Le Gémissement de la colombe (De gemitu columbae) (page 5)

Robert Bellarmin · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Gémissement de la colombe, livres 1 à 3 · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais comment nous exciter à aimer notre Souverain Bienfaiteur, si nous ne nous proposons toute la suite de sa Passion que comme une histoire, et si nous ne la regardons que comme une chose passée ? Il faut donc, autant qu’il se peut, nous en faire une peinture aussi vive, que si nous avions le Sauveur même devant les yeux, tantôt baigné d’une sueur de sang et à l’agonie dans le Jardin des Olives, et faisant les derniers efforts pour surmonter la tristesse qui l’accablait; tantôt exposé parmi les Prêtres et les Pharisiens, ses plus mortels ennemis, aux insultes des soldats qui lui crachaient au visage, et lui donnaient des soufflets; tantôt les mains liées, et debout devant Pilate, puis envoyé par Pilate même à Hérode, et renvoyé par Hérode à Pilate, après mille railleries sanglantes : tantôt attaché à la colonne, flagellé comme esclave, couronné d’épines, vêtu d’un méchant manteau de pourpre, et une canne à la main, en forme de sceptre, comme un faux Roi, et un injuste usurpateur de la Royauté; tantôt condamné à mort, et allant au lieu du supplice, chargé de sa Croix entre deux voleurs ; tantôt crucifié, et répandant par les plaies de ses mains et de ses pieds, cloués à la Croix, des ruisseaux de sang; enfin remettant son âme entre les mains de son Père, avec un grand cri et beaucoup de larmes.

Au reste il ne suffit pas de considérer tout cela, comme en passant et presque sans réflexion ; il faut tacher de l’approfondir, et examiner attentivement quelle est la personne qui souffre, ce qu’elle souffre, pourquoi elle souffre, et qui sont ceux qui la font souffrir. Ces quatre choses bien considérées seront quatre sources de larmes, qui ne tariront jamais. Tous ceux qui ont composé des Livres sur le Mystère de la Passion, et sur la manière de la méditer, les ont expliquées fort au long : mais il me semble qu’on peut encore s’en former une juste idée, en la mesurant de la façon que saint Paul veut qu’on mesure tous les Mystères de notre religion, c’est-à-dire, selon sa longueur, sa largeur, sa hauteur et sa profondeur; aussi bien cela s’entend-il particulièrement de la Croix. Nous en ferons donc la matière de quatre considérations, par où nous découvrirons quatre avantages fort considérables, que les souffrances de Notre-Seigneur ont sur celles des Martyrs, et quatre insignes vertus, qu’il y a pratiquées d’une manière toute divine.

La Passion de Jésus-Christ a eu sa longueur, sa largeur, sa hauteur et sa profondeur. La longueur, est sa durée; la largeur, est la multitude des peines qu’il a endurées; la hauteur est l’excès de ces même peines, plus grandes que toutes celles que les Saints ont jamais souffertes; la profondeur, est son poids et sa plénitude, qui n’a jamais été diminuée par aucune sorte de soulagement. Examinons toutes ces choses en particulier; et commençons par sa longueur.

Le dernier tourment du Fils de Dieu, et celui par où il finit sa vie, qui fut celui de la Croix, dura depuis la sixième heure du jour jusqu’à la neuvième; si bien qu’on peut dire que sa mort fut longue, puisque pendant tout ce temps-là il souffrit des douleurs mortelles. Il ne mourut pas tout d’un coup, comme ceux à qui l’on tranche la tête; il ne languit pas un peu de temps seulement, comme ceux qui sont étranglés, ou brûlés, ou noyés, ou dévorés par les bêtes. Sa Passion ne fut pas même toute renfermée dans ces trois heures, qu’il demeura sur la Croix : elle commença dans le Jardin de Gethsémani par cette tristesse excessive, qui lui causa une prodigieuse agonie avec une sueur de sang; et elle continua jusques à la neuvième heure du lendemain. Ainsi sa durée fut de dix-huit heures entières; de neuf heures, depuis la troisième de la nuit jusqu’à la douzième; et de neuf heures depuis la première du jour suivant jusqu’à la neuvième, à laquelle il expira.

Mais ce n’est pas tout : car, à proprement parler, la vie du Sauveur fut une mort continuelle. Dès le moment de sa Conception, il sut qu’il devait mourir sur une Croix; il accepta de bon cœur ce genre de mort pour la gloire de son Père, et pour le salut des hommes; et tant qu’il vécut, il eut tellement la Croix présente à l’esprit, qu’on peut dire qu’il y fut toujours attaché. C’est pour cela qu’il parlait souvent de sa Croix, et du Calice de sa Passion. Celui, disait-il, qui ne veut pas prendre sa Croix, et me suivre, n’est pas digne de moi. Celui qui veut marcher sur mes pas, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa Croix, et me suive. Pouvez-vous boire le Calice que je boirai? Tout homme qui ne porte pas sa Croix, et ne marche pas sur mes traces, ne peut être mon Disciple. Comprenez par-là, ô âme chrétienne, que votre Sauveur n’a jamais eu de repos, qu’il a toujours travaillé au grand ouvrage de la Rédemption du monde; et après cela rougissez de honte, quand vous venez à penser que jusques ici vous avez étrangement négligé votre salut; que vous vous êtes occupée de toute autre chose, et que le temps qui vous devait être si précieux, vous l’avez perdu en des entretiens inutiles et en des divertissements profanes.

Mais poursuivons. La Passion de Jésus-Christ ne fut pas seulement longue; elle eut aussi beaucoup d’étendue par la multitude et par la diversité de ses tourmens. Car pour ne rien dire de la violence avec laquelle il fut pris et lié dans le Jardin; pour ne point parler des soufflets, des crachats, des coups de fouet, du couronnement d’épines, des malédictions, des injures, des faux témoignages, des railleries, des insultes, et de mille autres sortes de peines, qu’on lui fit souffrir, voyons seulement combien de croix il endura, dans le seul supplice de la Croix.

Premièrement on l’attacha par les pieds et par les mains, avec de gros clous, à ce bois infâme; ce qui lui fit une douleur qu’il est difficile d’exprimer. Secondement il fut élevé avec le bois même, où il était suspendu; et alors ses plaies s’étant augmentées, et s’augmentant de plus en plus par le poids du corps, il en sortit une grande quantité de sang. Troisièmement on le dépouilla, et ce fut pour lui quelque chose non-seulement de bien honteux, mais de bien fâcheux d’être ainsi exposé à l’air, dans une saison aussi froide. Quatrièmement des grandes fatigues qu’il avait souffertes, et l’agitation continuelle et violente, où il avait été jusqu’alors, l’avaient réduit à une extrême faiblesse. Car depuis la dernière Cène, jusqu’au temps qu’il fut mis en Croix, il avait beaucoup marché, et toujours à pied, sans prendre de nourriture. D’abord il était sorti de la ville, et était allé au jardin de Gethsémani sur la Montagne des Olives, d’où les Juifs l’ayant ramené à Jérusalem, le traînèrent chez Anne, et puis chez Caïphe; de là au Prétoire de Pilate, du prétoire de Pilate au Palais d’Hérode, du Palais d’Hérode, encore une fois au Prétoire, et enfin au Mont de Calvaire, où après tant de mouvemens et de tours longs et pénibles, il devait finir sa carrière.

ô mon Sauveur, pour gagner une seule âme, vous vous fatiguâtes tellement un jour, que vous fûtes obligé de vous asseoir sur le bord d’une fontaine : mais aujourd’hui, pour me retirer du péché, et pour m’attirer à vous, moi et tous ceux qui sont pécheurs comme moi, vous faites bien plus de chemin. épuisé de sang par une cruelle flagellation, accablé du poids de la Croix, qu’on vous a contraint de porter, vous n’avez après cela où vous reposer que ce bois très-dur, et plus capable d’augmenter que de soulager votre lassitude. Ne devrais-je pas aussi me consumer de travaux pour votre service, ou gémir sans cesse, jusqu’à ce qu’atténué et abattu par les rigueurs de la Pénitence, je méritasse de recueillir le fruit de votre Passion?

Mais ce quatrième tourment de Jésus en Croix, n’est pas le dernier : en voici encore un cinquième; c’est la soif qui le presse à un tel point, qu’oubliant ses autres peines, il ne se plaint que de celle-ci : J’ai soif, s’écrie-t-il. Sans doute sa soif devait être extrême, après avoir fatigué pendant dix-huit heures, et avoir perdu presque tout son sang. Car l'expérience montre qu’une grande perte des sang cause d’ordinaire dans le corps une telle sécheresse, que rien ne tourmente plus que la soif. Si tu veux donc, ô mon âme, présenter à ton Sauveur quelque chose qui lui plaise et qui le soulage, présente-lui non pas du vinaigre comme les Juifs, mais des larmes saintes, des larmes d’amour comme Marie Magdelene, qui pleure au pied de sa Croix; c'est là cette eau qu’il souhaite, et qu’il te demande; c’est la seule qui puisse éteindre sa soif.

La sixième peine de Jésus crucifié est de ne pouvoir se servir ni de ses pieds ni de ses mains, et d’être contraint de demeurer immobile dans une entière impuissance de changer de situation. Celle-ci, qui parait peut-être légère et tolérable à ceux qui ne l’ont point éprouvée, ne paraît pas telle aux paralytiques et aux goutteux, toujours obligés de garder le lit, sans jamais se pouvoir remuer.

On peut compter pour une septième peine du Sauveur la vue de sa sainte Mère et du Disciple qu’il aimait le plus. Car comment aurait-il pu les voir affligés, sans s’affliger avec eux?

La huitième est de n’entendre de tous côtés que les blasphèmes des Prêtres, des Pharisiens et des Scribes contre lui. Car à l’égard des personnes qui ont de l’honneur et un mérite extraordinaire, ces sortes d’affronts sont quelque chose de plus sensible que les maux du corps.

La neuvième enfin est une mort honteuse et sanglante. Car quoiqu’il n’y ait rien au monde de plus terrible que la mort, il ne veut pas toutefois s’en exempter; il veut en mourant désarmer, et s'il est permis de parler ainsi, faire mourir la mort même. Il est donc vrai que sa Passion a une grande étendue, puisqu’elle renferme tant de peines et de tourmens différens; mais si l’on y trouve de la longueur et de la largeur, on y trouve aussi une espèce de hauteur et de profondeur.

