Le Mariage de Figaro (page 6)
Figaro.
Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !
Le Comte.
Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !
Figaro.
La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.
Le Comte, à part.
Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.
Figaro, à part.
Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.
Le Comte.
Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?
Figaro.
Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?
Le Comte, raillant.
Au tribunal, le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.
Figaro.
Indulgente aux grands, dure aux petits…
Le Comte.
Crois-tu donc que je plaisante ?
Figaro.
Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo, dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.
Le Comte, à part.
Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.
Figaro, à part.
Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?
Scène VI
Le COMTE, un laquais, FIGARO.
Le laquais, annonçant.
Don Gusman Brid’oison.
Le Comte.
Brid’oison ?
Figaro.
Eh ! sans doute. C’est le juge ordinaire, le lieutenant du siége, votre prud’homme.
Le Comte.
Qu’il attende.
(Le laquais sort.)
Scène VII
LE COMTE, FIGARO.
Figaro reste un moment à regarder le comte, qui rêve.
… Est-ce là ce que monseigneur voulait ?
Le Comte, revenant à lui.
Moi ?… je disais d’arranger ce salon pour l’audience publique.
Figaro.
Hé ! qu’est-ce qu’il manque ? le grand fauteuil pour vous, de bonnes chaises aux prud’hommes, le tabouret du greffier, deux banquettes aux avocats, le plancher pour le beau monde, et la canaille derrière. Je vais renvoyer les frotteurs.
(Il sort.)
Scène VIII
LE COMTE, seul.
Le maraud m’embarrassait. En disputant, il prend son avantage, il vous serre, vous enveloppe… Ah ! friponne et fripon, vous vous entendez pour me jouer : Soyez amis, soyez amants, soyez ce qu’il vous plaira, j’y consens ; mais, parbleu, pour époux…
Scène IX
SUZANNE, LE COMTE.
Suzanne, essoufflée.
Monseigneur… pardon, monseigneur.
Le Comte, avec humeur.
Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle ?
Suzanne.
Vous êtes en colère ?
Le Comte.
Vous voulez quelque chose apparemment ?
Suzanne, timidement.
C’est que ma maîtresse a ses vapeurs. J’accourais vous prier de nous prêter votre flacon d’éther. Je l’aurais rapporté dans l’instant.
Le Comte le lui donne.
Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.
Suzanne.
Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc ? C’est un mal de condition, qu’on ne prend que dans les boudoirs.
Le Comte.
Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur…
Suzanne.
En payant Marceline avec la dot que vous m’avez promise…
Le Comte.
Que je vous ai promise, moi ?
Suzanne, baissant les yeux.
Monseigneur, j’avais cru l’entendre.
Le Comte.
Oui, si vous consentiez à m’entendre vous-même.
Suzanne, les yeux baissés.
Et n’est-ce pas mon devoir d’écouter Son Excellence ?
Le Comte.
Pourquoi donc, cruelle fille, ne me l’avoir pas dit plus tôt ?
Suzanne.
Est-il jamais trop tard pour dire la vérité ?
Le Comte.
Tu te rendrais sur la brune au jardin ?
Suzanne.
Est-ce que je ne m’y promène pas tous les soirs ?
Le Comte.
Tu m’as traité ce matin si sévèrement !
Suzanne.
Ce matin ? — Et le page derrière le fauteuil ?
Le Comte.
Elle a raison, je l’oubliais… Mais pourquoi ce refus obstiné, quand Basile, de ma part …
Suzanne.
Quelle nécessité qu’un Basile…
Le Comte.
Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je crains bien que vous n’ayez tout dit.
Suzanne.
Dame ! oui, je lui dis tout… hors ce qu’il faut lui taire.
Le Comte, en riant.
Ah ! charmante ! Et tu me le promets ? Si tu manquais à ta parole, entendons-nous, mon cœur : point de rendez-vous, point de dot, point de mariage.
Suzanne, faisant la révérence.
Mais aussi point de mariage, point de droit du seigneur, monseigneur.
Le Comte.
Où prend-elle ce qu’elle dit ? D’honneur, j’en raffolerai ! Mais ta maîtresse attend le flacon…
Suzanne, riant et rendant le flacon.
Aurais-je pu vous parler sans un prétexte ?
