Les Controverses de la foi chrétienne (Disputationes de controversiis) (page 112)
CHAPITRE 14
La distinction entre évêques et prêtres
Voici donc en quoi consiste la question : le presbyte est-il absolument semblable à l’évêque, et surtout, de droit divin ? Il y eut autrefois une hérésie, celle d’Aerius, (selon Épiphane, hérésie 75, et saint Augustin, livre sur les hérésies, chapitre 53) qui soutenait qu’il n’y avait aucune différence entre un prêtre et un évêque. Il aurait conçu cette hérésie pour se consoler de n’avoir pas été nommé évêque, comme le laisse entendre clairement Épiphane. C’est la même hérésie qu’on soutenue autrefois Jean Wiclif (livre 2 de la doctrine de la foi, art 3, chapitre 60) et de nos jours les luthériens et les calvinistes. Voici comment s’exprime Jean Calvin sur cette question : « On appelait presbytres tous ceux à qui il avait été enjoint de prêcher la parole de Dieu. Ces mêmes presbytes, dans chaque cité, élisaient l’un d’entre eux à qui ils donnaient le titre particulier d’évêque, pour que, comme il arrive souvent, de l’égalité ne naissent pas de dissensions. L’évêque, cependant, n’était supérieur aux presbytes ni en honneur ni en dignité, comme maître de ses collègues. Pensons au rôle que joue un consul dans un sénat, lequel est celui de s’occuper des affaires, en conseillant, avertissant, exhortant, de gérer par sa propre autorité, et d’exécuter ce qui a été décidé d’un commun accord. C’est ce genre de fonction que remplissait un évêque dans l’assemblée des presbytes. Les anciens eux-mêmes témoignent que c’est par une décision humaine, à cause de la nécessité des temps, que cet ordre a été institué. » Martin Kemnitius dit des choses semblables dans son examen de la session 23 du concile de Trente, ainsi qu’Érasme (Timothée chapitre 1, 4).
L’Église catholique, elle, reconnait une distinction entre ces deux ordres, et enseigne que c’est de droit divin que l’épiscopat est plus grand que le presbytérat, tant par le pourvoir d’ordre que de juridiction. C’est ainsi que parle le concile de Trente (session 23, chapitre 4) : « Le synode sacrosaint déclare que, en plus des autres grades ecclésiastiques, les évêques, qui succèdent aux apôtres dans leurs charges, appartiennent principalement à cet ordre hiérarchique, et, comme le dit l’apôtre, ont été placés par l’Esprit Saint pour régir l’Église de Dieu, et sont supérieurs aux presbytes. » Et le canon 6 : « Si quelqu’un dit que, dans l’église catholique, il n’y a pas de hiérarchie instituée par une disposition divine, qui est formée d’évêques, de prêtres et de ministres, qu’il soit anathème. » C’est la même sentence que défendent les théologiens docteurs dans leurs commentaires du maitre des sentences (livre 4 sentences, dist 24) et saint Thomas (2, 2, question 184, article 6 ». La dispute qui porte sur les sacrements, à savoir si l’épiscopat et le presbytérat forment un seul sacrement ou un seul ordre ou deux, nous la laissons de côté pour l’instant. Nous tenterons de démontrer trois choses. La première. L’évêque est, de droit divin, plus grand que le presbyte par rapport au pouvoir de l’ordre. La seconde. Il est plus grand aussi par rapport à la juridiction. La troisième. Dans l’église ancienne, les évêques n’étaient pas, dans l’assemblée des presbytes, semblables à des consuls dans un sénat, mais semblables à des rois et des princes dans une assemblée de conseillers.
Il est facile de prouver que, quant au pouvoir de l’ordre, l’évêque est plus grand que le presbyte, et cela, de droit divin. Car, seul un évêque peut ordonner des presbytes, et générer ainsi des pères de l’Église, comme Épiphane le rappelait à Aérius. Les presbytes, eux, ne peuvent pas ordonner, mais seulement baptiser, et générer ainsi des fils à l’Église. C’est ce qu’enseigne saint Damase dans son épitre 3, ainsi que le concile d’Antioche (chapitre 10) et d’Ancyre (canon 12), Épiphane (hérésie 75), saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylacte et Oecumenius (dans 3 et 4, chapitre 1 de Timothée). Saint Jérôme, (épitre 85 à Évagrius) : « À l’exception de l’ordination, que fait l’évêque que ne fait pas le presbyte ? » De même, saint Léon (épitre 88), ainsi que la coutume de l’église. Car on n’a jamais entendu dire que des presbytes aient ordonné des presbytes ou des diacres, ou même des évêques.
