Le Gémissement de la colombe (De gemitu columbae)
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www.JesusMarie.com Saint Robert Bellarmin
docteur de l’Eglise catholique
Le Gémissement de la Colombe
édition numérique par JESUSMARIE.com et Jocelyne M. Livre premier
Le Cardinal Robert Bellarmin, de la Compagnie de Jésus,
à tous les Religieux de la même Compagnie. C’est avec raison, mes très-chers Pères, que j’ai cru devoir vous dédier les trois livres que j’ai composés du Gémissement de la Colombe. Car étant encore tout jeune, je fus inspiré de Dieu d’entrer dans la Compagnie de Jésus; et c’est elle qui m’a nourri, qui m’a élevé, qui m’a formé : c’est dans son sein et sous sa conduite, que j’ai travaillé premièrement à l’instruction de la jeunesse, et puis à la Prédication, qui a été mon emploi le plus ordinaire. Elle est d’ailleurs un membre vivant de l’Eglise militante, qui gémit toujours, comme la Colombe; elle ne cesse elle-même de gémir parmi les persécutions qu’elle souffre. On peut dire aussi qu’elle a, et qu’elle a eu dès sa naissance, les ailes d’une Colombe, pour voler jusqu’à aux extrémités de la terre. Elle en a de plus la fécondité : car en peu de temps elle s’est multipliée de telle sorte, avec le secours de la grâce, qu’on l’a vue s’étendre presque dans toutes les Provinces du monde. Enfin, semblable à la Colombe, elle est sans fiel; et si elle fait paraître de la chaleur, ce n’est que l’effet du zèle qu’elle a pour exterminer le vice et pour détruire l’erreur.
J’ai encore une autre raison de présenter ce petit Ouvrage à mes Frères. C’est que faisant une retraite, au mois de septembre dernier, selon ma coutume, pour ne songer qu’à Dieu et à moi, il me vint une forte pensée de faire connaître l’utilité des larmes saintes, à ceux d’entre les Fidèles, qui ne l'auraient pas encore éprouvée. Je sais bien qu’il y a eu de tout temps des Saints dans l’Eglise, qui ne cessaient de gémir comme la Colombe; je sais qu’il y en a encore aujourd’hui qui les imitent, et qui semblent n’avoir pas besoin qu’on les y exhorte. J’ai cru cependant que mon travail pourrait être utile à tout le monde, et particulièrement aux personnes qui servent Dieu dans la Religion. C’est ce qui m’a fait résoudre de vous l’adresser, mes très-chers Pères;
persuadé que ceux à qui je pourrai plus aisément inspirer l’amour des larmes, et qui en seront le moins rebutés, seront ceux avec qui j’ai été lié toute ma vie par un amour fraternel.
Je le fais avec d’autant plus de liberté et de confiance, que je ne dirai rien qui doive paraître nouveau à des Enfants de saint Ignace. Les plus anciens se proposeront l’exemple de cet admirable serviteur de Dieu qui répandait tant de larmes dans l’oraison, qu’enfin il fut obligé de prier Notre-Seigneur qu’il en modérât l’excès. Il obtint ce qu’il souhaitait : mais il demeura tellement maître de ses larmes, qu’elles coulaient et qu’elles cessaient de couler quand il lui plaisait; faveur singulière, selon qu’on en peut juger par ce que dit Cassien, que Dieu qui accorde le don des larmes à ceux qui ne le lui demandent pas, le refuse assez souvent à ceux qui le lui demandent avec instance. C’est encore pour les anciens un grand exemple à suivre, que celui de saint Francois-Xavier, qui, comme remarque l’Historien de la Compagnie, était rempli de tant de consolations, et versait des pleurs en telle abondance, que souvent il s’écriait : C’est assez, Seigneur, c’est assez. à l’égard des jeunes gens, ils doivent prendre pour modèle deux jeunes hommes, non moins illustres pour leur sainteté que pour leur naissance, je veux dire le Bienheureux Stanislas Kostka, et le Bienheureux Louis de Gonzague, qui fondaient en larmes, principalement dans leurs entretiens familiers et continuels avec Dieu. Mais parmi les Religieux, tous ne sont pas égaux en vertu. Il y en a de parfaits; il y en a qui s’avancent dans le chemin de la perfection; il s’en trouve enfin beaucoup qui y sont peu avancés. Ceux-ci ont besoin de livres et d’instructions pour apprendre les moyens de s’y avancer; et l’on ne saurait trop les y exhorter. Recevez donc le petit présent que je vous fais : considérez-y plutôt la sincérité de mon affection, que le mérite de l’Ouvrage; et quand vous demanderez à Dieu pour vous la rosée céleste, employez aussi vos prières et vos soupirs, pour m’obtenir la même grâce de sa divine bonté.
Préface.
Je composai l’année passée un petit Ouvrage sur le Bonheur éternel des Saints, pour m’exciter dans ma vieillesse à m’en rendre digne, et à le demander instamment à Dieu. Cette année, comme je songeais dans ma retraite aux moyens de l’acquérir; ce souhait du Prophète Roi m’est venu dans la pensée : Qui me donnera des ailes semblables à celles de la colombe, et je volerai, et je me reposerai? (Psal.54.7) Cependant j’ai fait réflexion que la raison principale, pour laquelle David souhaitait d’avoir des ailes, afin de voler comme la Colombe, ce n’est pas que la Colombe vole plus vite, ni même aussi vite que plusieurs autres oiseaux; mais c’est que parmi les oiseaux il n’y en a point de plus simple, de plus innocent, ni de plus fécond; que d’ailleurs elle est sans fiel, et qu’elle a cela de propre qu’elle ne cesse de gémir. De là vient que ce saint Prophète demande à Dieu, non les ailes d’une hirondelle, ou d’un faucon, ou d’un aigle, mais celles d’une Colombe, pour nous apprendre que si nous voulons nous élever par la contemplation jusqu’à Dieu, et trouver en lui le véritable repos, il faut que nous soyons simples et sans malice, nets de tout péché, et féconds en bonnes œuvres; que nous n’ayons point de fiel, et que si nous sommes obligés de reprendre les pécheurs, ou même de les punir, nous le fassions avec modération et avec douceur. Il faut surtout que retranchant toutes sortes de plaisanteries, de jeux, et de divertissements profanes, nous gémissions perpétuellement dans cette vallée de larmes.
