Le Gémissement de la colombe (De gemitu columbae) (page 7)
Voici comme saint Thomas prouve sa proposition. Il est constant que ce qu’on nomme peine du Dam est un plus grand mal que toute peine du sens : or on ne peut nier que les âmes du Purgatoire ne souffrent la peine du Dam. Quelqu’un me dira que quand la peine du Dam est éternelle, comme elle l’est dans l’Enfer, c’est une vraie peine, et la plus grande de toutes; mais qu’il semble qu’en Purgatoire ce n’en est pas une de ne point voir Dieu, ou que du moins ce n’est pas une qui surpasse toutes celles des Martyrs. Car nous qui voyons encore, quoique nous ne voyions pas Dieu face à face, nous ne souffrons pas pour cela la peine du Dam, parce qu’un jour nous le verrons, si nous avons soin de bien purifier nos cœurs. De plus, il est très-certain que les Patriarches, les Prophètes, et tous les Pères de l’ancienne Loi, qui attendaient dans les Limbes la venue de leur Sauveur, étaient privés de la vue de Dieu;
et néanmoins on ne peut pas dire que cette privation fût, à proprement parler, la peine Dam, parce qu’ils savaient certainement qu’ils verraient Dieu dans le temps que sa Providence leur avait marqué. Ne fut-ce pas pour cela qu’Abraham répondit au mauvais riche : Qu’il vous souvienne, mon fils, que vous avez été comblé de biens, pendant votre vie, et que Lazare n’a eu que du mal. Tout est changé maintenant; car il est rempli de joie, et vous êtes dans les tourmens. Le saint Patriarche ne dit pas : Lazare souffre la peine du Dam : il dit au contraire qu’il était rempli de joie, d’où il s’ensuit manifestement qu’il n’était point dans un état de souffrance. Ajoutez que le vieillard Siméon, lorsqu’il s’écriait : C’est à cette heure, Seigneur, que vous laissez aller votre serviteur en paix, ne croyait pas que la mort le dût conduire à un supplice, mais à une paix très-douce. Enfin saint Grégoire nous assure que les Pères, qui étaient captifs dans les Limbes, ne sentaient aucune peine, mais qu’ils jouissaient d'un agréable repos.
Quelque spécieuse que soit cette objection, il est aisé d’y répondre. Premièrement pour nous qui vivons dans les ténèbres, nous ne faisons qu’entrevoir le malheur d'un homme séparé de Dieu, et nous y sommes insensibles; soit parce qu’ayant besoin du ministère des sens et de l’imagination pour concevoir toutes choses, nous ne pouvons nous en former qu’une idée fort imparfaite; soit parce que les plaisirs sensuels nous charment de sorte, que nous méprisons les délices de l’esprit. Quant aux anciens Pères, qui attendaient dans les Limbes, leur libérateur, ils ne sentaient point la peine du Dam, parce que, quoiqu’ils fussent privés pour un temps de la claire vision de Dieu, ils se consolaient, sur ce qu’ils savaient que ce n’était point par leur faute que leur bonheur était retardé, mais par la seule disposition de la Providence. Il en est tout au contraire de ceux qui depuis la mort de Notre-Seigneur, sont justement condamnés aux flammes du Purgatoire. Car comme ils sont hors d’état de trouver de la douceur dans les voluptés de la chair, dans les grands festins, dans l’abondance des richesses, dans leurs vains applaudissemens du monde; ils soupirent après le bonheur de contempler la première Vérité, et de jouir du souverain Bien, qui est la dernière fin, pour laquelle Dieu les a créés. D’ailleurs, ils n’ignorent pas que le royaume des cieux fermé autrefois, est maintenant ouvert aux élus; que la seule chose qui les empêche d’y entrer, ce sont leurs péchés. Et que si l’on ne veut pas les y recevoir, ils doivent s’en prendre à eux-mêmes; ce qui ne peut que leur causer un très-grand chagrin. Ils ressemblent à un homme qui tourmenté de la faim et de la soif, aurait devant lui une table bien couverte, mais qui en punition de quelque faute qu’il aurait commise, n’aurait pas la liberté d’y porter la main.
Pour ce qui est de l'autorité des Pères, qu’on nous oppose, ils ne touchent point la peine du Dam; ils ne parlent que de la peine du sens, qu’on souffre dans le Purgatoire, et qu’ils disent être plus insupportable que tout ce qu’il y a de plus douloureux en cette vie. Car bien que dans nos maisons nous ayons du feu, et que nous ayons peut-être éprouvé combien la brûlure cause de douleur, néanmoins cet autre feu quine se nourrit ni de bois ni d’huile, et qu’on ne saurait éteindre, étant l’instrument de la Justice de Dieu, ce feu, dis-je, tourmente les âmes d'une manière encore plus rude et plus violente. Quand donc nous n’avouerions pas que la peine du Dam, lorsqu’elle n’est pas éternelle, comme elle ne l’est pas dans le Purgatoire, surpasse toutes les peines de cette vie, nous confesserions toujours que le tourment du feu les surpasse beaucoup, et nous ne le pourrions nier, sans contredire ouvertement saint Grégoire, et les autres Pères.
Mais parce qu’une infinité de gens ne croient point ce qu’ils ne voient pas, Dieu a bien voulu ressusciter de temps en temps quelques-uns de ses serviteurs, et leur ordonner de raconter aux vivans ce qu’ils avaient vu de plus terrible dans l’autre monde. Parmi plusieurs de ces témoins oculaires et dignes de foi, j’en ai choisi deux, qui nous instruiront de ce qui se passe dans le Purgatoire. Je n’en dirai rien que je n’aie tiré d’Auteurs très-célèbres pour leur probité et pour leur savoir.
