou plutôt enfant volé.
Le Comte revient.
Volé, perdu, la preuve ? il crierait qu’on lui fait injure !
Figaro.
Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or trouvés sur moi par les brigands n’indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j’étais un fils précieux : et cet hiéroglyphe à mon bras…
(Il veut se dépouiller le bras droit.)
Marceline, se levant vivement.
Une spatule à ton bras droit ?
Figaro.
D’où savez-vous que je dois l’avoir ?
Marceline.
Dieux ! c’est lui !
Figaro.
Oui, c’est moi.
Bartholo, à Marceline.
Et qui ? lui ?
Marceline, vivement.
C’est Emmanuel.
Bartholo, à Figaro.
Tu fus enlevé par des Bohémiens ?
Figaro, exalté.
Tout près d’un château. Bon docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service ; des monceaux d’or n’arrêteront pas mes illustres parents…
Bartholo, montrant Marceline.
Voilà ta mère.
Figaro.
… Nourrice ?
Bartholo.
Ta propre mère.
Le Comte.
Sa mère !
Figaro.
Expliquez-vous.
Marceline, montrant Bartholo.
Voilà ton père.
Figaro, désolé.
O o oh ! aïe de moi !
Marceline.
Est-ce que la nature ne te l’a pas dit mille fois ?
Figaro.
Jamais.
Le Comte, à part.
Sa mère !
Brid’oison.
C’est clair, i-il ne l’épousera pas.
Bartholo.
Ni moi non plus.
Marceline.
Ni vous ! Et votre fils ? Vous m’aviez juré…
Bartholo.
J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser tout le monde.
Brid’oison.
E-et si l’on y regardait de si près, pè-ersonne n’épouserait personne.
Bartholo.
Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !
Marceline, s’échauffant par degrés.
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées !
Figaro.
Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.
Marceline, vivement.
Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.
Figaro, en colère.
Ils font broder jusqu’aux soldats !
Marceline, exaltée.
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire : leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !
Figaro.
Elle a raison !
Le Comte, à part.
Que trop raison !
Brid’oison.
Elle a, mon-on Dieu, raison.
Marceline.
Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle t’acceptera, j’en réponds. Vis entre une épouse, une mère tendres qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde ; il ne manquera rien à ta mère.
Figaro.
Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot, en effet ! Il y a des mille et mille ans que le monde roule, et, dans cet océan de durée où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! Tant pis pour qui s’en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c’est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons.
Le Comte, à part.
Sot événement qui me dérange !
Brid’oison, à Figaro.
Et la noblesse, et le château ? Vous impo-osez à la justice ?
Figaro.
Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice ! après que j’ai manqué, pour ces maudits cent écus, d’assommer vingt fois monsieur, qui se trouve aujourd’hui mon père ! Mais puisque le ciel a sauvé ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses… Et vous, ma mère, embrassez-moi… le plus maternellement que vous pourrez.
(Marceline lui saute au cou.)
Scène XVII
BARTHOLO, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON, SUZANNE, ANTONIO, LE COMTE.
Suzanne, accourant, une bourse à la main.
Monseigneur, arrêtez ! qu’on ne les marie pas : je viens payer madame avec la dot que ma maîtresse me donne.
Le Comte, à part.
Au diable la maîtresse ! Il semble que tout conspire…
(Il sort.)
Scène XVIII
BARTHOLO, ANTONIO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
Antonio, voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne.
Ah ! oui, payer ! Tiens, tiens.
Suzanne se retourne.
J’en vois assez : sortons, mon oncle.
Figaro, l’arrêtant.
Non, s’il vous plaît. Que vois-tu donc ?
Suzanne.
Ma bêtise et ta lâcheté.
Figaro.
Pas plus de l’une que de l’autre.
Suzanne, en colère.
Et que tu l’épouses à gré, puisque tu la caresses.
Figaro, gaiement.
Je la caresse ; mais je ne l’épouse pas.
(Suzanne veut sortir, Figaro la retient.)
Suzanne lui donne un soufflet.
Vous êtes bien insolent d’oser me retenir !
Figaro, à la compagnie.
C’est-il ça de l’amour ! Avant de nous quitter, je t’en supplie, envisage bien cette chère femme-là.
Suzanne.
Je la regarde.
Figaro.
Et tu la trouves …
Suzanne.
Affreuse.
Figaro.
Et vive la jalousie ! elle ne vous marchande pas.
Marceline, les bras ouverts.
Embrasse ta mère, ma jolie Suzannette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.
Suzanne court à elle.
Vous sa mère !
(Elles restent dans les bras l’une de l’autre.)
Antonio.