Mon dessein est donc d’employer le temps de cette retraite à rechercher dans l’Oraison et dans la Méditation : 1. Ce que l’écriture nous enseigne touchant le gémissemen salutaire de la Colombe; 2. Quel est le sujet de cette sorte de gémissemen; 3. Quelles en sont les utilités.
Je sais bien qu’il est odieux de parler de gémissemens et de pleurs : mais je suis sûr que si ce discours semble d’abord à quelques-uns triste et rebutant, la tristesse qu’il leur causera se convertira bientôt en joie, suivant ces paroles de l’Apôtre aux Corinthiens : La tristesse qui est selon Dieu, est le principe du salut; et celle qui est selon le monde, cause la mort. (2. Cor. 7. 10) Mais avant que de faire voir la nécessité, le sujet et le fruit des larmes, il est à propos d’expliquer en peu de paroles de quelle nature sont celles dont nous parlons. Il y a des larmes de trois sortes. Les premières sont naturelles et indifférentes d’elles-mêmes pour le bien et pour le mal : les secondes sont mauvaises et pernicieuses : les dernières sont bonnes et salutaires. Celles que nous appelons naturelles ont pour principe les misères de cette vie, la perte des biens, la mort des amis, les maladies et les douleurs, les injures, les affronts, et cent autres choses semblables. Les larmes mauvaises et pernicieuses sont celles des hypocrites et des courtisanes, les larmes feintes et trompeuses, qui viennent de la suggestion du Démon. Nous ne toucherons point ces deux premières espèces qui ne sont que des effets d’une tendresse naturelle, ou de l’artifice du malin esprit. Nous ne parlerons que des larmes saintes, dont la source est l’Esprit de Dieu, qui, selon l’expression de saint Paul, prie pour nous avec des gémissemens ineffables. (Rom. 8. 25)
On dit que l’Esprit de Dieu prie pour nous, parce qu’il nous fait prier, et qu’il joint à la prière des gémissemens inconnus à la nature, et que nulle langue ne peut exprimer. C’est là cette pluie volontaire, que Dieu réserve pour son héritage. (Psal. 67.26) Car les larmes naturelles ressemblent moins à la pluie qu’à l’eau des marais. Les pluies qui tombent du Ciel, sont propres pour fertiliser la terre; ce que ne font pas les eaux dormantes et bourbeuses des marais. Or il y a deux sortes de larmes saintes. Les unes viennent de haine, les autres d’amour : celles-là marquent de la douleur, et celles-ci de la joie. Celles qui naissent de la componction montrent qu’on hait le péché; et celles que cause l’impatience de voir Dieu, sont des témoignages d’un ardent amour pour lui. Ce qui fait donc que Dieu les estime et les récompense, c’est qu’il les reçoit comme des preuves de l’amour sincère qu’on lui porte, et de la haine véritable qu’on porte au péché. Sans cela que sont les larmes, qu’une humeur qui tombe naturellement du cerveau, et qui se décharge par les yeux.
Ces deux espèces de larmes sont représentées naïvement, dit saint Grégoire, par les eaux, dont il est parlé dans Josué, qui venaient en partie d’en haut, en partie d’en bas, pour arroser une terre, que Caleb donna à sa fille Acsa. De là vient aussi que quelques-uns les comparent aux eaux du déluge, qui arriva du temps de Noé. Car c’est Dieu qui l’envoya, et qui le forma tant des sources de l’abîme, que des cataractes du Ciel. En effet celles qui procèdent de contrition et de douleur sont assez bien exprimées par les sources de l’abîme; et celles qui naissent d’amour et de joie, par les pluies qui tombent du Ciel. Mais c’est toujours Dieu, qui en est la cause, de quelque côté qu’elles viennent. Cependant quoique ce soient de vrais dons de Dieu, il ne faut pas nous imaginer que ces dons précieux nous doivent venir sans que nous fassions de notre côté tout ce qui est nécessaire pour les attirer. La sagesse est un don du Saint-Esprit : et néanmoins saint Jacques assure que si quelqu’un en a besoin, il doit la lui demander, comme à celui qui la donne libéralement. Demandons-les donc, et demandons-les comme il faut, c’est-à-dire, avec une ferme foi, et sans hésiter. Car si nous ne les avons pas, c’est que nous ne pensons pas à les demander; ou si nous les demandons, et que nous ne les obtenions point, c’est que nous les demandons mal. Afin donc que notre prière soit efficace, il est nécessaire de les demander avec une grande confiance, et un grand désir de les obtenir. C’est de cette manière que saint Grégoire dans ses Dialogues dit expressément qu’il faut demander le don des larmes, comme nous verrons dans toute la suite de cet Ouvrage.
Du Gémissement de la Colombe
Ou
De l’Utilité des Larmes Livre premier Chapitre premier. Il est nécessaire de gémir et de pleurer en ce monde. Preuves de cette vérité tirées des Psaumes. Ayant à prouver par les saintes écritures, tant de l’ancien que du nouveau Testament, et par les exemples aussi bien que par la doctrine des Saints, qu’il faut gémir et pleurer, en cette vie, nous commencerons par le témoignage du Roi Prophète, qui pleure et gémit sans cesse dans tous ses Psaumes. Il nous suffira d’en examiner trois versets, par lesquels il excite tout le monde à répandre des larmes, et à pousser des soupirs vers le Ciel, n’y ayant rien qui convienne mieux aux Justes, figurés par la Colombe.
