Le Gémissement de la colombe (De gemitu columbae) (page 2)

Robert Bellarmin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Gémissement de la colombe, livres 1 à 3 · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cette mystérieuse vision montre qu’il n’y aura de sauvé que ceux qui auront la lettre Thau sur le front : or nul ne porte cette marque que ceux qui gémissent au sujet des abominations que commet le peuple de Dieu. Cette marque, au reste, n’est autre chose que le signe de la Croix. Car si l’on en croit saint Jérôme, la lettre Thau qui est la dernière de l’Alphabet Hébraïque, avait autrefois la figure de la Croix; mais Esdras ayant changé les caractères, elle ne l’a plus. Elle L'avait toutefois encore du vivant de saint Jérôme, parmi les Samaritains, qui avaient toujours gardé les caractères anciens. Le Thau dont parle Ezéchiel, plus ancien qu’Esdras, avait donc certainement la figure de la Croix.

Mais qu’est-ce que porter le signe de la Croix sur le front? C’est de ne point rougir des opprobres du Sauveur! Et qui sont ceux qui n’ont point de honte de reconnaître pour leur Roi Jésus crucifié? Ce sont les personnes humbles, douces et patientes, qui ne cherchent point à se venger des injures qu’on leur fait; qui rendent le bien pour le mal, qui méprisent les richesses, qui aiment la pauvreté, qui prennent partout la dernière place, en un mot, qui ne sont point de ce monde corrompu, comme Jésus-Christ n’en était point. Ceux au contraire qui n’on pas au front la marque visible de prédestination, qui par conséquent sont du nombre des Réprouvés, ceux-là gémissent, mais ce n’est pas de voir Dieu grièvement offensé; c’est de se voir maltraités eux-mêmes. Ils souffrent tranquillement qu’on blasphème en leur présence le nom du Seigneur, mais ils se fâchent et s’emportent violemment, pour peu qu’on les choque; ils ne sauraient digérer un léger affront, et ils n’ont point de repos qu’ils n’en aient tiré raison. Quel sujet y a-t-il donc de s’étonner si ces derniers ne se trouvent point parmi ceux qui portent le signe de la Croix sur le front, et si frappés par l’Ange exterminateur, ils périssent, et vont brûler à jamais avec les Démons?

Mais afin qu’on sache que cette terrible vision ne regarde pas seulement les Juifs, mais encore les Chrétiens, saint Jean en rapporte une autre dans laquelle il vit un Ange, qui venait du côté de l’Orient, et qui tenait le sceau du Dieu vivant en la main. Cet Ange se mit à crier aux quatre autres qui avaient ordre de punir les hommes sur terre et sur mer : Ne vous hâtez point de punir les hommes sur terre et sur mer, jusqu’à ce que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu. J’entendis alors, continue le saint Apôtre, que le nombre de ceux qui avaient été marqués, était de cent quarante quatre mille, de toutes les Tribus d’Israël. Je vis ensuite une multitude innombrable de gens de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils étaient debout vis à vis du trône, et devant l’Agneau, vêtus de blanc, et portant des palmes en main. Ils chantaient à haute voix : Vive notre Dieu qui est assis sur le Trône, et vive l’Agneau. Ceux dont saint Jean parle en cet endroit, et à qui il vit la lettre Thau marquée sur le front, ce sont les Elus, partie Juifs et partie Gentils; mais les Juifs sont peu en comparaison des Gentils. Car le nombre de ceux-là se réduit à cent quarante-quatre mille, au lieu que ceux-ci sont sans nombre, c’est-à-dire que, quoique Dieu en sache le compte, puisqu’il sait au juste combien ils ont de cheveux, ils surpassent toutefois de beaucoup les autres, par leur multitude qui semble infinie.

Que personne au reste ne s’imagine que parce qu’on dit qu’il est impossible de savoir le nombre des Prédestinés parmi les Gentils, il s’ensuive qu’il y aura parmi eux plus d’Elus que de Réprouvés. Il y aura à la vérité un plus grand nombre de Prédestinés parmi les Gentils que parmi les Juifs; mais à parler en général, le nombre des Réprouvés, soit Juifs, soit Gentils, excédera de beaucoup celui des Elus, et voici comme on le prouve : Saint Jean ne compte dans tout Israël que cent quarante-quatre mille Prédestinés : or il est certain que ce nombre n’approche point de celui des réprouvés de cette même nation. Car lorsque les Israélites sortirent d’Egypte, on trouva qu’ils étaient près de six cent mille hommes de pied, sans les enfans et sans une multitude innombrable de petit peuple. Ajoutez donc à ces six cent mille, tous hommes de guerre, les femmes, les petits enfans, les valets et les servantes, vous y trouverez sans doute plus d’un million d’ames. Depuis ce temps-là, David ayant la curiosité de savoir combien il pouvait lever de soldats dans son Royaume, il s’en trouva jusqu’à treize cent mille. Joignez-y tous les enfans et toutes les femmes qui vivaient alors, joignez-y encore tout ce qu’il y a eu depuis, et tout ce qu’il y aura jamais de descendans d’Abraham, le nombre en sera si grand que les cent quarante-quatre mille Elus dont il est parlé dans l’Apocalypse, ne seront pas la millième partie de celui des Réprouvés.