Le Comte veut l’embrasser.
Délicieuse créature !
Suzanne s’échappe.
Voilà du monde.
Le Comte, à part.
Elle est à moi.
(Il s’enfuit.)
Suzanne.
Allons vite rendre compte à madame.
Scène X
SUZANNE, FIGARO.
Figaro.
Suzanne, Suzanne ! où cours-tu donc si vite en quittant monseigneur ?
Suzanne.
Plaide à présent, si tu le veux ; tu viens de gagner ton procès.
(Elle s’enfuit.)
Figaro la suit.
Ah ! mais, dis donc…
Scène XI
LE COMTE rentre seul.
Tu viens de gagner ton procès ! — Je donnais là dans un bon piége ! Ô mes chers insolents ! je vous punirai de façon… Un bon arrêt, bien juste… Mais s’il allait payer la duègne… Avec quoi ?… S’il payait… Eeeeh ! n’ai-je pas le fier Antonio, dont le noble orgueil dédaigne en Figaro un inconnu pour sa nièce ? En caressant cette manie… Pourquoi non ? dans le vaste champ de l’intrigue il faut savoir tout cultiver, jusqu’à la vanité d’un sot. (Il appelle.) Anto…
(Il voit entrer Marceline, etc. Il sort.)
Scène XII
BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON.
Marceline, à Brid’oison.
Monsieur, écoutez mon affaire.
Brid’oison, en robe, et bégayant un peu.
Eh bien ! pa-arlons-en verbalement.
Bartholo.
C’est une promesse de mariage.
Marceline.
Accompagnée d’un prêt d’argent.
Brid’oison.
J’en…entends, et cætera, le reste.
Marceline.
Non, monsieur, point d’et cætera.
Brid’oison.
J’en-entends : vous avez la somme ?
Marceline.
Non, monsieur ; c’est moi qui l’ai prêtée.
Brid’oison.
J’en-entends bien, vou-ous redemandez l’argent ?
Marceline.
Non, monsieur ; je demande qu’il m’épouse.
Brid’oison.
Eh ! mais j’en-entends fort bien ; et lui veu-eut-il vous épouser ?
Marceline.
Non, monsieur ; voilà tout le procès !
Brid’oison.
Croyez-vous que je ne l’en-entende pas, le procès ?
Marceline.
Non, monsieur. (À Bartholo.) Où sommes-nous ? (À Brid’oison.) Quoi ! c’est vous qui nous jugerez ?
Brid’oison.
Est-ce que j’ai a-acheté ma charge pour autre chose ?
Marceline, en soupirant.
C’est un grand abus que de les vendre !
Brid’oison.
Oui ; l’on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui plai-aidez-vous ?
Scène XIII
BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON ; FIGARO rentre en se frottant les mains.
Marceline, montrant Figaro.
Monsieur, contre ce malhonnête homme.
Figaro, très-gaiement, à Marceline.
Je vous gêne peut-être. — Monseigneur revient dans l’instant, monsieur le conseiller.
Brid’oison.
J’ai vu ce ga-arçon-là quelque part.
Figaro.
Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le conseiller.
Brid’oison.
Dan-ans quel temps ?
Figaro.
Un peu moins d’un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet, qui est un bien joli enfant, je m’en vante.
Brid’oison.
Oui, c’est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes ?
Figaro.
Monsieur est bien bon. Ce n’est là qu’une misère.
Brid’oison.
Une promesse de mariage ! A-ah ! le pauvre benêt !
Figaro.
Monsieur…
Brid’oison.
A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon ?
Figaro.
N’est-ce pas Double-Main, le greffier ?
Brid’oison.
Oui ; c’è-est qu’il mange à deux râteliers.
Figaro.
Manger ! je suis garant qu’il dévore. Oh ! que oui ! je l’ai vu pour l’extrait et pour le supplément d’extrait ; comme cela se pratique, au reste.
Brid’oison.
On-on doit remplir les formes.
Figaro.
Assurément, monsieur : si le fond des procès appartient aux plaideurs, on sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.
Brid’oison.
Ce garçon-là n’è-est pas si niais que je l’avais cru d’abord. Eh bien ! l’ami, puisque tu en sais tant, nou-ous aurons soin de ton affaire.