Le premier verset du Psaume 73. Heureux, ô mon Dieu, celui qui n’attend du secours que de vous seul! Il s’est élevé en esprit, comme par degrés, vers vous, dans cette vallée de larmes, où il s’est réduit par sa désobéissance. Le second est du Psaume 94. Venez, adorons Dieu; prosternons-nous devant lui; pleurons devant le Seigneur, qui nous a créés. Le dernier est du psaume 125. Ceux qui pleurent en semant, feront la moisson avec joie.
Le Prophète, dans le premier, demande trois conditions de quiconque aspire à la souveraine béatitude. Il faut, avant toutes choses, qu’il se défie de ses forces naturelles, et qu’il mette toute sa confiance au secours de Dieu. Heureux, ô mon Dieu, celui qui n’attend du secours que de vous seul! C’est-à-dire : celui qui s’appuie, non pas sur lui-même, mais sur le Seigneur, a tout sujet d’espérer le bonheur du Ciel, et il l’obtiendra infailliblement un jour. Car Dieu hait extrêmement ces esprits vains que l’orgueil aveugle de sorte, qu’il leur cache leur faiblesse. Cependant, quelque bien fondée que soit la confiance qu’il a en Dieu, elle ne doit pas aller jusqu’à l’empêcher de faire de son côté tout ce qu’il peut. Car il faut que le libre arbitre se joigne à la grâce, suivant ce que dit saint Paul : J’ai travaillé plus que tous les autres : ce n’est point moi toutefois, mais c’est la grâce de Dieu avec moi. Il ne dit pas simplement : Ce n’est point moi, mais c’est la grâce de Dieu; de peur qu’on ne s’imagine que l’homme n’a rien à faire qu’à laisser agir la grâce dans lui. Il ajoute donc, avec moi, pour nous faire entendre ce qu’il dit ailleurs, que nous devons coopérer avec Dieu à notre salut.
La seconde condition que demande le Prophète, c’est que l’homme juste dresse dans son cœur comme des degrés, ou des échelons pour monter. Il ne faut pas qu’il espère sortir tout d’un coup de l’abîme du péché, ni qu’en dormant, et presque sans y penser, il puisse jamais se trouver au haut de cette échelle mystérieuse, qui va de la terre au Ciel; mais il faut que prévenu et fortifié de la grâce, il tâche de s’élever peu à peu, et de monter comme par degrés, de vertu en vertu, jusqu’à ce qu’il parvienne au comble de la perfection.
La dernière condition, c’est que cela se fasse dans cette vallée de larmes, où l’homme s’est jeté lui-même par sa faute. Il avait été créé dans le Paradis de délices, d’où il pouvait s’élever à Dieu sans peine; mais il mérita d’être relégué dans cette malheureuse terre, dont il ne saurait se détacher, sans se faire beaucoup de violence et sans verser bien des larmes. C’est pour lui un lieu de bannissement; et s’il veut marcher vers la céleste patrie, s’il veut que les forces ne lui manquent pas dans un voyage si long et si difficile, il est nécessaire que de temps en temps il implore le secours divin, qu’il gémisse, et que de ses pleurs il fasse sa nourriture ordinaire, à l’exemple de David, qui pénétré de douleur, disait : Mes pleurs m’on servi de pain, durant le jour et durant la nuit. Jugeons de là combien on s’écarte de la voie qui mène à la montagne de Dieu, lorsque l’on cherche un chemin parsemé de fleurs, au lieu de gémir et de faire pénitence dans cette vallée de larmes. Souvenons-nous que ceux qui disent, dans le livre de la Sagesse : Qu’il n’y ait point de prairie, où nous n’allions passer le temps, et nous divertir; ceux-là même avouent qu’ils se sont éloignés du sentier de la vérité, et que le soleil de justice ne les a point éclairés. Songeons enfin que ceux qui pensent pouvoir vivre sans pleurer, et qui dans cette pensée cherchent partout à se réjouir, ne sont pas dans un moindre égarement. Car Dieu permet qu’ils se trouvent presque toujours dans une telle aridité, que s’ils prient, s’ils psalmodient, c’est sans attention et sans fruit; s’ils lisent les Livres sacrés, c’est plutôt par curiosité que par dévotion.
Passons au second verset, qui est du psaume 94 : Venez, adorons Dieu, et prosternons-nous devant-lui : pleurons devant le Seigneur qui nous a créés. Ce mot, Venez, est pour exhorter le peuple de Dieu à honorer son Seigneur, et à l’honorer non-seulement de cœur et de bouche, mais plus encore par les œuvres. Il est en usage dans l’Ecriture pour exciter tantôt au bien, et tantôt au mal. Ces fiers Géans, qui bâtirent la fameuse tour de Babel, disaient entre eux : Venez, faisons une Ville et une Tour aussi haute que le ciel; et Dieu, qui voulait punir leur orgueil, dit aussi : Venez, descendons et confondons leur langage. Il parlait aux Anges, exécuteurs de ses volontés; ou c’étaient les trois Personnes divines, qui, pour user de ce mot, s’animaient à la vengeance contre les Géans.