Ce que nous disons ici du peuple Hébreu, se peut dire à proportion du peuple Chrétien. Car ce n’est pas seulement pour les Juifs, c’est encore pour les Chrétiens, qu’étroite est la porte et étroit le chemin qui mène à la vie, dont peu de personnes trouvent l’entrée. C’est aussi également pour les uns et pour les autres que la porte est large et le chemin spacieux qui conduit à la perdition, où il entre une infinité de gens. En effet, celui qui pria le Fils de Dieu de lui dire s’il n’y aurait que peu de personnes qui se sauvassent, ne demandait pas s’il y en aurait peu dans la Judée, mais absolument, s’il y en aurait peu dans le monde. Aussi le Sauveur, sans marquer les Juifs en particulier, répondit en général, que le chemin qui mène à la vie est étroit, et que peu de gens le connaissent. Isaïe voulant désigner le petit nombre de ceux qui se trouveront parmi les Elus, à la fin des siècles, se sert de deux comparaisons terribles, mais naturelles; l’une d’une vigne vendangée, et l'autre d’un olivier dont on a cueilli les olives. Le Seigneur, dit-il, va désoler et ravager toute la terre. Il en sera comme si l’on ramassait quelque peu d’olives, qui restent sur l'arbre, après qu’on l’a bien secoué, ou quelque peu de raisins, qui sont demeurés à la vigne, après qu’on l’a vendangée. Ceux qui resteront, béniront à haute voix le Seigneur, lorsqu’il sera dans sa gloire.

Le grand nombre des Réprouvés est donc figuré par la multitude presque innombrable d’olives, qui tombent de l’olivier, quand on le secoue la première fois, et le petit nombre des Prédestinés par le peu d’olives qu’on trouve sur l’arbre après la récolte. On compare aussi le grand nombre des Réprouvés, à celui des grappes dont les vignes sont chargées avant la vendange, et le petit nombre des élus au peu de raisins qui échappent à la main et aux yeux des vendangeurs. C’est pour cela que tous les Saints loueront le Seigneur, quand ils verront ses ennemis à ses pieds. Maintenant ce n’est pas merveille, si ayant le signe de la Croix gravé sur le front, ils gémissent, lorsqu’ils voient les crimes énormes qui se commettent sur la terre, et les peines épouvantables qui sont préparées aux méchans.

Mais il ne faut pas omettre ce que dit Ezéchiel, ou plutôt ce que Dieu dit par la bouche de ce Prophète : Commencez par mon Sanctuaire, Dieu ordonne aux exécuteurs de sa justice, de commencer par les Prêtres. Car, au Jugement dernier, ceux qu’on épargnera le moins, seront les Ministres de l’Autel, est les Pasteurs du troupeau de Jésus-Christ, qui par leurs paroles et par leurs exemples doivent enseigner aux peuples le chemin du Ciel. Saint Grégoire, qui connaissait mieux que personne cette obligation, la leur représente en ces termes : Je ne crois pas, mes très-chers Frères, que personne nuise plus à la cause de Dieu que les Prêtres, lorsqu’au lieu de travailler à la correction des autres, selon qu’ils y sont obligés, ils les gâtent par leurs mauvais exemples; lorsqu’il arrive que nous tombions dans les désordres dont nous devrions détourner nos frères, lorsque nous nous appliquons à toute autre chose qu’à procurer le salut des ames, lorsque nous n’avons en vue que nos propres intérêts, lorsque nous aimons passionnément les biens de la terre, et que nous recherchons avec ardeur la gloire du monde. On peut lire toute l’Homélie d’où ce passage est tiré. On peut lire aussi la lettre des saint Augustin à Valère son évêque, et le Sermon de saint Bernard sur ces paroles : Voilà que nous avons tout quitté. On verra en quel effroyable danger sont les méchans Prêtres.

Que si l’on est peu touché de ce que disent les Saints, qu’on écoute au moins le Saint-Esprit, qui fait ces reproches et ces menaces aux Prêtres dans Malachie. La bouche du Prêtre conserve la science, et c'est de lui que l’on apprendra la Loi, parce qu’il est l’Ange du Seigneur, du Dieu des armées; mais pour vous, vous avez quitté le bon chemin, et vous avez scandalisé beaucoup de personnes par le mépris de ma Loi. Vous avez rendu inutile mon alliance avec Lévi, dit le Seigneur des armées. Comme donc vous n’avez pas suivi mes voies, et que dans vos jugemens vous avez eu moins d’égard à la sainteté de ma Loi qu’à la qualité des personnes, je vous ai humiliés devant tous les peuples. Si le Seigneur avait tant de peine à supporter la négligence des Prêtres de l’ancienne Loi, combien plus doit-il avoir en horreur les méchans Prêtres de la Loi nouvelle, qui est sans comparaison plus pure et plus sainte que l'ancienne?

Chapitre VII Autres preuves tirées de Joël.