Figaro.
Monsieur, je m’en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre justice.
Brid’oison.
Hein ?… Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne payes pas ?
Figaro.
Alors monsieur voit bien que c’est comme si je ne devais pas.
Brid’oison.
San-ans doute. — Hé ! mais qu’est-ce donc qu’il dit ?
Scène XIV
BARTHOLO, MARCELINE, LE COMTE, BRID’OISON, FIGARO, UN HUISSIER.
L’huissier, précédant le comte, crie :
Monseigneur, messieurs.
Le Comte.
En robe ici, seigneur Brid’oison ! Ce n’est qu’une affaire domestique : l’habit de ville était trop bon.
Brid’oison.
C’è-est vous qui l’êtes, monsieur le comte. Mais je ne vais jamais san-ans elle, parce que la forme, voyez-vous, la forme ! Tel rit d’un juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d’un procureur en robe. La forme, la-a forme !
Le Comte, à l’huissier.
Faites entrer l’audience.
L’huissier va ouvrir en glapissant.
L’audience !
Scène XV
Les acteurs précédents, ANTONIO, les valets du château, les paysans et paysannes en habits de fête ; LE COMTE s’assied sur le grand fauteuil ; BRID’OISON, sur une chaise à côté ; le greffier, sur le tabouret derrière sa table ; les juges, les avocats, sur les banquettes ; MARCELINE, à côté de BARTHOLO ; FIGARO, sur l’autre banquette ; les paysans et les valets debout derrière.
Brid’oison, à Double-Main.
Double-Main, a-appelez les causes.
Double-Main lit un papier.
« Noble, très-noble, infiniment noble, Don Pedro George, hidalgo, baron de los Altos, y Montes Fieros, y otros montes ; contre Alonzo Calderon, jeune auteur dramatique. » Il est question d’une comédie mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l’autre. »
Le Comte.
Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S’ils font ensemble un autre ouvrage, pour qu’il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le noble y mettra son nom, le poëte son talent.
Double-Main lit un autre papier.
« André Petrutchio, laboureur ; contre le receveur de la province. » Il s’agit d’un forcement arbitraire.
Le Comte.
L’affaire n’est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux en les protégeant près du Roi. Passez.
Double-Main en prend un troisième.
(Bartholo et Figaro se lèvent.)
« Barbe-Agar-Raab-Madeleine-Nicole-Marceline de Verte-Allure, fille majeure (Marceline se lève et salue) ; contre Figaro… » Nom de baptême en blanc.
Figaro.
Anonyme.
Brid’oison.
A-anonyme ! Què-el patron est-ce là ?
Figaro.
C’est le mien.
Double-Main écrit.
Contre anonyme Figaro. Qualités ?
Figaro.
Gentilhomme.
Le Comte.
Vous êtes gentilhomme ?
(Le greffier écrit.)
Figaro.
Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince.
Le Comte, au greffier.
Allez.
L’Huissier, glapissant.
Silence, messieurs !
Double-Main lit.
« … Pour cause d’opposition faite au mariage dudit Figaro, par ladite de Verte-Allure. Le docteur Bartholo plaidant pour la demanderesse, et ledit Figaro pour lui-même, si la cour le permet, contre le vœu de l’usage et la jurisprudence du siége. »
Figaro.
L’usage, maître Double-Main, est souvent un abus. Le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d’ennuyer l’auditoire et d’endormir messieurs ; plus boursouflés après, que s’ils eussent composé l’Oratio pro Murena. Moi, je dirai le fait en peu de mots. Messieurs…
Double-Main.
En voilà beaucoup d’inutiles, car vous n’êtes pas demandeur, et n’avez que la défense. Avancez, docteur, et lisez la promesse.
Figaro.
Oui, promesse !
Bartholo, mettant ses lunettes.
Elle est précise.
Brid’oison.
I-il faut la voir.
Double-Main.
Silence donc, messieurs !
L’Huissier, glapissant.
Silence !
Bartholo lit.