Le premier est un Anglais, nommé Drithelme, dont le vénérable Bède a écrit l’étrange aventure, qui ne pouvait lui être inconnue, la chose étant arrivée de son temps, et presque à ses yeux, au grand étonnement d'une infinité de personnes. Voici comme il la rapporte : Il s’est fait en ce temps-ci dans l’Angleterre, un miracle insigne, et comparable à ceux qu’on a vus dans les premiers siècles. Pour exciter les vivans à craindre la mort de l’âme, Dieu permit qu’un homme mort depuis quelque temps, recouvrait la vie du corps, et racontât beaucoup de choses qu’il avait vues, et dont je ne ferai que toucher ici les plus remarquables circonstances il y avait dans un lieu appelé Nordan, un homme qui vivait fort chrétiennement avec toute sa famille. Il tomba malade, et comme son mal augmentait de jour en jour, réduit enfin à l’extrémité, il mourut au commencement de la nuit. Mais le lendemain matin il ressuscita tout à coup, et s’étant mis sur son séant, il remplit tellement d’effroi ceux qui avaient passé la nuit en pleurs auprès de son corps, qu’ils s’enfuirent tous. Sa femme, qui l’aimait beaucoup, resta seule fort épouvantée et toute tremblante. Il la rassura, en lui disant : Ne craignez point; car je suis véritablement ressuscité, et Dieu m’a permis de vivre encore, mais d’une façon bien différente de la première. Là-dessus il se leva, s’en alla droit à la Chapelle du Village, et y demeura long-temps en prière. Quand il fut revenu chez-lui, il divisa tout son bien en trois parties : il en donna une à sa femme, et une autre à ses enfans; la troisième, il se la réserva pour en faire des aumônes. Peu de temps après, ayant renoncé au monde, il se retira en un monastère, où il se fit couper les cheveux. L’Abbé avait préparé pour lui une cellule à l’écart, dans laquelle s’étant enfermé, il y passa toute sa vie, donnant toujours de si grandes marques de pénitence, et pratiquant de si étranges mortifications, que quand même il n’eut rien dit, on eut bien jugé à sa manière de vie, qu’il avait vu des choses extraordinaires, inconnues aux autres, et capables d’exciter dans tous les cœurs de grands sentimens ou de crainte, ou d’espérance. Il racontait donc ainsi sa vision : Celui qui me conduisait, avait le visage rayonnant, et paraissait environné de lumière. Nous arrivâmes dans une vallée également large et profonde, d’une longueur infinie, et située à notre gauche. D’un côté elle paraissait tout en feu, et de l’autre couverte de neige et exposée à un vent très-froid.
Tout était plein d’âmes, qui comme agitées par une furieuse tempête, ne faisaient qu’aller d’un côté à l’autre. Car quand elles ne pouvaient souffrir la violence de la chaleur, elles cherchaient à se rafraîchir par les glaces et les neiges : mais n’y trouvant point de véritable soulagement, elles se rejetaient au milieu des flammes. Je considérais avec attention ces vicissitudes continuelles d’horribles tourmens, et tant que ma vue pouvait s’étendre, je ne voyais qu’une multitude innombrable d’âmes d’un aspect affreux, et qui n’avaient pas un seul moment de repos. Je crus d’abord que ce pouvait être la`l’Enfer, ce lieu de tourmens, dont j’avais souvent entendu parler. Mais mon Guide qui marchait devant, me dit : Otez-vous cela de l’esprit : Non, ce n’est point ici cet Enfer que vous vous imaginez.
L’auteur fait ensuite de l’Enfer et du Paradis une longue description, que je ne rapporte point, de peur d’ennuyer le lecteur. Savez-vous, continua mon Guide, ce que c’est que tout cela ? Non, répondis-je. Sachez donc que cette vallée, où vous avez vu tant de feux et tant de glaces, est le lieu où sont tourmentées les âmes de ceux, qui ayant toujours différé de se confesser et de s’amender, ont enfin recours à la pénitence, lorsqu’ils sont près de mourir. Comme ces gens-là se confessent et détestent leurs péchés, quoique fort tard, ils seront reçus dans le Royaume des Cieux, au grand jour du Jugement. Il y en a toutefois plusieurs parmi eux, qui obtiennent leur délivrance, avant ce temps-là, par le mérite des prières, des aumônes, et des jeunes des vivans, et surtout par la vertu du sacrifice de la Messe, qu’on offre pour le repos de leurs âmes.
Enfin l’historien fait une remarque d’une grande instruction pour nous. Il dit que quand on demandait à Drithelme pourquoi il traitait si mal son corps, pourquoi il priait et récitait le Psautier, étant plongé dans de l’eau glacée, il répondait qu’il avait bien vu d’autres glaces. Et si quelqu'un lui témoignait s’étonner qu’il put soutenir de si étranges austérités, toute sa réponse était : J’ai vu des choses bien plus surprenantes ainsi jusqu’au jour que Dieu l’appela à lui, il ne cessa point d’affliger son corps, cassé de vieillesse, et affaibli par des jeûnes continuels, au grand bien de plusieurs pécheurs, qui par l'exemple de sa vie austère, et par la force de ses discours, furent convertis. Ce fait me parait véritable, tant parce qu’il est conforme à ce que dit Job, parlant des méchans, qu’ils passeront des neiges fondues, à une chaleur excessive; que parce qu’il est rapporté par le vénérable Bède, comme une chose assez récente, et parce qu’enfin il fut suivi de la conversion d’un grand nombre de pécheurs, qui est le principal fruit que Dieu veut tirer des ces sortes d’événemens extraordinaires.