Que ce soit de droit divin que seuls les évêques ordonnent, on le déduit facilement de ce qu’une ordination faite par un non évêque serait tenue pour invalide. C’est dans ce sens que Grégoire 111 écrit à Boniface : « Les prêtres que tu as repérés, si on ne connait pas ceux qui les ont ordonnés, ou si on doute qu’ils aient été ordonnés par des évêques, qu’ils aient de bonnes mœurs, ou s’ils soient de vrais catholiques, ou prêtres dans le ministère du Christ, qu’ils soient instruits dans la loi de Dieu, qu’ils reçoivent la bénédiction du presbytérat par leur évêque, et que, ainsi ils exercent le saint ministère. » Et avant lui, le pape Damase, parlant, dans l’épitre 3, des chorépiscopes, qui, bien qu’ils n’aient été que des presbytes, osaient ordonner à la manière des évêques, dit : « Vain et nul tout ce qu’ils ont fait dans leur soi disant ministère de pontife suprême. » Or, il est certain que si c’était de droit divin que les presbytes tenaient de leur caractère sacerdotal le pouvoir d’ordonner, ce qu’ils feraient ne serait pas nul et invalide, même si l’Église le leur interdisait. De plus, comme l’ordination est un sacrement (ce que même Calvin admet), et que tous les sacrements ont été institués par Dieu, il est certain que celui qui est plus grand dans le pouvoir qui est reçu par le sacrement de l’ordination est nécessairement plus grand par l’institution divine.
On peut tirer un argument semblable de la confirmation des baptisés, et de la consécration des temples et des autels. Car il appert que seuls les évêques, en tant que ministres ordinaires, peuvent conférer le sacrement de confirmation, et consacrer les temples et les autels. Ce qui n’est pas permis aux presbytes. C’est ce qu’enseigne saint Léon dans son épitre aux évêques d’Allemagne et des Gaules, et avant lui, Damase (épitre 3 des chorépiscopes), et, avant l’un et l’autre, Denys l’Aréopagite (chapitres 4 et 5 de la hiérarchie ecclésiastique). Il dit, là, que seul l’évêque peut, par une divine ordination, consacrer avec le chrême. Ne voyons-nous pas, dans les actes, des apôtres, à qui succèdent les évêques, être envoyés pour donner le Saint Esprit, par l’imposition des mains, à des gens qui avaient déjà été baptisés ?
Que les évêques soient supérieurs aussi aux presbytes, de droit divin, quant au pouvoir de juridiction, nous le prouvons d’abord par une figure de l’ancien testament, tout en notant que cet argument vaut aussi pour le pouvoir d’ordre. Dans l’ancien testament, il y avait un seul prêtre suprême, Aaron, et ceux qui descendaient de lui. Il y avait, ensuite, des prêtres inférieurs, tous fils d’Aaron, et ceux qui descendaient d’eux. Il y en avait aussi d’autres, des lévites, qui tiraient leur origine de Lévi, mais qui ne descendait pas d’Aaron. Il appert que, de droit divin, ces trois ordres ont été distincts, celui des pontifes, celui des prêtres, et celui des lévites. Le pontife était plus grand que les prêtres, et les prêtres plus grands que les lévites. Leurs consécrations étaient différentes, ainsi que leurs fonctions et leurs vêtements (Exodre 28 et 49, Lévit 8, Nombres 3 et 4, et 20).
Que la juridiction appartienne aux pontifes et non aux prêtres mineurs, le Deutéronome nous l’enseigne assez clairement, au chapitre 17 : « Celui qui, par orgueil, ne voudra pas obéir à un ordre du prêtre sera condamné à mort par une sentence du juge. » C’est ce que reconnaissent les centuriates (centurie 1, livre 1, chapitre 7, colonne 257) : «Dans l’église du peuple Juif, il n’y avait, de par la loi divine, qu’un seul grand prêtre que tous devaient accepter et auquel tous devaient obéir. » De même Calvin (livre 4, chapitre 6, verset 2 de ses institutions) : « Dieu établit là une seule autorité, que tous accepteraient, pour mieux les maintenir tous dans l’unité. » Or les évêques sont dans l’Église ce qu’étaient les pontifes dans l’ancien testament; et les prêtres, ce qu’étaient les prêtres mineurs; et les diacres, ce qu’étaient les lévites. C’est ce qu’enseignent saint Damase au sujet des chorépiscopes, saint Jérôme, (dans sa lettre à Évagre, 85), et saint Léon dans la lettre 88 des évêques d’Allemagne et des Gaules, le concile espagnol 2, chapitre 7, et plusieurs autres graves auteurs. Et, pour sûr, aucune raison ne nous permet d’affirmer que, dans l’ancien testament, la hiérarchie ait été plus diversifiée que celle du nouveau, d’autant plus que, pour saint Paul (Hébreux 10) l’ancienne a été une ombre et une image de la nouvelle. Il s’ensuit donc que, comme, dans l’ancien testament, les pontifes l’emportaient en autorité sur les prêtres mineurs, dans le nouveau testament, aussi, les évêques l’emportent en autorité sur les prêtres.