Adorons Dieu. cette adoration est un acte tout spirituel. Car Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, doivent l’adorer en esprit et en vérité. Pour ce qui est de l’adoration extérieure, qui consiste à se prosterner, ou à fléchir le genou, on la rend à Dieu et aux hommes : ainsi Nathan et Bethsabée firent à David une profonde révérence, et l’Ecriture dit qu’ils l’adorèrent; mais l’intérieure est toute pour Dieu, comme étant un culte et un hommage souverain, qui ne se peut rendre qu’à celui qui est le premier principe et la fin dernière de toutes choses. Adorons-le donc en esprit; mais en même temps, prosternons-nous devant lui, et par cette marque de notre respect, reconnaissons qu’il est notre Roi et le Maître de l’univers. Car plus la personne qu’on veut honorer est élevée en dignité, plus on lui doit témoigner de soumission et de révérence. De cette sorte nous adorerons la divine Majesté, et nous nous abaisserons profondément devant elle, afin que l’esprit et le corps humiliés en sa présence, conspirent à lui rendre tout l’honneur qui lui est dù.
Mais pourquoi ajouter ces mots : Et pleurons devant le Seigneur, qui nous a créés? Qu’est-il nécessaire de joindre les pleurs à l’adoration, comme si l’adoration ne demandait pas plutôt de la joie que de la tristesse? Cela se peut-il accorder avec le commencement du Psaume : Venez, réjouissons-nous, et glorifions le Seigneur, en chantant des Hymnes à l’honneur de Dieu, notre Sauveur. Sans doute que le saint Prophète a raison de vouloir qu’on pleure en adorant Dieu, puisque la ferveur dans l’oraison, et la joie du cœur produisent des larmes, qui ne sont pas moins puissantes auprès de Dieu, pour en obtenir des grâces, que pour apaiser sa colère. Ce sont elles qui animent nos désirs, qui donnent de l’efficace à nos prières; et rien n’est plus éloquent, ni pour persuader les esprits, ni pour émouvoir les cœurs. Pleurons donc, selon que David nous le conseille; Pleurons devant le Seigneur qui nous a créés; pleurons de tendresse, parce que cet aimable père nous a tirés du néant, et nous a fait ce que nous sommes; pleurons de joie, parce qu’il est doux et la douceur même, et qu’il désire la vie du pécheur, et non pas sa mort; pleurons de douleur, parce que nous l’avons indignement offensé; pleurons et tremblons de crainte, parce qu’il est en colère contre nous, qu’il a déjà bandé son arc, et qu’il est prêt à tirer. (Psal. 7.13)
Par ce verset de David, nous apprenons, aussi-bien que par le premier, qu’il faut gémir en ce monde devant Dieu. comme donc l’Eglise, dès qu’elle commence l’Office divin, soit qu’on le chante publiquement, ou qu’on le récite en particulier, exhorte tous les Fidèles à se prosterner et à pleurer aux pieds du Seigneur, n’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu’il se trouve si peu de gens parmi nous, ou qui écoutent sa voix, et la voix du Saint-Esprit, qui leur parle par son Prophète, ou qui l’ayant entendue, s’efforcent d’y obéir? Certainement il est à craindre que ce qu’Isaïe disait autrefois des Juifs, ne se puisse dire de nous : Le cœur de ce peuple est devenu épais et charnel; ils se sont bouché les oreilles, et ils ont fermé les yeux : tant ils craignaient de voir de leurs yeux, d’entendre de leurs oreilles, de comprendre de leur cœur, et que venant à se convertir, je ne les guérisse.
Quelle grâce n’obtiendrait-on pas d’un Père qui nous aime tendrement, et à qui rien n’est impossible, si l’on gémissait souvent comme des Colombes, devant lui? Ne changerait-on pas bientôt de vie? Ne croîtrait-on pas continuellement en vertu? Dieu n’épargne point ses dons; il les répand libéralement sur ceux qui en ont besoin, sans jamais les reprocher à personne. Que si quelque-uns en reçoive peu, c’est qu’ils en font peu d’état, et que ni le pardon de leurs péchés, ni même la vie éternelle ne les touchent point. Car s’ils estimaient comme ils le doivent, ces sortes de grâces, ils les demanderaient instamment, et à toute heure, et avec effusion de larmes. Ceux qui dans le monde aiment passionnément les biens temporels, mettent tout en œuvre pour en avoir : ils y emploient les prières, les sollicitations, et même les pleurs, s’il est nécessaire. Les vrais serviteurs de Dieu n’en font pas moins pour obtenir les biens du Ciel, dont ils connaissent le prix : mais il s’en trouve fort peu qui le fassent, et le nombre des autres va à l’infini.
Le dernier verset de David marque ouvertement la nécessité des pleurs. Car nous ne pouvons être sauvés sans pratiquer les bonnes œuvres, qui sont comme la semence de la gloire où nous aspirons, et que Dieu ne donne qu’à ceux qui s’efforcent de la mériter. Or en exerçant les bonnes œuvres, on sème avec larmes, pour moissonner avec joie. Car ces sortes d’œuvres ne peuvent se pratiquer sans peine, et de même que le froment, quand on l’a semé, demande de l’eau et de la chaleur : de même aussi la vertu, qui a sa racine dans le cœur, a besoin du secours des larmes, pour attirer la grâce du Ciel; laquelle, semblable au Soleil, l’échauffe et lui donne une admirable fécondité. C’est pour cela que le Prophète ayant dit : En allant, ils versent des pleurs ; incontinent il ajoute : Mais ils reviendront pleins de joie, portant leurs gerbes avec eux. Quiconque donc prétend faire au Ciel une abondante moisson, doit travailler et gémir souvent en cette vallée de larmes.
Chapitre II.
On prouve la même chose par quelques textes du Cantique des cantiques. Après David vient Salomon, lequel décrivant les chastes amours de Jésus-Christ et de l’Eglise, compare souvent cette épouse sainte à la Colombe qui gémit, et qui par son gémissement se distingue des autres oiseaux. C’est en effet à cette remarque que les Prophètes veulent qu’on reconnaisse la Colombe. Nous gémissons en nous-mêmes, comme des Colombes, dit Isaïe. Ses Servantes, dit Nahum, emmenées captives, gémissaient comme des Colombes. Il n’y a rien de plus commun dans tout le Cantique que cette comparaison. Vous êtes belle, ô ma bien-aimée, vos yeux ressemblent à ceux des Colombes; levez-vous, ma bien-aimée, ma Colombe, etc.