Et pour commercer par la hauteur, ce n’est point exagérer que de dire que les souffrances de Jésus-Christ ont surpassé de beaucoup toutes celles des autres hommes. Dès le moment de son Incarnation, il les prévit toutes; il y pensa continuellement depuis, et il en porta dans le cœur, jusqu’à la mort, toute l’amertume. Car lorsqu’on dit que les coups, qui sont prévus, font de plus légères blessures, cela ne se doit entendre que de ceux qu’on peut détourner tout à fait, ou parer en quelque sorte, et nullement de ceux qu’on ne saurait éviter, tels que sont ceux qui viennent du Ciel. Un homme sur qui la foudre tombe tout à coup, souffre beaucoup moins qu’un autre à qui l’on dit et qui croit qu’un certain jour il en doit être frappé. Car celui-ci est dans des frayeurs et des inquiétudes continuelles, en attendant ce jour fatal, où il croit mourir d’une si terrible mort. Le Fils de Dieu eut toujours sa Croix devant les yeux; il n’ignorait rien de ce qu’il avait à souffrir. Il savait quelle serait la multitude et la grandeur de ses peines, et cette image si triste qu’il avait toujours présente, le tourmentait jusques à l’excès.

On peut ajouter qu’il était d’autant plus sensible à la douleur, qu'il avait un corps, formé par le Saint-Esprit, d’un tempérament délicat, propre à exercer parfaitement bien toutes les fonctions de ses sens. Enfin l’amour qu'il portait aux hommes, et qui lui faisait désirer que leur Rédemption fut abondante, ne lui permit pas de laisser tellement affaiblir ses forces par de si longues et de si rudes souffrances, qu’il n’en eut plus à la fin pour sentir ses maux. Il les conserva jusques au dernier soupir, comme il parut par ce grand cri qu’il poussa un moment avant que de rendre l’âme. Les gens malades à l’extrémité, n’ont pas coutume et ne sont pas en état d’élever beaucoup la voix, parce qu’ils la perdent d’ordinaire avec la parole; mais Jésus voulant montrer qu’il était en son pouvoir ou de mourir ou de vivre, de mourir quand il voudrait, et pas plus tôt qu’il ne voudrait, s’écria à haute voix : Mon Père je remets mon âme entre vos mains, et en disant ces paroles, il expira. Le Centurion qui l’avait entendu crier de la sorte, en fut tellement surpris, qu’il dit aussitôt : Certainement cet homme était le Fils de Dieu.

ô mon Jésus, il faut avouer qu’il ne manque rien à votre Ouvrage, qui est celui de notre Rédemption; vous avez offert à votre Père un Sacrifice accompli, en conservant jusques à la mort toutes vos forces, et l’usage entièrement libre de vos sens, pour mieux goûter l’amertume de votre calice. Plaise à votre infinie Bonté que nous qui sommes vos serviteurs, étant animés par votre exemple, nous ayons assez de courage pour achever glorieusement tout ce que nous entreprendrons pour votre gloire et pour le salut des âmes. Faites au moins que s'il nous arrive jamais d’abandonner par lâcheté de si saintes entreprises, nous témoignions par nos larmes le regret que nous en avons; qu’ainsi nous puissions suppléer ce qui manquera à notre ouvrage, et par notre humilité regagner ce que nous aurons perdu par notre faiblesse et notre inconstance.

Il ne reste plus à considérer dans la Passion de Jésus-Christ, que ce que nous appelons profondeur. C'est une mer pleine d’amertume, où il ne se mêle pas la moindre douceur. On n’a guère de plaisir en cette vie sans quelque chagrin, ni de chagrin sans quelque plaisir : mais les souffrances de Notre-Seigneur sont toutes pures et sans nul adoucissement.

Ce qui nous console le plus dans nos afflictions c’est la présence de nos amis : Jésus d’abord fut abandonné de tous les siens, qui le laissèrent et prirent la fuite; l’un d’eux le trahit; un autre jura qu’il ne le connaissait point, et pendant qu’on l’accusait sur beaucoup de chefs, il ne se trouvait personne parmi ses Disciples qui osât prendre sa défense ni se déclarer pour lui. Ce fut alors que se vérifia ce qu’il dit par Isaïe : J’ai regardé de toutes parts, et nul ne venait à mon secours; j’ai cherché, et il ne se trouvait personne qui me voulut soulager. Il est vrai que dans le Jardin, il lui apparut un Ange, qui le fortifia, mais ce fut avant sa passion, afin de l’y préparer; nul depuis ne se présenta pour le consoler et pour l’assister. Il n’y eut pas jusqu’à son Père qui ne semblât s’éloigner de lui : Mon Dieu, mon Dieu, disait-il, pourquoi m’avez-vous délaissé? Qui est-ce donc qui ne l'abandonne, et qui ne se retire de lui, lorsqu’il est abandonné de son propre Père

Gardons-nous bien toutefois de prendre cette sorte d’abandon pour un éloignement véritable, ou pour un défaut de tendresse dans le Père pour son Fils; il l’aime autant que jamais, et si l’on dit qu’il l'abandonne, c’est seulement pour marquer que par le désir qu’il a de sauver les hommes, il le laisse entre les mains de ses ennemis, et veut qu’il souffre des douleurs extrêmes, sans lui donner de consolation. Le Fils souffre donc, et il ne se plaint qu’afin qu’on sache qu'il sent vivement ses peines. Car ceux qui étaient présens à son supplice, le voyaient dans une tranquillité et une paix si profonde, qu'il ne lui échappait pas le moindre soupir. Pour leur montrer donc qu'il n’était point insensible aux grands maux qu’il endurait, il crut devoir adresser à son Père ces paroles, qui marquaient en même temps et sa douleur, et une espèce d’étonnement de se voir ainsi délaissé.

Nous vous rendons mille actions de grâces, ô mon aimable Sauveur, de la bonté que vous avez eue de nous racheter, par tant de travaux, de fatigues et de douleurs, un repos et un contentement éternel : ajoutez à toutes les grâces qu’il vous a plu de nous faire jusqu’à ce jour, celle de nous éclairer l’esprit, afin que reconnaissant les obligations infinies que nous vous avons, nous ne cessions de vous en bénir, et qu’il n’y ait rien que nous n’employions pour y profiter. Imprimez si bien dans notre mémoire et dans notre cœur l’image de votre mort, qu’elle nous serve, tant que nous vivrons, et d’un frein pour nous détourner du mal, et d’un aiguillon pour nous exciter au bien.

Mais considérons encore d’une autre manière les dimensions de la Croix de Jésus-Christ. La longueur marque sa patience, la largeur sa charité, la hauteur son obéissance, la profondeur son humilité; quatre vertus qui éclatèrent merveilleusement dans tout le cours de sa Passion.

La patience est désignée par la longueur, comme ayant une liaison essentielle, et, pour mieux dire, n’étant qu’une même chose avec la constance et la longanimité. Le Sauveur la pratiqua excellemment, parmi tant d’outrages et de mauvais traitements qu’il reçut tant des Pontifes et des Prêtres, que de Pilate, et d’Hérode, et des soldats, et du peuple, presque toute une nuit et tout un jour, sans se fâcher, sans menacer, sans dire un seul mot qui put offenser personne, sans ouvrir la bouche, non plus qu’un agneau qu’on mène à la boucherie. C’est ce que saint Pierre veut que nous admirions, et que nous imitions tout ensemble, quand il dit : Jésus-Christ a souffert pour nous. Il vous a laissé un exemple que vous devez suivre. Lorsqu’on lui disait des injures, il n’en disait point; lorsqu’on l’outrageait, il ne faisait point de menaces; mais il se livrait lui-même à un Juge qui le condamnait injustement.

La largeur est la charité; parce que le précepte de la charité est d’une étendue infinie, et il faut bien que son étendue soit grande, puisqu’un Chrétien doit aimer jusques à ses ennemis. C’est ce que fit le Sauveur pour notre instruction, lorsqu’il pria pour les siens, en disant : Mon Père, pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu’ils font. Sa charité pouvait-elle aller plus loin, qu’à pardonner, mais encore à les excuser, à les recommander à leur Juge, et à s’employer auprès de lui, pour leur obtenir leur grâce? Qui a jamais entendu parler d’un tel excès de bonté? Un homme mourant sur une croix, un homme Dieu, de qui les plaies sont encore fraîches, et les douleurs très-aiguës, s’oublie lui-même, et ne pense qu’à sauver ceux qui lui ôtent la vie, qu’à détourner de dessus leur tête la foudre qui les menace, pendant qu’à ses yeux, et au pied même de sa Croix, ils partagent entre eux ses habits. Cet exemple de charité est si merveilleux, qu’on ne saurait trop s’étonner qu’il y ait encore des Chrétiens qui respirent la vengeance, et qui ne puissent se résoudre à pardonner à leurs ennemis.

La hauteur a rapport à l’obéissance : car cette vertu regarde la souveraine Majesté de Dieu, qui est infiniment au-dessus de toutes les choses créées, et de qui procède toute la puissance des grands de la terre. Elle parut avec autant d’éclat qu’aucune autre, dans la Passion du Sauveur, qui se soumit à la volonté de son Père, dans la chose du monde la plus difficile, et la plus contraire à la nature; s’étant humilié, comme dit l'apôtre, et rendu obéissant jusques à la mort, et à la mort de la Croix. Il est vrai que sa sainte Humanité ressentit dans le Jardin une telle horreur des peines, qu’il pria son Père de vouloir bien détourner de lui le Calice qu’il lui présentait; mais il ajouta aussitôt : Que ma volonté cependant ne se fasse point, mais la vôtre. ô que nous avons ici une admirable leçon d’obéissance! C’est là renoncer entièrement à soi-même; c’est mortifier tout de bon sa volonté propre; c’est offrir un sacrifice excellent et d’un mérite infini à la Majesté divine.

Enfin par la profondeur nous entendons l’humilité, qui d’elle-même tend toujours en bas, qui choisit partout la dernière place, qui cède à tous, et ne se préfère jamais à personne elle a toujours été la vertu favorite de Notre-Seigneur; c’est de lui qu’il veut qu’on apprenne à la pratiquer. Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur. Dans sa Passion, non-seulement il souffrit qu’on lui préféra un voleur, un meurtrier, un Barrabas; mais par un excès d’humilité, ils le soumirent à la mort, et à la mort de la Croix. Que dites-vous à cela, ô âme Chrétienne? Ayant cet exemple d’humilité devant les yeux, aurez-vous désormais envie de vous élever au-dessus des autres, et de contester sur la préséance?

Mais passons à l'autre point, qui contient un second motif de pleurer et de gémir, au sujet des souffrances du Sauveur. Le premier moyen de s’y laisser attendrir, c’est de se les figurer, non comme passées, mais comme présentes : l’autre est de les regarder, non en elles-mêmes, mais comme des effets du péché. Nous avons assez parlé du premier, parlons du second, et présupposons d’abord qu’il n’y avait sur la terre aucune puissance capable d’ôter la vie au Sauveur, s’il ne se fut volontairement livré à la mort.