On le prouve, en seconde lieu, par la distinction entre les apôtres et les 70 disciples. Car les pères enseignent unanimement que les évêques ont succédé aux apôtres, et les prêtres aux soixante-dix disciples. Voir le concile de Néocésarée (canon 13, Damase, épitre 3 sur les chorépiscopes, Anaclet épitre 2, saint Jérôme, épitre à Marcella sur les erreurs de Montan, saint Augustin, traité sur le psaume 44, saint Léon, épitre 88, saint Isidore (livre 2 des divins devoirs), Béde (chapitre 10 de saint Luc), et les autres. Que les apôtres aient été, de droit divin, plus grands que les soixante-dix, il est facile de le constater. D’abord, par une institution séparée et différente. Car, le Seigneur n’a voulu avoir que douze apôtres (Luc, chapitre 6). Il les gardait toujours avec lui, et leur enseignait privément. Il a aussi institué soixante-douze disciples, (Luc 10). Mais (Jean 20), c’est aux seuls apôtres qu’il a dit : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Ensuite (actes 1) quand le nombre douze a été diminué, Mathias a été choisi pour le combler, non sans cérémonie solennelle, bien qu’il ait été parmi les disciples.
Troisièmement, on le prouve par les paroles du Seigneur en Matthieu 24 : « Le serviteur fidèle et prudent que le Seigneur établira sur sa famille. » Ces paroles saint Hilaire et d’autres pères ont voulu qu’elles s’appliquent aux évêques. Ce qui nous fait comprendre que, par l’institution de Notre Seigneur, la charge propre des évêques est le gouvernement de l’Église. C’est à cela aussi que se rapporte ce passage des actes 20 : « Veillez sur vous et sur tout le troupeau, pour qui le Saint Esprit vous a placés comme évêques, afin de régir l’église du Christ. » Quatrièmement, on le prouve par l’antiquité. Car si c’était de droit humain que les évêques l’emportaient sur les prêtres, on trouverait certainement, après l’époque apostolique, un commencement de cette nouvelle institution. Or, au temps des apôtres, c’était déjà l’usage dans l’église que les prêtres soient soumis aux évêques. Car, (1 Timothée 5), l’apôtre écrit ainsi : « Ne reçois aucune accusation des presbytes sans deux ou trois témoins. » Nous voyons clairement là que, au temps des apôtres, l’évêque était le juge des prêtres, donc un vrai prince et supérieur.
De même, saint Ignace, disciple des apôtres, écrit dans son épitre aux Philadelphiens : « Bons sont les prêtres et les ministres de la parole, mais meilleur est le pontife à qui sont confiées les saints des saints, à qui seul sont communiqués les secrets de Dieu. » Saint Clément, l’égal de saint Ignace, dit au canon 40 des canons des apôtres : « Que sans l’évêque, les prêtres et les diacres n’entreprennent rien, car, c’est à lui que le peuple de Dieu a été confié, et qui devra rendre compte à Dieu de leurs âmes. » De plus, Denys l’Aréopagite, disciple de Paul, décrivant (dans le chapitre 5 de la hiérarchie ecclésiastique), la hiérarchie divinement instituée, place d’abord les pontifes, ensuite les prêtres, et enfin les ministres. Saint Irénée, qui a été proche des temps apostoliques, écrit (livre 3, chapitre 3) : « Nous devons énumérer ceux qui ont été institués évêques par les apôtres, et leurs successeurs. Car, si les apôtres avaient connu des mystères secrets qu’ils enseignaient à part aux parfaits en les cachant aux autres, ils les auraient communiqués d’abord et avant tout à ceux à qui ils confiaient les églises. » Il dit là que les églises ont été confiées aux évêques, en tant que successeurs des apôtres. Tertullien, le plus ancien des latins, dit, dans son livre sur le baptême : « Ont le droit de donner le baptême le prêtre suprême, c’est-à-dire l’évêque, ensuite les prêtres et les diacres, mais non sans la permission de l’évêque. »
Quant au troisième point, que l’autorité des évêques n’est pas dans l’assemblée des presbytes comme les consuls dans le sénat, mais comme un prince dans son conseil sur ses conseillers, on le déduit des témoignages cités de saint Paul (épitre à Timothée,) des épitres de Clément, d’Irénée, de Tertullien, et ensuite des conciles. Car tous les conciles, autant les généraux que les provinciaux, même les plus anciens, ont été composés des seuls évêques. Il est évident que c’est dans les conciles que s’exerce surtout la juridiction, quand des lois y sont proclamées et des peines imposées aux prévaricateurs. On le déduit aussi de ce que, dans plusieurs endroits, nous lisons que des prêtres sont excommuniés par des évêques, mais jamais que des évêques ont été excommuniés par des prêtres. Voir le concile 2 de Carthage (canons 8 et 9). Et ensuite de ce que seuls les évêques ont un trône dans l’église, lequel est un indice de pouvoir, d’où l’on dit qu’ils gouvernent à la manière des princes. Voir saint Jean Chrysostome (livre sur le sacerdoce), saint Ambroise (livre sur la dignité sacerdotale), et saint Grégoire de Naziance (dans son discours à un prince en colère, et à un peuple frappé de peur. » Réfutons donc maintenant les objections.