Les Interprètes conviennent que l’Epouse dont il s’agit, est l’Eglise, et que l’Epoux est Jésus-Christ. Saint Paul le déclare assez nettement, quand il dit : L’homme est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l’Eglise. De même donc que l’Eglise est soumise à Jésus-Christ; ainsi les femmes le doivent être en toutes choses à leurs maris. Et vous, maris, aimez vos femmes, comme Jésus-Christ a aimé l’Eglise, jusqu’à se livrer pour elle, afin de la rendre sainte et toute pure, sans tache et sans ride. Mais bien que l’Eglise soit la véritable épouse de Jésus-Christ, il ne faut pourtant comprendre sous ce nom, que ceux qui non-seulement sont vrais membres de l’Eglise, mais membres vivans. Et comme parmi tous les membres de l’Eglise, la très-sainte Vierge tient le premier rang, qu’elle est nette de tout péché, souverainement parfaite, singulièrement chérie de Dieu, c’est à elle aussi, plus qu’à toute autre créature, que convient le nom d’Epouse, de Bien-aimée, de Colombe. J’ai dit cependant que ce glorieux nom est commun à tous les Fidèles, qui non-seulement sont vrais membres de l’Eglise sainte, mais membres vivans; parce que ceux d’entre les Chrétiens, qui ont la foi sans la charité, qui se vantent de connaître Dieu, mais qui le renonçant par les œuvres, n’estiment ni la pureté de cœur, ni l’exercice des bonnes œuvres, ni le gémissement de la Colombe; ceux-là ne sont dans le corps de l’Eglise que comme des membres secs, sans mouvement et sans vie; ou pour user des termes de saint Augustin, ils ne sont capables que d’augmenter le nombre des Fidèles, sans rien ajouter à leur mérite.
La marque certaine des ames saintes et leur propre caractère est de gémir, puisque, comme dit le même Père, il n’y a rien de plus naturel à la Colombe, et qu’elle gémit jour et nuit. Saint Augustin, dans un autre endroit, remarque que les voleurs et les avares ressemblent à des oiseaux de proie, et qu’ils n’ont rien de commun avec la Colombe, qui gémit toujours, sans nuire à personne. Mais si cela est, que doit-on penser de tant d’ames tièdes et insensibles aux choses de Dieu, de tant de pécheurs, qui ne savent ce que c’est que de gémir dans l’oraison, qui cherchent à rire, à se divertir, autant ennemis de la pénitence, que passionnés pour le jeu, pour les spectacles, pour la bonne chère? Quel rapport, quelle ressemblance peuvent-ils avoir avec la Colombe? quelle liaison avec l’Epouse de Jésus-Christ?
Mais il est bon d’avertir ici, pour la consolation de ceux qui n’ont pas le don des larmes, que la Colombe gémit et ne pleure point ; qu’ainsi dans l’Eglise dont elle est l’image, il y a beaucoup de gens de bien, qui ne sauraient jeter une seule larme, quelque effort qu’ils puissent faire; comme l’expérience le montre et que saint Athanase l'a remarqué; mais tous ceux qui sont Chrétiens, et qui le sont tout de bon, doivent gémir comme la Colombe. Sans cela ils n’auront jamais d’union avec Jésus-Christ; et s’ils en sont séparés, je ne le puis dire sans frémir de crainte, que deviendront-ils? Détournez de nous, ô mon Dieu, un si grand malheur; faites de nos yeux des sources de larmes; assistez-nous de votre grâce; fortifiez-nous dans le travail, afin qu’après avoir arrosé cette malheureuse terre, non moins de nos larmes que de nos sueurs, nous nous réjouissions éternellement avec vous et avec vos Anges, dans votre Royaume. Chapitre III Preuves de la même vérité, tirées de l’Ecclésiaste. Salomon qui a écrit le Cantique en faveur des ames embrasées de l’amour de Dieu, a composé un autre Ouvrage intitulé l’Ecclésiaste, pour l’instruction des personnes plus grossières, qui ont besoin qu’on les désabuse de la vanité du monde. Ce qu’il dit pour leur en inspirer de l’aversion et du mépris, semblera peut-être incroyable à ceux qui jugent des choses par les sens; mais il n’y a rien de plus vrai ni de mieux fondé sur le témoignage incontestable du Saint-Esprit.
Voici donc comme parle ce divin Prédicateur. Je disais en moi-même : Je vais me plonger dans les délices, et jouir des biens et des douceurs de la vie; mais j’ai reconnu que tout cela n’est que vanité. Je n’ai trouvé dans le ris qu’erreur et illusion : j’ai dit à la joie : pourquoi vous laissez-vous follement séduire? Il vaut mieux, dit-il ensuite, aller dans une maison où tout est en deuil, que dans une autre où l’on se réjouit, et où l’on fait grande chère. Car dans celle-là, l’on voit clairement que tous les hommes doivent mourir; et ceux qui se portent bien pensent à ce qu’ils deviendront un jour. Les sages, ajoute-t-il, ont le cœur où est la tristesse, et les fous où est la joie. Ce sont là les sentimens du Prince le plus éclairé qui fut jamais; et il est d’autant plus croyable, que ce qu’il dit, il le sait non pas tant par la spéculation et par le raisonnement, que par une longue expérience, puisque rien ne lui avait manqué de tout ce que le monde estime : ni richesses, ni plaisirs, ni dignités. Comme donc nous avons raison de ne pas ajouter foi à ce que nous disent des gens ignorans et sans expérience : aussi avons-nous tout sujet de déférer à l'autorité de ce grand Roi, si renommé pour sa sagesse, et qui ne parle que de ce qu’il a éprouvé lui-même.