Cela est facile à prouver. Car qui pourrait faire mourir le Fils unique du Tout-puissant, s'il le voulait empêcher? Serait-ce une troupe de soldats et de satellites des Juifs? En leur disant seulement : C’est moi; il les renversa par terre. Serait-ce Pilate, Gouverneur de la Judée, ou l’Empereur même? Que sont-ils, que cendre et poussière, devant celui qui est la vertu de Dieu? Serait-ce le Prince des ténèbres? Combien de fois d’un seul mot a-t-il chassé et fait rentrer dans l’Enfer les Esprits immondes? Serait-ce enfin la Justice divine? Que pourrait-elle condamner et punir dans celui qui est très-saint, et très-innocent, qui n’a rien de commun avec les pécheurs, qui est plus élevé que les Cieux, et plus pur que les Séraphins. Qu’est-ce donc qui l’a pu faire mourir? C’est la malice des hommes; c’est la bonté du Père éternel; c’est la charité de ce Fils obéissant. Je l’ai frappé, dit le Père, pour le péché de mon peuple. Il s’est humilié, dit l’apôtre, en se rendant obéissant jusques à la mort, et à la mort de la Croix.

Il ne faut rejeter la cause de ses souffrances que sur nos péchés, sur ceux d’Adam, et sur ceux de ses enfans. Non, les épines, quoique piquantes, n’eussent pu percer cette Tête, digne de la vénération des Puissances, des Principautés, des Vertus du Ciel, si mon orgueil ne les y eut fait entrer. Jamais les coups de fouet, quoique redoublés, n’eussent déchiré cette chair sacrée, si mes passions brutales n’en eussent augmenté la force. Jamais les clous, quoique très-pointus, n’eussent fait de plaies à ces pieds et à ces mains, si mon avarice ne les y eut enfoncés. Jamais la mort n’eut attaqué l’Auteur de la vie, si mon ambition ne lui eu, pour ainsi dire, prêté la main, et n’eut conspiré avec elle.

Quoi donc, les péchés des hommes ont-ils pu faire succomber la vertu de Dieu Non; c’est plutôt la haine que Dieu a pour le péché; c’est plutôt l’amour que le Père porte aux hommes; c’est plutôt l’obéissance que le Fils rend à son Père. Mais, quoi qu’on dise, il faut confesser que tout le mal vient du péché, puisque sans lui le Sauveur n’eut point eu besoin de mourir. Il aurait donc grand sujet de nous imputer sa mort, et de nous en rendre responsables; mais il aime mieux s’en prendre à sa charité, et à son zèle pour notre salut. Il nous décharge de ce crime, lorsque parlant du Sacrifice qu’il devait faire de sa vie : Nul, dit-il, ne m’ôte la vie; mais je la donne de moi-même. L’apôtre admirant ces excès de miséricorde et de bonté, disait en son nom de tous les enfans d’Adam; Jésus-Christ nous a aimés jusqu’à se livrer lui-même, et à s’offrir à Dieu, comme une victime d’agréable odeur.

Quoi donc, ne présenterai-je rien au Seigneur qui m’a comblé de bienfaits, qui, pour me laver de mes péchés, m’a fait un bain de son sang? Je lui offrirai un cœur contrit et humilié; je lui offrirai des larmes, qui seront des preuves du regret sincère que j’ai de l’avoir grièvement offensé; je lui offrirai une volonté prête à faire tout ce qu’il demandera de moi.

Demandez, Seigneur, tout ce qu’il vous plaira; car je suis à vous, et je ne puis vous refuser rien. Mais, ô mon âme, quelle autre chose crois-tu qu’il veuille de toi que ton salut? C’est ce qu’il désirait avec ardeur, lorsqu’il s’écriait sur la Croix : J’ai soif. Hé quoi, Seigneur, est-ce donc qu’après avoir travaillé pour nous jusqu’à la mort de la Croix, vous ne demandez autre chose de nous, pour marque de notre reconnaissance, sinon que nous coopérions avec vous à notre salut? C’est là sans doute l’exemple le plus admirable que vous nous puissiez donner d’une charité infinie. Donnez-nous donc ce que vous nous demandez, et demandez-nous ce que vous voudrez; car par-là votre volonté étant accomplie, notre obéissance sera parfaite, pour votre plus grande gloire, et pour notre plus grand bien.

LIVRE SECOND Chapitre IV.

Quatrième source des larmes : Les persécutions de l’Eglise L’Eglise, cette vraie Colombe, qui gémit toujours, tandis qu’elle est éloignée de sa patrie, et qu’elle marche par des chemins difficiles pour y arriver, l’Eglise ne sera jamais sans persécutions. Car l’apôtre ne nous trompe point, quand il nous assure que tous ceux qui avec la grâce de Jésus-Christ veulent bien vivre, doivent s’attendre à être persécutés.

Or parmi les persécutions qu’elle souffre, il y en a de visibles, et il y en a de cachées. Quand les premières viennent à cesser, les autres commencent; et ce sont celles qu’on a le plus de peine à soutenir. C’est d’elles aussi qu’on peut expliquer avec saint Bernard ces paroles du Roi Ezéchias : Voici qu’au milieu de la paix, mon amertume est extrême. L’Eglise donc ne peut s’exempter de gémir, et le propre de ses vrais enfans est de compatir aux maux de leur mère.

Parcourons, si vous voulez, tous ses âges différens. Le premier qui fut celui de sa naissance, se compte depuis la venue du Sauveur jusqu’à l’empire de Néron. C’est dans ce temps-là qu’elle souffrit une rude persécution de la part des Juifs. Car ces ennemis de la vérité, non-contents d’avoir crucifié leur Messie, lapidèrent saint Etienne, poussèrent Hérode à faire mourir saint Jacques, frère de saint Jean, et à mettre saint Pierre en prison; flagellèrent tous les Apôtres, précipitèrent du haut du Temple saint Jacques le Mineur, firent fouetter saint Paul jusqu’à cinq fois, et essayèrent souvent de le tuer. Saint Luc même écrit qu’ils suscitèrent les Gentils et conspirèrent avec eux contre les nouveaux Fidèles. Mais enfin, par un juste jugement de Dieu, ils furent tous, ou tués, ou dissipés; Jérusalem leur Capitale fut saccagée, et leur Royauté détruite.

Alors l’Eglise fut attaquée par les Idolâtres. Plusieurs empereurs Romains, à commencer par Domitien, lui déclarèrent la guerre, sacrifièrent à leurs faux Dieux une infinité de Chrétiens. Il est vrai que parmi les Païens, son premier persécuteur fut Néron; mais de son temps la persécution des Juifs n’était pas finie, et Jérusalem avec son Temple subsistait encore. Quelque violentes néanmoins que fussent toutes ces tempêtes, elles s’apaisaient de temps en temps, et étaient suivies d’un calme assez doux. Mais saint Cyprien et Eusèbe de Césarée ont remarqué que lorsque du côté des Tyrans on était en paix, il s’élevait une espèce de persécution de la part des vices, qui causaient une telle corruption parmi les Fidèles, que Dieu irrité n’avait point de moyen plus sûr ni plus ordinaire pour les obliger à rentrer dans leur devoir, que de rallumer la haine des Païens contre eux.

Voici ce qu’en dit saint Cyprien : Dieu a voulu que sa famille fût éprouvée; et voyant que par une longue paix, la discipline s’était beaucoup relâchée, il a relevé par une correction salutaire notre foi toute languissante et comme endormie. Mais bien que pour nos péchés nous méritassions un châtiment plus sévère, il a su si bien modérer et adoucir toutes choses, par son infinie Bonté, que le mal qu’on nous a fait n’est pas tant une persécution qu’une simple épreuve. Eusèbe de Césarée parle de la même sorte, et dit qu’avec un grand sentiment de douleur : Nos désordres étaient arrivés à un tel excès, qu’on ne voyait plus parmi nous que lâcheté et que mollesse; que la jalousie régnait partout; qu’on ne faisait que se dire des injures, que se donner des malédictions, que se déchirer les uns les autres; que les prélats même se décriaient mutuellement; que les peuples étaient divisés entre eux, qu’enfin sous un masque de Religion, sous un visage modeste et un extérieur composé, l’on cachait une extrême méchanceté. Dieu cependant qui voyait encore partout un grand nombre de vrais Chrétiens, nous traitait avec assez de douceur, et semblait nous épargner. Mais enfin lorsqu’aveuglés par nos passions, nous ne nous sommes plus mis en peine d’apaiser sa juste colère, il a répandu, selon que parle Jérémie, d’épaisses ténèbres sur la fille de Sion, etc..

La persécution des Païens et des Idolâtres ayant cessé, du moins en partie, il en vint une autre encore plus dangereuse, qui fut celle des Hérétiques. Car quoique dès le commencement on eût semé dans l’Eglise des erreurs, comme de l’ivraie parmi le froment, néanmoins l’opiniâtreté et la fureur des Ariens, qui s’élevèrent du temps du grand Constantin, fut si excessive, qu’à peine pouvons-nous dire qu’avant eux l’Eglise ait eu de ces sortes d’ennemis. Ainsi ce fut proprement sous le règne de ce Prince que les guerres des Païens étant finies, celles des hérétiques commencèrent, et l’on n’en verra la fin qu’à la mort de l’Antéchrist : car cet homme de péché, sera le dernier persécuteur des Fidèles, et comme sa persécution sera la dernière, elle sera aussi la plus cruelle et la plus sanglante. Mais pour ne parler que du XVIIe siècle où nous vivons, avons-nous plus de sujet de nous réjouir de la paix où l’Eglise semble être aujourd’hui, que de gémir des maux qu’elle souffre ? Pour moi, je crois et je soutiens qu’il n’est point de genre de persécution, hors celle de l’Antéchrist, où elle ne soit exposée. Premièrement celle des Juifs dure encore. Car outre que par leurs usures, ils causent un vrai préjudice aux Chrétiens, ils en abusent plusieurs, et sous le nom de Chrétien, dont ils se couvrent, ils leur inspirent en divers endroits la haine de Jésus-Christ. Les Mahométans, aussi-bien que les Idolâtres, continuent aussi à maltraiter les Fidèles, non-seulement en Asie et en Afrique, mais même en Europe. Encore s’ils se contentaient de les dépouiller de leurs biens; mais ils en engagent un assez grand nombre à renoncer au Christianisme pour embrasser la brutale Secte de Mahomet. Joignez à cela les persécutions si souvent renouvelées de nos jours dans le Japon, contre une Eglise, qui, quoique naissante, s’est signalée par la fermeté de sa foi, et par la constance de ses Martyrs.