CHAPITRE 15
On réfute les objections.
On nous objecte d’abord le témoignage de saint Paul selon lequel les évêques et les presbytes seraient semblables (Philipp 1) : « Paul et Timothée, serviteurs de Jésus-Christ, à tous les saints qui sont à Philippe, avec les épiscopes et les diacres. » Il est certain que, dans ce passage, les presbytres sont appelés épiscopes car, dans une ville, il ne pouvait pas y avoir beaucoup d’évêques, si le nom d’évêque signifiait un prêtre suprême. Pourquoi donc saint Paul ne dit-il pas avec l’évêque, les prêtres et les diacres, si, à cette époque, les prêtres se distinguaient des évêques ? » Je réponds que le commentaire de saint Ambroise ne réfère pas le « aux évêques et aux diacres » à ceux à qui il écrit, mais à ceux qui écrivent, le mot évêques se rapportant à Paul et Timothée. Le sens serait donc le suivant : « Paul et Timothée, serviteurs de Jésus-Christ, à tous les saints qui sont à Philippe, avec les évêques (Paul et Timothée), et leurs diacres, grâce à vous et paix. Mais cette explication semble un peu forcée, ou tirée par les cheveux. Épiphane (dans son livre sur les hérésies, hérésie soixante-quinze,) dit que la raison pour laquelle saint Paul a ainsi parlé est que, à son époque, en raison d’une pénurie de ministres, plusieurs endroits étaient sans presbytes. Il ne s’y trouvait que des évêques avec leurs diacres. Car, les évêques peuvent, eux aussi, remplir le rôle des simples prêtres. Cette explication d’Épiphane pourrait avoir quelque chance d’être vraie, si saint Paul avait dit « avec l’évêque et les diacres.
», ou s’il n’avait pas écrit à une seule ville, mais à plusieurs. Or, comme il écrit à une église en particulier, celle de Philippes, et qu’il dit écrire à des évêques et à des diacres, comment, je le demande, cette explication peut-elle tenir debout ? Car, si plusieurs évêques pouvaient être dans une ville, un seul évêque avec quelques prêtres le pouvaient davantage.
Theodoret, dans son commentaire de ce passage, et plus au long, dans le chapitre 3 de la première épitre de saint Paul à Timothée, écrit qu’au temps des apôtres, on n’appelait pas épiscopes les vrais épiscopes, mais apôtres; que c’était les presbytes qu’on avait coutume d’appeler épiscopes. Car, aux Romains 16, saint Paul donne le nom d’apôtre à Andronicus, et à Philippes 1, il appelle Épaphrodite apôtre des Philippiens. Or ces deux « apôtres » étaient des évêques. Un peu plus tard, on laisse tomber le mot apôtre, et on commença à ne donner le nom d’épiscopes qu’aux seuls épiscopes, et de presbytes qu’aux seuls presbytes. Cette explication de Théodoret, si elle est vraie, satisferait aux questions que posent ce texte et tous les autres semblables. Car nous pourrions toujours dire que par le nom d’épiscopes saint Paul désigne des presbytes.
Le commentaire de saint Jean Chrysostome, et de beaucoup d’autres, semble être moins hérissé de difficultés. Ils enseignent, eux, qu’au temps des apôtres, les noms d’évêques et de presbytes étaient communs à tous les prêtres, autant aux plus grands, que nous nommons aujourd’hui évêques, qu’aux mois grands, que nous appelons aujourd’hui prêtres, même si les fonctions et les pouvoirs étaient distincts. Par le nom d’épiscope, il embrasserait donc tous les prêtres, et le sens de la phrase serait donc celui-ci : « Paul et Timothée, serviteurs de Jésus-Christ, à tous les saints qui sont à Philippes, avec les évêques et les diacres, c’est-à-dire avec les prêtres et leurs ministres. Ajoutons que saint Paul semble vouloir saluer tout le clergé. Et, pour ne pas être forcé de les énumérer tous l’un après l’autre, il emploie un terme général qui les inclut tous. Tous les ordres, en effet, se ramènent aux prêtres et aux ministres. Le premier se divise en deux espèces analogues, les évêques et les simples prêtres; et le second en six autres : diacres, sous-diacres, acolythes, lecteurs, exorcistes, et portiers. Même si aujourd’hui, le mot évêque n’est donné qu’au premier analogué, le prêtre suprême, et le nom de diacre au seul ministre principal, le nom d’évêque convient encore, d’une certaine façon, aux prêtres eux-mêmes. Car eux aussi agissent comme des surintendants. Ils régissent le peuple, au moins au for interne, et sur délégation de l’évêque. Et le nom de diacre convient même aux ordres inférieurs, puisqu’ils sont tous des ministres du prêtre.