« Je soussigné reconnais avoir reçu de damoiselle, etc… Marceline de Verte-Allure, dans le château d’Aguas-Frescas, la somme de deux mille piastres fortes cordonnées ; laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château : et je l’épouserai, par forme de reconnaissance, etc. » Signé : Figaro, tout court. Mes conclusions sont au payement du billet et à l’exécution de la promesse, avec dépens. (Il plaide.) Messieurs… jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour ; et, depuis Alexandre le Grand, qui promit mariage à la belle Thalestris…
Le Comte, interrompant.
Avant d’aller plus loin, avocat, convient-on de la validité du titre ?
Brid’oison, à Figaro.
Qu’oppo… qu’oppo-osez-vous à cette lecture ?
Figaro.
Qu’il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle somme je lui rendrai, ET je l’épouserai, mais : laquelle somme je lui rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.
Le Comte.
Y a-t-il et, dans l’acte ; ou bien ou ?
Bartholo.
Il y a et.
Figaro.
Il y a ou.
Brid’oison.
Dou-ouble-Main, lisez vous-même.
Double-Main, prenant le papier.
Et c’est le plus sûr, car souvent les parties déguisent en lisant. (Il lit.) E. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château… ET… OU… ET… OU… Le mot est si mal écrit… il y a un pâté.
Brid’oison.
Un pâ-âté ? je sais ce que c’est.
Bartholo, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.
Figaro, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai. À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine.
Le Comte.
Comment juger pareille question ?
Bartholo.
Pour la trancher, messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu’il y ait OU.
Figaro.
J’en demande acte.
Bartholo.
Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens. (Il lit.) Laquelle somme je lui rendrai dans ce château où je l’épouserai. C’est ainsi qu’on dirait, messieurs : Vous vous ferez saigner dans ce lit où vous resterez chaudement : c’est dans lequel. Il prendra deux gros de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin : dans lesquels on mêlera. Ainsi château où je l’épouserai, messieurs, c’est château dans lequel.
Figaro.
Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin : ou bien le médecin ; c’est incontestable. Autre exemple : ou vous n’écrirez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront : ou bien les sots ; le sens est clair ; car, audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j’aie oublié ma syntaxe ? Ainsi, je la payerai dans ce château, virgule, ou je l’épouserai…
Bartholo, vite.
Sans virgule.
Figaro, vite.
Elle y est. C’est, virgule, messieurs, ou bien je l’épouserai.
Bartholo, regardant le papier, vite.
Sans virgule, messieurs.
Figaro, vite.
Elle y était, messieurs. D’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de rembourser ?
Bartholo, vite.
Oui ; nous nous marions séparés de biens.
Figaro, vite.
Et nous de corps, dès que mariage n’est pas quittance.
(Les juges se lèvent et opinent tout bas.)
Bartholo.
Plaisant acquittement !
Double-Main.
Silence, messieurs !
L’Huissier, glapissant.
Silence !
Bartholo.
Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes.
Figaro.
Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez ?
Bartholo.
Je défends cette demoiselle.
Figaro.
Continuez à déraisonner, mais cessez d’injurier. Lorsque, craignant l’emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu’on appelât des tiers, ils n’ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C’est dégrader le plus noble institut.
(Les juges continuent d’opiner bas.)
Antonio, à Marceline, montrant les juges.
Qu’ont-ils tant à balbucifier ?
Marceline.
On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon procès.
Bartholo, bas, d’un ton sombre.
J’en ai peur.
Figaro, gaiement.
Courage, Marceline !
Double-Main se lève ; à Marceline.
Ah ! c’est trop fort ! je vous dénonce ; et, pour l’honneur du tribunal, je demande qu’avant faire droit sur l’autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.
Le Comte s’assied.
Non, greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n’aura point à rougir d’un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c’est assez des autres abus ! J’en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s’y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement, les deux ensemble impliqueraient.
Double-Main.
Silence, messieurs !
L’Huissier, glapissant.
Silence !
Le Comte.
Que nous répond le défendeur ? qu’il veut garder sa personne ; à lui permis.
Figaro, avec joie.
J’ai gagné !
Le Comte.
Mais comme le texte dit : laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j’épouserai, etc. ; la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour.
(Il se lève.)
Figaro, stupéfait.
J’ai perdu.
Antonio, avec joie.
Superbe arrêt !