A l’égard des Hérétiques et des Novateurs, la religion a-t-elle jamais tant souffert qu’elle souffre maintenant; soit par l’effroyable multitude des Sectes, qui se sont élevées contre elle, et qui troublent son repos, soit par le faux zèle des Sectaires, à répandre partout leurs erreurs; soit par les horribles cruautés qu’on exerce sur les Catholiques, et particulièrement sur les Prêtres ? Dans l’Orient, et du côté du Midi les anciennes hérésies de Nestorius et d’Etuichès subsistent encore. Dans l’Occident, et parmi les peuples du Nord, outre celles qu’on a inventées de nouveau, et qui sont sans nombre, on a fait revivre l’Arianisme, et les dogmes d’Ebion et de Cérinthe, qui foudroyés depuis plus de treize cents ans, paraissaient ensevelis dans l’oubli. Ainsi la persécution des Hérétiques de ce temps, surpasse toutes celles des siècles passés. Que doivent donc faire ceux à qui il reste quelque sentiment de Religion et que peuvent-ils faire de mieux que de verser des larmes en abondance ? Qu’y a-t-il de plus déplorable que la perte de tant d’âmes, que l’amour de la nouveauté précipite tous les jours et à toute heure en Enfer ? Peut-on voir sans une extrême douleur le culte de Dieu, ou notablement diminué, ou tout à fait aboli ?

Mais que dirons-nous de la persécution des vices qui naissent de notre penchant naturel au mal ? Celle-ci est intérieure et cachée; car elle nous est suscitée par des ennemis invisibles, qui sont les Démons, dont les traits ardens et envenimés, blessent d’autant plus dangereusement et plus immanquablement, que la plaie est faite avant qu’on ait pu prévoir le coup. Autrefois, comme on l'a déjà remarqué, une persécution succédait à l’autre, et Dieu qui dispose sagement de tout, pour mettre fin à celle des vices, envoyait, ou pour mieux dire, permettait celle des Tyrans. Mais aujourd’hui elles viennent toutes ensembles, sans que pour cela nous sortions de notre assoupissement, ni que nous sentions la main de Dieu, qui s’appesantit sur nous. Croyons-nous que nos vices soient, ou entièrement domptés, ou si affaiblis, qu’ils ne puissent plus nous faire la guerre, et que nous soyons en paix de ce côté là ? Plût à Dieu que cela fût vrai ! Mais je sais qu’en cette partie de l’Europe, que nous habitons, et où l’on ne craint ni les Turcs, ni les Hérétiques, on entend souvent proférer et contre Dieu et contre les Saints des blasphèmes qui feraient horreur aux Mahométans et aux Idolâtres. Et quel péché est-ce que le blasphème ? Il est si grand, que si l’on en croit saint Thomas, il n’y en a point de pareil. Aussi dans l’ancienne Loi, Dieu voulait que quiconque en serait trouvé coupable, fût puni de mort sans rémission.

Je n’ignore pas non plus, que les parjures, qui approchent fort du blasphème, sont devenus si communs en certains pays, que plusieurs n’ont point de honte d’assurer, même avec serment et en justice, les plus grandes faussetés. Je frémis, lorsque je pense aux adultères, aux homicides, aux larcins, et à tant d’autres crimes énormes, qui se commettent partout, et qui font voir clairement la vérité de ces paroles du Prophète Osée : La médisance, l’imposture, l’homicide, le larcin, l’adultère se sont répandus, et ont fait une inondation dans le monde; et un sang a été suivi d’un autre sang, c’est-à-dire, un crime a été suivi d’un autre crime. Pour marquer une quantité prodigieuse de toutes sortes de péchés, on en parle comme d’une inondation qui se fait, lorsqu’une rivière extraordinairement enflée par les pluies, se déborde avec impétuosité, et couvre les terres voisines. Ce qu’on ajoute qu’un sang a été suivi d’un autre, en fait voir aussi l’effroyable multitude. Car souvent dans l’Ecriture le mot de sang, signifie péché, et quand on dit qu’un péché en suit un autre, de manière qu’ils se touchent, ainsi que parle le Prophète, on veut dire que ce ne sont pas seulement des gouttes de sang séparées, mais que ce sont comme des ruisseaux qui venant à s’assembler, forment des torrens et des rivières larges et profondes.

Voyons encore à quel excès sont montés le luxe, et la vanité du monde. Ne les voit-on pas croître tous les jours, comme si l’on n’y avait pas renoncé solennellement au Baptême ? On en est venu au point de ne plus donner de bornes à l’avarice, à cette furieuse passion d’amasser du bien, d’augmenter ses revenus, de joindre héritage à héritage, maison à maison, comme s’il n’y avait point de pauvres au monde, à qui l’on pût donner ce qu’on a de superflu. Que les Prélats considèrent avec attention ce que saint Bernard écrit là-dessus à un Archevêque de Sens; que les Ecclésiastiques fassent réflexion sur ce qu’il en dit dans l’explication de ces paroles : Voilà que nous avons tout quitté; que les gens d’Eglise et les gens du monde lisent son Sermon XXXIII sur le Cantique, et ils verront ce qu’on doit penser de nos Chrétiens d’aujourd’hui. Voici seulement quelques paroles de ce Sermon, qui m’on semblé les plus remarquables.

" A la vérité le siècle où nous sommes est exempt de la frayeur de la nuit, et de la flèche qui vole durant le jour, figure du Paganisme et de l’hérésie; mais il est fort infecté d’un autre mal, qui, comme un poison subtil, s’insinue à la faveur des ténèbres. Malheur à cette nation, qui ne se garde pas du levain des Pharisiens, je veux dire, de l’hypocrisie; si toutefois on doit appeler hypocrisie, un vice qui est devenu tellement commun, qu’il ne se peut plus cacher. Il se glisse maintenant une grande corruption dans tous les membres de l’Eglise, et le mal est d’autant plus incurable, qu’il est général, il est d’autant plus dangereux, qu’il est interne et couvert. Car si un ennemi déclaré, si un hérétique s’élevait contre elle, il serait incontinent jeté dehors, et sécherait comme le sarment, quand il est coupé : mais aujourd’hui, qui peut-elle rejeter, et où se cacherait-elle ? Tous sont ses amis et ses ennemis en même temps : ils sont tous ses domestiques, et pas un d’eux ne veut vivre en paix; ils font profession d’être Ministres de Jésus-Christ, et ils servent l’Antéchrist; ils marchent pompeusement enrichis des biens du Seigneur, et ils ne rendent point au Seigneur l’honneur qu’ils lui doivent; ils affectent une propreté et des parures immodestes; ils se font voir en public avec des habits de comédiens, et un équipage superbe; les brides et les selles de leurs chevaux, et jusqu’à leurs épérons, tout est doré; et souvent leurs épérons brillent plus que les Autels; leurs tables sont magnifiques; ce n’est chez-eux que festins, que concerts de luths, de violons et de flûtes. Leurs pressoirs regorgent de vin; et leurs celliers sont si pleins, qu’un seul ne pouvant tout contenir, on en remplit plusieurs autres; ils ont des boites remplies de senteurs, et leur bourse n’est jamais vide. Voilà la vie des Ecclésiastiques de ce temps, Prévôts, Doyens, Archidiacres, Evêques, Archevêques. Ce désordre a été prédit autrefois, et présentement nous voyons la prédication accomplie. Ainsi la paix dont jouit l’Eglise, lui est très-amère. L’amertume qu’elle sentait dans les premiers siècles, à la mort de ses Martyrs, était grande; celle que les guerres des Hérétiques lui ont causée depuis ce temps-là, a été encore plus grande; mais la plus grande de toutes, est celle, dont elle se trouve remplie aujourd’hui, qu’elle voit les mœurs corrompues de ses domestiques et de ses enfans. "

tout ce discours est de saint Bernard; ajoutons-y celui de saint Cyprien, qui expliquant la raison pour laquelle Dieu permet que les siens soient persécutés, parle de la sorte : " Chacun ne pensait qu’à s’enrichir, et oubliant ce que les premiers Chrétiens avaient fait du temps des Apôtres, et ce qu’on devrait toujours faire, on avait une telle envie d’accroître son bien, qu’on ne croyait pas en pouvoir jamais acquérir assez. Il ne paraissait ni foi dans les Ministres de l’Eglise; point de régularité dans les mœurs, point de charité dans les œuvres. Les femmes se mettaient du fard sur le visage, les hommes savaient changer la couleur de leurs cheveux, et ils s’en étaient fait un art; on remarquait dans leurs yeux et dans leurs regards je ne sais quoi de lascif, beaucoup d’artifice dans leurs paroles pour en imposer aux plus simples et pour se tromper les uns les autres : on jurait non-seulement sans nécessité, mais à faux; on méprisait avec un orgueil insupportable les ordres des Supérieurs; on ne craignait point de médire du prochain, et l’on conservait longtemps dans son cœur des haines mortelles. Plusieurs Prélats qui devraient porter le peuple à la piété, et lui en donner l'exemple, négligeaient les choses de Dieu, quittaient leur siège, abandonnaient leur troupeau, et allaient dans des pays éloignés, pour y exercer un commerce sordide et indigne d’eux. On ne se mettait plus en peine de secourir les Fidèles dans leurs plus pressants besoins; on ne pensait qu’à amasser de l’argent, qu’à s’emparer des terres d’autrui, qu’à multiplier son bien par l’usure. Quel châtiment méritons-nous pour tant de péchés si énormes! "

Voilà ce qu’écrit saint Cyprien des désordres de son temps, voilà le tableau qu’il en fait; c’est à nous de voir si en ce temps-ci, l'on n’en commet point de pareils, et qui méritent d’être déplorés autant que ceux-là.

Songeons que si les siècles passés ont eu des Cypriens et des Bernards, pour apprendre aux peuples par l’exemple de leur sainteté à vivre chrétiennement, et si ceux qui n’ont pas voulu les imiter sont inexcusables, on peut dire que ce dernier siècle, quelque corrompu qu’il soit, n’a pas manqué de grands hommes, dont la sainte vie peut servir à tous d’un parfait modèle des plus héroïques vertus. Pour nous autres Ecclésiastiques, nous n’avons qu’à jeter les yeux sur saint Charles Borromée, cette grande lumière du monde, qui étant, non sous le boisseau, mais sur le chandelier, a éclairé toute la maison de Dieu. on pourra juger de son mérite par l’extrême différence qu’on voit entre lui et ceux dont saint Cyprien et saint Bernard condamnent avec raison les déréglemens.

Ceux-ci négligeaient le ministère de la prédication, si propre aux évêques; et lui ne cessa de prêcher qu’en cessant de vivre : ils abandonnaient leur troupeau, pour aller faire un honteux trafic dans des Provinces éloignées; et lui ne quitta jamais le sien, hors que ce fut pour le bien du troupeau même, et dans la seule nécessité. Ils laissaient des pauvres sans secours; et lui vendait tout, pour avoir de quoi subvenir à leurs besoins : ils exerçaient hautement l’usure, au grand scandale du peuple; et lui ne connaissait point d’autre usure que celle qui se pratique innocemment et saintement avec Dieu, suivant ce que dit le Sage : Celui qui donne l’aumône au pauvre, prête au Seigneur à usure.