Il dit donc, que vivre dans les délices, et jouir des biens présens, c’est un faux bonheur; il le dit, et cela est vrai, quoique les mondains, à qui le gémissement de la Colombe est très-inconnu, ne le puissent croire. En effet, si la vie sensuelle porte avec elle quelque douceur passagère, elle est souvent accompagnée de biens des chagrins, et suivie pour l'ordinaire d’infirmités longues et fâcheuses; et qui pis est, toujours pleine d’une infinité de péchés, dont il faut nécessairement ou se punir sois-même en ce monde, ou être puni à jamais en l'autre. Ce n’est donc pas sans fondement que l’Ecclésiaste assure qu’il n’y a que vanité dans l’abondance des délices, et que c’est en vain qu’on pense trouver quelque chose de solide dans des biens qui passent. Aussi croyait-il, que ceux qui perdent leur temps à rire, sont dans l’erreur. Le ris est directement opposé aux larmes, et la joie à la tristesse. Or c’est un étrange abus que de rire quand on doit pleurer, et c’est s’abuser soi-même sans nulle apparence de raison que de se réjouir dans un temps qui demande de la tristesse et des pleurs.
Nous sommes ici dans un exil, loin de la céleste patrie; et la terre où nous habitons, s’appelle la vallée des larmes; nos ennemis nous environnent de toutes parts : pourquoi donc aimons-nous mieux rire que gémir, si ce n’est parce que l'amour du plaisir et l'attache aux biens de la terre, nous aveuglent et nous trompent? Il vaut donc bien mieux entrer dans une maison où tout est en deuil, que dans une autre où l’on fait grande chère. Il est en effet beaucoup plus utile d’être auprès d’un mort, et de pleurer avec ceux qui pleurent, que d’être à table et de se réjouir avec ceux qui sont toujours en festin. Qui le croirait, si le plus sage de tous les hommes, et si l’Esprit même de vérité, dont il est l’organe, ne nous le disait? Cependant ceux qui se conduisent par les lumières de cet Esprit saint, en sont convaincus; et il n’y a que ceux qui suivent l’Esprit de mensonge, qui le trouvent non-seulement incroyable, mais même impossible quand la mort viendra, et qu’il faudra comparaître devant le Souverain Juge, alors on sera contraint d’avouer que Salomon a dit vrai, et que le monde est un trompeur. On ne saurait donc être mieux, qu’où tout le monde est en deuil; parce que la vue ou le souvenir d’un mort est un avertissement à ceux qui se portent bien, que dans peu de temps ils mourront, et qu’ils s’y doivent préparer, de peur que surpris par la mort, ils n’aient le malheur d’être jugés, avant que d’avoir expié leurs crimes.
Enfin l’Ecclésiaste conclut son discours par cette admirable Sentence : Les sages ont le cœur où est la tristesse, et les fous où est la joie. Certainement c’est être sage que de choisir le meilleur, et être insensé que de préférer le pire. Ceux donc qui après une mûre délibération se déterminent à gémir et à se mortifier en cette vie, où tout passe comme l’ombre, où il n’y a rien d’assuré, rien de stable, rien d’exempt de tentations et de périls, ceux-là méritent le nom de Sages : mais ceux au contraire, qui s’abandonnent de dessein formé au plaisir et à la joie, comme si ces choses ne devaient jamais finir, sont des insensés. De là vient que saint Augustin disait : Tout homme qui est heureux, ou qui pense l’être en ce monde, qui met son contentement dans les voluptés sensuelles, ou dans l’abondance des biens temporels; qui se réjouit vainement de ce faux bonheur, ressemble au Corbeau qui croasse, et ne gémit point; mais celui qui sent les misères de cette vie mortelle, qui se voit éloigné de Dieu, hors de sa patrie, et encore loin de la béatitude éternelle qui nous est promise; celui-là gémit, et tant qu’il gémit là-dessus, ses gémissemens sont justes et salutaires.
C’est ainsi que parle saint Augustin, qui suivant l’exemple de Salomon, après avoir dit : Tout homme qui est heureux en ce monde; se reprend et corrige ce qu’il a dit, en ajoutant : ou qui s’imagine être heureux; pour marquer que la joie qu’on a dans les voluptés des sens et dans la jouissance des biens temporels, n’est point un bonheur solide, mais le bonheur d’un homme qui rêve, et qui occupé d’un songe agréable, ne s’aperçoit pas de sa pauvreté et de sa misère, ni des dangers où il est alors exposé. Ainsi il ne gémit point comme la prudente Colombe, il n’implore point le secours du Ciel, qui seul peut le rendre heureux : mais il ressemble à cette Colombe simple, qui comme dit le Prophète Osée, va se jeter imprudemment dans les filets du chasseur. Chapitre IV Autres preuves tirées d’Isaïe Isaïe prévoyant les maux extrêmes dont Jérusalem était menacée, les déplore par avance, en disant : Retirez-vous de moi, laissez-moi seul, et je pleurerai amèrement. N’essayez point de me consoler sur le malheur de la fille de mon peuple; et plus bas : Alors le Seigneur, le Dieu des armées vous exhortera à pleurer et à gémir, à vous raser les cheveux, et à vous vêtir de sacs. Mais vous ne songerez qu’à vous réjouir et à passer agréablement le temps, à tuer des veaux et à égorger des moutons : Vous mangerez de la chair, et vous boirez du vin, en disant : mangeons et buvons, nous mourrons demain. Cependant le Dieu des armées m’a dit à l’oreille : Je jure que vous mourrez, avant que ce péché vous soit pardonné.