Le saint Prophète Joël prévoyant les grands malheurs dont le peuple d’Israël était menacé, criait d’une voix terrible : Pleurez comme une jeune personne, couverte d’un sac, pleure son époux qu’elle a perdu. Et vous, Prêtres, revêtez-vous de cilices et de sacs; pleurez, poussez de grands cris, vous qui approchez de l’Autel, car le sacrifice et l’oblation sont abolis dans la maison de votre Seigneur; allez au Temple, couvrez-vous de sacs, ô Ministres de mon Dieu. Puis adressant à tous sa parole : Sonnez, dit-il, de la trompette en Sion; faites retentir de vos cris ma sainte Montagne; que tous les peuples de la terre tremblent d’effroi, parce que le jour du Seigneur est proche, ce jour de ténèbres et d’obscurité, ce jour de nuée et de tourbillon. Après cela il fait parler Dieu même en ces termes : Convertissez-vous à moi de tout votre cœur; jeûnez, pleurez, gémissez. Et plus bas encore il ajoute : Entre le parvis et l’Autel, les Ministres du Seigneur verseront des ruisseaux de larmes, et diront : Pardonnez, Seigneur, pardonnez à votre peuple.

Tout ce discours qui ne tend qu’à exciter à pleurer et à gémir, fait bien voir qu’il n’est pas aisé d’adoucir un Dieu en colère, ni d’en obtenir des grâces par des prières toutes simples, et souvent accompagnées de peu de ferveur; que pour cela il est nécessaire de jeûner, de porter le sac et le cilice, et surtout d’avoir une vraie douleur de ses fautes. Mais remarquons avant toutes choses, que quoique le peuple d’Israël eût beaucoup de maux à craindre, et pour le corps et pour l’ame, les maux spirituels étaient pourtant ceux qu’il appréhendait le plus. Rien en effet n’inquiétait plus et les Prêtres et le peuple, que le danger où ils se voyaient de ne plus avoir de Sacrifices, soit pour honorer le Seigneur, soit pour apaiser sa colère. De là vient que le Prophète ayant dit au peuple : Pleurez comme une jeune veuve pleure son premier époux; il en apporte la raison : parce que le sacrifice et l’oblation sont abolis dans la maison du Seigneur. Et après avoir dit aux Prêtres : Couvrez-vous de sacs, pleurez; criez les hauts cris, vous qui servez à l’Autel; il ajoute aussi : parce qu’il ne se fait plus de Sacrifices ni d’oblations dans la maison de votre Dieu. On connaît par-là que des choses aussi viles et d’aussi peu de durées que le sont les biens temporels, ne méritent pas que l’on en pleure la perte; mais qu’on ne saurait assez déplorer celle des biens spirituels, surtout de la grâce; puisque le péché qui nous en dépouille, attire après lui la mort éternelle.

Remarquons de plus que pour satisfaire pleinement à la Justice divine, ce n’est pas assez de verser des pleurs; mais qu’avec les pleurs, il faut joindre les instrumens et les œuvres de pénitence, le sac et le jeûne. Il n’est pas croyable combien ces deux choses plaisent à Dieu. qui les considère comme des marques d’un parfait changement de vie. Il n’en faut point d’autre preuve que ce que Jonas raconte de la pénitence des Ninivites : Un héraut cria dans Ninive : De la part du Roi et de ses Princes, que les hommes, les chevaux, les bœufs, les moutons ne prennent aucune nourriture, et qu’on ne mène les troupeaux ni à l’herbe ni à l’eau; que les hommes se couvrent de sacs, et qu’ils en couvrent les bêtes; qu’ils crient au Seigneur de toute leur force; que chacun se convertisse, et qu’il sorte du mauvais chemin où il est, qu’il renonce à ses œuvres criminelles. Qui sait si Dieu ne changera point à notre égard, et si sa colère étant apaisée, il n’oubliera point nos offenses, et si enfin nous ne serons point sauvés de la mort? Dieu eut égard à leurs oeuvres, et les voyant convertis, il eut pitié d’eux, et ne les châtia pas, comme il les en avait menacés.

Remarquons enfin que le Prophète n’exige pas seulement des pécheurs une médiocre douleur de leurs crimes; mais qu’il veut qu’elle soit vive et égale à celle d’une épouse qui a perdu son Epoux dans la fleur de ses années. Cependant plusieurs parmi nous se confessent sans jeter une seule larme, ni un seul soupir, et sans songer seulement ni à jeûne ni à cilice. Mais on ne se moque point de Dieu. Les Ninivites et tant d’autres peuples nourris dans l’idolâtrie s’élèveront au Jugement contre ces lâches Chrétiens, et demanderont leur condamnation.

Chapitre VIII Preuves de la même vérité, tirées des Evangiles.