Ils n’étaient nullement touchés de ne voir ni piété dans les Prêtres, ni foi sincère dans les Ministères de l’Eglise, et lui travaillait jour et nuit à réformer le Clergé, à rétablir dans son Diocèse la discipline ecclésiastique; et c’est pour cela qu’il a fait tant de Statuts, et d’Ordonnances si sages qui serviront de règles à toute la postérité. Ils marchaient d’une manière pompeuse et pleine de faste, parés des biens du Seigneur, quoiqu’ils se missent peu en peine de ce qui regarde le service du Seigneur; et lui, hors les marques de sa dignité, paraissait vêtu pauvrement, toujours occupé des choses de Dieu, prêchant et catéchisant en toute occasion, et passant souvent la nuit en prière. Ils aimaient le luxe dans leur table, et buvaient dans des vases de grand prix; et lui aimait la frugalité, n’usant que de viandes très-communes, et ne se servant jamais de vaisselle d’or ni d’argent. Ils étaient toujours dans les festins, et y commettaient de grand excès; et lui jeûnait fort souvent, et pour l’ordinaire au pain et à l’eau. Ils joignaient à la bonne chère les concerts de luths, de flûtes, et de violons; et lui ne pouvait souffrir à table d’autre divertissement que celui qu’on peut tirer de la lecture des saints Livres. Ils avaient du vin en abondance dans leurs pressoirs, leurs celliers regorgeaient de biens; ils avaient des boites pleines de poudres de senteurs, et leur bourse toujours bien remplie d’argent, et lui préférant à tous les trésors du monde la pauvreté de Jésus-Christ, de riche qu’il était, s’était fait pauvre, et non content d’employer tout son patrimoine en œuvres de charité, il quitta volontairement plusieurs bénéfices considérables qu’il possédait, exemple rare, et comme inouï jusqu’alors. ô véritable disciple, ô parfait imitateur de Jésus-Christ ! ô que nous serions heureux, si nous imitions celui dont nous admirons et nous louions la sainteté. Mais que nous sommes à plaindre de ce qu’ayant devant les yeux un si grand exemple des plus excellentes vertus, nous ne voyons pas dans ce miroir nos défauts, et nous ne travaillons pas à les corriger!

Chapitre V Cinquième source des larmes : La considération de la dignité et des fonctions sacerdotales.

Quoique dans le Chapitre précédent nous ayons considéré en général les misères de l’Eglise, et que nous ayons touché en particulier ce qui regarde les Prélats et les principaux Ministres de l’Eglise, néanmoins comme on ne saurait trop pleurer les déréglements qui se glissent parmi les personnes consacrées à Dieu ni s’employer avec trop de soin à y remédier, il m’a semblé à propos de dire ici ce que le Saint-Esprit me suggérera sur le pitoyable état où sont tous les membres qui composent le corps de l’Eglise.

On peut distinguer parmi les Fidèles comme trois ordres. Le premier contient toutes les personnes, qui sont dans l'état de perfection acquise, savoir les évêques et les Prélats, auxquels nous joindrons les Prêtres qui tiennent un rang inférieur dans la Hiérarchie, avec les autres Ministres Ecclésiastiques. Le second renfermer tous ceux qui sont obligés par leur institut de tendre à la perfection, et ceux-ci sont les Religieux tant hommes que filles et femmes, qui ont renoncé au monde, soit qu’ils vivent en Communauté, ou en solitude. Le troisième comprend les laïques de toute condition, lesquels engagés dans le mariage, et ont une femme, des enfans, des serviteurs à gouverner, et sont quelquefois employés au maniement des affaires publiques, soit en temps de paix, soit en temps de guerre.

Commençons par le premier, et d’abord considérons ce que le Docteur des Gentils demande des successeurs des Apôtres, qui sont les évêques, et nous jugerons par-là s’ils s’acquittent avec tant de soin de leur charge, qu’ils ne donnent aux bonnes âmes aucun sujet de gémir sur leur conduite. Saint Paul marque donc en peu de mots quel doit être un vrai Evêque, lorsqu’écrivant aux Romains il commence ainsi son Epître : Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l’Apostolat, et choisi pour annoncer l’Evangile. Il distingue ici trois qualités que doivent avoir les Apôtres, et leurs successeurs, c’est-à-dire, les Prélats, et en quelque sorte aussi les Prêtres. Car c’est l’ordre qu’il observe, quand il veut former les Ecclésiastiques, et régler tout le Clergé. Il commence par les évêques, puis il passe aux Diacres, et ne parle point des autres parce qu’en enseignant les évêques, il enseigne aussi les Prêtres, qui tiennent le second rang dans le Sacerdoce; et qu’en instruisant les Diacres, qui sont les premiers parmi les Ministres, il instruit aussi les Sous-diacres, et apprend aux autres Ministres à exercer dignement les fonctions propres de leur Ordre.

La première qualité que doivent avoir les évêques, et tous les Ecclésiastiques, est donc celle de serviteur, et d’esclave volontaire de Jésus-Christ, leur souverain Maître; et cela se doit entendre à la rigueur. Car tout Ecclésiastique est obligé de s’attacher tellement à Dieu, qu’il renonce à tout autre soin qu’à celui de le servir, et qu’en toutes choses son unique but soit de lui procurer de la gloire, et de lui gagner des âmes. En effet l’esclave est tout à son maître, il ne travaille que pour son maître, il n’a rien qui n’appartienne à son maître. Ce fut dans cette pensée que saint Pierre dit au Sauveur : Voilà que nous avons tout quitté, et que nous vous avons suivi. C’est par la même raison que saint Paul adresse à chaque Fidèle ces paroles : Combattez, comme un bon soldat de Jésus-Christ. Qui combat pour Dieu, ne se mêle point des choses du monde, parce qu’il ne veut plaire qu’à celui auquel il s’est attaché.

Mais voyons de quelle manière les Apôtres se comportaient à cet égard. Ils ne songeaient en nulle sorte aux affaires temporelles : tout ce qui les occupait, était la prédication de l’Evangile, et la conversion du monde. Ils ne daignaient même pas prendre connaissance des biens de l’Eglise, et ils en laissaient la dispensation à d’autres, afin de vaguer plus librement aux fonctions spirituelles, qui leur convenaient davantage. Il n’est pas juste, disaient-ils, que pour prendre soin des tables et des aumônes, nous renoncions au ministère de la parole de Dieu. Le quatrième Concile de Carthage ordonne aux évêques de se délivrer de ce soin. Que les évêques, dit-il, ne se chargent point de l’administration de leur temporel, mais qu’ils s’emploient uniquement à la lecture, à l’oraison, et à la prédication.

Saint Bernard écrivant au Pape Eugène, lui déclare avec beaucoup de liberté ses sentimens là-dessus. " Qu’y a-t-il de plus honteux à un Prélat, que de s’amuser à compter ses meubles et ses revenus; que de mettre son principal soin à examiner jusqu’aux moindres choses et à s’en faire rendre compte; que de se remplir ainsi l’esprit de soupçons et de se troubler, dès qu’il y a quelque chose de perdu ou de négligé.

Cet Egyptien qui ayant donné tout son bien en gouvernement à Joseph, ne savait seulement pas ce qu’il avait dans sa maison, n’en usait pas de la sorte. Il faudrait qu’un Chrétien eut honte de ne se pas fier en un Chrétien. Un infidèle ne craignant point d’être trompé par un esclave, et par un esclave étranger; il lui confie tout ce qu’il a. Chose surprenante ! Les évêques trouvent assez sur qui se reposer de la conduite des âmes, et ils ne sauraient trouver à qui se remettre du maniement de leur temporel. C’est bien manquer de discernement que d’avoir beaucoup de soin des choses que l'on devrait mépriser, et d’en avoir peu ou point du tout des plus importantes. Mais il n’est que trop visible qu’on sent beaucoup plus des pertes que celles de Jésus-Christ. On est exact à marquer ce qu’on dépense chaque jour, et on n’ouvre pas les yeux pour voir le mauvais état du troupeau de Jésus-Christ. On ne dort point en repos, qu’on n’ai su d’un officier, combien de viande et combien de pain on a mangé ce jour-là, et l’on consulte rarement les Prêtres, pour savoir d’eux quels sont les vices qui règnent le plus parmi le peuple. Une ânesse tombe, et l’on accourt pour la relever; une âme périt, et l’on n’en plaint pas la perte. Mais il ne faut point s’en étonner, puisque nous ne sentons pas nous-mêmes nos propres défauts. " Voilà ce que dit saint Bernard.

Une des principales raisons pourquoi il y a parmi les Princes de l’Eglise assez peu de zélés serviteurs de Jésus-Christ, c’est qu’il y en a peu qui soient appelés comme il faut à l’Episcopat. Ainsi la seconde condition leur manque, je veux dire la vocation, que l’apôtre avait sans doute, lui qui disait hardiment : Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé de Dieu à l’Apostolat. Certainement ce serait merveille si ceux qui par intrusion, ou par brigue, entrent dans les charges Ecclésiastiques, cherchaient non leur intérêt, mais celui de Jésus-Christ. Quiconque donc cherche son propre intérêt, n’est point serviteur de Jésus-Christ, mais esclave de son ambition. Je dis même plus : car je soutiens que ceux qui parviennent aux Prélatures, et qu’on y élève, non pas à cause qu’on leur trouve plus de capacité et de mérite qu’à d’autres, ni parce qu’on juge qu’ils rendront de plus grands services à l’Eglise, mais ou par quelque considération de parenté, ou parce qu’ils ont trouvé de puissantes recommandations ceux-là, bien que par eux-mêmes, ils n’aient point sollicité, ne sont par pour cela du nombre de ceux que Dieu appelle, mais de ceux qu’on peut justement nommer les créatures de la chair et du sang; ce sont plutôt des gens de Cour, que des serviteurs de Jésus-Christ. Ce n’est point pour la gloire de Jésus-Christ, qu’ils souhaitent d’être évêques, c’est pour vivre plus commodément, ou pour relever leur famille. C’est pourquoi saint Bernard écrivant au Pape Eugène : l’un, dit-il, brigue pour l'autre, et quelqu’un peut-être brigue pour lui-même. Tenez pour suspect quiconque emploie auprès de vous des intercesseurs : car celui qui sollicite par lui-même et pour lui-même, son procès est fait, il est déjà condamné, etc..

Et plus bas : Gardez-vous bien d’élever à l’Episcopat ceux qui marquent pour cela beaucoup de passion et d’empressement; prenez plutôt ceux qui s’en excusent; forcez-les même, et leur faites violence. Mais enfin quel doit être l’emploi des évêques ?