Isaïe pleure le malheur des Juifs, comme le Sauveur pleura un jour celui de Jérusalem, dont il prévoyait la destruction entière. Ce qui le rend si sensible à la ruine de sa patrie, c’est qu’il a pour elle une tendresse de père, et afin qu’on sache que les larmes des pénitens sont très-agréables au Seigneur, il représente le Seigneur même, qui voulant faire miséricorde à son peuple, l’exorte à verser des larmes, à se raser les cheveux et à se couvrir de sacs. Mais parce que ce peuple ingrat et incorrigible ne veut point écouter sa voix, et qu’au lieu de donner des marques d’un sincère repentir, il ne songe qu’à passer le temps, et à faire bonne chère, disant : Mangeons et buvons, car demain nous ne serons plus en vie; Dieu justement irrité proteste qu’il ne leur pardonnera jamais ce péché, et qu’une funeste mort sera la peine du mépris qu’ils ont pour lui et pour ses Ministres.
Tout ceci prouve la nécessité des larmes. Car si Israël eût imité le Prophète envoyé de Dieu; s'il eût pleuré ses propres péchés, comme le saint homme pleurait ceux d’autrui; s’il eût écouté le Seigneur, qui pour n’être pas obligé de le punir, l’invitait à la pénitence, il eût sans doute obtenu sa grâce, parce que Dieu ne désire point que le pécheur meure, mais seulement qu’il se convertisse et qu’il vive. Ce ne fut donc que pour le punir de son endurcissement, que Dieu le livra à ses ennemis, et qu’il l’affligea par une très-rude et très–longue captivité. Plût à Dieu que les Chrétiens profitassent de cet exemple, et que pendant qu’on les exhorte partout à la pénitence, ils apprissent à la faire : ils apaiseraient par-là, sans doute, la colère de leur Juge, et détourneraient de dessus leur tête une infinité de malheurs tant généraux que particuliers. Mais combien en voyons-nous, qui non moins aveugles que les Infidèles, semblent dire dans leur cœur : Mangeons et buvons, aussi-bien mourrons-nous demain. Peut-être disent-ils plus vrai qu’ils ne pensent. Car, quoiqu’ils ne soient pas comme les Athées, qui croient que l’ame périt avec le corps, et qu’un homme mort est réduit à rien; il est pourtant vrai que lorsque s’abandonnant à la débauche, ils ne cherchent qu’à satisfaire leur sensualité, au lieu de jeûner et de gémir sur les désordres de leur vie; la mort les surprend, et ils tombent en un moment dans l’Enfer, où est la seconde mort, la mort éternelle.
Saint Jérôme sur Isaïe, laissant à part le sens littéral de ce passage, en fait une application fort naturelle aux persécutions des hérétiques; aussi leur convient-il mieux qu’à tous les autres. Retirez-vous de moi, et n’essayez point de me consoler sur la ruine entière de la fille de mon peuple. L’hérésie ne renverse pas seulement le toit et les murs du grand édifice de l’Eglise; elle en détruit jusqu’aux fondemens. Saint Antoine connut un jour par révélation celle que méditait Arius, et qui devait bientôt éclater.
Il en fut touché au-delà de tout ce qu’on peut penser. Saint Athanase, dans la vie de cet admirable serviteur de Dieu, raconte la chose en cette manière. Voici, dit-il, une vision bien triste et bien affligeante. Le saint homme travaillant un jour avec ses frères, qui étaient assis autour de lui, leva tout à coup les yeux au Ciel, et poussa un grand soupir, et Dieu, un moment après, ayant commencé à lui faire voir ce qui devait arriver, il en fut saisi d’une si violente douleur, qu’il en trembla de tout son corps. Il se jeta incontinent à genoux, et prosterné devant le Seigneur, il le conjura, les larmes aux yeux, de détourner par son infinie miséricorde, le crime qui s’allait commettre. Tous ceux qui étaient présens, saisis de frayeur, le prient de leur dire ce qu’il a vu de si lamentable. Les sanglots l’empêchent de parler; il fait un effort, mais il est interrompu : enfin jetant un grand cri, il dit : Mes chers enfans, il vaudrait mieux mourir bientôt, que d’être témoin d’une telle abomination. Ayant dit cela, il est encore obligé de s’arrêter, pour laisser couler ses larmes; puis reprenant la parole avec peine et en sanglottant : L’Eglise, continue-t-il, est menacée de la plus horrible désolation dont on ait jamais entendu parler. La foi Catholique va être violemment attaquée, et tout ce qu’il y a de plus saint dans le Christianisme, sera renversé par des hommes impies et brutaux. L’événement ne vérifia que trop la vision : car deux ans après l’Arianisme éclata.
Voilà ce que dit saint Athanase; mais nous pouvons dire que de nos jours les nouveaux Sectaires ont suscité à l’Eglise une persécution non moins funeste que toutes celles des siècles passés; et plût à Dieu qu’un Isaïe ou un Antoine nous pût donner des larmes pour déplorer un si grand malheur!
Chapitre V.
Autres preuves tirées de Jérémie.
Jérémie, au second Chapitre de ses Lamentations, parle ainsi au peuple d’Israël : Versez jour et nuit des torrens de larmes. Ne vous donnez point de repos; et que vos yeux ne cessent jamais de pleurer. Levez-vous, louez le Seigneur durant la nuit, au commencement de chaque veille : épanchez votre cœur, comme de l'eau, en sa présence; levez les mains vers lui, au sujet de vos petits enfans qui sont morts de faim dans toutes les rues.
Le Prophète par ces paroles excite les Juifs à la pénitence, parce qu’ils avaient grièvement offensé Dieu, et qu’après la ruine de Jérusalem, prise et saccagée par le Roi de Babylone, il leur restait encore soixante-dix ans d’une très-fâcheuse captivité. Il leur montre bien par-là qu’une véritable pénitence demande des gémissemens et des pleurs; et il semble qu’il soit impossible de rien ajouter à ce qu’il en dit.