L’autre objection est tirée du chapitre 1 de la lettre de saint Paul à Titus : « La raison pour laquelle je t’ai laissé en Crète, c’est pour que tu établisses des presbytes dans les cités, comme je te l’ai fait à toi-même. » Et, un peu plus bas : « Il faut que l’épiscope soit irrépréhensible etc. » Dans ce passage, nous voyons que les presbytes sont des épiscopes. Mais, à cette objection, nous pouvons donner la même réponse qu’à l’objection précédente : à cette époque, ces noms étaient communs aux deux espèces.
La troisième objection est tirée de la première épitre à Timothée (chapitre 3). Après avoir donné des préceptes à des épiscopes, saint Paul passe immédiatement aux diacres, sans dire un mot des presbytes. Il semble donc avoir considéré que les presbytes et les évêques étaient en tout semblables. Je réponds que c’est l’ensemble des clercs que saint Paul voulait instruire, et c’est pour cela, que dans le nom d’évêque il faisait entrer le nom de presbyte, et, dans le nom de diacre, tous les ordres inférieurs. Les mêmes préceptes ne convenaient-ils pas à tous ? Quatrième objection. Saint Paul, dans le quatrième chapitre de la première lettre à Timothée, écrit : « Ne néglige pas la grâce de Dieu qui est en toi, qui t’a été donnée par l’imposition des mains du presbyte. » S’appuyant sur ce passage, Kemnitius affirme que saint Jérôme a démontré qu’un évêque peut être ordonné par des presbytes. Il n’y a donc pas de différence entre un épiscope et un presbyte.
Mais Kemnitius ment effrontément. Car, saint Jérôme, sans sa lettre à Évagre (que Kemnitius cite) dit explicitement que les presbytes ne peuvent pas ordonner : « À l’exception de l’ordination, que fait un épiscope que ne fait pas un prêtre ? » Saint Jérôme cite ce passage pour montrer que, dans les Écritures, les épiscopes étaient parfois appelés presbytes. Car, voici comment il explique la phrase « par l’imposition des mains d’un presbyte » : « par l’imposition des mains que tu as reçue d’un presbyte ». Or, on sait très bien que Timothée n’était pas un simple prêtre, mais un évêque. C’est ainsi que l’explique aussi saint Anselme, et d’autres auteurs latins, et même Calvin (livre 4, chapitre 3, à la fin, de ses institutions). Mais l’explication de saint Grégoire nous semble beaucoup plus vraie, selon laquelle par le mot presbytes il entend le chœur ou l’assemblée des presbytes, c’est-à-dire des épiscopes, qui imposent leurs mains au nouvel évêque. C’est ainsi que le comprennent saint Jean Chrysostome, Theodoret, Theophylactus, et Oecumenius.
La cinquième objection est tirée du chapitre 20 des actes des apôtres de saint Luc. Envoyant à Éphèse, saint Paul appelle à lui les plus grands de l’église, c’est-à-dire les presbytes, et en leur parlant, il les appelle épiscopes : « Prenez garde à vous et à tout le troupeau, dans lequel le Saint Esprit vous a placés comme épiscopes pour régir l’Église de Dieu. » De même, au chapitre 5 de sa première épitre, saint Pierre parlant des presbytes dit : « Les anciens qui sont parmi vous, je les exhorte, moi, un ancien comme vous, et un témoin des passions du Christ etc. Paissez le troupeau qui est le vôtre, pourvoyant non de force etc. » En grec, le mot « anciens » se dit presbuterous, presbytes. Et « pourvoyez », épiskopountes. On cite aussi les lettres 2 et 3 de saint Jean, dans lesquelles l’apôtre s’appelle presbyte, alors qu’il était, bien entendu, évêque. Mais, à toutes ces objections, nous répondons de la même façon. Ces noms étaient alors communs à l’un et à l’autre. Et c’est pour cela que, dans ces passages, de vrais épiscopes étaient appelés presbytes. À ces objections, ils ajoutent des témoignages de certains pères.