Saint Paul le déclare, en disant de lui que Dieu l’a choisi entre plusieurs pour annoncer l’Evangile. C’est là en effet la troisième condition nécessaire à tous les Prélats, dont le principal exercice est la prédication de la parole de Dieu. Le Sauveur le fit bien comprendre à ses Apôtres, quand il leur dit : Je vous envoie, comme mon Père m’a envoyé. Pourquoi pensez-vous que le Père a envoyé son Fils au monde ? Le Fils même nous l’apprend par Isaïe, en disant : L’Esprit du Seigneur est descendu sur moi; c'est pour cela que j’ai reçu l’Onction de lui, et qu’il m’a envoyé prêcher l’Evangile aux Pauvres. Voilà l’emploi ordinaire de Jésus-Christ; ce doit être aussi l’occupation principale de ceux qui sont ici-bas ses Vicaires. Il s’en est toujours acquitté avec tant de soin, d’application, et de constance, qu’il ne faisait que parcourir les villes et les bourgades, prêchant le Royaume de Dieu partout. Il le prêchait non-seulement dans les Synagogues et dans les Temples, mais à la campagne, dans des lieux déserts, sur les montages, sur l’eau dans les maisons particulières, étant à table, ou en voyage, sans prendre jamais de repos.

Les Apôtres à qui les évêques ont succédé, firent bien voir que ce qu’ils avaient le plus à cœur, était la prédication. Pour nous, disaient-ils, nous nous emploierons à l’oraison et à la prédication de la parole de Dieu.

Ils s’y employèrent effectivement de toutes leurs forces. Témoin saint Paul qui écrivait aux Corinthiens en ces termes : Jésus-Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher. Si je prêche l’Evangile, je ne dois pas m’en glorifier; car c’est pour moi une obligation indispensable. Malheur à moi si j’y manque ! Le même Apôtre recommandait ce saint exercice à Timothée, évêque d’Ephèse, et en sa personne à tous les Prélats. Prêchez l’Evangile, lui disait-il; pressez vivement vos auditeurs, soit que l’occasion le demande, ou non. Reprenez-les, conjurez-les, menacez-les, usez envers eux d’une grande patience, et ne cessez point de les instruire. Qu’y a-t-il de plus édifiant que ce que rapporte saint Jérôme du Disciple bien-aimé ? Ce saint Apôtre cassé de vieillesse, ne pouvant plus presque parler, ni aller à l’Eglise, qu’on ne l’y portât, disait sans cesse aux Fidèles qu’il instruisait :

Mes chers enfans, aimez-vous les uns les autres. Ainsi voulant imiter, autant qu’il pouvait, son divin Maître, il continua jusqu’à la mort de faire l’office de Prédicateur, saint Grégoire assure qu’il est du devoir d’un évêque de ne se jamais dispenser du ministère de la prédication. Enfin tous les évêques anciens en étaient très-persuadés, et leurs écrits en font foi. Car la plupart des Ouvrages de saint Cyprien, de saint Athanase, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Chrysostôme, de saint Ambroise, de saint Cyrille, de saint Augustin, de saint Maxime, de saint Léon, de saint Grégoire-le-Grand, et des autres, sont des sermons ou des instructions qu’ils faisaient au peuple. Mais nous ne sommes plus en ces temps-là, disent quelques-uns, et les choses sont bien changées. J’avoue qu’il s’est fait avec le temps de grands changemens dans la discipline et dans les mœurs : mais l’obligation est toujours la même. Ne dit-on pas encore aujourd'hui aux Evêques à leur sacre : Recevez l’Evangile, allez, instruisez le peuple qu’on vous a donné à conduire. Les Prélats ainsi ordonnés, n’ont-ils pas sujet de craindre qu’au grand jour du Jugement, on ne leur demande pourquoi ils se sont chargés de l’obligation de prêcher, s’ils n’avaient pas la volonté de le faire ? Mais si cette obligation ne subsistait plus, pourquoi le Concile de Trente dirait-il, que parmi les fonctions Episcopales, la prédication est la première ?

Quelqu’un pourra s’excuser en disant qu’il ne s’est jamais appliqué à l’étude des saintes Lettres, mais seulement à celles des lois, et qu'il sait l’éloquence du barreau, mais non pas celle de la chaire. Quand cela serait, saint Ambroise et saint Grégoire, tout éloquens qu’ils étaient, n’avaient point prêché, et ils savaient mieux plaider une cause, que faire un sermon; et néanmoins quand Dieu les eut appelés à l’Episcopat, ils commencèrent à étudier l’Ecriture, et apprirent à expliquer au peuple les Mystères de la Foi. Saint Charles en fit autant. Il était savant en Jurisprudence, mais il n’avait nulle habitude de prêcher; il n’avait pas même la langue fort libre, et cependant il surmonta toutes ces difficultés pour l'amour de Notre-Seigneur, et prêcha très-utilement jusques à la mort; tant il désirait de satisfaire à une obligation aussi pressante et aussi indispensable que celle-là.

Mais enfin, me dira-t-on, il y a en ce temps-ci, dans tous les Ordres Religieux plus de Prédicateurs que jamais. Je l’avoue, et que s’ensuit-il de là ? Les Religieux sont appelés non pas pour faire l’office des évêques, mais pour leur aider à le faire. Peut-on dire véritablement qu’on aide un homme qui ne fait rien, et qui se contente de voir les autres agir et travailler en sa place ? Le Sauveur voulait être aidé, et c'est pour cela qu’il envoyait ses douze Apôtres et ses soixante-douze disciples publier de tous côtés sa nouvelle Loi : mais en même temps il l’a publiait lui-même, pour les animer au travail. Aussi, disait-il que les brebis entendent la voix du Pasteur, et qu’elles le suivent. Si donc les Prélats sont de vrais Pasteurs, comme il est certain qu’ils le doivent être, demeureront-ils sans rien dire ? Et ne faut-il pas qu’ils prêchent, afin que leur brebis entendant leur voix, puissent marcher sur leurs traces ? Il s’ensuit aussi de là qu’ils sont obligés de ne se pas éloigner de leur troupeau. Car comment se peut-il faire que les brebis entendent la voix de leur Pasteur, s'il est absent, et qu’elles le suivent, s’il ne va pas devant elles ?

Mais voici encore une de leurs obligations les plus essentielles : c’est d’observer ce que saint Paul ordonnait à son disciple Timothée, de n’imposer les mains à personne, sans y avoir bien pensé;

car Dieu les ayant choisis pour être Pasteurs des âmes, ils doivent tâcher d’avoir des Ministres capables de les seconder dans l’exercice de leur charge, et ne se pas trop hâter de leur imposer les mains. La trop grande facilité, et le peu de circonspection qu’on apporte maintenant à donner les Ordres, fait que le Clergé est rempli de gens qui aspirent à être Prêtres, non pas afin que Dieu seul soit leur héritage, mais pour se soustraire à la Juridiction laïque, ou pour avoir de quoi subsister, ou dans l’espérance de parvenir aux dignités de l’Eglise.

De là vient aussi qu’on voit des Prêtres, qui réduits à une honteuse mendicité, vont de porte en porte demandant leur subsistance, ou qui par des crimes énormes, déshonorant leur caractère, forcent la Justice à les condamner, les uns aux galères, les autres à des prisons perpétuelles.

Demandons à Dieu, dit saint Grégoire, les larmes de Jérémie, et disons avec douleur : Comment l’or a-t-il perdu son éclat ? Comment n’a-t-il plus sa couleur si belle ? On n’imposait point autrefois aux Prêtres de pénitence publique, quelque crime qu’ils eussent commis, tant on craignait de ternir en quelque manière la gloire du Sacerdoce; et s’ils méritaient quelque grande punition, on se contentait de les enfermer dans des Monastères, pour y expier leur faute; mais aujourd'hui on en trouve parmi les plus scélérats dans les cachots, et sur les galères. Ce que j’en dis, ce n’est pas pour blâmer les Juges, qui font leur devoir; c’est pour déplorer le malheur du siècle, où nous sommes, et où nous avons le déplaisir de voir flétrir honteusement des personnes consacrées au service de l’Autel.

J’ajoute à tous ces désordres qu’on ne peut assez pleurer, la négligence et l'indévotion de quelques Prêtres, qui célèbrent avec si peu de respect et de bienséance, qu’à les voir, il semble qu’ils ne croient pas que Dieu soit présent. En effet, ils disent la Messe sans dévotion, sans révérence, avec un esprit dissipé, et toujours fort vite, comme s'ils ne voyaient pas des yeux de la Foi, Jésus sur l’Autel, et entre leurs mains, ou qu’ils ne fussent pas persuadés qu’il les voit à travers les espèces du Sacrement.

Joignez à cela ce qu’on remarque en plusieurs endroits, que les vêtemens sacerdotaux, et les vases même sacrés sont si sales, qu’on devrait avoir scrupule de s’en servir pour le sacrifice. Et qu’on ne me dise pas que les Eglises sont pauvres. Si les vases ne sont pas d’un métal précieux, du moins qu’ils soient nets, et qu’en tout le reste il paraisse de la propreté. Il me souvient que faisant voyage, je fus un jour prié à souper par un évêque fort riche et de grande qualité. On me fit entrer dans une salle magnifiquement meublée, où je vis une table couverte de tout ce qu’on peut manger de plus délicieux. Les nappes étaient fort blanches, et fort fines, et sentaient fort bon. Le lendemain étant allé de bonne heure dire la Messe à l’Eglise qui joint le Palais Episcopal, je fus bien surpris d’y trouver tout le contraire de ce que j’avais vu chez le prélat, le jour précédent.

C’était une mal-propreté affreuse : tout y paraissait tellement négligé et en désordre, qu’à peine pus-je me résoudre à offrir le Sacrifice dans un lieu et avec des ornemens si sales. Je sais qu’il y a beaucoup de bons Prêtres, qui célèbrent les saints Mystères avec une grande pureté de cœur, et avec toute la décence requise pour une si grande action, et on leur en doit savoir bon gré : mais il n’y en a peut-être pas moins qui font gémir ceux qui savent que par la négligence du dehors, il font voir l’impureté et la corruption du dedans.

Chapitre VI Sixième source des larmes : Le relâchement de plusieurs Ordres Religieux.

Comme les saints Religieux donnent à tous les Fidèles un juste sujet de louer Dieu : aussi les méchans et les libertins leur causent une vraie douleur ; ils leur font souvent verser bien des larmes, lorsqu’ils pensent à ce que disait saint Augustin, qu’il n’avait point vu de gens, ni plus vertueux, que ceux qui s’étaient perfectionnés dans les Monastères, ni plus vicieux que ceux qui s’y étaient relâchés. Les Religieux ressemblent aux figues que vit Jérémie, et dont il goûta, qui étaient toutes ou extrêmement bonnes ou extrêmement mauvaises. Avant que de rapporter la chute funeste de quelques-uns d’eux, voyons quelle était la sainteté de ces premiers Solitaires dont les Pères de l’Eglise nous ont laissé de si beaux éloges. Pour en bien juger il nous suffira du témoignage de quatre illustres Docteurs, qui sont saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostôme, saint Jérôme, et saint Augustin.