A ce premier témoignage d'un homme ressuscité, joignons-en un autre d’une illustre Vierge, nommée Christine, et surnommée l’Admirable, dont la vie a été écrite par Thomas de Cantimpré de l’Ordre de saint Dominique, Auteur très-digne de foi, son contemporain. Le pieux et savant Cardinal Jacques de Vitry, dans la préface de la vie de sainte Marie d’Ognies, fait l’éloge de beaucoup de saintes femmes; mais celle qu’il loue le plus, est sainte Christine, dont il rapporte en abrégé les principales actions. Entendons-la conter elle-même toute son histoire : Sitôt que mon âme fut séparée de mon corps, elle fut reçue par des Anges, qui la conduisirent dans un lieu obscur, et tout rempli d’âmes. Les tourmens qu’elles souffraient me semblaient si excessifs, qu’il est impossible d’en exprimer la rigueur. Je vis là beaucoup de gens de ma connaissance. J’en fus pénétrée de douleur, et je demandai quel lieu c’était là; car je croyais que ce fût l’Enfer; mais ceux qui m’y avaient amenée, me répondirent que ce n’était que le Purgatoire, où l’on punissait les pécheurs, qui avant que de mourir, s’étaient repentis de leurs fautes, mais qui n’en avaient pas fait à Dieu une satisfaction convenable. De là ils me conduisirent dans l’Enfer, pour y voir les supplices des Damnés, et j’y reconnus aussi quelques personnes, que j’avais vues autrefois. Ils me transportèrent après cela dans le Ciel, et jusqu’au Trône de la Majesté divine, où le Seigneur m’ayant regardée d’un œil favorable, j’en eus une joie extrême, parce que je croyais y demeurer éternellement avec lui. Mais comme il voyait ce qui se passait dans mon cœur, il me dit; Assurez-vous, ma chère fille, que vous serrez ici avec moi un jour : J vous donne cependant le choix de deux choses, ou d’être avec moi dès à présent pour jamais, ou de retourner sur la terre, et d’y endurer de très-grands tourmens, sans pourtant mourir, afin que vous délivriez des flammes du Purgatoire toutes ces âmes, qui vous ont donné tant de compassion, et que l’exemple de votre vie, pleine de souffrances porte les pécheurs à rentrer dans leur devoir, et à expier leurs crimes. Après cela vous retournerez ici comblée de mérites. L’envie que j’eue de me prévaloir d’une offre si avantageuse me fit répondre sans hésiter, que je voulais retourner vivre. Voilà comme je mourus, et comme je ressuscitai dans le seul dessein de m’employer à la conversion des pécheurs. Je vous supplie donc de ne vous pas étonner des choses que vous verrez désormais en moi : car elles seront si extraordinaires, que jamais on n’aura rien vu se semblable.
Tout ce récit est de la sainte : Voyons maintenant ce que l’historien y a ajouté, et ce que j’ai recueilli de divers Chapitres de sa vie. Elle commença à faire des choses pour lesquelles elle avait été envoyée de Dieu. elle se jetait dans des fournaises ardentes, et y souffrait de si terribles douleurs, que n’en pouvant plus elle poussait des cris effroyables. Quand elle en sortait, il ne paraissait dans tout son corps nulle marque de brûlure. L’hiver que la Meuse était glacée, elle s'y plongeait souvent, et y demeurait des six jours entiers. Quelquefois en priant dans l’eau, elle se laissait aller au courant qui l’entraînait dans un moulin, dont la roue l’ayant enlevée, la faisait tourner horriblement, sans pourtant briser ni disloquer aucun de ses os. D’autres fois poursuivie par des chiens qui la mordaient et la déchiraient, elle courait parmi les halliers, jusqu’à ce qu’elle fut toute en sang, et néanmoins quand elle de retour, on ne lui voyait ni blessure ni cicatrice. C’est là en peu de paroles ce que raconte l’Auteur, qui était évêque, Suffragant tout sujet d’y ajouter foi, tant parce qu’il a pour garant de ce qu’il écrit, un autre très-grave Auteur, Jacques de Vitry, évêque et Cardinal; que parce qu’il ne dit rien que ce qui était arrivé, non-seulement de son temps, mais dans la Province même où il demeurait; et qu’enfin ce qu’endurait cette admirable fille, n’était point caché, puisqu’on la voyait souvent au milieu des flammes, sans qu’elle en fut consumée, souvent couverte de plaies, sans qu’il en parut la moindre marque un moment après.
Au reste cette merveille continua quarante-deux ans, depuis qu’elle fut ressuscitée; et afin qu’on sût qu’il ne se faisait rien en elle que par la vertu d’en haut, les conversions insignes qu’elle opéra pendant sa vie, et les miracles évidens, qu’elle fit après sa mort, montrèrent bien que c’était l’oeuvre de Dieu. Ainsi Dieu voulut fermer la bouche à ces libertins, qui font profession de ne rien croire, et qui ont la témérité de dire en raillant : Qui est-ce qui est revenu de l'autre monde? Qui a jamais vu les tourments, ou de l’enfer, ou du Purgatoire? Voilà deux témoins fidèles, qui assurent qu’ils les ont vus, et qu’ils ont très-grands, et en très-grand nombre. Que s’ensuit-il donc, sinon qu’il faut confesser que les incrédules sont inexcusables, et que ceux qui croient, sans toutefois vouloir faire pénitence, sont encore plus condamnables.
La seconde chose qui doit faire craindre les peines du Purgatoire, c’est leur durée. Car bien qu’un Auteur de réputation ait cru qu’elles ne durent au plus que dix ou vingt ans, son opinion est évidemment contraire à l’usage de l’Eglise, qui célèbre l’Anniversaire de plusieurs morts, non-seulement durant vingt ans, mais durant plus de cent ans. D’ailleurs la vision rapportée par le Vénérable Bède, montre qu’il y a des âmes condamnées à brûler dans le Purgatoire jusqu’au jour du Jugement; et cela s’accorde avec ce que dit Tertullien, qu’en cette prison souterraine plusieurs âmes seront punies pour des fautes assez légères, jusqu’au temps de la Résurrection. saint Cyprien parle aussi de la longue durée de ces peines, lorsqu’il dit qu’autre chose est de brûler longtemps pour l'expiation de ses péchés et autre chose de les expier par la pénitence.