Versez des torrens de larmes. Il ne se contente pas de quelques larmes, il en veut une si grande abondance, qu’on les puisse comparer à des torrens qui courent avec impétuosité, et auxquels rien ne résiste. Il veut même qu’elles coulent jour et nuit, pour montrer qu’elles ne doivent jamais s'arrêter; tout au contraire des torrens qui vont vite, mais qui sont bientôt à sec. Il faut qu’elles aient, avec la rapidité des torrens, le cours perpétuel des rivières. Pleurer jour et nuit, selon la pensée du prophète, n’est donc autre chose que ne point cesser de pleurer. C’est pour cela qu’il ajoute : Ne vous donnez point de repos, et ayez toujours les larmes aux yeux. Ne vous laissez point aller au sommeil : car il n’est pas temps de vous reposer, lorsque le Seigneur a la main levée sur vous, et qu’il est prêt à vous frapper. Ayez toujours les larmes aux yeux; implorez sans cesse la miséricorde divine, non par la parole, mais par les larmes, non pas de la langue, mais des yeux. Car cette manière de prier est d’une grande efficacité pour fléchir le souverain Juge.
Mais parce que la faiblesse humaine demande quelque repos, on nous avertit de veiller au moins une partie de la nuit, qui est le temps le plus propre pour vaquer à l’Oraison, et pour gémir devant Dieu, Levez-vous, dit le Prophète, et louez le Seigneur durant la nuit; c’est-à-dire, quand vous vous serez un peu reposé durant le jour, appliquez-vous à la prière, et n’attendez pas pour cela que la nuit soit bien avancée. La nuit se divise en quatre veilles; commencez chacune de ces veilles par vous recueillir et par élever votre cœur à Dieu : épanchez en sa présence votre cœur comme de l’eau; c’est-à-dire, faite-lui un aveu sincère de vos péchés; purgez-en si bien votre cœur qu’il n’y reste rien, comme il ne reste nulle goutte d’eau dans le vase, quand on l’a vidé. Car voici le temps de trouver grâce devant Dieu, en confessant que l’on a péché, et reconnaissant humblement et avec larmes que l’on mérite d’être puni. C’est là le sens que saint Ambroise donne à ce verset du Psaume 61 : Epanchez vos cœurs en sa présence.
Mais ce n’est pas assez de pleurer amèrement nos péchés, il faut encore pleurer ceux de nos frères, et contribuer autant qu’il nous est possible à leur conversion. C’est ce que veut dire Jérémie par ces paroles : Levez les mains vers le Ciel pour l’ame de vos petits enfans qui sont morts de faim dans toutes les rues. Il ne parle pas ici des enfans qui périrent durant le siège de Jérusalem, et qui n’avaient pas besoin de prières. Car, lever les mains au Ciel, selon le style de l’Ecriture, c’est implorer le secours de Dieu : ainsi le Prophète disait : Elevez vos mains durant la nuit vers le Sanctuaire, et bénissez Dieu. ce n’est donc pas sans raison que saint Jérôme, ou l’Auteur des Commentaires sur les Lamentations de Jérémie, qui sont attribuées à ce Père, dit que sous le nom de petits enfans, il faut entendre les gens ignorans et grossiers, qui mouraient dans toutes les villes, sans qu’il se trouvât personne pour leur distribuer le pain de la parole de Dieu. et de fait, cette divine nourriture ne manqua jamais plus aux Juifs, qu’après la ruine de Jérusalem, et durant leur captivité dans Babylone. Ils avaient en ce temps-là des Rois sans Religion, des Prêtres sans piété, et tellement ignorans, qu’à peine pouvait-on savoir ce qu’étaient devenues les Ecritures. Le peuple infecté des mêmes vices persécutait cruellement les Prophètes envoyés de Dieu, et les seuls Prédicateurs capables de ramener les pécheurs à leur devoir. Jérémie et Ezéchiel en furent les victimes. N’était-il donc pas à propos d’exciter les gens de bien à lever les mains au Ciel, pour le salut de tant de personnes, qui faute de nourriture spirituelle, périssaient de tous côtés dans les rues, c’est-à-dire, publiquement, et aux yeux de tout le monde?
Ce que nous venons de dire, peut justement s’appliquer à ces derniers temps aussi déplorables que ceux des anciens Prophètes. Car il y a aujourd’hui une infinité de gens qui se perdent manque d’instruction; et hors des villes Catholiques qui ont reçu et qui conservent encore la pure doctrine de l’Evangile, on ne sait du tout ce que c’est que de manger ce pain divin; comme il arrive parmi les nations infidèles, ou si on le mange, il est corrompu et empoisonné, comme parmi les peuples hérétiques. Chapitre VI Autres preuves tirées d’Ezéchiel. Ezéchiel eut un jour une épouvantable vision, et si nous n’en sommes pas effrayés, jusqu’à en verser des larmes, rien au monde ne sera capable de nous émouvoir. Voici de quelle manière il la décrit. Le Seigneur lui dit : Passez au travers de la Ville, parcourez les rues de Jérusalem, et ceux qui gémissent au sujet des abominations qu’ils y voient commettre, marquez-les de la lettre Thau sur le front. Et je l’entendais qui disait aux Ministres de sa Justice : Allez, suivez-le par toute la Ville, et frappez de tous côtés : Ne vous laissez point attendrir à la vue de ce carnage : Tuez tout, vieillards, jeunes hommes, filles et enfans, n’épargnez personne; seulement gardez-vous bien de toucher à ceux que vous verrez marqués de la lettre Thau sur le front, et commencez par mon Sanctuaire.