C’est donc de tout à l’heure ?
Figaro.
… Que je le sais.
Marceline, exaltée.
Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif ; c’était le sang qui me parlait.
Figaro.
Et moi le bon sens, ma mère, qui me servait d’instinct quand je vous refusais : car j’étais loin de vous haïr, témoin l’argent…
Marceline lui remet un papier.
Il est à toi : reprends ton billet, c’est ta dot.
Suzanne lui jette la bourse.
Prends encore celle-ci.
Figaro.
Grand merci.
Marceline, exaltée.
Fille assez malheureuse, j’allais devenir la plus misérable des femmes, et je suis la plus fortunée des mères ! Embrassez-moi, mes deux enfants ; j’unis en vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis l’être, ah ! mes enfants, combien je vais aimer !
Figaro, attendri, avec vivacité.
Arrête donc, chère mère ! arrête donc ! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse ? Elles sont de joie, au moins ! Mais quelle stupidité ! j’ai manqué d’en être honteux : je les sentais couler entre mes doigts : regarde ; (Il montre ses doigts écartés) ; et je les retenais bêtement ! Va te promener, la honte ! je veux rire et pleurer en même temps ; on ne sent pas deux fois ce que j’éprouve.
(Il embrasse sa mère d’un côté, Suzanne de l’autre.)
Marceline.
Ô mon ami !
Suzanne.
Mon cher ami !
Brid’oison, s’essuyant les yeux d’un mouchoir.
Eh bien ! moi, je suis donc bê-ête aussi !
Figaro, exalté.
Chagrin, c’est maintenant que je puis te défier ! Atteins-moi, si tu l’oses, entre ces deux femmes chéries.
Antonio, à Figaro.
Pas tant de cajoleries, s’il vous plaît. En fait de mariage dans les familles, celui des parents va devant, savez ! Les vôtres se baillent-ils la main ?
Bartholo.
Ma main ! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à la mère d’un tel drôle !
Antonio, à Bartholo.
Vous n’êtes donc qu’un père marâtre ? (À Figaro.) En ce cas, not’galant, plus de parole.
Suzanne.
Ah ! mon oncle…
Antonio.
Irai-je donner l’enfant de not’sœur à sti qui n’est l’enfant de personne ?
Brid’oison.
Est-ce que cela-a se peut, imbécile ? on-on est toujours l’enfant de quelqu’un.
Antonio.
Tarare !… Il ne l’aura jamais.
(Il sort.)
Scène XIX
BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
Bartholo, à Figaro.
Et cherche à présent qui t’adopte.
(Il veut sortir.)
Marceline, courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène.
Arrêtez, docteur, ne sortez pas.
Figaro, à part.
Non, tous les sots d’Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage !
Suzanne, à Bartholo.
Bon petit papa, c’est votre fils.
Marceline, à Bartholo.
De l’esprit, des talents, de la figure.
Figaro, à Bartholo.
Et qui ne vous a pas coûté une obole.
Bartholo.
Et les cent écus qu’il m’a pris ?
Marceline, le caressant.
Nous aurons tant soin de vous, papa !
Suzanne, le caressant.
Nous vous aimerons tant, petit papa !
Bartholo, attendri.
Papa ! bon papa ! petit papa ! voilà que je suis plus bête encore que monsieur, moi. (Montrant Brid’oison.) Je me laisse aller comme un enfant. (Marceline et Suzanne l’embrassent.) Oh ! non, je n’ai pas dit oui. (Il se retourne.) Qu’est donc devenu monseigneur ?
Figaro.
Courons le joindre ; arrachons-lui son dernier mot. S’il machinait quelque autre intrigue, il faudrait tout recommencer.
Tous ensemble.
Courons, courons.
(Ils entraînent Bartholo dehors.)
Scène XX
BRID’OISON, seul.
Plus bê-ête encore que monsieur ! On peut se dire à soi-même ces-es sortes de choses-là, mais… I-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet endroit-ci.
(Il sort.)
ACTE QUATRIÈME
Le théâtre représente une galerie ornée de candélabres, de lustres allumés, de fleurs, de guirlandes, en un mot, préparée pour donner une fête. Sur le devant, à droite, est une table avec une écritoire ; un fauteuil derrière.
Scène I
FIGARO, SUZANNE.
Figaro, la tenant à bras le corps.
Eh bien ! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mère ! Malgré sa répugnance, il l’épouse, et ton bourru d’oncle est bridé ; il n’y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.
Suzanne.
As-tu rien vu de plus étrange ?
Figaro.
Ou plutôt d’aussi gai. Nous ne voulions qu’une dot arrachée à l’Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une furie ! tout cela s’est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier, j’étais comme seul au monde, et voilà que j’ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés, mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.