Après avoir prouvé par divers passages du vieux Testament, la nécessité de la pénitence et des larmes, nous la prouverons encore par l’autorité de l’Evangile, et premièrement par cette parole du Fils de Dieu : Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés : Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous vous réjouirez. Ce n’est point ici un simple conseil que notre Seigneur nous donne, puisqu’il ajoute : Malheur à vous qui riez maintenant; car vous pleurerez après avoir ri. Comme donc il faut maintenant s’abstenir de rire, pour n’être pas obligé de pleurer à jamais : aussi faut-il pleurer dans le temps, afin de pouvoir se réjouir dans l’éternité. Il est écrit dans l’Apocalypse, que Dieu essuiera leurs larmes. Hé! de qui doit-il essuyer les larmes, si ce n’est de ceux qui auront beaucoup pleuré? Mais sur qui tombera cette funeste Sentence portée contre Babylone : Autant qu’elle a été dans la gloire et dans les délices, autant faites-lui souffrir de tourmens? Ce sera sans doute sur ceux qui au lieu de se mortifier et de faire pénitence, mènent une vie molle et sensuelle. Gémissons donc dans cette terre étrangère, si nous voulons nous réjouir dans notre céleste patrie.

Mais expliquons plus distinctement ce mot : Heureux ceux qui pleurent. Saint Augustin croit que le Sauveur parle de la peine qu’on a naturellement à se séparer de ses proches et de ses amis, quand on veut se donner à Dieu. car cette séparation ne peut être que très-sensible à ceux qui n’ont pas encore acquis une solide vertu; mais d’autres Pères, comme saint Jérôme, saint Chrysostôme, saint Ambroise, l’expliquent de la douleur qu’on doit avoir tant de ses péchés que de ceux d’autrui, et ce qu’ils disent là-dessus, paraît le plus vraisemblable. Il ne faut pas pourtant rejeter l’explication de saint Augustin; car ce saint Docteur ne prétend point que pour s’affliger de l’absence des personnes qu’on chérit le plus, on soit heureux, lorsque leur absence est la seule cause de la douleur qu’on ressent; mais il estime vraiment heureux ceux qui ont moins de déplaisir de l’éloignement de leurs proches que de la perte de la grâce, et qui aiment mieux se séparer, quoiqu’avec regret, de leurs plus intimes amis, que de ne pas suivre Jésus-Christ, de ne pas tendre à la perfection où ils les appellent. Cependant la pensée des autres est plus commune, plus claire et plus naturelle.

Heureux sont donc ceux qui pleurent, ou parce qu’ils ont regret d’avoir offensé le meilleur de tous les maîtres, et le plus aimable de tous les pères, ou parce que jour et nuit ils soupirent après la vie éternelle, ou pour quelque autre raison fondée sur l’amour ou sur la crainte de Dieu; Heureux, dis-je, sont ceux-là, car un jour ils seront comblés de consolation et de délices dans le Ciel. Mais malheur à ceux qui rient maintenant, parce qu’après avoir joui de quelques plaisirs passagers; ils seront jetés dehors dans les ténèbres, où l’on pleure et où l’on grince les dents de rage et de désespoir. Ce n’est pas que par un excès de sévérité, nous défendions aux gens de bien un ris modeste et qui dure peu, ni que nous voulions leur en faire un crime : ce que nous disons seulement et ce que l’Ecriture nous enseigne, c’est qu’il n’est ni expédient, ni permis à des Chrétiens de s’abandonner tellement à la joie, qu’oubliant qu’ils sont ici dans une vallée de larmes, ils ne songent point à pleurer et à gémir, quand l’occasion le demande. Car il sera temps de nous réjouir quand nous serons dans notre patrie; maintenant que nous sommes dans un exil, environnés de très-cruels et de très-puissans ennemis, c’est le temps des gémissemens et des pleurs.

Le Sauveur apprit autrefois à ses Disciples combien les larmes sont nécessaires et inévitables en ce monde, lorsqu’il dit; En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verserez bien des pleurs, et tandis que vous serez dans la tristesse, le monde se réjouira; mais votre tristesse se convertira en joie. Quand une femme est en travail, elle souffre, parce que son terme est venu; mais quand elle est accouchée, la joie qu’elle a d’avoir mis un enfant au monde, lui fait oublier ses douleurs. Ainsi vous avez présentement beaucoup à souffrir; mais je vous reviendrai voir, et votre ame sera remplie d’une joie que personne ne vous ôtera. Certainement si l’on concevait ces paroles, et qu’on les méditât bien, il ne se trouverait personne dans ce lieu de bannissement, qui ne reconçat volontiers à tous les plaisirs passagers, et qui ne s’en fit un de gémir sans cesse, comme la Colombe; car c’est un principe incontestable dans le Christianisme, que ce qui fait le caractère des Disciples du Sauveur, et ce qui les distingue du monde, c’est que le monde se réjouit, et qu’ils sont dans la tristesse.