Joignons à ces austérités la vision de sainte Lutgarde, dont al vie a été écrite par celui même qui a composé celle de sainte Christine. Comme la chose est très-remarquable, et très-instructive pour les Prélats, je rapporterai les propres paroles de cet Auteur. Le Pape Innocent III, étant mort, après avoir présidé au Concile de Latran, il apparut à Lutgarde, qui étonnée de le voir tout environné de flammes, lui demanda qui il était. Je suis, répondit-il, le Pape Innocent. Hé quoi, s’écria-t-elle est-il bien possible que notre Père commun soit tourmenté si horriblement? Je souffre, répliqua-t-il, cette peine pour trois péchés, qui m’auraient fart condamner au feu éternel, si à l’article de la mort je n’en eusse eu un vrai repentir, par l’intercession de la glorieuse Mère de Dieu, en l’honneur de laquelle j’avais fondé un Monastère. J’ai donc ainsi échappé. à la mort éternelle, amis je dois brûler dans le Purgatoire jusqu’au jour du jugement. Cependant la Mère de miséricorde m’a obtenu de son Fils la grâce de pouvoir venir vous demander le secours de vos prières. Ayant dit cela il disparut. Lutgarde fit incontinent savoir à ses sœurs l’état pitoyable où était le Pape, et les exhortât de le secourir. Elle pratique elle-même pour cela de très-rudes mortifications. Nous savons au reste de la propre bouche de Lutgarde, quels furent ces trois péchés, qu’il avait commis, mais nous avons cru les devoir cacher, par respect pour ce grand Pontife.
Tout ceci a été extrait de sa vie. J’avoue pour moi que cet exemple m’a souvent fait frémir de crainte. Car si un Pape qui avait été en réputation, non-seulement de probité et de sagesse, mais même de sainteté, et qu’on regardait comme un modèle de vertu, a failli être damné; si son Purgatoire doit durer jusques à la fin des siècles, y a-t-il au monde un Prélat, qui n’ai sujet de trembler, qui ne doive entrer en compte avec lui-même, et examiner sérieusement sa conscience ? Je ne puis me persuader qu’un si grand serviteur de Dieu ait été capable de commettre des péchés mortels, si ce n’est peut-être sous quelque apparence de bien, et pour avoir trop écouté des flatteurs, ou des domestiques intéressés, dont le Sauveur nous avertit de nous donner bien de garde, quand il dit que les ennemis de l’homme sont ses propres domestiques. Apprenons du moins par cette histoire si terrible à veiller sur notre intérieur, de crainte que nous flattant trop nous-mêmes, ou prêtant l’oreille à la flatterie, nous ne tombions dans l’illusion, et de l’illusion dans le péché.
Mais revenons à notre sujet. Il est hors de doute que les peines du Purgatoire ne sont limitées, ni à dix, ni à vingt ans, et qu’elles durent quelquefois des siècles entiers. Mais quand il serait vrai que leur durée ne passerait point dix ou vingt ans, compte-t-on pour rien des peines de dix et de vingt années, des peines inconcevables, sans aucun soulagement ? Si un homme était assuré que vingt ans durant il devrait souffrir ou aux pieds, ou à l’estomac, ou aux dents, ou à la tête, quelque violente douleur, sans jamais pouvoir dormir, ni prendre le moindre repos, n’aimerait-il pas mieux mourir cent fois que de vivre de la sorte ? et si on lui donnait le choix, ou d’une vie si misérable, ou de la perte de tous ses biens, balancerait-il à donner ses biens pour se délivrer de ce tourment ? Quoi donc, pour nous garantir des flammes du Purgatoire, ferons-nous difficulté d’embrasser les travaux de la Pénitence ? Craindrons-nous d’en pratiquer les plus pénibles exercices, qui sont les veilles, les jeûnes, les longues prières, les aumônes, et surtout la contrition, accompagnée de gémissemens et de larmes ?
Ce qui augmente de beaucoup le malheur des âmes du Purgatoire, c’est qu’outre que leurs souffrances sont excessives, et que la durée en est longue, elles se trouvent dans une entière impuissance de remédier à leurs maux. Personne n’est si malheureux en ce monde, qu’il ne puisse ou en fuyant, ou en résistant et se défendant, ou en employant ses amis, ou en faisant pitié à ses Juges, ou en appelant de leur Sentence à un Tribunal supérieur, ou en quelque autre manière, éviter le mal, dont il se voit menacé; mais en Purgatoire tout ce qu’on peut faire, c’est d’endurer avec soumission et avec patience le châtiment qu’on a mérité. Il est donc du devoir des Justes qui vivent encore, d’assister les morts, et d’essayer d’adoucir leurs peines, ou de les en délivrer, par des prières, par des aumônes, et par d’autres œuvres satisfactoires. Que si les morts apparaissent quelquefois aux vivans, pour implorer leur secours, ce n’est que par une grâce spéciale, que Dieu accorde rarement et à fort peu de personnes. Ces âmes sont donc bien à plaindre, puisqu’elles sont dans l’impossibilité de se soulager elles-mêmes, et de soulager leurs amis.
Mais, me dira-t-on, il y en a peu qui soient réduites à cette fâcheuse nécessité, et le mal par conséquent n’est pas si grand qu’on le fait. C’est une erreur; le nombre en est grand : et cette seule considération devrait suffire pour exciter les Fidèles à les secourir, quand même leurs peines seraient moindres qu’elles ne sont. Car sans parler des visions que nous avons rapportées, et qui prouvent évidemment ce que nous disons, il est constant que rien de souillé n’entrera dans le Royaume des Cieux, et que pour être reçu dans ce lieu, où règne la pureté, pour y voir cette lumière incréé qui est tout à fait incompatible avec les ténèbres, il faut être saint et sans tache. Hé, combien en trouve-t-on qui le soient ? Ainsi tous les autres, quoique du nombre des Elus, doivent passer par le feu. C'est pourquoi l’Eglise, figurée par la Colombe, prend souvent le deuil, et est obligée de gémir devant le Seigneur, pour ses membres affligés, qui soupirent continuellement après le bonheur du Ciel, et qui n’y peuvent entrer, tant qu’il leur reste quelque faute à expier dans les flammes du Purgatoire.