La sixième objection est tirée d’un texte de saint Jérôme. Dans son commentaire du premier chapitre de l’épitre à Titus, il écrit : « C’est un seul et même qui est évêque et presbyte. Et avant que, par l’instigation du diable, des coteries apparurent dans l’église, et que l’on dise : je suis pour Paul, je suis pour Pierre, ou pour Apollo, les églises étaient gouvernées par un conseil de presbytes. Après que chacun crut que ceux qu’il avait baptisés lui appartenait plutôt qu’au Christ, il fut décrété dans tout l’univers qu’un des presbytes serait élu pour gouverner les autres, à qui reviendrait tout le soin de l’administration de l’Église, et pour arracher les semences des schismes. » Et plus bas : « Les presbytes ont appris de la coutume de l’Église à se soumettre à celui qui leur est préposé. Les évêques ont appris, eux aussi, plus par la coutume que par la vérité de la dispensation dominicale, à être plus grands que les prêtres, et à devoir régir l’Église en commun. » Saint Jérôme dit la même chose dans son épitre 85 à Évagrius.
Ces paroles de saint Jérôme, certains ont tenté de leur donner une interprétation pieuse, comme saint Thomas (2.2. quest 184. Art 6). Il dit que saint Jérôme ne parle que des mots et de non de la chose elle-même. Mais les expressions employées : « les églises étaient gouvernées par un conseil de presbytes », et c’est » plus par la coutume que par la vérité de la dispensation dominicale qu’ils ont été plus grands que les prêtres », ces expressions ne se rapportent pas simplement à des mots. Jean Antoine Delphin (livre 2, Église), déduit de la phrase de saint Jérôme qu’au début de l’église, tous les prêtres ont été des évêques. Non pas parce que l’épiscopat et le presbytérat soient la même chose, mais parce que l’une et l’autre dignité étaient alors données à tous les prêtres. Ensuite, pour éviter des schismes, on a commencé à en élire parmi ceux qui n’étaient que des presbytes, et c’est à partir de là que s’est établie la coutume que les évêques étaient plus grands que les prêtres.
Mais cette explication ne satisfait pas pleinement. Saint Jérôme s’efforçait de défendre la dignité des prêtres contre l’insolence des diacres, comme la lettre à Évagre nous le révèle. Il cherche donc à démontrer que la dignité des prêtres est beaucoup plus grande, qu’elle est même la même que celle des évêques. On n’aurait rien à reprocher à cette explication s’il se contentait d’enseigner que les premiers presbytes furent semblables aux épiscopes parce qu’ils avaient eux aussi le pouvoir épiscopal, et qu’ils n’étaient pas de simples presbytes. De plus, si les premiers presbytes furent semblables aux épiscopes parce qu’ils étaient eux aussi de vrais épiscopes, la distinction entre les deux qui est née plus tard, comme le raconte la lettre de saint Jérôme, s’est produite de la façon suivante : quelques-uns ne reçurent plus que le simple presbytérat. Mais, saint Jérôme dit le contraire. Il enseigne que l’épiscopat est une nouveauté, et que c’est la coutume de l’église qui lui a donné de ne plus être un simple presbytérat. Car, c’est ainsi qu’il parle : « C’est par un conseil de presbytes que les églises étaient gouvernées. C’est après que chacun… »
Michaël Medina (livre 1 sur l’origine des hommes sacrés, et sur la continence, chapitre 5) affirme que saint Jérôme pensait tout à fait comme les Aeriens. Que saint Jérôme n’est pas le seul à être dans l’hérésie, mais aussi saint Augustin, saint Ambroise, Sedulius, saint Jean Chrysostome, Theodoret, Oecumenius et Theophylactus. « Voilà donc ce qu’enseignèrent ces grands saints et ces illustres interprètes des Écritures, la même sentence qu’a enseignée aussi Aerius, puis les Vaudois, et en dernier Jean Wiclif, et qui a été condamnée par l’Église. » Et plus bas : « Donc, dans saint Jérôme, et dans les pères grecs, cette sentence était tolérée, honorée ou dissimulée à cause du respect et de l’honneur qu’on leur portait. Mais, dans les hérétiques et dans tous ceux qui sont sortis de l’Église, elle a toujours été condamnée comme hérétique. » Cette accusation de Michaël Medina est faite sans trop de réflexion. Car, elle fait une injure à tant de célèbres pères, en en faisant des Aeriens. Elle fait ensuite une injure à l’Église, celle de faire acception de personnes dans ses jugements. Car, comme tous ces auteurs cités ont vécu après Aerius, comment l’Église aurait-elle pu condamner en Aerius une erreur qu’elle tolérait dans les Pères ? N’est-ce pas à Aerius qu’il aurait fallu pardonner, lui qui semblait avoir péché avant la définition de l’Église, plutôt qu’à des Pères qui auraient suivi une hérésie déjà condamnée ? De quel front opposerons-nous les pères aux hérétiques, les grecs et les latins, si nous reconnaissons qu’ils ont suivi leur sentence, une fois condamnée par l’Église ?