Quelle différence y a-t-il donc entre un vrai Chrétien et le monde? La même qu’entre un Prédestiné et un Réprouvé. Je ne prie pas pour le monde, disait le Sauveur; et l’Apôtre veut que nous fassions pénitence, de peur que nous ne soyons condamnés avec le monde. Que s’ensuit-il donc de là, sinon que celui qui pleure avec les Disciples de Jésus et avec Jésus même, et qui ne se lasse point de pleurer, a le caractère des Elus; et qu’au contraire celui qui veut se réjouir avec le monde, a la marque des Réprouvés, avec lesquels il sera effectivement damné, si avant que de mourir, il ne rompt les liens qui le tiennent attaché au monde Le Sauveur ajoute : Pour vous autres, vous serez dans la tristesse; mais votre tristesse se convertira en joie. Il exhorte ses Disciples à persévérer jusqu’à la mort dans les exercices de la pénitence; il les y anime par l’espérance certaine d’un bien aussi grand qu’est cette joie ineffable et éternelle, qu’on ne pourra leur ôter.

Et afin qu’ils sachent que le temps des pleurs est court, et que celui de la joie n’aura point de fin, il se sert de la comparaison d’une femme, qui en accouchant souffre beaucoup, parce que son heure est venue; mais à qui la joie d’avoir mis un enfant au monde, fait incontinent oublier ses douleurs passées. Il compare le temps de souffrir à une heure, parce qu’il passe vite, et le temps de se réjouir à plusieurs années, c’est-à-dire, à toute la vie de l’enfan, qui fait la joie de sa mère tant qu’il est au monde. Rien ne marque mieux l’emploi des Apôtres et des Prélats, que les douleurs de l’enfantement. C’est pour cela que saint Paul écrivant aux premiers Fidèles : Mes chers enfans, leurs disait-il, vous me causez encore une fois les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que Jésus-Christ soit entièrement formé en vous. Ils souffrent donc ces douleurs mortelles, ils les souffrent non pas une seule fois, comme les femmes, mais cent et cent fois. Ils ressemblent à cette femme de l’Apocalypse, qui est la figure de l’Eglise, et dont saint Jean dit : Qu’étant en travail d’enfan, elle jetait de grands cris, et avait beaucoup de peine à se délivrer de son fruit.

Enfin pour nous assurer que tout cela est véritable, et qu’il n’en faut pas douter, le Sauveur commence par ces paroles : En vérité, en vérité, je vous le dis. Il prévoyait bien que plusieurs auraient peine à croire que le partage des Elus soient les pleurs, et qu’il soit plus avantageux de gémir avec les Disciples de Jésus, que de se réjouir avec le monde; que ceux en un mot, qui pleurent durant un temps, doivent être éternellement heureux, et que ceux qui se réjouissent durant un temps doivent être éternellement malheureux. Il confirme donc ce qu’il a dit par un serment réitéré : En vérité, en vérité je vous le dis. Plût à Dieu que l’on méditât une vérité si certaine et si importante, et que l’on sût profiter d’un temps aussi salutaire qu’est celui de pleurer, et d’acheter par quelques larmes un bonheur qui ne finira jamais! Chapitre IX.

Autres preuves tirées des épîtres de saint Paul, et de celle de saint Jacques.

L’apôtre saint Paul dans sa première Epitre aux Corinthiens, les reprend très-sévèrement de ce qu’un d’eux ayant commis un horrible inceste, ils n’en avaient pas assez fait paraître d’indignation et de déplaisir. On apprend, dit-il, qu’il se commet parmi vous une sorte d’impudicité, inouï même parmi les Païens; c’est qu’un homme abuse de la femme de son père. Cependant vous êtes encore aussi orgueilleux que jamais, au lieu que vous devriez pleurer et bannir de vos assemblées celui qu a commis une telle abomination. Les premiers Chrétiens avaient tellement à cœur la pureté, qu’ils ne pouvaient même souffrir qu’on nommât le vice contraire. Que chacun, disait saint Paul, prenne garde à ne pas seulement parler de fornication, ni d’aucune autre sorte d’impureté; des Saints, comme vous, en devriez ignorer le nom.

Comme donc on avait su que quelqu’un entretenait dans Corinthe un commerce si honteux, l’apôtre voulait que tout le peuple en marquât publiquement sa douleur, et parce qu’il ne semblait pas qu’on en fut beaucoup touché, il se plaignit de cette indolence : il écrivit à tous ceux de cette Eglise une lettre foudroyante, il leur en écrivit encore une seconde, où il témoigne qu’en l’écrivant, il avait beaucoup gémi et versé de larmes. Il leur dit donc qu’il a appris que dans leur Ville il se commettait une horrible espère d’impureté; comme s’il disait : Il y a beaucoup de choses à reprendre dans vos mœurs; car premièrement on parle d’impudicité et d’une étrange impudicité, déjà commise parmi vous, qui ne devriez seulement pas en savoir le nom, puisque parmi les Païens à peine sait-on ce que c’est. Secondement ce péché qu’on laisse impuni, n’est pas une impureté commune, mais un effroyable inceste. Il est vrai qu’il s’est trouvé des nations chez qui l’inceste était toléré; mais les plus barbares avaient peu à peu reconnu que c’était un de ces crimes qui sont contre la nature, et dont la nature même a de l’horreur.