CHAPITRE X.
Dixième source des larmes : Le divin amour.
De l’amour de Dieu, comme d'une source féconde, il se répand dans les âmes saintes des eaux très-pures, qui changées en pleurs, produisent en elles des fleurs et des fruits de toutes sortes de vertus. C’est de ces pleurs que parlait saint Augustin, lorsqu’il disait qu’il y a plus de plaisir à pleurer dans l’oraison, qu’à assister aux spectacles. De cette source viennent trois ruisseaux, qui sont trois désirs, non moins efficaces que justes. Le premier est de la gloire de Dieu; le second, de notre béatitude; et le troisième, de la grâce, qui nous conduit à la gloire, qui fait notre béatitude.
Le Sauveur les a marqués dans les trois premières Demandes de l’Oraison Dominicale. Car qui souhaite que le nom de Dieu soit sanctifié, que souhaite-t-il, sinon que Dieu soit loué par les Anges, par les hommes, et en quelque sorte par toutes les créatures ? Qui demande que le règne de Dieu arrive, que demande-t-il, sinon l'amour pour Dieu, considérait attentivement par combien d’horribles blasphèmes, de parjures, de sacriléges, d’impiétés on l’offense continuellement, et combien de gens sans pudeur et sans conscience osent violer sa Loi, cette Loi très-pure, très-salutaire, lus désirable que l’or, et plus douce qu le miel; s'il faisait de plus cette réflexion, qu'il reste encore une infinité de Païens, qui ne connaissent ni n’adorent le vrai Dieu, et qui fléchissent le genou devant les Idoles de bois ou de Pierre, il en serait outré de douleur, et s’écrierait avec Jérémie : Qui donnera de l’eau à mes yeux, et les changera en des fontaines de larmes, afin que je pleure, tant que je vivrai, les injures qui se font à mon Créateur. Nous lisons au second Livre des Machabées, que Mathathias et ses enfans déchirèrent leurs habits, se couvrirent de cilices, et furent excessivement affligés, lorsqu’ils virent la profanation de leur Temple et de leurs mystères les plus saints, qui n’étaient pourtant que l’ombre des nôtres. Que doit donc faire un Chrétien, et quelle doit être son affliction, lorsqu’il voit en ce temps-ci non-seulement les Eglises renversées, mais le sacrifice aboli en mille endroits, par les Sectateurs de Luther et de Calvin ?
Le second désir que l'amour divin excite en nous, est celui de jouir de Dieu, à qui nous devons souvent demander avec beaucoup de gémissements et de larmes, que son règne arrive. Le règne de Dieu dans les saintes écritures, se prend en trois manières différentes. Premièrement il est essentiel à Dieu de régner dans tout l’Univers; secondement il règne dans l’âme des Justes par la grâce; et il règne enfin dans les Bienheureux par la gloire. Pour ce qui est du premier règne, ou de cet empire absolu qu'il a essentiellement sur toutes les choses créées, David en parle, lorsqu’il dit; Seigneur, votre règne est un règne de tous les siècles. Mais on n’a que faire de souhaiter qu'il arrive, puisqu’il a toujours été, et que jamais il ne finira. Le second, est le principal effet de la grâce, par où Dieu domine dans les Ames justes, et se les assujettit d'une manière douce et sans faire de violence à leur liberté. saint Paul le marque assez clairement par ces paroles :Dieu nous a tirés de la puissance des ténèbres, et nous a fait passer dans le Royaume de son Fils bien-aimé. Il semble qu'il soit encore inutile de demander celui-ci, puisqu’il est aussi ancien que le monde. Et de fait, Jésus-Christ s’appelle l’Agneau, qui a été immolé dès la naissance du monde, parce que toutes les grâces que les Justes ont jamais reçues, ne leurs ont été données qu’en vue de sa mort.
Enfin le règne de la gloire commença dans le moment que le Sauveur mourut sur la Croix, où il avait dit peu auparavant au bon Larron : Dès aujourd’hui vous serez avec moi dans le Paradis; mais il ne sera consommé qu’au dernier jour, lorsque les Saints ressuscités et resplendissans de gloire, entendront de la bouche du souverain Juge cette agréable Sentence : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; Possédez le Royaume qui vous a été préparé dès la création du monde. Car on peut dire en effet que te temps du règne de Dieu, sera lorsque les méchans étant punis, et les Puissances de l’Enfer domptées, Dieu seul régnera éternellement avec ses Elus. C’est ainsi qu’en parlent communément les plus anciens Pères, comme Tertullien, saint Cyprine, saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Cyrille de Jérusalem, saint Augustin, Cassien et plusieurs autres.
On peut remarquer ici avec saint Augustin, que les Justes, dans l'ancienne Loi, ne soupiraient qu’après la venue du Messie; mais à présent que le Messie est venu, qu’il est mort et ressuscité, et monté au Ciel, les désirs et les espérances des Saints ne tendent qu’à ce dernier jour où le Fils de Dieu viendra plein de majesté, et mettra le comble à la gloire de ses Elus. C'est alors que s’accomplira cette Prophétie d’Aggée : Celui qui est désiré et attendu de toutes les nations, viendra.