Le premier, après avoir dit beaucoup de choses à la louange de l’état Religieux, conclut de la sorte; C'est le partage de Jésus-Christ, c’est le fruit de ses souffrances, c’est l’appui de la vraie Religion, l’honneur du peuple Chrétien, le soutien du monde, et un ornement qui ne cède guère en beauté à ce qu’il y a de plus beau et de plus brillant dans le Ciel. Saint Jean Chrysostôme en parle ainsi : Si quelqu’un vient maintenant dans les déserts de l’Egypte, il préférera sans doute cette solitude à un Paradis, il la trouvera remplie de troupes innombrables d’Anges revêtus de corps mortels. Car c’est là que campent les armées de Jésus-Christ; c’est là qu’on voit ce troupeau Royal, ces hommes divins, qui possèdent sur la terre toute la perfection des vertus célestes. Saint Jérôme n’en dit pas moins; car tout transporté de joie, il s’écrie : ô Désert, où Jésus-Christ a mis ses plus belles fleurs ! ô solitude, où se forment et se taillent les grandes pierres qui servent à la structure de la Cité du grand Roi, et où l’on traite familièrement avec Dieu ! Saint Augustin relève aussi beaucoup la perfection d'un état si saint. Je ne parlerai point, dit-il, de ceux, qui n’ayant plus de commerce avec les hommes, vivent de pain et d’eau dans d’horribles déserts, conversant toujours avec Dieu, se tenant très-étroitement unis à lui par une grande pureté de cœur, jouissant de la vue de son infinie beauté, que les âmes saintes sont seules capables de contempler. Et un peu plus bas : Celui, poursuit-il, qui de lui-même n’a pas conçu pour cet état souverainement saint de l’estime et de la vénération, comment pourrais-je lui en inspirer ?

Tout cela regarde les Anachorètes; mais afin qu’on ne croie pas qu’il n’y ait qu’eux qui méritent d’être loués, j’ajouterai deux témoignages très-authentiques, l’un de saint Jérôme, l’autre de saint Augustin, en faveur des Cénobites, qui vivent en Communauté. Saint Jérôme, dans son Epître à Eustochium, expose toute la manière de vivre des Moines de ce temps-là, et l’on peut lire ce qu’il en écrit, qu’on ne soit persuadé qu’ils vivaient comme des Anges. Je ne rapporterai pas ses paroles, qui feraient un discours trop long. Saint Augustin, après avoir loué les Solitaires, comme nous l'avons remarqué, passe aux Cénobites, et voici ce qu’il en dit : Si l’on n’a pas assez de vertu pour vivre dans la solitude, qui est-ce, du moins, qui n’admirera et n’exaltera la vertu de ceux qui ayant méprisé les plaisirs du monde, se joignent ensemble, et mènent une vie toute sainte, s’employant à l’oraison et à la lecture, conférant entre eux des manières de piété, sans donner aucune marque, ni de vaine gloire, ni d’entêtement, ni de jalousie : toujours modestes, retenus, paisibles, ennemis de la discorde, unis avec Dieu par un amour très-ardent, qui est la chose du monde par laquelle ils peuvent lui témoigner davantage leur reconnaissance pour tous ses bienfaits. Nul d’entre eux ne possède rien en propre; nul n’est incommode à ses frères;

les anciens qui excellent parmi eux, non-seulement en sainteté, mais en connaissance des choses divines et spirituelles, gouvernent les jeunes avec une bonté paternelle, et s'ils montrent une grande autorité à commander, les autres ne font pas moins voir de docilité à obéir. Enfin après avoir dit sur ce sujet beaucoup de choses que j’omets, et entre autres, qu’un seul Ancien avait au moins trois mille Moines sous sa conduite, il conclut de cette sorte : Si je voulais louer cette manière de vie, cet ordre, cette institution, il me serait impossible de le faire dignement.

Ce que saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostôme, saint Jérôme et saint Augustin disent des Moines anciens, se peut dire de tous les ordres Religieux, dans leur établissement. Car les enfans de saint Benoît, de saint Dominique, de saint François, et des autres Fondateurs, ont vécu assez longtemps d’une manière si religieuse, qu’on peut dire qu’ils étaient tous, ou presques tous, éminens en sainteté; mais les Ordres ayant commencé à s’étendre, et à s’augmenter beaucoup dans la suite, plusieurs qui n’y étaient point appelés par Dieu, y sont entrés par des motifs que leur suggérait la chair et le sang; et ainsi s’est accompli à la lettre, ce que disait Isaïe :

Vous avez multiplié le peuple, mais vous n’avez pas pour cela augmenté la joie. De là sont venus tant de scandales si publics, qui ont fait gémir la Colombe, sur la décadence, pour ne pas dire, sur la ruine entière des religions les plus saintes.

Ce n’est pas qu’en tous les Ordres il ne se trouve des personnes d’une piété exemplaire, mais on ne peut nier qu’il n’y ait dans quelques-uns des dérèglements, et peut-être est-il arrivé en ceux-ci, ce qui arriva autrefois en celui de saint Pacôme. La chose est terrible, et je ne puis y penser ni en parler sans horreur. Voici de quelle manière elle est racontée par l’Abbé Denys, excellent Auteur, qui a traduit fidèlement la vie de saint Pacôme du Grec en Latin. Un jour tandis que les frères s’assemblaient au refectoire, le vénérable vieillard saint Pacôme se retira dans une cellule où il avait accoutumé de s’entretenir seul avec Dieu. Là il se mit à conjurer le Seigneur de lui faire voir ce que deviendrait après lui sa nombreuse Congrégation. Il persévéra en oraison depuis l'heure de None, jusqu’à ce qu’un Frère qui avait soin d’éveiller les Religieux pour la prière de la nuit, le vint avertir. Comme sa ferveur redoublait toujours, il eut tout à coup, sur le minuit, une vision dans laquelle Dieu lui fit connaître, sous une figure toute mystérieuse, que ses Monastères se multiplieraient dans la suite; que quelques-uns de ceux qu’on y recevrait, y vivraient avec beaucoup de piété et de pureté, mais que la plupart s'y perdraient par leur négligence. Remarquez que d'un très-grand nombre de Religieux, il y en devrait avoir quelques-uns, c’est-à-dire, peu se sauveraient, et que la plupart devaient périr malheureusement. L’auteur continue, et raconte ainsi les particularités de la vision. Le saint homme, comme on le sut de sa propre bouche, vit une foule de Moines dans une vallée assez profonde et obscure. Quelques-uns d’eux voulaient monter; mais ils en étaient empêchés par d’autres, qui descendaient, de manière qu’il leur était impossible de sortir de là.

D’autres, après quelques inutiles efforts, n’en pouvant plus, tombaient jusqu’au fond. D’autres étendus par terre, versaient des pleurs, et jetaient des cris pitoyables. Quelques-uns avec des peines extrêmes, montaient enfin, et dès qu’ils étaient arrivés au haut, ils se trouvaient environnés d’une lumière céleste, dans laquelle ils bénissaient Dieu de les avoir tirés de l’abîme.

C’est là ce que contenait toute la vision par où il paraît que le principe du relâchement des Religieux, est l’aveuglement d’esprit, comme saint Pacôme l’expliquait lui-même. Car c’est pour cela que Dieu lui montra tant de Moines, qui de l'état de perfection, où il les avait attirés, étaient tombés dans cette vallée profonde et obscure. Ce n’est point l’étoile qui les avait conduits à l'Etable de Bethléem, et s'ils avaient embrassé la pauvreté Evangélique, ce n’est pas que Dieu les y eut appelés, ni qu’il leur en eût donné la pensée; c’est parce que manquant de tout chez eux, ils espéraient ne manquer de rien dans le Monastère, ou parce que n’étant pas de naissance à être considérés dans le monde, ils croyaient qu'ils le seraient dans la Religion, ou par quelque autre semblable motif, qui ne pouvait être qu’une suggestion de la nature corrompue.

Ainsi ils avaient changé d’habit sans changer de mœurs, et après cela faut-il s’étonner si on voit tant de gens, qui cachent sous un extérieur religieux un esprit mondain, et s'il se trouve des partialités et des brigues pour les charges dans la maison même de Dieu, qui devrait être la maison de paix ? D’où vient ce désordre, sinon de ce qu’on n’y est point appelé par celui qui dit : Mettez sur vous mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Il faut donc que les Supérieurs zélés pour la réformation de leur Ordre, aient un soin très-particulier de n'y recevoir personne, dont ils n’aient examiné la vocation, et qu’au Noviciat on les éprouve tout de bon, non-seulement en les reprenant et les corrigeant de leurs fautes, mais en les accoutumant en toute rencontre, à mortifier leurs passions.

Revenons à la vision de saint Pacôme. Dans cette vallée profonde, où il vit une si grande multitude de Religieux, il en distingua de quatre sortes.

Les premiers tâchaient de monter; mais ils en étaient empêchés par d’autres qui descendaient et qui occupaient le chemin, et ils ne se connaissaient point les uns les autres. Cela voulait dire que dans les ordres les plus déréglés, il y a toujours quelques gens de bien, qui aspirent à la perfection, et qui s’efforcent d’y arriver; mais ils en sont détournés tant par le mauvais exemple, que par les discours scandaleux des autres. Or on dit qu'il ne se connaissent point, parce qu’il arrive souvent que ceux qu’on regarde comme frères, ou comme amis, et qui en ont l’apparence, sont de véritables ennemis. Les seconds tâchaient de monter aussi-bien que les premiers; mais ils se laissaient incontinent, et perdant courage, ils tombaient au fond de l’abîme. Cela signifie qu’il n’y a point d’Ordre Religieux, quelque relâché qu’il soit, où il ne se trouve des personnes, qui non-seulement veulent la réforme et le rétablissement de la discipline, mais qui commencent à se reformer eux-mêmes, à résister aux tentations, et à réprimer leurs appétits déréglés. Cependant vaincus et entraînés par leurs anciennes habitudes, ils quittent enfin leurs bonnes résolutions, et meurent dans l’impénitence.