Or, dit Medina, « c’est du témoignage de saint Jérôme que se servaient les hérétiques vaudois, car eux et saint Jérôme ont pensé de la même manière. » Argument spécieux ! En raisonnant de cette façon, on pourrait conclure que Luther et saint Paul avaient les mêmes idées, puisque Luther se sert souvent de textes de saint Paul pour étayer sa pensée. Les Vaudois mentent donc quand ils disent suivre saint Jérôme. Mais Medina insiste. Aerius n’ignorait pas que, selon les lois de l’Église, l’évêque était plus grand que le prêtre. Ce qu’il affirmait c’est que, par le droit divin, ils étaient égaux. Voilà pourquoi il dit clairement, avec saint Jérôme, que ce n’est pas par la vérité de la disposition dominicale, mais par la seule tradition ecclésiastique que les .évêques sont plus grands que les prêtres. Il ne semble y avoir, entre la pensée d’Aerius et celle de Jérôme, aucune différence.
Je réponds qu’Aerius est autant éloigné de saint Jérôme qu’un hérétique l’est d’un catholique, et le ciel de l’enfer. Car, tout d’abord, saint Jérôme reconnait partout qu’un évêque est plus grand qu’un presbyte, quant au pouvoir d’ordre, et cela, sans doute possible, de droit divin. Comme on le voit dans sa lettre à Évagrius : « À l’exception de l’ordination, que fait un évêque que ne fait pas un presbyte ? » Or, Aerius n’acceptait aucune différence, comme on peut le voir par Épiphane (hérésie 75). De plus, quant au pouvoir de juridiction, Aerius, comme les luthériens et les calvinistes, ne niait pas seulement que c’est de droit divin que l’évêque était plus grand qu’un presbyte, mais il soutenait que l’Église avait mal agi quand elle a placé les évêques avant les presbytes. Or, saint Jérôme, même s’il ne semble pas reconnaitre que la différence entre évêque et presbyte soit de droit divin, admet cependant qu’elle est légitime et même nécessaire, et qu’elle a été introduite par les apôtres pour éviter les schismes. Car, saint Jérôme ne veut pas que soit après un certain temps, et d’une corruption, que soit née la supériorité des évêques; mais quand on a commencé à dire je suis pour Pierre, pour Paul, pour Appolon. Ces paroles sont celles-là mêmes de l’apôtre Paul (1 Cotinth 1). Au tout début donc de l’église, quand les apôtres vivaient encore, quand par toute la terre les églises étaient encore régies par les apôtres, c’est à ce moment-là que saint Jérôme veut que la juridiction ecclésiastique ait été déplacée vers les évêques. Aerius et saint Jérôme n’ont donc rien en commun. Il n’est pas non plus croyable que saint Jérôme ait adopté l’opinion d’Aerius qu’il sait, par Épiphane, avoir été condamnée.
Il faut observer que saint Jérôme n’a pas soutenu cette opinion avec constance, et il semble probable qu’il n’ait pas eu là-dessus de certitude. Car, il enseigne, il est vrai, dans l’explication du premier chapitre de la lettre à Tite, que la coutume qui a voulu que les évêques soient placés avant les presbytes a commencé au temps où il a été dit : je suis à Pierre, je suis Paul, je suis à Apollon. Cependant, il s’efforce de démontrer que les presbytes sont semblables aux évêques, par l’épitre à Titus, l’épitre aux Philippiens, et celles de Pierre et de Jean qui ont été écrites après la première épitre aux Corinthiens, où se trouvent ces paroles : moi je suis pour Paul, moi pour Pierre, et moi pour Appolo. Ensuite, dans le livre sur les écrivains ecclésiastiques, au mot Jacob, il dit que c’est après l’ascension du Christ qu’a été ordonné l’évêque de Jérusalem. Il n’y eut donc jamais de temps où l’église de Jérusalem fut gouvernée par des presbytes sans évêque.
De plus, le même saint Jérôme, dans sa lettre à Évagrius, compare l’évêque à Aaron, et les prêtres aux fils d’Aaron. Et, dans son épitre à Marcelle sur les erreurs de Montan, il dit que les évêques ont succédé aux apôtres. Et il est certain que, par le droit divin, Aaron était, quant à l’ordre et à la juridiction, plus grand que ses fils; et que les apôtres étaient plus grands que tous les autres disciples. De plus, dans le livre 1 contre Jovinien, le même Jérôme affirme que, parmi les douze, un a été élu par le Christ, c’est-à-dire Pierre « pour que par l’établissement d’un chef soit enlevée toute occasion à un schisme. » Or, si le Christ a voulu que, parmi ses apôtres, un ait plus de dignité et d’autorité, pourquoi ne pas croire qu’il ait voulu aussi que, parmi ses prêtres, un soit plus puissant ? Que cela suffise pour saint Jérôme. Quant à Sedelius et Anselme, ils n’ont fait que rapporter l’opinion de saint Jérôme.