Les premiers de ces désirs, sont ceux dont Notre-Seigneur parlait un jour à ses Disciples : Je vous assure, leur disait-il, que beaucoup de Prophètes et de Rois ont fort souhaité de voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu. Le vieillard Siméon, qui avait longtemps désiré et espéré ce bonheur, l’obtint enfin; et c'est ce qui lui fit dire, avec un transport de joie : Maintenant, Seigneur, vous laissez aller votre serviteur en paix, selon votre parole, parce que j’ai vu de mes yeux le Sauveur que vous avez envoyé.
Les seconds sont ceux que l’Apôtre sentait dans son cœur, et qu’il exprimait par ces paroles : La couronne de Justice m’est réservée, et le Seigneur, comme juste juge, me la donnera pour récompense, et non-seulement à moi, mais encore à ceux qui souhaitent sa venue : c’est-à-dire, à ceux qui aiment l’Epoux d'un amour pur, et qui pour cela sont dans l’impatience de le voir. La femme qui est infidèle à son mari, ne craint rien tant que sa venue, et elle voudrait, s'il était possible, qu’il ne vint jamais, parce qu’elle ne l’aime pont. Mais l’épouse chaste, comme celle de l’Apocalypse, dit à son Epoux; Venez; et il répond, Je viens tout à l’heure. Elle le presse, et lui dit encore une fois : Jésus, mon Seigneur, venez. Le saint Prophète David marquait bien l'ardeur extrême, avec laquelle il désirait l’une et l'autre venue du Sauveur, surtout à la seconde, qui est celle où l’on verra Dieu clairement. De même, s’écriait-il, qu’un cerf altéré cherche partout des fontaines; ainsi mon ame brûle d’impatience de vous trouver, ô mon Dieu; elle soupire sans cesse après le Dieu fort, le Dieu vivant. Quand aurai-je le bonheur de voir mon Dieu face à face ? Je ne faisais jour et nuit que verser des larmes, et c’était là toute ma nourriture, pendant que l’on me disait : Où est votre Dieu ? Je n’ai demandé au Seigneur qu’un seule chose, dit-il, en un autre endroit, et je la lui demanderai encore; c'est de pouvoir demeurer toute ma vie dans sa maison, et de jouir de ses délices.
Quiconque aime tout de bon, souffre impatiemment l’absence de la personne qu’il aime, et soit qu'il mange, ou qu'il fasse quelque autre chose, à table, et partout ailleurs, il pense à l’objet de sa passion : la nuit même, pendant son sommeil, il s’imagine le voir et le posséder. Si cela arrive à des amans, qui se laissent enchanter par quelque beauté mortelle, que doit-on attendre des âmes éprises d’un amour pur et ardent pour la Beauté souveraine? Leurs larmes sont leur nourriture ordinaire, et toute consolation qui vient d’ailleurs, leur est importune. L’Apôtre qui dans son ravissement avait entrevu quelques traits de la beauté infinie de Dieu, et qui savait que rien en pouvait l’empêcher d’en ouïr, que ce corps grossier et semblable à un voile épais qui la lui cachait, s’écriait souvent, les larmes aux yeux : Qui me délivrera de ce corps mortel? Je meurs d’envoie de me voir en liberté, et d’être avec Jésus-Christ. L’illustre Martyr saint Ignace disait dans le même sentiment : Que le Démon me fasse souffrir tous les tourmens qu’il peut inventer, j’y consens, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ.
Que dirons-nous de la chaste amante du Sauveur, Marie Magdelène, qui, dans le dernier souper qu’elle lui donna, sachant qu’elle l’allait perdre, lui lava les pieds, les lui arrosa de ses larmes, et les lui essuya avec ses cheveux ? O que ces larmes étaient différentes de celles dont elle avait une autre fois arrosés ces mêmes pieds chez le Pharisien Simon ! Celles-ci venaient du seul repentir de ses péchés, et celles-là d’un désir ardent d’avoir auprès d’elle son Bien-aimé : celles qu’elle répandit depuis, proche du tombeau de son Maître, étaient de même nature, et venaient de la même source. O si quelqu'un d’entre nous avait éprouvé, comme David, comme saint Paul, comme Marie Magdelène, j’ajoute, comme saint Augustin, comme saint Bernard, comme saint François, combien sont doux les pleurs que produit l'amour de la divine beauté, sans doute qu’il mépriserait toutes les douceurs et toutes les joies du monde.
Enfin le troisième désir qui naît de l'amour de Dieu, est celui qui est contenu dans cette demande : Que votre volonté s’accomplisse sur la terre, comme dans le Ciel. Car par-là nous prions Dieu qu’il nous montre à bien garder ses Commandemens. En effet l'amour qui nous porte à désirer de voir Dieu, et à soupirer sans cesse, jusqu’à ce que nous possédions ce bonheur, dans lequel consiste la vie éternelle; cet amour même nous fait aussi demander l’entier accomplissement de la Loi divine, et que le Seigneur soit obéi par les hommes ici-bas, comme il l’est là-haut par les esprits Bienheureux, dont le Prophète loue l'obéissance, en disant : O Anges, bénissez tous le Seigneur, vous qui êtes si puissans, et qui employez toutes vos forces à exécuter ses volontés, toujours attentifs à ce qu’il lui plaît de vous ordonner. Vertus du Seigneur, et vous, ministres et exécuteurs de ses ordres, bénissez-le tous.
David nous apprend par ces paroles, combien est parfaite l’obéissance que les Anges rendent à Dieu. car quand il dit : Vous qui êtes si puissans, et qui employez tout ce que vous avez de forces à exécuter ses commandemens, il donne à connaître que s’ils sont forts et puissans, ils sont également prompts à faire ce qu’il leur commande. Et quand il ajoute qu’ils sont toujours attentifs à sa voix et à sa parole, il marque assez que s'ils obéissent, c’est purement par le motif de l’obéissance, et pour se montrer vrais serviteurs du Dieu tout-puissant. La plupart des hommes obéissent à leurs maîtres, non parce qu’il est juste de leur obéir, mais parce qu’ils croient qu’il leur en reviendra du profit, ou de l'honneur, ou quelque plaisir; sans quoi leur obéissance est toujours lâche et imparfaite, et presque toujours de peu de durée. Celle des Anges, au contraire, ayant pour principe le pur amour, est éloignée de tout intérêt, et incompatible avec l'amour propre.