Cependant, continue l’apôtre, vous ne laissez pas d’avoir de l'orgueil, au lieu que vous devriez gémir. C’est ici la troisième chose que l’on condamne dans les Corinthiens. Le point d’honneur était leur passion dominante : ils disputaient éternellement entre eux sans jamais pouvoir s’accorder. Ainsi partagés et tout occupés du sujet de leurs disputes, ils ne songeaient point à ôter un si grand scandale. Sachant ce qui se passait, ils auraient dû s’assembler, ordonner des jeûnes et des prières publiques, joindre leurs larmes, implorer ensemble la miséricorde divine, et si ce pécheur ne se convertissait au plus tôt, le retrancher de leur Communion.

ô que nous sommes éloignés de la ferveur et de la sévérité des premiers Disciples de Jésus-Christ! Que le don des larmes si commun en ce temps-là, est rare aujourd’hui! Alors pour un seul pécheur tout le peuple gémissait; et à force de prières on tachait d’apaiser le Ciel. Maintenant pour plusieurs pécheurs, à peine se trouve-t-il un seul homme qui s’afflige de voir qu’on offense Dieu, et que les ames se perdent.

La dernière preuve que nous tirons des écritures pour montrer la nécessité de pleurer et de gémir en cette vie, se trouve dans l’Epitre de saint Jacques : Mortifiez-vous, dit ce saint Apôtre, reconnaissez votre misère, pleurez, changez votre ris en deuil, et votre joie en tristesse. Il parle généralement à tous les Fidèles, dont il avait dit peu auparavant : Nous péchons tous tant que nous sommes, en beaucoup de choses. Il veut que nous confessions que nous sommes misérables, que par conséquent nous avons besoin de la miséricorde de Dieu, et qu’afin de nous l’attirer, il ne suffit pas de pousser des cris vers le Ciel; mais qu’il faut entrer dans des sentimens d’une componction qui change notre ris en pleurs, et notre joie en tristesse. Car que nous servirait-il de répandre quelques larmes, si incontinent après nous recommencions à rire et à nous abandonner à la vaine joie du monde?

O que nous pratiquons mal ce que le Saint-Esprit nous enseigne! Il nous déclare si souvent par la bouche des Prophètes et des Apôtres, qu’il faut nécessairement pleurer en ce monde pour être à jamais bienheureux en l'autre, et néanmoins la plupart sont sourds à sa voix. Ils pleurent, et rien n’est capable de les consoler sur la mort de leurs amis, sur le mauvais succès d’une affaire qui les regarde, ou sur quelque autre pareil accident; quoiqu’ils ne puissent ignorer qu’il n’y a point de comparaison des biens temporels aux biens éternels. Peut-on s’étonner de voir périr ce qui est périssable, de voir passer ce qui est passager, de voir mourir ce qui est mortel? Mais ne faut-il pas avoir perdu la raison et être stupide ou insensé, pour ne point pleurer la mort d’une ame que Dieu destine à vivre éternellement, et pour mépriser la perte d’un Royaume aussi grand et aussi beau qu’est celui du Ciel? Cependant le nombre de ces gens stupides et insensés est presque infini. Mais si la parole de Dieu ne les touche pont, voyons si les exemples les toucheront davantage.

Chapitre X Quelques exemples tirés de l’Ecriture, qui prouvent la nécessité de la pénitence et des larmes en cette vie.

Nous voyons dans les Livres saints plusieurs exemples de personnes qui ont employé les larmes pour apaiser la juste colère de Dieu. Le premier qui se présente est celui de toute la République des Hébreux, dont il est parlé au Livre des Juges (c.2.).

l’Ange du Seigneur ayant fait à ce peuple ingrat des reproches et des plaintes de la part de Dieu sur ses infidélités, ils jetèrent de grands cris, et se mirent à pleurer. Le lieu même où cela se fit, s’appela le lieu des pleurans, ou le lieu des larmes. Or il parut bien dans la suite que leurs larmes étaient sincères, et qu’elles partaient du cœur, puisqu’elles eurent la force de les remettre en grâce avec Dieu, et qu’ils le servirent constamment depuis, sous la conduite de Josué et des Anciens, qui vécurent longtemps après lui. Les pleurs véritables et salutaires sont donc celles qui produisent un changement de mœurs entier et constant.

Le second exemple semblable au premier, se trouve dans le même Livre des Juges (c.20.), où nous lisons que les Enfans d’Israël s’assemblèrent tous dans la maison de Dieu, et que là étant assis, ils commencèrent à pleurer devant le Seigneur, qu’ils jeûnèrent ce jour-là jusqu’au soir, et qu’ils offrirent à Dieu des Holocaustes et des Hosties pacifiques. Apprenez de là combien est ancienne la coutume des Fidèles de tâcher à apaiser Dieu par les larmes, par les jeûnes, par les oblations et les sacrifices.