La septième objection est tirée d’un texte de saint Ambroise (commentaire du chapitre 4 de l’épitre aux Éphésiens) : « Il appelle presbyte Timothée qu’il avait lui-même créé évêque, parce que les premiers presbytes étaient appelés épiscopes, pour qu’après le départ de l’un, un autre lui succède. De plus, en Égypte, en l’absence de l’évêque, ce sont les presbytes qui signent. Mais parce que les presbytes postérieurs s’avérèrent indignes d’exercer la primauté, om changea la procédure, par la décision d’un concile, et l’on décréta que désormais ce ne serait plus l’ordre qui créerait l’évêque mais le mérite. » Ce passage ne présente aucune difficulté. Car (pour ne pas dire que ces commentaires ne semblent pas venir de la plume d’Ambroise), l’auteur de ces commentaires ne parle que de la règle de la succession des épiscopes, et enseigne que, dans l’église naissante, c’est le plus ancien des prêtres qui avait coutume d’ordonner un épiscope, et que, après sa mort, lui succédait, sans élection, le plus ancien presbyte. Mais cet auteur ne nie pas que quand ce premier presbyte succédait à l’épiscope, il devait être consacré de nouveau, et recevoir un nouveau pouvoir et une nouvelle juridiction.
Et ce même auteur enseigne plusieurs fois en toute clarté qu’il y a une grande différence entre un évêque et un prêtre. Car, dans le même commentaire (chapitre 4 aux Éphésiens), il écrit : « Tous les ordres sont dans l’épiscope, parce qu’il est le premier prêtre, c’est-à-dire le prince des prêtres. » Et ( au chapitre 3 de la première lettre à Timothée) : « Pour les prêtres et les épiscopes, il n’y a qu’une seule ordination, car l’un et l’autre est prêtre, mais l’évêque est le premier. Tout évêque est un presbyte, mais tout presbyte n’est pas un évêque. Est évêque celui qui est le premier parmi les presbytes ». Ensuite, il indique que Timothée a été ordonné presbyte, mais que, comme il n’y avait personne d’autre avant lui, il était épiscope. « Car il ne fallait pas, et il n’était pas permis qu’un inférieur ordonne un supérieur, car on ne distribue que ce qu’on a reçu. » Voilà donc ce qu’il dit vraiment. Tu vois là qu’un évêque est plus grand qu’un presbyte, et que la raison pour laquelle un presbyte ne peut pas ordonner un épiscope c’est qu’il n’a pas l’ordination épiscopale.
La huitième objection est tirée d’un commentaire de saint Jean Chrysostome (chapitre 3 de la première épitre à Timothée) : « Entre l’épiscope et le prêtre, il n’y a presqu’aucune différence. Car, aux prêtres aussi est remis le ministère ecclésial, et les choses qu’on attribue aux épiscopes conviennent aussi aux presbytes. C’est par la seule ordination que les épiscopes sont supérieurs aux presbytes, et c’est cela seulement qu’ils semblent avoir en plus. » Enseignent la même chose Primasius, Theophylactus, et Oecumenius dans leurs commentaires sur ce texte. Je réponds qu’on peut certainement déduire de ces textes que les évêques sont plus grands que les prêtres, puisque les évêques peuvent ordonner et les presbytes ne le peuvent pas, comme les auteurs cités le proclament d’une seule voix.
Mais tu rétorqueras, peut-être : quant à la juridiction, les épiscopes et les presbytes sont semblables, puisque, en dehors de l’ordination, les évêques n’ont rien que ne possèdent pas aussi les prêtres. Je réponds. Quand ces auteurs n’attribuent rien aux épiscopes, en dehors de l’ordination, qui ne soit commun avec les presbytes, ils entendent parler des choses qui ne conviennent en rien aux presbytes. Or, seule l’ordination ne convient absolument pas aux presbytes. Car, le pouvoir de juridiction, par la délégation de l’évêque, peut aussi convenir aux presbytes. Ils peuvent même confirmer des baptisés. Mais l’ordination des prêtres est propre à l’évêque à un point tel qu’elle ne peut jamais être permise à un prêtre. Ce que voulait dire saint Jean Chrysostome quand il affirmait que, au temps des apôtres, l’épiscope était différent du presbyte, on peut le comprendre en lisant son homélie 1 sur l’épitre aux Philippiens, où expliquant le « avec les épiscopes et les diacres », il dit : « Que veut-il dit par là ? Y a-t-il plusieurs épiscopes dans une cité ? Non pas. Mais par ce mot, il désigne des presbytes. Car, en ce temps, le mot était commun aux deux. »