Suzanne.
Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n’est pourtant arrivée !
Figaro.
Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde ; on travaille, on projette, on arrange d’un côté ; la fortune accomplit de l’autre : et, depuis l’affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l’aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu’on nomme Amour…
(Il la reprend tendrement à bras le corps.)
Suzanne.
Ah ! c’est le seul qui m’intéresse !
Figaro.
Permets donc que, prenant l’emploi de la Folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte ; et nous voilà logés pour la vie.
Suzanne, riant.
L’Amour et toi ?
Figaro.
Moi et l’Amour.
Suzanne.
Et vous ne chercherez pas d’autre gîte ?
Figaro.
Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de galants…
Suzanne.
Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.
Figaro.
Ma vérité la plus vraie !
Suzanne.
Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?
Figaro.
Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands : cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.
Suzanne.
J’aime ta joie, parce qu’elle est folle ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.
Figaro.
Ou plutôt n’en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.
Suzanne.
Tu ne veux donc plus qu’il ait lieu ?
Figaro.
Si vous m’aimez, Suzon, votre parole d’honneur sur ce point : qu’il s’y morfonde, et c’est sa punition.
Suzanne.
Il m’en a plus coûté de l’accorder que je n’ai de peine à le rompre : il n’en sera plus question.
Figaro.
Ta bonne vérité ?
Suzanne.
Je ne suis pas comme vous autres savants, moi ; je n’en ai qu’une.
Figaro.
Et tu m’aimeras un peu ?
Suzanne.
Beaucoup.
Figaro.
Ce n’est guère.
Suzanne.
Et comment ?
Figaro.
En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.
Suzanne.
Je n’entends pas toutes ces finesses, mais je n’aimerai que mon mari.
Figaro.
Tiens parole, et tu feras une belle exception à l’usage.
(Il veut l’embrasser.)
Scène II
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE.
La Comtesse.
Ah ! j’avais raison de le dire : en quelque endroit qu’ils soient, croyez qu’ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c’est voler l’avenir, le mariage et vous-même, que d’usurper un tête-à-tête. On vous attend, on s’impatiente.
Figaro.
Il est vrai, madame, je m’oublie. Je vais leur montrer mon excuse.
(Il veut emmener Suzanne.)
La Comtesse la retient.
Elle vous suit.
Scène III
SUZANNE, LA COMTESSE.
La Comtesse.
As-tu ce qu’il nous faut pour troquer de vêtement ?
Suzanne.
Il ne faut rien, madame ; le rendez-vous ne tiendra pas.
La Comtesse.
Ah ! vous changez d’avis ?
Suzanne.
C’est Figaro.
La Comtesse.
Vous me trompez.
Suzanne.
Bonté divine !
La Comtesse.
Figaro n’est pas homme à laisser échapper une dot.
Suzanne.
Madame ! eh ! que croyez-vous donc ?
La Comtesse.
Qu’enfin, d’accord avec le comte, il vous fâche à présent de m’avoir confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi.
(Elle veut sortir.)
Suzanne se jette à genoux.
Au nom du ciel, espoir de tous ! Vous ne savez pas, madame, le mal que vous faites à Suzanne ! Après vos bontés continuelles et la dot que vous me donnez !…
La Comtesse la relève.
Hé ! mais… je ne sais ce que je dis ! En me cédant ta place au jardin, tu n’y vas pas, mon cœur ; tu tiens parole à ton mari, tu m’aides à ramener le mien.
Suzanne.
Comme vous m’avez affligée !
La Comtesse.
C’est que je ne suis qu’une étourdie. (Elle la baise au front.) Où est ton rendez-vous ?
Suzanne lui baise la main.
Le mot de jardin m’a seul frappée.
La Comtesse, montrant la table.
Prends cette plume, et fixons un endroit.
Suzanne.
Lui écrire !
La Comtesse.
Il le faut.
Suzanne.
Madame ! au moins c’est vous…
La Comtesse.
Je mets tout sur mon compte. (Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.)
« Chanson nouvelle, sur l’air… Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… »
Suzanne écrit.
Sous les grands marronniers… Après ?
La Comtesse.
Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?
Suzanne relit.
C’est juste. (Elle plie le billet.) Avec quoi cacheter ?
La Comtesse.
Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.
Suzanne écrit en riant.
Ah ! le cachet !… Celui-ci, madame, est plus gai que celui du brevet.
La Comtesse, avec un souvenir douloureux.
Ah !
Suzanne cherche sur elle.
Je n’ai pas d’épingle à présent !
La Comtesse détache sa lévite.