Le troisième exemple est celui du Prophète Roi, qui avait reçu de Dieu un don tout particulier pour toutes sortes de larmes. En premier lieu, il pleura très-amèrement son adultère et son homicide; car voici ce qu’il en écrit lui-même : J’ai tant gémi que je n’en puis plus. Toutes les nuits je laverai et j’arroserai mon lit de mes larmes. Il faut peser chaque mot, pour bien connaître quel était l’excès de la douleur de cet illustre pénitent. J’ai tant gémi que je n’en puis plus. Il veut dire qu’il avait gémi si longtemps et avec tant de violence, qu’il en était tout épuisé et tout languissant; il ne veut pas néanmoins en demeurer là, il est résolu de continuer. Je laverai mon lit de mes larmes, ajoute-t-il, et ce sera là toute mon occupation pendant le silence de la nuit, qui est le temps le plus propre pour pleurer devant le Seigneur, comme étant celui où l’on est le moins dissipé et le moins distrait. Il dit donc qu’il passera les nuits entières à pleurer amèrement ses péchés. Remarquez bien ce mot, je laverai; car pour laver et pour emporter toutes les taches, il faut beaucoup d’eau : et deux ou trois gouttes ne suffiraient pas. Saint Jérôme traduit de l’Hébreu : J’inonderai mon lit, ce qui demande une grande abondance de larmes. Il confirme la même chose par les paroles suivantes :

J’arroserai mon lit de mes pleurs. Arroser son lit, c’est répandre des ruisseaux de larmes.

Il est donc constant que David a eu la première espèce de larmes; mais il ne se contentait pas de pleurer ses propres péchés, il pleurait aussi ceux d’autrui. Car en parlant des pécheurs, selon l’interprétation de Théodoret et d’Euthyme, il disait : Il a coulé de mes yeux comme des torrens, parce qu’ils n’ont pas gardé votre Loi; et plus bas : mon zèle m’a fait sécher de tristesse, parce que mes ennemis n’ont pas observé vos Commandements.

Pour ce qui est de l’autre espèce de pleurs qui vient de l’amour, ou d’un désir véhément, il l’a eue aussi, et il n’en faut point d’autre preuve que ce qu’il disait à Dieu; Vous voyez, Seigneur, tous mes désirs, et je ne puis vous cacher mes gémissemens. Et ailleurs : Mon ame brûle de soif et meurt d’impatience d’aller à Dieu, qui est le Dieu fort et le Dieu vivant. Quand irai-je à lui? Quand paraîtrai-je devant la face de mon Dieu? J’ai fait de mes larmes ma nourriture ordinaire pour le jour et pour la nuit, pendant qu’on me demandait à toute heure : Où est votre Dieu? Ainsi ce Prophète toujours brûlant de l’amour de Dieu, toujours soupirant après le Ciel, s’entretenait dans ces saints désirs, et s’en faisait une agréable nourriture.

Son exemple mérite bien d’être proposé à toutes sortes de personnes; car c’était un Prince très-sage, qui pouvait dire hardiment et sans vanité : Je me suis rendu plus habile que les vieillards, et j’ai surpassé en science tous ceux qui m’ont enseigné. On ne doit donc pas attribuer ses larmes à simplicité ou à ignorance. D’ailleurs c’était un saint homme, un homme formé selon le cœur de Dieu, comme saint Paul le témoigne, et par conséquent ses larmes ne pouvaient être que très-agréables au Seigneur. Enfin il avait un Royaume à gouverner, des peuples à contenir dans le devoir, des guerres à soutenir, sans compter les soins qu’une nombreuse famille lui devait donner, et qui servent souvent de prétexte aux gens du monde, pour se dispenser des exercices de la pénitence et de l’oraison. Sans doute qu’au Jugement il condamnera ces Chrétiens lâches et indévots, lui qui au milieu de tant d’occupations, trouvait assez de loisir pour prier sept fois le jour, et même la nuit, et qui priait, non comme la plupart des gens sans attention et sans ferveur, mais en joignant à la prière les soupirs, les larmes, et des désirs très ardens de servir son Dieu. que s’il condamne les Rois et les peuples, à combien plus fortes raisons condamnera-t-il les Prélats, les Prêtres et les Religieux, qui sont obligés par leur profession de s’adonner davantage à la pénitence et à la prière?

Après David, qui n’admirera Jérémie, cet homme de Dieu, qui plein de l’esprit de componction, gémissait et pleurait sans cesse, et qui ne pouvant s’empêcher de verser des larmes, s’écriait : Qui donnera de l’eau à ma tête, et fera de mes yeux deux sources de larmes? Que nos yeux fondent en pleurs, et qu’il coule de nos paupières des larmes en abondance. Passons du vieux Testament au nouveau.

Le premier sur qui nous devons jeter les yeux pour apprendre à bien pleurer, c’est Jésus-Christ même, qui sachant mieux que personne discerner le bien du mal, a condamné par son exemple aussi-bien que par ses paroles, l’erreur de ceux qui préfèrent le ris aux pleurs, puisque l’Ecriture ne dit point qu’il ait jamais ri, et qu’elle assure qu’il a pleuré et gémi en bien des rencontres. Il est vrai qu’un jour il eut un transport de joie et d’une joie spirituelle, en considérant combien ses Disciples profitaient de ses instructions : mais ni la joie spirituelle, ni la paix de l’ame, ne sont point incompatibles avec les gémissemens que cause le Saint-Esprit; au contraire ils en sont le principal fruit, et c’est pour cela que David tout pénétré d’un vif regret de ses fautes, disait hardiment à Dieu : Vous me direz à l'oreille quelque mot de consolation et de douceur : Mes os, après avoir été humiliés, commenceront à se réjouir.