Et afin qu’on ne croie pas que parmi les Esprits célestes, il n’y a que ceux du dernier rang, c’est-à-dire, ceux auxquels on donne le nom d’Anges, qui aient cette ardeur et cette fidélité à accomplir les ordres de Dieu, le Prophète nomme en particulier les Vertus, et sous ce nom il comprend tous les autres Chœurs et toute la milice du Ciel. Car c'est ainsi que saint Jérôme traduit de l’Hébreu les paroles de David : Armées du Seigneur, bénissez-le toutes. Ceux donc qui aiment Dieu tout de bon, tachent d’imiter cette obéissance parfaire, qui ne se rencontre jamais avec le péché, et qui plaît plus à Dieu que les sacrifices.
Mais comme d’eux-mêmes ils n’y sauraient parvenir, ils disent en gémissant : Seigneur, que votre volonté se fasse sur la terre, comme elle se fait dans le Ciel. Nous voudrions bien vous pouvoir servir avec toute la ferveur et tout le zèle possible, sans aucune imperfection; nous ne souhaiterions rien tant que de voir votre volonté accomplie par tout ce qu’il y a d’hommes sur la terre, comme elle l’est par tous les Anges qui sont dans le Ciel. Mais comme il s’y trouve des difficultés insurmontables, tout ce que nous pouvons faire, c'est de recourir à vous, et de vous dire avec Augustin votre serviteur; Opérez en nous ce que vous nous commandez, et commandez-nous ce que vous voulez. Que si éloignées, comme nous le sommes, de notre patrie, nous ne pouvons parvenir à cette haute perfection, recevez au moins le sacrifice de nos prières et de nos vœux, dont l’unique but est que votre volonté se fasse également sur la terre et dans le Ciel. Mais si nos désirs sont encore fiables, s'ils n’ont pas toute l’ardeur et toue la force qu’ils devraient avoir, inspirez-nous-en de plus efficaces : car nous pouvons dire aussi-bien que votre Prophète, que nous souhaitons de désirer l'accomplissement de voter loi sainte. Ce souhait est une marque, quoique imparfaite, de l’estime et de la soumission que nous avons pour vos ordres, et nous espérons qu’à force de gémissemens et de prières, nous obtiendrons de votre miséricorde une volonté efficace d’observer avec toute l'exactitude possible ce qu’i vous plaira de nous commander. C'est par cette voie que nous parviendrons à notre céleste Patrie, où, avec les Anges Bienheureux, nous accomplirons éternellement et sans résistance votre sainte volonté.
CHAPITRE XI Onzième source des larmes : l’incertitude du salut Les biens que renferme la béatitude éternelle, sont si grands, que comme l’espérance de les posséder donne une extrême joie, aussi la crainte d’en être privé cause une telle tristesse, qu’on ne saurait y penser, et ne pas pleurer. Représentez-vous un homme arrêté pour un crime capital, dont on l’accuse, et incertain de l'événement du procès, où il y va de sa vie. Croyez-vous que tandis qu’il est ainsi en suspens entre l’espérance et la criante, il puisse s’abandonner à la joie, jusqu’à ce que la Justice l’ait déclaré innocent, ou que le Prince lui ait accordé sa grâce ? Qui pourra ne pas gémir, s’il considère l’incertitude où il est de son salut et qu’on va bientôt prononcer l'arrêt qui le doit rendre éternellement ou heureux ou malheureux, sans qu’il sache quelle sera sa destinée ? Car, quoique sa conscience ne lui reproche aucun péché qui semble mériter l’Enfer, ayant néanmoins à répondre à Dieu qui découvre souvent dans nous des fautes qui nous sont cachées, et que nous nous cachons à nous-mêmes, quelle sûreté peut-il avoir ? Saint Paul, ce vase d’élection, cet Apôtre par excellence, disait de lui : Je ne me sens coupable de rien; mais ce n’est pas là ce qui me justifie, Dieu seul est mon Juge.
Le Saint-Esprit rend ce témoignage de Job que c’était un homme simple, droit et craignant Dieu : Job disait lui-même que sa conscience ne lui reprochait rien de mal dans toute sa vie, et néanmoins la pensée du jugement l’effrayait de sorte, qu'il s’écriait tout hors de lui : Que ferai-je, quand Dieu viendra me juger, et quand il m’interrogera, que lui répondrai-je ? De nos jours on a trouvé plus d’une fois le Bienheureux Louis Bertrand sanglotant, et baigné de larmes; et comme on lui demandait ce qu'il avait à pleurer, d’où lui venait une si excessive tristesse : N’ai-je pas sujet de m’affliger, répondait-il, quand je pense à l'incertitude de mon salut ? Il y a deux choses qui donnent de l’inquiétude aux âmes les plus innocents, sur le sujet de leur prédestination, ou de leur réprobation.