Les troisièmes couchés par terre, qui ne faisaient que pleurer et que gémir, représentaient assez naturellement les Religieux lâches, qui ne font pas le moindre effort pour gagner le haut de la montagne, où ils jouiraient du parfait repos, mais qui demeurent à terre, soupirant sans cesse, et pleurant non pas leurs péchés, mais leur misère, se plaignant souvent des occupations laborieuses et humiliantes que l’obéissance leur ordonne. ô vie malheureuse, où l’on s’afflige, sans pouvoir attendre de consolation du Ciel; où l’on travaille sans mériter de récompense; où le chagrin suit le travail, et où la mortification temporelle traîne après elle la mort éternelle ! Qu’on serait heureux, si ce qu’on souffre par nécessité, on le souffrait de bon cœur, pour l’amour de Jésus-Christ ! Sans doute que l’on trouverait son joug fort doux, et son fardeau fort léger; et que par quelques peines passagères, on mériterait une éternité de bonheur.

Les derniers, avec un courage invincible, surmontant toutes les difficultés, écartant tout ce qui s’opposait à eux, arrivaient enfin à la cime de la montagne. Ceux-là figuraient les grandes âmes, qui malgré tout ce qu’il y a de rude et d’épineux dans la voie étroite de la perfection, ne s’arrêtent point qu’elles n’y soient parvenues. Alors il leur vient d’en haut une abondance de lumière, qui dissipant toutes les ténèbres de l’erreur, leur fait connaître ce que c’est que la véritable liberté. Vous connaîtrez la vérité, disait le Sauveur, et la vérité vous affranchira. En effet, ceux à qui Dieu éclaire l’esprit, et dont il purifie le cœur, comprennent incontinent que hors sa grâce en cette vie, et sa gloire en l’autre, il n’y a rien d’estimable, rien qui puisse rendre l’homme heureux. Ainsi délivrés de toute crainte, et de tout amour des choses du monde, ils entrent dans la voie de la paix, ils y marchent sûrement et avec joie, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la Jérusalem céleste.

On peut confirmer la vision de saint Pacôme, par celle qu’eut saint François sur le progrès et sur la décadence de son Ordre. Dieu lui fit voir une statue toute semblable à celle que Nabuchodonosor avait vue autrefois en songe. C’était un Colosse, qui avait la tête d’or, la poitrine d’argent, les jambes de fer, les pieds en partie de fer, en partie d’argile. Tout cela est expliqué assez au long dans les Chroniques de saint François qui contiennent beaucoup de choses fort remarquables de la ferveur des premiers Pères de cet Ordre, et du relâchement des derniers D’où l’on peut conclure que d’une part il faut bénir Dieu d’avoir donné et de donner encore à présent une infinité de Saints à L’Eglise, dans tous les Ordres Religieux; et que d’autre part on ne saurait assez gémir pour les grandes plaies qu’a souffertes avec le temps cette partie, autrefois si sainte et si entière, du troupeau de Jésus-Christ; qu’enfin on doit prier Dieu qu’il lui plaise tourner le cœur des pères vers les enfans, et faire revivre dans les enfans la sagesse sainte, et la fervente piété des pères.

LIVRE SECOND Chapitre VII.

Septième source des larmes : Les déréglemens des gens du siècle.

Il nous reste encore à considérer l’état présent des gens du monde, état pitoyable, et qu’on ne pourra s’empêcher de déplorer, pour peu qu’on fasse de réflexion sur ce que les Chrétiens doivent être et sur ce qu’ils sont aujourd'hui. L’Ecriture nous apprend ce que doivent être les Chrétiens même laïques, lorsqu’elle leur ordonne à tous de se rendre saints, c’est-à-dire, purs et sans tache.

Les gens du siècle ont beau dire aux Ecclésiastiques et aux Religieux : Nous qui vivons dans le monde, et qui ne pouvons nous dispenser de donner presque tous nos soins aux affaires temporelles, nous ne saurions être saints : cela est bon pour des gens, à qui Dieu a inspiré, comme à vous, de renoncer aux biens de la terre, afin de mener une vie toute spirituelle. S’ils veulent dire seulement que les gens d’Eglise et les Religieux doivent surpasser ne vertu les gens du monde, qui ont l’embarras d’une famille, et souvent des charges et des emplois, qui demandent toute leur application, ils disent vrai; j’en conviens : mais quelque chose qu’ils disent, je soutiens toujours que c’est pour eux une nécessité ou d’être saints, ou d’être exclus pour jamais du Royaume de Jésus-Christ.

Saint Paul commence par ces paroles l’Epitre aux romains : Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l’Apostolat, à tous ceux qui sont à Rome, chéris de Dieu et appelés à une vie sainte. Comme il dit que sa vocation est d’être Apôtre, il dit que celle de tous les Fidèles est d’être saints. Il le déclare encore plus expressément aux Ephésiens, en disant : Dieu nous a choisi par lui, c’est-à-dire par les mérites de son Fils, avant que le monde fut créé, afin que nous soyons purs et sans tache. Et plus bas : Que nul d’entre vous ne parle de fornication, ni d’aucune autre sorte d’impureté, ni d’avarice, comme il est de la bienséance et du devoir des saints. Qu’il ne vous échappe point non plus de paroles sales, ou badines, ou bouffonnes; car tout cela ne vous convient pas. Ce n’est pont à des personnes consacrées à Dieu, que l’Apôtre parle ici; c’est en général à tous les Chrétiens, et il exige de tous une telle perfection, que non-seulement il leur ordonne de s’abstenir de toute sorte d’impudicité et d’avarice, mais qu’il semble même désirer que parmi eux on ne sache pas le nom de ces vices abominables. Saint Pierre recommande à tous la même chose en ces termes : Comme l’auteur de votre vocation est souverainement saint; soyez saints aussi dans toute votre conduite car il est écrit : Soyez saints parce que je suis saint. Et de fait ce n’est pas les Ecclésiastiques seuls, ni les Religieux seuls, qui doivent renoncer au monde, n’être point du monde, et ne point aimer le monde. Car saint Paul écrit aux Corinthiens, qui pour la plupart étaient laïques : Vous devriez vous être séparés du monde, et l’avoir quitté. Saint Jacques demande à tous les Fidèles : Ne savez-vous pas que si quelqu’un aime le monde, il est ennemi de Dieu ? Saint Jean n’excepte point les laïques, ni les personnes du siècle, lorsqu’il dit : N’aimez point le monde, ni ce qui appartient au monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Pierre n’est point en lui. Enfin le Sauveur nous dit à tous généralement, de quelque condition que nous soyons : Si quelqu’un vient à moi, et qu’il ne haïsse pas son père, sa mère, sa femme, ses enfans, ses frères, ses sœurs et même sa propre personne, il ne peut être mon Disciple.

Cette haine qu’on doit avoir pour son père et pour sa mère, pour sa femme et pour ses enfans, pour ses frères et pour ses sœurs, et qui plus est, pour soi-même, ne peut être que l’effet d'une charité parfaite. Car la charité n’est-elle pas dans sa perfection, quand elle peut faire qu’un homme souffre avec autant de constance qu'on ôte la vie, et à lui, et à tous les siens, que s'il portait et à lui et à tous les siens une véritable haine ? Saint Paul explique parfaitement bien cette doctrine du Sauveur, en disant : Mes frères, le temps est court : tout ce qu’il y a donc à faire, c’est que ceux qui sont mariés, vivent comme s'ils n’avaient point de femme; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient point; ceux qui se réjouissent, comme s'ils ne se réjouissaient point; ceux qui acquièrent, comme s'ils n’avaient point de bien; ceux qui usent des commodités de la vie, comme s'ils n’en usaient point. Car le monde est comme une ombre qui passe. Par ce discours de l’Apôtre, les hommes doivent apprendre à étouffer dans leur cœur toute affection déréglée envers leurs femmes et leurs enfans; à mépriser tellement toutes les choses du monde, qu’ils les regardent comme des choses de rien, et qu’ils n’aient nulle peine à y renoncer pour gagner la vie éternelle.

Tenons donc pour indubitable cette maxime, que le Saint-Esprit nous a enseignée par la bouche de Notre-Seigneur, et par celle de ces Apôtres, qu’il y a une obligation générale, non-seulement pour les gens d’Eglise, et pour les Religieux, mais encore pour les laïques, de se rendre saints, de se séparer du monde, de quitter l’esprit du monde, d’aimer Dieu de telle sorte qu’on soit prêt à lui sacrifier tout ce qu’on a de biens, de parens, d’amis, sans épargner sa propre personne, comme si c’étaient des choses ou indifférentes, ou dignes même de haine. Mais qu’on trouve dans le siècle peu de personnes, qui comprennent cette vérité, ou qui y fassent réflexion, bien loin d’en venir à la pratique ! A peine en voit-on quelques-uns dans la Religion et dans le clergé, qui arrivent à cet entier détachement de toutes choses. Que sera-ce donc des marchands, des artisans et de tout le petit peuple ? Du temps même des apôtres, il y avait dans l’église beaucoup de gens faibles et imparfaits, qu’il fallait nourrir de lait comme des enfans, et à qui l’on n’osait donner une nourriture solide. ils mangeaient pourtant tous les jours le pain de vie, et avaient continuellement devant les yeux de grands exemples de vertu. Quelle ferveur, quel zèle pour la perfection chrétienne espérons-nous donc rencontrer en ce siècle corrompu, où les bons exemples sont rares, et où la plupart ne communient qu’une fois l’année ?

Mais qu’est-il besoin de chercher des preuves, pour montrer qu’il n’y a rien de plus opposé aux maximes de l’Evangile que la vie des gens du monde ? Ne voyons-nous pas les meurtres, les assassinats, les vols, les sacrilèges, les adultères, les parjures, les calomnies, les fraudes, les injustices, qui se commettent partout, sans parler du luxe, des vanités, et des autres œuvres du Démon, à quoi tout Chrétien renonce solennellement au Baptême ? L’Eglise célèbre la mémoire de beaucoup de saints évêques, de saints Prêtres, de saints Religieux; mais il y en a peu parmi les laïques, qu’elle reconnaisse pour saints; et hors les Martyrs, à peine l’histoire en marque-t-elle un ou deux de canonisés dans chaque grande Providence. En ce temps-ci même nous comptons plusieurs Prélats, et plusieurs Religieux mis au Catalogue des Saints, et il y en a encore assez d’autres, que leurs vertus et leurs miracles rendent dignes du même honneur : mais de saints laïques, on n’en parle point.

Plut à Dieu que cette considération excitait les Rois et les Princes à imiter un saint Louis, Roi de France, un saint Edouard Roi d’Angleterre, un saint Etienne Roi de Hongrie, un saint Casimir, fils d’un Roi de Pologne, et quelques autres semblables, et que toute leur ambition fût de se rendre dignes de la Couronne de gloire ! plus à Dieu que les personnes privées dans le monde lussent souvent la vie admirable de saint Homobon Crémonais, qui quoique marié et chargé du soin d’une famille, vécut si chrétiennement, qu’incontinent après sa mort, contre la coutume, il fut déclaré Bienheureux et Saint par le Pape Innocent III. C’est ce qui serait à souhaiter, mais ce qu’on n’oserait espérer.

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