Premièrement donc le Sauveur ne peut retenir ses larmes, lorsque sur le point d’entrer en triomphe dans Jérusalem, il se représenta la ruine de cette Ville infortunée, et le malheur éternel d’une infinité de ses habitans. Il pleura aussi la mort de Lazare son ami, lorsqu’il vit Marie Magdelène tout éplorée avec une troupe de Juifs en larmes auprès du tombeau. Peut-être que le véritable sujet de ses leurs, selon la pieuse pensée de quelques-uns, fut de voir que le mort en ressuscitant et en quittant le doux repos dont il jouissait dans les Limbes, allait rentrer dans une vie pleine de périls et de misères. Il pleura encore dans le Jardin, lorsque prosterné devant son Père, il le conjura de détourner de lui le Calice qu’il lui présentait. Car bien que les Evangélistes ne fassent pas mention de ses larmes, le sang qui coula de toutes les parties de son Corps, fait assez voir que les larmes ne pouvaient guères lui manquer. Il pleura enfin sur la Croix, comme saint Paul le témoigne; lorsqu’il dit que dans le temps de sa vie mortelle, ayant offert avec de grands cris et beaucoup de larmes ses prières à celui qui le pouvait sauver de la mort, il fut exaucé à cause de son profond respect. La prière dont parle l’apôtre est celle-ci : Mon Père, je remets mon ame entre vos mains. Car ce fut en le faisant qu’il jeta un fort grand cri, comme remarque saint Luc, et qu’il demanda d’être sauvé de la mort, c’est-à-dire, de ressusciter promptement, et de sortir au plus tôt du sein de la mort. C’est aussi celle qui fut exaucée, tant à cause du grand respect qu’il eut pour son Père, qu’en considération de la dignité de sa personne.

Mais outre ces larmes, on peut dire vraisemblablement qu’il en répandit bien d’autres durant sa retraite de quarante jours dans le Désert, et lorsqu’il passait les nuits entières en oraison, sur des montagnes, et dans des lieux écartés. Car si L’Esprit nous fait prier, et prie pour nous avec des gémissemens qu’on ne saurait exprimer, ainsi que parle saint Paul; combien plus celui sur qui ce divin Esprit était descendu du Ciel, sous sa forme d’une Colombe, celui qui avait reçu la plénitude de ses dons, et de l’abondance duquel nous avons reçu tout ce que nous en avons, devait-il prier avec de semblables gémissemens, et une pareille effusion de larmes? Puis donc que le Fils de Dieu, notre maître et Notre-Seigneur, nous a déclaré en termes exprès, que ceux qui pleurent sont heureux, et que ceux qui rient sont malheureux; qu’il a pratiqué lui-même ce qu’il nous a enseigné : certainement des Disciples aussi dociles, et des serviteurs aussi fidèles que nous sommes obligés de l’être, doivent fuir les occasions de plaisanter et de rire, et avoir même en horreur les joies et les divertissemens du monde. Bien plus, il faut qu’ils se plaisent à gémir et à pleurer, et qu’ils demandent instamment à Dieu le don des larmes.

Marie Magdelène est celle qui a le mieux imité en ceci le Sauveur du monde; car je ne parle point de la bienheureuse Vierge, non que je doute qu’elle ait pleuré, mais parce que les évangélistes n’en disent rien. Cette sainte Pénitente n’eut pas plus tôt formé le dessein de changer de vie, qu’elle alla trouver le Sauveur, lui arrosa les pieds de ses larmes, les lui essuya avec ses cheveux en présence d’un grand nombre de personnes, et dans le temps qu’il était à table chez un Pharisien. Ainsi n’ayant pas eu honte de pécher, elle n’eut pas honte non plus de donner des marques visibles de son repentir. L’abondance de ses larmes lui mérita cette réponse du Sauveur : Allez, vos péchés vous sont remis. Sa grâce lui fut accordée sur l’heure, elle obtint une abolition entière de ses péchés; et de plus, elle fut si bien affermie, ou pour user des termes de l’Apôtre, si bien fondue dans la charité, qu’une autre fois ayant encore lavé les pieds de son maître, elle les lui essuya, comme auparavant, avec ses cheveux; mais les larmes qu’elle versa en cette dernière occasion, n’étaient pas des larmes amères, comme sont celles qui viennent de componction et de douleur; elles étaient douces, et de la nature de celles que produit un amour tendre et ardent. Elle pleura aussi proche du Sépulcre de Jésus, sans pouvoir se consoler, jusqu’à ce qu’elle eût le bonheur de le voir ressuscité, et de lui parler la première. O heureuses larmes, qui en un moment ont pu faire d’une pécheresse publique une Sainte, dont le mérite a presque égalé celui des ames les plus innocentes ! Aussi depuis ce temps-là elle se tint inséparablement attachée et à Jésus l’Agneau sans tache, et à Marie Vierge des Vierges, et à saint Jean, si distingué des autres Disciples par sa pureté virginale.

Tous les livres