La première est que, quelque saint qu’on paraisse aux yeux des hommes, n ne saurait dire certainement que l’on soit en bon état, à moins d’une révélation particulière, qui est une grâce que Dieu fait à peu de personnes. Bien plus, quand un homme après une plus longue discussion, se croirait exempt de péché, et quand il aurait pour lui le témoignage de sa conscience, il devrait encore douter s'il serait en état de grâce. Car que peut-il y avoir de plus formel là-dessus que ces paroles du Sage : Qu'on se garde bien de dire : Ma conscience est nette, je suis sans péché. Et ailleurs : Il y a des gens de bien et des gens sages, dont les œuvres sont en la disposition de Dieu, et néanmoins personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine. Car tout ce qui regarde l’avenir, est incertain. Sain Jérôme explique ainsi ce passage : J’ai trouvé que les œuvres des Justes sont en la disposition de Dieu, que c’est lui qui en est l'auteur; et que néanmoins ils ne savent s'il les aime, ou s’il les hait, ni si les afflictions qu’il leur envoie sont des épreuves de leur vertu, ou des chatimens de leurs crimes, mais qu’ils le sauront un jour. Lors donc que le Sage dit que nul ne sait s'il est digne d’amour ou de haine, il n’est pas question des impies, qui n’ont nul sujet de douter qu’ils ne soient dignes de haine, mais de ceux qui font profession de vertu, et dont la conduite semble irréprochable. Car ceux-ci mêmes ne peuvent savoir si leurs œuvres, quelque louables qu’elles paraissent, partent de la charité.
Cette incertitude de la prédestination et du salut ne peut-être que très-facheuse aux bonnes âmes, et nous en pouvons juger par ce qui est écrit de saint François, qu’au commencement de sa conversion, Dieu lui ayant fait connaître que ses péchés qu’il avait pleurés longtemps, et avec une vive douleur, lui étaient remis, il n’eut une joie inconcevable. Mais après tout, quelque peine que puisse faire cette incertitude à ceux qui ont de l’amour pour Dieu, c’est un véritable effet de la Providence divine suer eux : car ils en sont plus retenus, plus humbles, et plus vigilans; ils s’observent avec plus de soin, et ne se préfèrent à personne, pas même aux plus grands pécheurs. A l’égard des réprouvés, il est important qu’il ne sachent pas ce qui leur doit arriver, de peur que désespérant de leur salut, ils ne s’abandonnent à toutes sortes de vices.
L’autre raison pour laquelle nul ne se peut promettre la vie éternelle, c’est que nul ne se peut répondre de sa persévérance dans le bien. Car quand un homme serait assuré qu’aujourd’hui il est en état de grâce, il devrait toujours appréhender de n’y êtres pas demain. Nous ne voyons que trop d’exemples de personnes vertueuses, qui venant à se relâcher, tombent enfin en d’épouvantables désordres. Le premier Ange avait sans doute été créé en état de grâce; il avait reçu de Dieu avec l’être, une sagesse éminente, et bien d’autres dons surnaturels. Car c’est de lui que saint Grégoire veut qu’on entende ces paroles d’Ezéchiel : Voici que le dit le Seigneur; J’avais imprimé sur vous mon image; vous étiez plein de sagesse, et vous excelliez en beauté; vous aviez goûté les plaisirs du Ciel. Et plus bas; Vous avez été parfait et sans tache dans vos voies depuis le jour de votre création, jusqu’à ce qu’on ait trouvé en vous l’iniquité. Saint Augustin dit de tous les Anges en général que Dieu a produit en eux la grâce avec la nature. Or on ne peut raisonnablement douter que les Anges, au moment qu’ils furent créés, n’aient su qu’ils étaient amis de Dieu, puisqu’éclairés, comme ils étaient, de la lumière divine, ils se voyaient clairement eux-mêmes, et voyaient tout ce qui était en eux. Cependant le premier de tous, quoique plein de grâce et de sagesse, ne se maintint pas dans la vérité : il perdit la grâce qu’il avait reçue, et étant tombé du Ciel, comme la foudre, ainsi que parle le Sauveur, d’Ange de lumière il devint en un moment Prince des ténèbres.
Le premier homme suivit ce mauvais exemple. Car malheureusement pour lui et pour nous, il ne conserva pas longtemps la grâce, et la Justice originelle, en laquelle Dieu l’avait créé. Cependant saint Grégoire de Nazisanze et saint Chrystostôme disent qu’on pouvait nommer Adam un Ange incarné, comme étant un composé d’esprit et de chair : d’esprit par la grâce, et de chair selon la nature. Si donc ni le premier Ange, ni le premier homme n’ont été sûrs de leur persévérance dans la grâce; et si même ils ont perdu cette grâce que rien ne semblait leur devoir ôter, qui s’étonnera que nous qui naissons pécheurs, nous ne puissions nous promettre d’y persévérer jusques à la mort ? Saûl, cet homme qui avait choisi pour être le premier Roi d’Israël, et qui suivant le témoignage de L’Ecriture, ne cédait en bonnes qualités à personne, fut bientôt après rejeté et abandonné du Ciel pour sa désobéissance.
Salomon, si recommandable par sa sagesse, et dès son enfance si chéri de Dieu, que Dieu même dit à David : je serai son père, et je le considérerai comme mon fils; Salomon, dis-je, que saint Jérôme nomme le favori du Seigneur, se laissa tellement charmer par des femmes étrangères, qu’il aimait éperdument, que pour leur complaire, étant déjà vieux, il adora leurs idoles, et a donné lieu à plusieurs graves Auteurs de croire qu’il est damné. C’est de qui David son père l'avait averti, en lui disant : Pour vous, mon fils, connaissez le Dieu de votre père, servez-le parfaitement et de bon coeur; car il voit jusques aux pensées les plus secrètes. Si vous le cherchez, vous le trouverez : mais si vous l'abandonnez, il vous rejettera et vous perdra pour jamais; terrible menace qui s’exécute à la lettre ! Salomon abandonne Dieu, et Dieu l’abandonne pour toujours. Que dirons-nous du traître Judas ? Il était homme de bien, avant que d’être appelé à l’Apostolat, ou du moins il le devint, quand il y fut appelé : et néanmoins l’avarice l’aveugla et le pervertit de telle sorte, que le Sauveur même disait de lui, en parlant à ses Apôtres : Ne vous ai-je pas choisi, vous douze? et cependant il y en a un d’entre vous qui est un Démon.